Voyez la Vhilosophie de Victor Cousin, p
OBSERVATIOxNS HISTORIQUES ET CRITIQUES 163
si l'on ne veut pas lui refuser la connaissance des choses successives et changeantes, la connaissance du monde.
« Pendant que Dieu voit les choses finies naître et périr, il persévère il est vrai dans ses perfections inaltérables, mais ce regard divin qui en quelque façon maintient devant soi les choses passées et anticipe les futures, ne peut pas faire que les passées continuent d'être et que les futures aient commencé. Or, si, considérées quant à l'idée qui les représente, ces choses sont éternelles, considérées quant à leur être elles sont réellement les unes après les autres. Cette succession des choses porte, semble-t-il, son ombre jusque sur Dieu, en ce sens que toujours le même dans sa nature et dans la connaissance parfaite qu'il a de ces choses, il faut bien néanmoins qu'il les voie successivement arriver successivement à l'être, et voilà qu'il s'introduit en Dieu je ne sais quoi de semblable à la succession, c'est-à-dire la succession, car il n'y a point de milieu entre la succession et la permanence.
« Un changement en Dieu! c'est une idée qui trouble, une parole qu'on ne prononce pas sans terreur. Pourtant il faut reconnaître, ou que Dieu dans son rapport au monde contracte un mode nouveau d'existence qui participe à la nature du monde, ou que ce monde est devant Dieu comme s'il n'était pas. ^,"^^y^' l^iï'e que ce monde est devant Dieu comme sM n'était pas, c'est n'en pas dire assez : tant qu'il n'est pas un pur néant la souveraine intelligence ne saurait le confondre avec le néant... Cet univers comparé à l'immensité n'est, je le veux bien, qu'un grain de sable; mais ce grain de sable existe de son
être propre, et les changements qui s'y opèrent n'ayant pas moins de réalité que les choses qui les subissent, Dieu, qui voit ces choses changer, change aussi en les regardant, ou il ne s'aperçoit pas qu'elles
changent ^ »
Voilà qui est décisif contre l'éternité simultanée et intemporelle. Dieu, dans son rapport au monde, contracte un mode d'existence qui participe à la nature du monde, c'est-à-dire un mode d'existence soumis à la loi du temps. Dieu ne peut connaître les choses qui changent sans changer lui-môme. Pourquoi? Parce qu'il ne peut connaître les choses qui changent, qui sont successivement futures, présentées et passées, sans les connaître successivement comme futures, présentes et passées. Il y a donc succession et changement en sa connaissance, en sa pensée. S'il ne connaît pas les choses comme changeantes, comme successivement futures, présentes et passées, il ne connaît pas leurs rapports réels, il ne les connaît pas.
Lequier se voyait conduit par un raisonnement invincible à l'idée d'une succession, d'un changement en Dieu. Il n'accueillait pas cette idée sans scrupule, sans trouble de conscience. Il l'eût, croyons-nous, admise avec une plus tranquille hardiesse, s'il eût fait attention que de l'ordre de temps dépendent l'ordre de causalité et l'ordre de finalité. Si Dieu ne connaît pas les choses comme successives, comme antérieures et postérieures, il ne les connaît pas comme causes et effets, il ne les
1. La recherche d'une première vérité. Fragments posthumes, p. 9G.
connaît pas comme moyens et fins, il ne nous connaît pas comme obligés et libres, attendu que l'obligation et la liberté s'appliquent à des actes futurs. Si Dieu ne connaît pas les choses comme successives, rien de ce qui constitue nos sciences physiques, nos sciences morales, nos sciences historiques ne peut entrer dans la pensée divine. Spinoza disait de Tintelligence divine qu'elle « n'a rien de commun que le nom avec l'intelligence humaine, ne lui ressemblant pas autrement que ne se ressemblent entre eux le chien, signe céleste, et le chien, animal aboyant [non aliler scilicet quam inter seconvenkmt canis, signum cœleste, et canis, animal latrans) ' ». Le mot est très juste, si l'intelligence divine n'est pas soumise au temps. En tout esprit concevable, la succession est une condition, une loi fondamentale de la pensée, et non, comme l'espace, une forme de la sensibilité \ C'est donc entre l'esprit et l'intemporel, et non, comme le veut Secrétan, entre le temps et l'esprit, qu'il faut voir un antagonisme. Il est contradictoire d'attribuer l'éternité simultanée au Dieu du christianisme, à un Dieu qui a créé le monde, qui le connaît et qui l'aime. Saint Thomas aurait dû la laisser au Dieu d'Aristote; Secrétan, au Dieu de Spir.