De la mémoire et de la réminiscence, ch. i
avec tous leurs rapports, avec toutes leurs différences, donc avec leurs différences de temps. La même observation s'applique à la prévision parfaite. La mémoire nous donne une connaissance présente du passé; la prévision une connaissance présente du futur; mais, dans l'une comme dans l'autre, c'est la connaissance qui est présente, ce n'est pas son objet. Même conçues sans restriction, elles ne peuvent, ni lune ni l'autre, être assimilées à la sensation ou perception du présent. Mémoire et prévision supposent, en l'esprit, la distinction du passé, du présent et du futur. Mémoire et prévision parfaites la supposent parfaite, — loin de la supprimer, — c'est-à-dire excluent non seulement toute omission de faits, mais encore toute confusion de temps. Ainsi la mémoire et la prévision, si parfaites qu'elles soient conçues, ne peuvent nous élever à l'éternité simultanée, tant qu'on leur attribue des objets réels, un passé réel, un avenir réel, des successifs réels, c'est-à-dire tant qu'elles méritent réellement les noms de mémoire et de j^^évision.
La conception secrétaniste du temps et de l'éternité vient directement de la métaphysique de Kant, qui, faisant du temps une forme subjective de la sensibilité, met la réalité dans le noumène intemporel et l'apparence dans la succession des phénomènes. On a vu que, selon Secrétan, le temps est une abstraction de l'imagination et l'éternité divine une notion rationnelle. C'est la raison, dit-il, qui, contredisant l'imagination, ne permet pas de soumettre Dieu à la loi du temps. Voilà bien l'opposition du temps et de l'éternité liée, d'après les principes de l'esthétique transcendantale, à celle de
rimagination et de la raison*. Mais si le temps est comme l'espace, abaissé au rang d'apparence, si, comme le disait Leibniz de l'étendue, la succession a quelque chose d'imaginaire, il ne faut plus parler de la mémoire et de la prévision parfaites de Dieu ; il faut dire que Dieu est tout perception, et qu'il n'y a en lui ni prévision ni mémoire, parce que ce qui, pour nous, en raison de la constitution des lois de notre sensibilité, est successif, ne l'est pas pour l'esprit divin. Secrétan, qui invoquait volontiers la métaphysique de Kant, n'en a pas tiré les conséquences logiques. Il ne s'est pas rendu compte que cette métaphysique panthéiste ruine entièrement l'anthropomorphisme de la foi chrétienne et de toute foi religieuse, par l'étrange et inconcevable différence de nature qu'elle établit entre l'intelligence humaine et l'intelligence divine. Si l'on est conduit à admettre cette différence dénature, ce n'est certainement pas par la méthode qui consiste à concevoir parfaites les facultés mentales dont l'expérience nous donne une idée restreinte.
Nous rappellerons les réflexions de Jules Lequier sur l'éternité divine. Elles mettent en vive lumière la faiblesse de la position prise en cette question fondamentale par saint Thomas et ses disciples, théologiens et métaphysiciens. Elles présentent un contraste curieux avec l'essai d'explication proposé par Secrétan. Malgré la tradition théologique qui pesait sur sa pensée, Lequier avait vu avec profondeur qu'il faut bien introduire en Dieu, de quelque manière, la succession et le changement