LA VIE ET LES OEUVRES DE DAVID HUME
Il n'entre pas dans notre plan de raconter en détail la vie de David Hume. Des divers incidents qui marquèrent une existence d'ailleurs peu troublée ^ il ne 8'agit de retenir ici que les faits les plus saillants, ceux qui influèrent sur les idées de l'auteur et sur les destinées de son esprit. L'étude du caractère préparera l'intelligence des doctrines. Sans doute, par la nature spéciale de leurs méditations , les philosophes , dans leurs œuvres, échappent plus- que les autres écrivains à l'influence de leur vie ; ils n'y échappent cependant pas complètement, et les événements laissent toujours quelque empreinte dans les pensées d'un auteur, si abstraites qu'elles soient. D'un autre côté , la justice et l'intérêt de la renommée de Hume veulent qu'on mette en regard de ses théories souvent téméraires sa
noble et laborieuse existence ^ sa jeunesse active et
uniquement ambitieuse des succès littéraires, Tirréprochable austérité de ses mœurs, l'enjouement aimable qui animait ses conversations , la douceur qui faisait rechercher son amitié, surtout sa vieillesse vraiment philosophique, tranquillement écoulée, au milieu des livres et de quelques amis , dans l'attente d'une mort dont les approches ne troublèrent point la constance de son âme. Ce coup d'œil, jeté en passant sur la vie de Hume, profitera à la réputation d'un libre penseur, qu'on a quelquefois représenté sous des couleurs trop noires. Sachant ce que fut l'homme , on se scandalisera un peu moins de ce que pensa l'écrivain.
Hume n'eut point de jeunesse. De bonne heure l'étude l'absorba tout entier, et lui donna avant Tâge, avec la maturité du jugement , la conscience de son génie et la passion de la gloire. L'histoire de la phi* losophie offre peu d'exemples d'une vocation aussi précoce pour les spéculations abstraites. Né à Edimbourg, le S6 avril 1711 , Hume concevait à dix-huit ans le premier plan de son système (1). Et dès lors, animé par des découvertes qui lui apparaissaient comme un instrument certain de renommée, il ne
(1) Pour l'histoire de Hume , nous avons suivi la notice , d'ailleurs assez courte , qu'il a écrite lui-même , en avril 1776 , trois mois avant sa mort ; et surtout rçxccllente biographie publiée en 1846 , à Edimbourg, par J.-H. Burton, 2 vol. in-8°. -— Voir aussi l'étude de M. Cucheval-Clarigny , Revue dss Deux- Mondes , 1856 , tome VI, p. 107; et le travail de M. Campcnon (de T Académie française), en tète de sa traduction de VHistoire d'Angleterre, 1839-
vécut plas que pour ses pensées. Captivé par elies^ il acquit, avant vingt ans, un sentiment assez vif de sa responsabilité pour imposer à sa jeunesse la loi dyi plus rigoureux stoïcisme. Cest plaisir d'entendre ce sage de seize ans déclarer, dans une lettre à son ami Ramsay(l), qu'il met résolument en pratique les règles morales qui ordonnent de réprimer toute passion , et qu'il cherche dans Tétude, dans la contemplation, les moyens d'élever son esprit. Déjà il observait , il notait ses pensées, a Ici, » dit-il, « je recueille une critique » sur l'auteur que je lis ; là c'est un éclair de passion ; )) là encore c'est un phénomène de l'esprit dont je )) cherche l'explication. . . Permettez-moi de vous parler )) en philosophe... » Une pareille précocité de sagesse ne va pas sans quelque pédantisme, et l'on peut douter que les réflexions psychologiques du jeune écolier eussent toute la valeur qu'il leur attribuait. Mais ces efforts louables , cette' vanité d'auteur un peu prématurée , le sauvèrent au moins de la dissipation et de la paresse , et lui firent une àme supérieure à toutes les frivolités de son âge.
Et cependant autour de lai rien ne favorisait, tout contrariait plutôt, le penchant qui le portait vers la philosophie. L'université d'Edimbourg , où il étudia ^ ne comptait encore dans ses rangs aucun de ces maîtres éminents, comme la fin du siècle en vit paraître, qui, par l'éclat de leur enseignement, déterminent lesvocations hésitantes. A défaut de professeurs illustres^
(1) Burton. Tome 1, p. 12, lettre du 4 jmllet 1727.
cette université avait-elle au moins un enseignement régulier de la philosophie? Le formalisme presbytérien $^y était constamment opposé, et avait tenu jusqu'alors en échec tous les efforts tentés pour organiser le programme d'un cours suivi. Les écrits de Locke luimême ne furent guère connus à Edimbourg qu'en 4730, par les soins du professeur Stevenson, et encore dans un abrégé , œuvre de l'évêque Wynne. C'était l'époque, il est vrai, où Hutcheson inaugurait, à l'université de Glasgow, ces brillantes leçons auxquelles D. Stewart attribue l'honneur d'avoir commencé le réveil philosophique et littéraire de l'Ecosse. Mais Hume ne subit en aucune façon dans ses premiers travaux l'influence de son illustre contemporain : il ne fut que beaucoup plus tard son correspondant et son ami, sans devenir jamais son disciple.
D'autre part. Hume ne trouvait au foyer domestique aucune de ces excitations journalières qui éveillent quelquefois les grands génies. Les traditions de sa famille étaient simplement celles de gentilshommes de campagne. Sa mère, restée veuve avec trois enfants, contribua à former ses vertus privées ; mais , simple autant que bonne, elle ne pouvait agir sur le mou- . vement de ses idées. C'est donc à lui-même , c'est à des méditations personnelles , soutenues par d'immenses lectures, que Hume est surtout redevable du développement de son esprit. Les poètes et les philosophes se partagèrent ses premières admirations ; et tandis qu'à l'école de Locke et de Berkeley il exerçait cette subtilité pénétrante qui est un des traits carac-
térisiiqaes de son talent^ il apprenait^ avec Virgile et Cicéron^ cette pureté de goût, cette admirable justesse d'expression , qui distinguent à un si haut point ses écrits, et qui lui ont acquis Thonneur de passer dans son pays pour un maître en Fart d'écrire.
Disons cependant que ses lectures philosophiques , si abondantes et si variées , furent sur nn point incomplètes. Il ignorait la philosophie grecque. Si de bonne heure il eût connu Platon, s'il l'eût étudié avec ardeur, comme il étudiait Locke et Berkeley, peut-ôtre cette influence nouvelle eût-elle modifié et corrigé les tendances exclusivement empiriques de ses doctrines. Mais à quoi bon regretter que ce libre esprit, n'acceptant qu'une seule domination , celle de l'empirisme anglais, ait développé dans une seule direction ses théories originales? Dans l'intérêt même des progrès philosophiques , le mieux n'est-il pas que ces sortes d'expérimentations , que l'on appelle des systèmes , soient poursuivies jusqu'au bout par leurs auteurs? Et ne faut-il pas se réjouir qu'au lieu d'ajouter un nom de plus à la liste de ces philosophes modérés, qui doivent à une éducation complète la vérité relative de leurs doctrines, Hume, poussant à outrance jusqu'à leurs extrêmes conséquences quelques affirmations absolues, ait, par l'excès même de ses erreurs, servi la cause de la vérité? Il n'est pas le seul, parmi les penseurs, dont l'originalité soit faite de quelque génie et d'un peu d'ignorance !
A deux reprises, la vocation philosophique de Hume faillit être déjouée par les événements. La volonté de
sa famille le destinait au barreau : Hume accepta docilement l'épreuve. Mais bientôt, incapable de surmonter la répugnance que lui inspirait le droit, il revint avec passion à ses chères études. Par malheur Fexcès même de son travail et l'ardeur de son application compromirent assez gravement sa santé pour Tobliger à suspendre tout effort d'esprit. A vingt-trois ans, il traversa une véritable crise physique, qui troubla profondément son âme, jusque-là sereine et confiante dans l'avenir. Il se crut dangereusement malade ; il craignit que la force ne lui manquât pour réaliser les projets de travail et les espérances de gloire dont il s'était jusqu'alors nourri. Condamné au repos, il se résigna à entrer dans une maison de commerce, sacrifice qui équivalait pour kui à un suicide moral.
Mais Hume, — quelque indolent qu'il fût de son naturel, et bien que le plus souvent dans sa vie il ait laissé prendre à la fortune, n'ayant pas su l'exercer par sa volonté, le gouvernement de sa destinée, — Hume n'était pas homme à abandonner facilement et sans résistance l'unique objet de sa passion : les lettres et la philosophie. Il faut lire le mémoire qu'il adressait, en 1734^ à un médecin célèbre de Londres , pour lui décrire , avec une minutie naïve, les moindres symptômes de son mal, et lui demander, avec une anxiété touchante^ des remèdes décisifs (1).
La santé revint au bout de quelques mois, et Hume, ^'empressa de quitter Bristol et le commerce. Mais les
' II) Burton , tome I, p. 30.
défoillances du teoàpérament une Ibis dominées, il hii restait encore d autres difficultés à vaincre. Il luifallait, malgré Texiguité de ses ressources , assurer Findépendance de sa vie. Sans protecteur, sans fortune, il prit un parti viril, celui de s'expatrier, de s'arracher aux habitudes et aux douceurs du pays natal , pour vivre frugalement en France, dans une solitude que devait rendre plus complète encore son inexpérience de la langue française. C'est à Reims, puis à La Flèche^ que Hume passa les trois laborieuses années de son premier séjour en France (1734-37). « Une rigoureuse » frugalité me permit, » dit-il lui-même, « de suppléer » à ce qui me manquait du côté de la fortune, de » conserver ma liberté entière , et de mépriser tout » ce qui n'intéressait pas directement mes progrès >^ littéraires (1). » Après trois ans de réflexion, en 473^7, le Traité de la Nature humaine était terminé, et l'auteur partait pour l'Angleterre, afin de surveiller la publication de son œuvre.
Hume^ dont l'imagination un peu lente n'aimaii guèi% les rapprochements, n'a jamais été frappé, semble-t-il, de la rencontre singulière qui, à cent ans de distance , lavait conduit auprès de ce fameux collège des Jésuites, oii Descartes avait étudié. Il y a cepen- : dant quelque intérêt à remarquer que le même coin de terre a vu naître, dans leur premier germe tout au ' moins , deux systèmes de philosophie aussi irréconci-^ '
' (1) CEuvres philosophiques de Hume, tome I, My own life, p. xiv. Je me sers de Tédition en quatre rolames ia-8<>. Edimbourg, 1854«
liables : un scepticisme résigné qui se complatt dans ses négations, et auquel on peut rattacher sans paradoxe l'origine du positivisme contemporain; et ce doute méthodique qui n'aspire qu'à triompher de luimême y et d'où est sortie la plus grande conception idéaliste des temps modernes.
Quelque jugement que* Ton porte sur le Traité de la Nature humaine , on ne peut s'empêcher d'admirer l'effort d'esprit qui lui donna le jour. A vingt-sept ans, Hume ayait composé et publié son chef-d'œuvre. Descartes écrivit le sien à quarante. Reid et Eant entre cinquante et soixante ans. Les poètes seuls ont d'ordinaire le privilège de ces improvisations de jeunesse, qui prennent rang parmi les monuments de la pensée. Cette fois le génie philosophique avait éclaté avec l'effervescence hâtive du génie poétique. Mais quelle intensité de réflexion et de travail ne suppose pas un pareil résultat ! Peu d'hommes ont possédé, au même degré que Hume, le talent d'utiliser leurs fecultés par une sévère économie de leurs temps et de leurs forces. Il était inaccessible à toute distraction, indifférent à tout divertissement. De cette concentration vigoureuse de son esprit sur un même point, il n'est pas étonnant qu'ait pu sortir en quelques années un ouvrage même aussi considérable, si l'on veut bien considérer surtout que le Traité de la Nature humaine n'est qu'un système , pour la construction duquel les longues expériences n'ont pas été nécessaires , et oii il a suffi de quelques principes témérairement acceptés , pour que l'auteur, par une déduc-
tion presque algébrique^ déroulât sans effort une longue série de conséquences.
En 1739, parurent les deux premières parties du Traité 9 celles qui se rapportent à Tlntelligence et aux Passions. La troisième partie, consacrée à la morale (of Marais) j ne fat publiée qu'en 1740. Le succès ne répondit pas aux espérances de l'auteur. « L'ou- » yrage, )) dit-il lui-même, « mourut en naissant, » n'ayant pas même réussi à exciter les murmure» )) des dévots (1). » Hume en conçut un vif accès de dépit. Et cependant , sans compter que l'Ecosse n'était alors le théâtre d'aucun mouvement philosophique sérieux, le caractère abstrait et la nouveauté même du système devaient faire pressentir à Hume l'accueil indifférent ou hostile du public. Mais il était de ces écrivains inconséquents , qui , contrecarrant le genre humain dans ses sentiments et ses croyances , s'étonnent que le genre humain n'applaudisse pas à leurs attaques^ et qui, tout à la fois passionnés pour la gloire et épris de leurs propres systèmes, voudraient être les héros de la foule , sans renoncer à en combattre les préjugés. Notre philosophe ne se résigna que peu à peu à cette impopularité douloureuse, au prix de laquelle s'achète le plus souvent l'indépendance de la pensée ; et ce fut en partie pour concilier la satisfaction d'un amour-propre exigeant avec les devoirs d'une conscience sincère, que, vers la fin de sa vie, il se jeta dans les études historiques, heureux de faire enfia
(1) Home , My oum Ufe , p. xv.
l'emploi de son talent dans une science où il put dire toute sa pensée sans blesser au cœur la foi de Thu* manitéy et plaire à tous sans cesser d'êlre lui-même !
Le désir et aussi la volonté du succès, tel est le trait dominant de la physionomie de Hume. Quoiqu'il fût certainement de ceux qui aiment assez les lettres^ pour que Tétude^ par ses douceurs, les récompense elle-même des sacrifices qu'elle exige, il apportait dans le commerce désintéressé de la pensée une certaine âpreté d'aoïour-propre, qui exigeait impérieusement la gloire comme le prix obligé du travail * accompli et des privations souffertes. Insensible aux arts, aux passions du cœur, il avait rejeté sur les succès littéraires toutes les ardeurs de son ambition. La passion s'était, pour ainsi dire, retirée des autres parties de son âme pour ne surexciter en lui qu'un seul désir, auquel il s'abandonnait avec toutes les émotions, toutes les fièvres d'un véritable amour.
C'était cependant se méprendre singulièrement sur les conditions de la gloire, que faire fonds, pour y atteindre du premier coup, sur un livre de métaphy-" sique, originale mais téméraire, profonde mais abstruse et compliquée. De toutes les œuvres de Hume, le Traité est à coup sûr la plus remarquable, mais elle est aussi la moins propre à devenir populaire. Qui donc , hormis les philosophes de profession , eût pu consentir à suivre TauteuV dans le dédale où s'enga* ^;eait son scepticisme arrogant et inexorable ?
On peut dire du Traité de la Nature humaine qu'il représente, dans l'ensemble des écrits de Hume, ce
qu'est pour Descartes le Discours de la Méthode : un résumé général de la doctrine du philosophe. Mais il faut noter cette différence, que Descartes, dans ses autres ouvrages, développe fidèlement les principes de sa méthode, tandis que Hume, pendant toute sa vie, semble s'être donné pour tâche d'atténuer, de dissimuler, à force dliabileté, les conséquences inquiétantes des théories de sa jeunesse. Avec une témérité de franchise qui accuse l'âge de Técrivain, avec une hauteur de ton qui fait contraste avec le. pyrrhonisme •des idées, Hume, nous découvre, dans ce premier écrit , le fond intime de sa pensée. Plus tard, il reconnut son imprudence ; il désavoua le dogmatisme sceptique du Traité : « L'air de confiance qui règne r> dans cet ouvrage, » écrivait-il à un de ses amis, <c me déplatt tant que je n'ai pas le courage de le » relire (1). » Il désavoua aussi la hardiesse de se^ <;onclusions , se plaignant avec amertume de ceux de ses adversaires qui s'acharnaient contre le Traité, « contre un ouvrage de jeunesse, que l'auteur, » ajoute-t-il, « n'a jamais reconnu (%). » C'est ainsi qu'après avoir débuté par un éclat et par un scandale, Hume revenait aux ménagements et aux adoucissements. Il ressemblait à un homme qui entrant, pour la première fois dans la société, se serait brouillé avec
(1) Lettre à Gilbert Stuart. V. Bui-ton , tome I, p. 98. ' (2) V. Avertissement des Essais... « L^auteur désii*e que les essais suivants soient considérés comme contenant seuls ses senti-' ments et ses principes. philosophiques. »
toat le monde, et qui passerait le reste de ses jours à se réconcilier avec ceux qu'il aurait volontairement froissés et irrités.
Quoique Hume, dans son Traité de la Nature humaine ^ ait devancé Reid et Dugald-Stewart pour l'observation minutieuse de quelques faits psychologiques, c'est plus particulièrement Kant qu'il annonce et qu'il prépare , non-seulement par la direction de ses recherches, mais aussi par la froideur un peu sèche d'un style qui se refuse presque tout appel à l'imagination et au sentiment. A ceux qui , comme Hutcbeson , l'aimable et séduisant professeur de Glasgovvr, s'étonnaient de ce qu'on pourrait appeler l'insensibilité de son style', Hume répondait que dans ses études sur l'esprit humain il voulait être un anatomiste et non un peintre : « Autre chose » est, )) disait-il , « découvrir les plus secrets )) principes de l'intelligence, autre chose décrire la » grâce et la beauté de ses actions. Et il est impos- » sible de concilier ces deux points de vue (\). » De là cette rigoureuse précision de style, qui distingue le Traité entre tous les ouvrages de Hume. L'auteur y semblerait oublier complètement le public, s'il ne se montrait avant tout préoccupé d'être compris de ses lecteurs, et d'atteindre cette précieuse qualité , qui est comme l'élégance des savants : je veux dire la
(1) Burton, tome I, p. 112, lettre à T. Hutcheson du 17 septembre 1739. Les mômes idées sont exprimées dans la conclusion: de la 3« partie du traité Of moraU , tome II , p. 407.
clarté. Ajoutons^ cependaDt^ que la netteté et la rigueur se manifesteut beaucoup plus dans le détail de chaque partie que dans l'ensemble du plan, au* quel on peut reprocher quelque indécision et même quelque désordre. II semble que Fauteur n'ait pas embrassé d'un seul coup d'œil cette longue série de chapitres, qui se complètent sans se suivre, et qu'il les ait écrits, sinon sans méthode, du moins sans faire effort pour ramener à une division rigoureuse, et disposer dans un ordre logique les différentes parties de son œuvre. Malgré ces défauts , et quelque sévèrement que l'on juge les théories qu'il expose , le Traité de la Nature humaine n'en laisse pas moins une vive impression d'admiration. D'autres œuvres ont rendu Hume célèbre parmi ses contemporains : celle-là surtout assure sa gloire auprès de la postérité.
Après avoir quelque temps attendu à Londres un succès qui ne vintpas, Hume se retira auprès de sa famille, à Ninewels, à quelques lieues d'Edimbourg. Après quelques jours de découragement , il reprit vite goût à l'étude. Il se consola de son insuccès , en méditant après coup les causes qui le rendaient inévitable. « Ceux qui ont l'habitude de réfléchir sur des sujets » abstraits, » écrivait-il à son ami Henry Home, (( sont le plus souvent imbus de préjugés ; et ceux » qui n'ont pas de préjugés sont généralement igno- )) rants en matière de philosophie. Or, mes principes » sont si éloignés des opinions communément reçues^ » qu'on ne saurait les admettre sans introduire dans » les idées philosophiques un changement considé*
» rable. Et vous savez que des révolutions sembla- » blés ne réussissent pas facilement (1). » C'est ainsi que Famour-propre de Hume se résignait à TindifFérence du public, en l'expliquant par l'incompétence des uns, par la présomption intraitable des autres.
Mais il tira de son échec, sinon des pensées de modestie, du moins des leçons de prudence. Il modifia son système de travail. Désormais plus soucieux de l'approbation d'autrui, ou, pour mieux dire, plus préoccupé des moyens de l'obtenir, il ne se confina plus dans cette solitude intellectuelle, où il s'était jusque-là dérobé à tout conseil, à toute inspiration du dehors. La composition de la troisième partie du Traité de la Nature humaine (publiée en 1740), se ressentit de ce changement de méthode. Par une condescendance nouvelle chez lui , Hume soumit son manuscrit à l'examen d'Hutcheson, avec lequel il venait d'entrer en relations. Hutcheson était alors dans tout Téclat de son enseignement (de 17S9 à 1747). Juge particulièrement excellent dans les questions de morale, il critiqua librement les vues de Hume. Celui-ci reçut ces avertissements avec une déférence marquée ; mais il en profita peu. Il était trop personnel, trop absolu dans ses opinions pour céder à l'influence, si douce, si persuasive pourtant , de celui dont le docteur Leechman, un ami commun des deux moralistes^ a pu dire, dans un éloge funèbre, « qu'il était le maî- )) tre le plus puissant et le plus aimable qui eût paru
(1) Burton , tome I , p. 105.
» de son temps* » Dans le détail de l'ouvrage, Hume -tint cependant quelque compte des observations qui lui étaient faites. Il apporta quelques ménagements à l'expression de ses idées, bien que sur ce point encore il ne partageât pas tout à fait les scrupules deHulcheson. Il se larguait de l'indépendance de sa condition : ne lui donnail^elle pas le droit de parler avec plus de liberté qu'un homme qui aurait charge d'âmes un ecclésiastique ou un professeur (1)? Quoi qu'il en soit, Hume sut inspirer une assez vive estime à son correspondant pour que celui-ci à son tour, par un échange amical, lui communiquât, deux ans après, son nouvel ouvrage : Phibsophiœ moralis institutio compendtam (publié en 1742); mais ses opinions n'en avaient pas moins effrayé Hutcheson , qui combattit sa candidature , lorsque , en 1745, il sollicita une chaire de philosophie à l'université d'Edimbourg.
Hume avait compté sur le caractère pratique de ses spéculations morales pour triompher de la froideur du public. « Sans l'intérêt particulier qui s'atta- » che aux études de morale, je ne me serais pas » hasardé à publier un troisième volume de métaphy- » sique à une époque où la plupart des hommes s'ac- » cordent à transformer en amusement le travail de » la lecture, et rejettent tout ce qui, pour être compris, » exige un effort considérable d'attention (2). » Mais^
'1) Burton, tome I, correspondance de Hume et de Hutcheson, p. H4 et suiv.
(2) Hume, Œuvres philosophiques, tome H, p. 216, 1" sectiott de la 3« partie.
<>ette fois encore, la gloire se déroba aux poursuites passionnées de Hume, et, pour trouver notre auteur en possession de quelque célébrité, il faut le prendre au lendemain de la publication de ses <( Essais Moraux et Politiques, » c'est-à-dire vers la fin de Tannée
En abordant les sujets politiques. Hume obéissait encore à ses premiers plans de travail. Ce n'est pas , <:omme on pourrait être tenté de le croire , le dépit d'avoir échoué en métaphysique qui l'entraînait dans ces recherches d'un nouveau genre. Il ne faisait que poursuivre, avec une persévérance opiniâtre, le but qu'il s'était proposé de prime abord. Ce but, il l'avait défini lui-même, en déclarant, dans son Introduction au Traité de la Nature humaine, qu'il voulait fonder sur l'analyse de l'esprit un système complet de sciences (1). Ce ne fut donc pas sans une lente préparation , sans de vastes lectures , silencieusement oonti* nuées dans la retraite de Ninewells, que Hume s'essaya à des études de faits qui ne convenaient guère moins à son souple génie que les réflexions métaphysiques. Préoccupé de séparer la destinée de son œuvre nouvelle de la mauvaise fortune du Traité, il se présenta au public comme un débutant : <( Comme » tous les jeunes auteurs, » écrivait-il dans son a ver-
(1) « En nous efforçant d^éclaircir les principes de la nature humaine, nous nous proposons en réalité de construire un système complet de sciences sur des fondements entièrement nouveaux, les seuls qui puissent assurer à ces sciences une base solide. » Œuvres philosophiques , tome I, p. 8.
tissement ^ « j'éprouve quelque anxiété sur le sort de n mon livre ; mais une réflexion me rassure : c'est )) que le lecteur^ s'il n'est pas satisfait de mon talent, n appréciera du moins la modération , l'impartialité ^) dont je fais preuve dans les sujets politiques (1). » Hume avait raison de réclamer pour ses écrits politiques le mérite de l'impartialité. C'était chez lui une qualité naturelle : la froideur de son caractère le garantissait de tout enthousiasme irréfléchi; la lenteur scrupuleuse de son jugement le défendait contre les préjugés vulgaires; enfin l'isolement de sa vie le pror tégeait contre les entraînements des partis. Métaphysicien absolu, il fut un politique modéré. « Les Ecos<- )) sais sont libéraux, » dit quelque part M. de Rémusat. a La plupart de leurs écrivains, Smith, » Reid, Ferguson, sont des whigs modérés (2). » Hume mérite d'être associé à cette honorable tradition. Libre de toute attache, étranger à toute intri*^ gue, éclairé par une érudition historique qui lui faisait défaut en philosophie, Hume, du fond de son cabinet, pouvait juger les choses de la politique avec uuq indépendance que ne sauraient maintenir au même degré les hommes d'action dans la mêlée des événements qui les aveuglent et les passionnent. D'un aulrp côté, l'habitude des réflexions abstraites et l'intensité de l'étude avaient éteint ou du moins amorti dans son âme la vivacitéMu sentiment, dissipé les fantômes
(4) Burton , tome I , p. 136.
(l) Rmme des DeuayMondei , 1856.
db rimagination , établi sur toutes ses facultés la domination de ridée I, et^ par suite^ préparé les qualités d'un sage et impartial historien.
Les Essais parurent en deux volumes, le premier en 1741^ le second en 17431. Par la nouveauté relative de quelques sujets , qui , même après Sidney , après Locke, n'étaient pas épuisés; par la prodigieuse variété de lectures qu'attestent les titres de ces études : la Liberté de la presse y la Superstition et VEnthou'^ siasme, F Origine du gouvernement , le Progrès des arts et des sciences f la Polygamie et le Divorce, F Eloquence, eto.; enfin , par une originalité persistante que le poids de l'érudition n'avait point étouffée , Hume était digne du succès qu'il obtint ^ succès d'autant plus remarquable, que l'auteur ne faisait d'avances à aucoD parti ! C'est à tort, en effet, que M.Macaulay représente Hume comme un partisan passionné du pouvoir absolu. Sans doute, Hume n'est rien moiBs qu'un révolution-» naire ; et même, avec les progrès de l'âge ^ son goût pour la monarchie parut grandir. Dans son Histoire d^ Angleterre particulièrement , il lui arrive souvent de prendre le parti des tories contre les wbigs. Et plus tard encore, lorsque, quelques années avant sa mort^ il relut ses Essais poiur en prêter une édition nou^ Telle, il eut soin de corriger ou de supprimer les passages qui lui paraissaient trop favorables aux idées démocratiques. Il n'en est pas moins vrai qu'il a été toute sa vie un libéral modéré, suspect par suite à tous les partis extrêmes, et que des amis plus ardents de la liberté ont à^ regarder comme leur
adversaire ; parce qu'il semble que la liberté ne soit pas aimée , quand elle l'est froidement !
En même temps qu'il jouissait à Ninewells des sa* tis£actioBS d'amoor-propre que lui apporta , après la publication des Essais y un premier soufDe de renommée, Hume cherchait aussi, tout en préparant de nouveaux travaux, à étendre ses relations. II chn* mait les loisirs que lui laissait l'étude par un échas^ de lettres amicales avec quelques-uns des hommes les plus distingués de son temps. Ses correspondants les plus célèbres furent d'abord Hutcfaeson, le docteur Blair; plus tard Montesqu^ieu , auquel il offrit de surveiller une édition anglaise de V Esprit des Lois ; Reid , qui lui communiqua, en 4763, ses Recherches swr Tesprit humain (1); Robertson et Gibbon, ses rivaux dans le genre historique, tous deux plus jeunes que lui, et auxquels il adressait, avec une cordialité parfaite^ ses réflexiofUB et ses conseils ; M^® de Bôufflers , qui lui recommanda Rousseau , et dont il ne cessa jamais d'être l'ami (2); enfm, et surtout Adam Smith ^ qu^il aimait tendrement^ et de l'amitié duquel il reçut^ iq»rès sa mort, ce beau témoignage, qui remet en mé*
(i) Les RechâTchss sur Vêsprit humain ( Inquiry Mo th$ humati mind) ne parurent qu'un an après , en 1764.
(2) M°>» du Deffand , qui n'aimait pas Hume , qu'elle appelait le paysan du Danube , et qu'elle jugeait d'un mot : « il m'a déplu , » aceorde pourtant des élt)^s & une lettre que Hume, quaû-e oa cinq jours avant sa mort , écrivit à My^^ de Boufflers , à l'occasion de la mort du prince de Conti. « Cette lettre, » dit-elle, « m'a paru .» de la plus grande beauté; j'en ai deioaadéuQe copie : je l'au- » rai. » Lettres à H, Walpole, tome II, p. 118. «
moire les touchantes paroles des disciples de Socrate pleurant la mort de leur maître : « J'ai toujours )) pensé que M. Hume s'était approché^ autant que la » nature humaine le permet, de l'idéal de la perfec- » tion et de la sagesse (1). »
Le penseur hautain et tranchant, que les premiers écrits de Hume nous révèlent, n'avait rien de commun avec le correspondant affable et conciliant dont nous pouvons par. nous-mêmes apprécier l'aimable indolence, ni avec le causeur enjoué qu'aimait et qu'appréciait la société distinguée d'Edimbourg, ^es lettres n'ont rien de dogmatique et de pédant. Hume écrit, non pour faire triompher des idées, mais pour communiquer des impressions, surtout pour s'abandonner aux charmes de l'intimité. Pfestrce pas lui qui a dit, dans un élan de cœur inattendu et qu'il na du reste justifié qu'à moitié : « Sans l'amour et l'ami- ^ tié, la vie n'aurait aucun prix! » Chez Hume, comme chez tous les hommes, il y a ainsi de ces profonds contrastes, qui déjouent les jugements absolus que l'on s'efforce en vain de porter sur leurs caractères ; car ces jugements n'expriment jamais l'étonnante variété et la souplesse admirable dont la nature a doué les âmes humaines. Comment, par exemple, ne pas être surpris d'apprendre que, dans ses entretiens , Hume , le grave et austère Hume , ne quittait guère le ton de la plaisanterie? Sa plaisante -
. (1) Lettre d'Adam Smith sur la mort de Hume. Œuvres phiUH sophiques de Hume , tome I, p. xxix.
rie, d'ailleurs, an témoignage d'Adam Smith, n'était qne l'expansion naturelle de sa bonne humeur, tempérée par la délicatesse de son goût; il n'y mêlait jamais la plus légère teinte de malignité (1).
Ce qui peut étonner encore , c'est que Hume , mal* gré la dissidence radicale de ses opinions religieuses, ait su se concilier des sympathies , et qu'il ait même rencontré de profondes amitiés dans les rangs du clergé d'Ecosse, parmi ces presbytériens exaltés, dont la tolérance ne passait pas pour être la plus solide vertu. C'est cependant avec quelques-uns des membres les plus influents de cette Eglise qu'il a entretenu des relations étroites , qui ne se sont terminées qu'au tombeau. La plupart lui pardonnaient une impiété dogmatique, qui n'altérait ni la pureté de sa vie, ni la bonté de son âme. Quelques-uns aussi, qui ne soupçonnaient pas quelle inattaquable ténacité de conviction recouvrait la douceur de son caractère, ne désespéraient peut-être pas de le ramener, et de faire tôt ou tard une conversion. D'ailleurs, dans ces causeries comme dans ces lettres, la philosophie et la religion étaient, par un accord tacite, des sujets réservés. Les amis religieux de Hume se taisaient avec lui sur cesquestions , comme on se tait devant un infortuné sur le malheur qui l'a frappé. Et de son côté , Hume, qui n'avait pas l'esprit de propagande, et qui savait assez de psychologie pour ne pas se faire illusion sur l'efficacité de la discussion , évitait d'engager des contro-
(1) Adam Smith , lettre déjà citée.
verses, qui aigrissent et divisent les cœurs, sans presque jamais rapprocher les esprits.
Enfin , parmi les ecclésiastiques que Hume fréquentait, quelques-uns peut-être n'étaient pas. éloignés de s^entendre avec lui. Il semble qu'il ne fût pas rare alors de trouver en Ecosse et en Angleterre des Vicaires savoyards y qui prêchaient TEvangile sans y croire, et pour qui l'Eglise n'était qu'une carrière. H semble même que cette fausseté de conscience parût presque légitime, et qu'elle ne choquât pas, autant qu'il eût convenu, des esprits délicats et élevés. Témoin Hume lui-même , qui n'hésitait pas à calmer les scrupules d'un jeune homme, un peu imprudemment entré dans les ordres : « C'est accorder, » lui écrivait-il , « un trop grand respect au vulgaire et à ses » superstitions, que de se piquer de sincérité vis-à- •» vis de lui. Peut-on se faire un point d'honneur de » dire la vérité à des enfants ou à des fous? Je vou^ » drais bien qu'il fût encore en mon pouvoir d'être I) hypocrite sur ce point. Les devoirs de la société » imposent cette hypocrisie, et la profession ecclé- » siastique ne fait qu'augmenter im peu cette dissi- » mutation, ou plutôt cette réserve innocente, sand » laquelle il est impossible de traverser la vie (1). » Ajoutons que ces maximes commodes, qui font de toute une vie un mensonge officiel , Hume , s'il a ea le tort de les conseiller aux autres , ne les a jamais pratiquées pour lui-même.
(1) Burton , tome H, p. 1S7.
C'est ao contraire par la franchise déclarée de ses opinions que Hnme échoua tontes les fois qu'il voulut se faire admettre dans les universités d'Ecosse. Lorsqu'en 1745, il sollicita à Edimbourg la chaire de psychologie et de morale (ethics and pneumatic philosophy), il fut de nouveau combattu avec acharnement, et au premier rang de ses adversaires se distinguaient ses propres amis, le docteur Leechmann et Hutcheson. Plus tard , il renouvela ses efforts , sans jamais parvenir à désarmer l'opposition de ses compatriotes. La philosophie de Hume, nous le reconnaissons volontiers, n'était pas faite pour devenir classique; mais quelque justes qu'aient été les raisons qui firent exclure Hume du haut enseignement , il n'en est pas moins regrettable que son vœu n'ait pu être réalisé. En possession de la chaire quil convoitait , il eût dé* sonnais appartenu tout entier à la philosophie. Peutêtre la nécessité de parler à des jeunes gens , de concilier ses croyances avec les nécessités de la vie sociale , eût-elle modéré , adouci , les tendances extrêmes de ses opinions. En tout cas, les efforts philosophiques de Hume auraient eu certainement plus de suite. Quoiqu'il n'ait jamais cessé d'être fidèle à la science qui avait eu ses premières affections , la médiocrité de sa fortune, les soucis pratiques de l'exis* tence , le forcèrent à dissiper une partie de son temps dans des occupations plus lucratives que littéraires^ qui profitèrent à son revenu plus qu'à ses études. Professeur à l'université d'Edimbourg, il eût été à l'abri des soucis matériels de l'existence; il n'aurait pas été
réduit , comme nous allons maiotenant le raconter, à se faire tour à tour précepteur, secrétaire d'état, secrétaire d'ambassade.
En acceptant ces diverses fonctions, Hume n'avait qu'un but : accroître son modeste patrimoine. C'est ainsi qu'en 1745, il se résigna à devenir, dans une grande maison d'Angleterre , le précepteur, ou plutôt le garde-malade de lord Annandale. Ce qu'il fallait à ee jeune seigneur, qui , par ses équipées , s'était fait quelque réputation, c'était plutôt un médecin résolu, qu'un doux et savant professeur. Aussi Hume eut-il à subir d'amers déboires, et cette année peut être comptée comme la plus malheureuse de toute sa vie. Ce fut une véritable domesticité, entrecoupée de scènes violentes ou ridicules, où notre philosophe eut bien de la peine à sauvegarder sa dignité (1). Il fit, pendant ' quelques mois , la dure expérience de cette servitude morale , à laquelle les rigueurs de la fortune condamnaient, à la même époque, celui qui devait un jour se rencontrer sur le chemin de Hume y l'infortuné Jean-Jacques Rousseau.
Ce triste épisode , qu'on pourrait appeler le roman y d'ailleurs fort trivial , d'un jeune précepteur pauvre , ne mériterait pas même d'être cité , s'il ne mettait en tout son jour un trait essentiel du caractère de Hume: la ténacité stoïque avec laquelle il affrontait toutes les privations plutôt que de renoncer à ses desseins. H
(1) Burton a consacré un long chapitre de 40 pages au récit de èette aventure , tome I, p. 170-208.
Yonlait , non pas faire fortune , mais, au prix d'une servitude passagère, acquérir assez de ressources pour assurer, jusqu'aux derniers jours de sa vieillesse, l'indépendance de sa pensée et de ses travaux.
C'est pour le même motif qu'il se fit nommer, en 1746, secrétaire du général Saint-Clair. Ce personnage avait été choisi par le gouvernement anglais pour commander une expédition navale, qui, dirigée d'abord contre le Canada, se retourna contre la France , et vint échouer misérablement dans une attaque contre le port de Lorient. Il s'en fallut de peu que Hume ne fût séduit par les avantages de sa nouvelle situation , et qu'il ne se décidât à suivre désormais la carrière des armes. La vie des camps l'attirait; il y entrevoyait une série de spectacles instructifs. Il ne lui eût pas déplu d'assister par lui-même à de grands événements dont il aurait pu , sur ses vieux jours, écrire la relation. On a conservé les quelque? pages quïl consacra à raconter l'échec du général Saint-Cla>r. C'est le premier essai de sa plume dans \e genre historique. L'écrivain d'histoire s'y révélait déjà avec ses qualités et ses défauts : plus de précision que de chaleur, plus de netteté que de mouvement. Il se piquait avant tout de véracité, et attaquait assez aigrement Voltaire , pour s'être montré , dans un récit satirique de l'expédition manquée, plus soucieux d'intéresser ses lecteurs, que de s'assurer lui-mêmede la vérité des faits.
Nous possédons aussi le journal de voyage que* Hume composa pour son frère^ lorsque, en 1748, il
-accompagna le même général Saint-Clair^ dans son ambassade à Turin. Malgré l'importance des villes qu'il visita y Ck)logne et Francfort, Wurtzbourg et Vienne, et d'autres encore, les observations de Hume offrent peu d'intérêt. Il n'avait pas cette vivacité d'imagination qui saisit d'un coup d'œil les détails pittoresques d'un pays, d'une cité. D'ailleurs, son voyage fut un voyage politique, encombré d'affaires officielles , de présentations cérémonieuses, et accompli avec une précipitation qui excluait les incidents. Le récit s'est ressenti du caractère diplomatique da voyageur. Il a la tenue correcte, mais dépourvue d'abandon, que l'étiquette impose à un secrétaire d'ambassade. L'esprit positif de Hume s'y complaît dans des observations judicieuses, mais froides et «èches. Les beautés de la nature et de l'art ne le tour chent pas. 11 passe insensible devant la cathédrale de Cologne. Il aime la nature bien cultivée plutôt que les sites poétiques. Economiste plutôt que poëte , c'est ^6urtout l'apparence du comfort qui le charme. Aussi admire- t-il beaucoup l'Allemagne, dont il dit : « L'Al- » lemagne est certainement un beau pays , habité par » un peuple honnête et industrieux. Si elle était unie, ^> elle serait la plus grande puissance du monde (1). » L'Italie, elle aussi, — le pays de Virgile, de celui qui avait été de tout temps son poëte de prédilection, et qui, par son génie mesuré et doux, devait séduire un écrivain correct et discret , disposé , quoi-
.* (1) Burton, tome I, p. 257.
que Anglais^ à mettre dans son admiration Racine andessus de Shakespeare , — lltalie semble avoir émn le cœur de Hame par ses souvenirs classiques et par ses beautés étemelles : mais le jouinal s'arrête pré* <;i8ément sur le salut d'enthousiasme qu'il lui adresse^ et rien dans sa correspondance^ ni dans ses autres -écrits, n'indique que son séjour en Italie ait laissé ^ns son âme des traces profondes.
Dans ses fonctions délicates de secrétaire du général Saint-Clair, Hume donna carrière aux aptitudes éminemment pratiques qui distinguaient un côté de son esprit. Ù eut d'autant plus de mérite à réussir, que sa tournure gauche, ses allures pesantes, dont -Grimm se moqua plus tard , ne disposaient pas en sa ^veurles premières impressions de ceux qu'il abordait. Un Irlandais célèbre , lord Charlemont , qui eut occaskm de le voir à Turin , nous le dépeint fort ridicule dans son unifwme d'ordonnance. En sa qualité d'aide jde camp, il avait endossé l'habit militaire, bien qu'il «ouvrit déjà de cette corpulence disgracieuse qui, avec l'âge, ne fit que se développer, et dont il aimait à ^plaisanter : « Je mériterais qu'on m'appliquât , )) di- ^t-il, « la loi gauloise qui imposait une amende à » ceux dont l'embonpoint dépassait les proportions » ordinaires. »
Les trois années que Hume passa loin de l'Ecosse {1746-4748) ne furent pas perdues pour la philosophie. Malgré les séductions de la vie active, les préoc- ^cupations spéculatives avaient toujours le dessus. « Je » ne suis qu'un philosophe, » écrivait-il^ « et je. ne
)) serai jamais que cela. )> Et en effets pendant son séjour à Turin , paraissaient à Londres les Essais sur r Entendement humain, en même temps qu'une troisième édition des Essais moraux et politiques (1).
Les Essais sur F Entendement humain y réduction élégante d'une partie du Traité de la Nature humaine y étaient destinés à ramener vers les principes de Tauteur, par la modération des idées , par le charme de la composition, la partie du public qu'avait effarouchée la hardiesse un peu crue du Traité (2). Par une feinte habile , Hume faisait semblant d'abandonner complètement les théories de spn premier ouvrage^ Dans son avertissement, il demandait avec instance qu'on ne regardât plus comme l'expression de sa pensée « une œuvre de jeune homme, projetée par l'au- » teur avant qu'il fût sorti du collège et terminée » peu de temps après. » Malgré ce désaveu public , Hume ne faisait que reproduire , sous une forme populaire et plus brève, les doctrines dont il avait déjà donné une exposition complète et didacti-
(1) Intitulé d'abord Philosophical essays concerning Human Dnderstanding, et plus tard An inquiry concerning Humdn Understan^ ding , cet ouvrage parut pour la première fois à Londres, en 1748^ sans nom d'auteur. L'avertissement ne date que d'une édition postérieure.
(2) II ne noiis parait pas exact de dire par conséquent, comme le fait M. Yiilcmain : « Hume s'occupait alors de refaire son Traité r> de la nature humaine sans pouvoii* le rendre assez sceptique » » assez scandaleux , pour réveiller l'apathie de l'orthodoxie angli- » cane. » Villemain , Tableau de la littérature au dix-huitième ne* €lç, tomell, p. 365.
"que. Nous avons d'ailleurs y là-dessas y le propre témoignage de l'aiilenr : « Je pense ^ » écrivait-il à son ami Gilbert Eiliot 9 « que les Essais philosophiques cour » tiennent toutes les observations importantes^ relati- » ves à l'intelligence, que vous pourriez trouver dans » le traité. Aussi vous engagerai-je à ne pas lire ce » dernier ouvrage. En abrégeant et en simplifiant les » discussions, je les rends en réalité plus complètes. » Àddo dum minuo. Les principes philosophiques sont i> les mêmes dans les deux livres (1)... »
Ainsi, après dix ans de réflexions nouvelles, Hume ne voyait rien à modifier dans ses principes philosophiques. Cette absence complète de mouvement, de progrès dans les idées, montre jusqu'à quel point Hume s'était laissé dominer par son système. Il est de •ceux qui ne se débarrassent des préjugés du vulgaire que pour s'asservir à leurs propres préjugés. £t ce philosophe indépendant, qui se flattait voloniiers de n'être le disciple de personne, a été toute sa vie l'élève docile de quelques théories qu'il avait connues vers la vingt-cinquième année !
Ce fut surtout par le chapitre célèbre « sur les Mira' des » que les Essais excitèrent l'attention, et provoquèrent des réfutations violentes. L'évêque Warburton écrivait en 1749, avec l'aménité qui lui était habituelle : (( J'ai envie de lancer en passant quelques » traits contre Hume, et de faire justice de ses argu- » ments contre les miracles. Mais cst-il connu parmi
<1) Burton, tome I, p. 337.
» V0Q8 ? S'il ne Test pas^ et si par son propre poids j> il reste plongé dans l'obscorité^ je serai fort cfaan grin de contribaer à le rendre illustre et à le rap^ » procher d'un autre endroit que le ptiori (1). » Une polémique, qui débutait par de pareilles intempérances de langage, n'était guère engageante. Hume la dédaigna. Jaloux de sa tranquillité personnelle, convaincu d'ailleurs de la stérilité des diseuseîons engagées entre philosophes qui partent de principes différents, il maintint toute sa vie cette inflexible ligne de conduite de ne point répondre aux attaques et de mépriser les injures. Il n'eut; qu'un tort : ce fut d'oublier um joor ces sages résolutions> et de soirtir de son calme habi^^^ tuel , pour charger et aoeabler Rousseau de ses in^ vectives et de ses récriminations.
De retour d'Italie, Hume se mnit à l'étude aree une ardeur nouvellev Les deux ans qu'il) passa enewe à Ninewelb^ quoique attristés par 1» mort de sa mère, furent pe«t4tre les plus laborieux de sa vie. U écrivait alors se» Dialogues sur la Religion Naturelle, que Schopenhauer considérait comoM le plasremar^ quable de ses ouvrages (2) ; il apprenaîl le grec, qu'il
(i) Builon, tome I, p. 286. C'est ce Wapbucton dont Voltaire disait : « Les philosophes anglais lui reprochent Tcxcès de la » mauvaise foi et celui de l'orgueil ; FEgïise anglicane le regarde » comme un homme dangcreuii; kss g«w de lotttmi camme un » écrivain sans goût et san» méthode, qui..ae sait qu'entasser ci- » tations sur citations; les politiques comme un brouillon, etc. »
(2) Ces dialogues ne furent publics qu'après la mort de «Hume , en 1779 , par les soins du neveu de Pautenr.
— sine savait encore qne très-imparfaitement; il Usait Strabon et les historiens anciens ; il préparait ces fameux « Discours Politiques y » qni devaient répandre sa gloire jusque sur le continent (1) ; il amassait d'énormes provisions de notes (la Bibliothèque d'Edimbourg en possède encore quelques cahiers), qui furent plus tard utilisées^ les unes par Hume lui-même, le& autres par Adam Smith: preuve nouvelle de Tintimité de ces deux grands esprits. Enfin, il refaisait la dernière partie du Traité de la Nature humaine ; il composait ses (( Recherches sur les principes de la morale, » le dernier de ses ouvrages philosophiques, et celui qu'il jugeait le meilleur. Absorbé par tant de travaux, il pouvait , avec quelque vérité, répondre à ceux de se& correspondants qui lui demandaient comment il em« ployait son temps : <( Je ne saurais vous le dire : j> pensez-vous que je puisse faire tenir dans le court » espace d'une lettre une encyclopédie tout en* » tière ? »
Les Discamt politiques f publiés en 17511, et aussitôt traduits en français , firent à Hume une véritable po-* polarité dans notre pays. Cétait la première fois que
(1) « La traduction se débite à Paris comme un roman , » écrivait à Hume un de ses interprètes français.
Les Discours politiques ont été traduits trois fois en français r !• en 1753, par Mauvillon; 2® en 1754, par Fabbé Leblanc. Pour donner, en passant, upc idée de Térudition de cet abbé, il suffit de noter ce trait, qu'il avait traduit Sextus Empiricus par Sextus l'Empereur; 3<> en 1766 et en 1767, & Paris et à Amsterdam, par M"* de La Chaux.
dans des études suivies un auteur spéculait sur les conditions matérielles de la prospérité d'un peuple. Hume est avant Adam Smith le fondateur de l'économie politique. Le Traité de la Richesse des Nations ne parut en effet qu'en 1776. L'observation des faits économiques, qui exige un grand effort de sagacité et de patience, et qui se passe de tout enthousiasme, de toute délicatesse d'imagination, s'accommodait merveilleusement aux qualités et aussi aux défauts de Hume. Nous le retrouvons, avec son énergie de travail , dans Y Essai sur la Population des nations de Fanti-quité; avec sa subtilité dialectique, quand il distingue, dans une longue énumération, les avantages et les inconvénients qui résultent pour un Etat de l'extension de la dette publique ; avec sa finesse piquante , quand il écrit par exemple : « A voir les rois et les peuples )) se livrer des guerres , malgré les dettes qui pèsent jD sur eux et les engagements qui les lient , je crois » assister, à une partie de quilles qui se jouerait dans »> la boutique d'un marchand de porcelaine, » mais nous le retrouvons aussi avec ses préjugés , avec son impuissance habituelle à s'élever, faute d'imagination^ au-dessus des faits observés, comme par exemple dans cette affirmation téméraire : « Aucune ville dans l'ac- » croissementde sa population ne dépassera les limites » que Londres atteintaujourd'hui; » Londres ne comptait alors que sept cent mille habitants. Du reste, avec Hume comme avec Smith, l'économie politique est plutôt l'analyse exacte et l'explication des faits accomplis , qu'elle n'est la recherche originale de nouvelles
institutions. De là ce mérite singulier, pour un livre qui a inauguré la science économique, que si les successeurs de Hume ont établi un grand nombre de théories nouvelles, du moins ils n'ont presque rien changé à celles qu'il avait lui-même exposées. Et il y avait quelque force d'esprit à démêler avec cette simplicité, avec cette justesse, les lois du commerce, de la circulation de l'argent, du crédit public; à s'avancer avec cette sûreté dans une science où les premiers pas sont difficiles ; à écrire enfin ce qu on pourrait appeler la grammaire de l'économie politique, alors qu'en France Mirabeau n'en écrivait que V Apocalypse (1).
La . publication des Discours politiques marque dans la vie de Hume le commencement d'une ère nouvelle. La gloire lui était désormais acquise. Il sut aussi s'assurer dans sa vie intérieure le bonheur que comportait la modération de ses goûts. En 1752, il vint s établir à Edimbourg, et il y vécut, le reste de sa vie, dans une retraite studieuse, qui ne fut guère interrompue que par son second voyage en France.
C'est à cette époque qu'il sollicita de nouveau , et sans plus de succès , une chaire de philosophie : la chaire de logique de l'université de Glasgow , laissée vacante par Adam Smith, qui devenait professeur de morale. Hume n eut pas de peine à se consoler de son échec. Une grande joie l'attendait, la plus grande que
(1) C'est ainsi qu'on appelait, au dix-huitième siècle, le livre de Mirabeau, l'Ami des hommes, qui fut composé en partie pour répondre à V Essai de Hume sur la population chez les peuples anciens.
pût ressentir un homme voué tout entier au travail de la pensée. Il fut nommé conservateur de la bibliothèque des avocats d'Edimbourg. Ses compatriotes préféraient lui donner des livres à garder que des jeunes gens à élever. Et cependant les protestations ne manquèrent pas. Un détail à noter, c'est que les femmes étaient pour lui. Elles soupçonnaient peut-être moins le péril de doctrines qu'elles ignoraient, et par suite ne se défiaient pas de Hume. Le philosophe leur plaisait d ailleurs par son attitude respectueuse et son amabilité désintéressée. Il recherchait volontiers leur société, et les flattait, quoique avec moins de goût que de zèle. « Il n'y a pas de lois, » écrivait-il à une de ses amies, « qui puissent déterminer avec rigueur » le caractère des femmes ; ce sont les seuls corps » célestes dont il soit impossible de calculer les » orbites! »
Une fois maître des richesses que renfermait la bibliothèque qui lui était livrée , Hume ne connut plus rien à désirer. Il exprimait son bonheur dans une lettre qui nous peint en traits assez vifs sa philosophie pratique : (( Depuis sept mois environ, » disait-il, « j'ai » installé une maison au grand complet, composée » d'un chef (c'est moi-même) et de deux membres » subalternes, une bonne et un chat... Qu'ai-je à » désirer de plus? L'indépendance? je la possède au » suprême degré. Les honneurs? je n'en suis pas com- » plélement dépourvu. La grâce? elle viendra en son » temps. Une femme? ce n'est pas une des nécessités ;) indispensables de la vie. Des livres? voilà une de
» ces nécessités ^ et j'en ai plus que je n'en peux » lire (1)... »
Le passage de Hume à la bibliothèque des avocats d'Edimbourg (de 1752 à 1757) décida du reste de sa vie littéraire, et le détermina à mettre enfin à exécution ses projets historiques. Dans l'espace de dix ans^ Hume composa en entier cette Histoire (f Angleterre^ qui a plus servi que tous ses travaux philosophiques à l'illustration de son nom. Des critiques se sont plaints que l'auteur ait mis quelque précipitation dans la composition d'un aussi grand ouvrage. Ils oublient dans quelles conditions Hume travaillait. Nul souci y nulle passion n'interrompait le cours de ses recherches. Il trouvait sous la main, à sa portée, la plupart des documents dont il avait besoin. Les plaisirs de la correspondance se mêlaient seuls à ses travaux, et parfois son ardeur au travail était telle qu'il en oubliait même les devoirs de l'amitié : u Je regarde comme une ba- » gatelle, » écrivait-il au docteur Cléphane, « d'ex- )) pédier un volume in-4^ en quinze ou dix-huit mois^ » et je ne suis pas capable d'écrire une lettre tous les » deux ans. »
Cette continuité de loisirs, ce calme absolu qu'assurait aux moines du moyen âge Tétat d'une âme consacrée à Dieu , l'isolement de la vie et l'absence de passion les réalisaient chez Hume. Les passions d'autrui, les fureurs religieuses auraient seules pu troubler son recueillement. Mais les pamphlets lancés contre
(l) Lettre au D' Cléphane, 1753. Burton, 1. 1, p. 376.
lui^ ou même des événements plus graves^ la condamnation de ses ouvrages prononcée en 1755, par l'assemblée générale de FEglise d'Ecosse, n'atteignaient pas, ne troublaient pas l'impassibilité de son âme.
Nous n'avons pas ici à faire l'éloge de YHistoire d Angleterre. Le secret du succès qu'elle obtint fut dans la nouveauté du sujet, dans l'intérêt national d'une pareille entreprise, et aussi dans la netteté, la clarté admirable du style de l'auteur. Il avait pris les anciens pour modèles, et prétendait imiter Thucydide, au moins pour la concision du langage. Hume fut d'ailleurs bien inspiré dans le choix* des diverses périodes qu'il étudia successivement. Commencer par l'histoire de la Maison des Stuarts, par l'histoire de la Révolution, qui avait laissé au cœur des Anglais tant de souvenirs, tant de regrets ou d'enthousiasme, c'était un coup d'habileté. Une composition historique écrite sur une pareille époque ne pouvait manquer d'éveiller l'attention , et, si elle était bien faite, d'obtenir vite la popularité. L'auteur pouvait ensuite sans danger remonter dans le passé jusqu'à la maison des Tudors , et enfin jusqu'aux origines de la nation anglaise : il était sûr d'être suivi, dans ces recherches moins séduisantes, par des lecteurs fidèles dont l'approbation était déjà conquise.
Quelque admiration qu'on ait en général accordée aux écrits historiques de Hume, les critiques ne lui furent pas ménagées. On lui reprocha surtout sa partialité pour les tories. Les whigs lui firent un crime d'avoir témoigné quelque pitié pour le sort de Char-
les P' , d'avoir donné une larme à Strafford , et , en quelques endroits, défendu la prérogative royale. « Les wbigs, » écrivait-il à Smith, « sont furieux contre moi ; » mais je ne leur réponds pas. Si mes précédents » écrits ne prouvent pas suffisamment que je ne sais » pas jacobite^ dix volumes in-folio ne le prouveront )) pas (1)! )> A vrai dire, quelques appréciations hasardées justifiaient la colère des whigs. A force de viser à Timpartialité et de vouloir tenir la balance égale entre les partis, Hume en était venu à excuser, à justifier trop souvent le parti monarchique. Les whigs étaient tout-puissants à Tépoque oii il écrivait. Par humeur d'opposition et de contradiction , ou plutôt par suite de cette excellente tendance d'un esprit critique qui cherche le faible des opinions régnantes , qui insiste de préférence sur les défauts du parti victorieux, Hume se laissa souvent entraîner à des jugements sévères. <i Mes vues sur les choses, » disait-il^ « sont plutôt conformes aux principes des whigs; )) mes portraits de personnes sont plutôt d'accord avec » les préjugés des tories; et je passe plus souvent » pour un tory que pour un whig, ce qui prouve » que les hommes font plus attention aux personnes » qu'aux choses. »
(i) La première traduction française des œuvres historiques de Hume paraît être celle que Tabbé Prévost publia en 1760. Il ne s^agissait encore que de Phistoii-e de la maison des Stuarts. M°*« Betlot traduisit, en 1763, rhistoiro de la maison des Tudors, et en 1765 la dernière partie du travail de Hume. Hume n'était guère heureux
D'ailleurs , il faut l'avouer y malgré ses efforts pour rester libéral, Hume était conduit par les tendances de son système à devenir, sans le vouloir, un peu indulgent pour Tabsolutisme. Disciple de Hobbes en philosophie, il n'est pas étonnant qu'il se soit parfois rencontré avec lui sur le terrain de la politique. Quand on nie le libre-arbitre, quand on réduit la raison à n'être qu'un ensemble d'habitudes, n'est-il pas naturel qu'on se défie des innovations , qu'on doute du progrès, et que, par un faux esprit de conservation, on en vienne à accepter, à chérir même le pouvoir absolu? De plus, par son aUicisme et son bon goût. Hume avait une propension naturelle à aimer le parti monarchique : autant l'élégance aristocratique, le courage malheureux et digne de Charles I®' et de ses amis l'attiraient et le charmaient, autant il était rebuté dans sa délicatesse naturelle, dans son amour de la mesure, par les passions vigoureuses et ardentes du parti opposé, par ce langage plébéien et gros- ^er que Voltaire appelait u le galimatias prophétique de Cromwell. »
Quoi qu'il en soit, nous croyons pouvoir affirmer que Hume n'a apporté , dans ses jugements sur cette époque tourmentée de l'histoire d'Angleterre, aucun parti pris d'adhésion ou de blâme. Si ses conclusions se sont en maints endroits écartées de la vérité, est-il nécessaire, pour expliquer ces inexactitudes de juge-
en fait de traducteurs. M»» Belot traduisait, par exemple, ih» Polish aristocracy par ces mots : aristocratie polie.
ment trop naturelles à la faiblesse humaine^ de recou* rir^ comme Ta fait M. Macaulay^ à une impatalion de mauvaise foi (<)?
Aucun incident remarquable ne troubla les patientes recherches que pendant dix années Hume pour* suivit à Edimbourg^ pour amasser les matériaux et achever la composition de son Histoire. En 175?, il publia Y Histoire naturelle de la religion, le plus piquant peut-être de ses ouvrages. En 1760, il se mêla à la polémique que souleva en Ecosse l'apparition des prétendus poèmes d'Ossian. Hume, très-amoureux de la gloire nationale^ très-sympathique à tout ce qui en relevait l'éclat, se déclara d'abord le partisan de Macpherson; mais son esprit critique reprit proraptement le dessus, et il reconnut volontiers son erreur. Enfin, en 1763, Hume avait terminé sa grande œuvre historique (les derniers volumes parurent en 1762); il s'apprêtait à passer tranquillement le reste de ses
(1) a Hume, sans affirmer positivement plus qu'il ne pense, met » en relief toutes les circonstances qui favorisent son opinion. D » glisse légèrement sur celles qui lui sont contraires... Tous les » actes du parti qu'il combat sont examinés avec la plus grande » sévérité ; toute circonstance équivoque devient matière à corail mentaires et à invectives. Ce qui ne peut être nié est au moins » atténué ou passé sous silence. Parfois il fait des concessions , » mais cette candeur insidieuse ne fait qu'accroître l'effet de cette » masse énorme de sophismes (vast niass of sophistry). Edlmhurg Reoiew , Macaulay. Grimm était presque du même avis : « Je n'ai » qu'un grief contre M. Hume , c'est d'aimer trop le paradoxe, ce » qui le fait déraisonner quelquefois, et d'être jacobite » (tome I , p. 181 , édition de 1829).
jours à Edimboyrg, lorsque les événements le rejetèrent de nouveau dans la vie active.
L'ambassadeur lord Hertford lui proposa de l'accompagner à Paris, avec la promesse de l'y nommer secrétaire d ambassade. Hume refusa d'abord :.il redoutait 1 opinion parisienne. Il ne se sentait ni d'âge ni d'humeur à réussir dans une société qui passait pour être aussi légère que brillante. Les instances de lord Hertford entraînèrent cependant sa résolution , et Hume n'eut pas à s'en repentir. Dans celte longue vie, que remplissent les travaux de tout genre pour obtenir le succès, et, le plus souvent, le chagrin de ne l'avoir pas obtenu, le voyage à Paris vint à propos pour couronner par un véritable triomphe la plus laborieuse des existences. Le séjour de Hume en France ne fut qu'une série d'ovations. 11 nous l'apprend dans ses Mémoires : « Ceux qui n'ont pas vu les étranges » effets de la mode ne pourront pas s'imaginer l'ac- » cueil qui me fut fait à Paris par les hommes et les » femmes du rang le plus élevé. Plus je voulais ré- )) sister à leurs civilités excessives, plus je recevais » de louanges. 11 y a une véritable satisfaction de » vivre à Paris , à cause du grand nombre de gens ») sensibles, éclairés, polis que contient celte cité, » supérieure en cela à toute autre ville du monde (1). »
Plusieurs causes contribuèrent à l'engouement des Parisiens. Hume avait déjà des amis en France : Helvétius , M*"® de Boufflers lui firent le plus engageant
(1) Hume , My own life , p. xx.
accueil. Sa réputation était grande : réputation un peu factice 9 car, parmi les admirateurs qui lui fai* saient cortège, la plupart ne l'avaient pas lu, et seraient devenus ses détracteurs , s'ils, avaient connu ses ouvrages. P'un autre côté, sa qualité d'étraùger désarmait la jalousie des hommes de lettres. On pardonnait volontiers son succès à un Ecossais de passage, comme on pardonne sa gloire à un mort qui n'en jouit plus. Enfin, son caractère officiel, uni à ses titres littéraires, fixait l'attention et appelait les hommages. Aussi fut-il fêté dans tous les salons : chez M. de Choiseul , chez M™^ de Pompadour, même à la cour (1).
Quelques railleries se mêlèrent aux compliments et aux flatteries. Hume , enivré d'encens , ne distingua
(1) On connaît la délicieuse anecdote quUl raconte dans une lettre à Robertson : « Voici ce qui m'est arrivé la somaine der- » nièrc. lorsque j'ai eu Thonneur d'être présenté aux fils du Dau- » phin , à Versailles. Le duc de Berry (Louis XVI) , l'aîné, un » enfant dix ans » s'arrêta droit devant moi , et me dit combien » j'avais d'amis et d'admirateui^s dans ce pays , ajoutant qu'il se » mettait du nombre, pai* le plaisir qu'il avait trouvé à lire plu- 1» sieurs passages de mes ouvrages. Quand il eut achevé , son » frère , le comte de Provence (Louis XVIII) , de deux ans plus » jeune , prit la parole et me dit que j'avais été longtemps et » impatiemment attendu en France , et qu'il attendait pour son » compte un grand intérêt de la lecture de ma belle histoire. » Mais ce n'est pas tout ; quand je fus devant le comte d'Artois 1» (Charles X ) , qui n'est âgé que de quatre ans, je l'entendis bal-> » butier quelques mots, qui me parurent faire partie d'un complii » ment qu'on lui avait sans doute appris et que l'enfant n'avait > pas retenu tout entier.,. » Burton, tome II, p. 177,
que les éloges. On connaît le malicieux portrait que Grimm écrivit : u Ce qu il y a de plaisant, » dit-il , « c'est que toutes les jolies femmes se le sont arra- » ché, et que le gros philosophe écossais s'est plu » dans leur société. C'est un excellent homme que )) David Hume : il est naturellement serein ; il en- )) tend finement ; il dit quelquefois avec sel, quoi- » qu'il parle peu; mais il est lourd; il n'a ni cha- » leur, ni grâce, ni agrément dans l'esprit, ni rien » qui soit propre à s'allier au ramage de ces cbar- )) mantes petites machines qu'on appelle des jolies » femmes. 0 que nous sommes un drôle de peu- » pie (1) ! » Rien n'est amusant comme de voir, dans les Mémoires de M™® d'Epinay, les efforts tentés par ces Parisiennes élégantes et frivoles pour faire du bon Ecossais un homme à la mode et un bel esprit; on allait jusqu'à lui faire jouer des charades, et il n'y brillait pas (2). Idole improvisée , il avait de la peine à justifier tant d'enthousiasme.
(1) Grimm, vol. V, p. 125.
(2) « ... Il fit son début chez M"« de T... ; ou lui avait destine » le rôle d'un sultan assis entre deux esclaves , employant toute » son éloquence pour s'en faire aimer ; les trouvant inexorables , » il devait chercher le sujet de leurs peines et de leur résistance : » on le place sur un sofa entre les deux plus jolies femmes de 1* Paris ; il les regarde attentivement ; il se frappe le ventre et les » genoux à plusieurs reprises , et ne trouve jamais autre chose ù » leur dire que : Eh hienl mesdemoiselles... Eh bien! vous voilà donc ! » Eh bien! vous voilà... vous voilà ici! Cette phrase dura un quart » d'heure, sans qu'il pût en sortir. Une d'elles se leva d'impa- » tience. Ah! dit-elle , je m'en étais bien douté; cet homme n'est
Ses succès mondains ne lui faisaient d'ailleurs pas négliger quelques relations plus sérieuses. Parmi tous les hommes distingués ou éminents que renfermait alors Paris , il semble s être attaché de préférence à d'Alembert et à Turgot. Après eux , ceux dont il préférait la conversation et le caractère étaient Diderot, Uelvétias, et aussi Duclos, le président Hénauit; enGn Buffon, dont il disait à ses amis d'Ecosse : « Buffon ressemble à un maréchal de France. »
Au milieu des caresses un peu affectées qu'on lui prodiguait, Hume avait eu quelque peine à garder son sang-froid. Le contraste de Taménité et de la gentillesse françaises avec la froideur et la prud'homie de ses compatriotes le frappait vivement. La séduction fut si forte , qu'il faillit se fixer pour toujours à Paris, (c On a beaucoup parlé de la Grèce , )) disait-il , « la » France vaut mieux encore ; il n'y a pas de pays où » Ton sache rendre honneur au génie comme à » Paris. » Et ailleurs : « Le goût des lettres n'est pas » en décadence ici , comme parmi les barbares des » bords de la Tamise (1). »
Cependant sa pensée se retournait sans cesse vers sa calme et modeste retraite d'Edimbourg. Du milieu
» bon qu'à manger du veau ! Depuis ce jour ii est relégué au rôle j» de spectateur et n'en est pas moins fêté et cajolé. » Mémoires de M»« d'Epinay , vol. UI , p. 284.
(i) D y aurait une étude intéressante à faire sous ce titi*e : la société française au dix-huitième siècle d'après la correspondance de Hume. Sauf quelques traits d'affectation ridicule ou de frivolité, ce tableau serait tout à l'honneur de notre pays.
de8 hommages qui Tobsédaient^ le regret du pays natal lui venait au cœur. Aussi , lorsque lord Hertford fut rappelé en Angleterre, Hume, après avoir prolongé de quelques mois son séjour à Paris en qualité de chargé d'affaires, ne tarda pas, malgré quelques hésitations, à reprendre le chemin de l'Ecosse. Il dit sans ennui adieu aux grandeurs, et se replongea, sans murmure, dans l'humilité de sa vie. II emportait dans la solitude la conscience d'avoir dignement rempli ses fonc^ tions, le doux souvenir de la faveur qu'il avait rencontrée en France , de quoi enfin embellir et consoler par l'imagination la tristesse de ses derniers jours. C'est sous un ciel serein que se fût écoulée sa vieillesse, si sa brouillerie avec Rousseau, et plus tard ses souffrances physiques, n'y avaient jeté quelques ombres et semé quelques nuages I
Triste histoire que celle des événements qui rapprochèrent un moment deux grands esprits, dignes de s'entendre et de s'aimer, pour les séparer ensuite par une querelle bruyante, et les animer l'un contre l'autre d'une haine mortelle! C'est M"*® de Boufflers qui fut l'introductrice de Rousseau auprès de Hume. Dès 1761, elle était entrée en relations avec Thistorien écossais, en lui écrivant une lettre emphatique, dans le goût du temps. Hume, peu cajolé dans son pays, dut sourire à entendre parler de son « sublime ouvrage^ » de sa « divine impartialité; )> mais il fut sensible à d'aussi gracieuses avances ; et lorsque M™ de Boufflers lui recommanda Rousseau, il s'empressa de lui offrir ses services et sa protection : « J'ai de l'es-
» lime , » écrivait-il alors , « j'allais dire de la véné- » ration, pour la vertu et le génie de J.-J. Rousseau. » Je révère cette grandeur d'âme qui lui fait éviter » les obligations et la dépendance; et j'ai la vanité » de penser que, durant toute ma vie, je me suis » efforcé de lui ressembler dans la pratique de ces » maximes. » Mais il suffit de pousser quelques lignes plus loin la lecture, pour se convaincre que Hume n'entendait pas l'indépendance dans le même sens que Rousseau : « Nous sommes maintenant assez » heureux pour posséder un roi ami des lettres ; et » j'ai pensé que Rousseau ne dédaignerait pas les » bienfaits d'un aussi grand monarque. » C'était bien mal connaître ce misanthrope exalté, ce maniaque d'indépendance, qui voyait dans tout protecteur un maître, et qui appelait la reconnaissance la plus lourde des chaînes !
La vraie cause de la rupture fut précisément la dissemblance profonde de deux caractères, qui avaient cru se convenir, dans un premier élan d'admiration réciproque, mais qui ne tardèrent pas à se heurter. Hume , dans ses rapports avec Rousseau , laissa trop éclater sa supériorité d'homme bien posé et bien rente. Il accabla le pauvre fugitif de ses offres de service; il laissa trop naïvement paraître la joie qu'il éprouvait à présenter à l'Angleterre, sous son patronage, un aussi grand homme. Il se fit avec trop d'affectation , si je puis dire , le montreur de Rousseau : « J'espère, » disait- il, « être bientôt à Londres pour » y installer Rousseau, Rousseau qui a refusé les in-
» vitations de la moitié des princes et des rois de » l'Europe ; je ne pouvais désirer une meilleure bonne » fortune 9 que le privilège de le montrer h qui je » voudrais. »
Il n'en fallait pas davantage pour effaroucher une âme délicate et aigrie par Tinfortune. Avec son bon sens un peu épais, avec son flegme impassible, Hume n'avait pas assez de Gnesse pour comprendre un caractère aussi compliqué que celui de Rousseau. Il ne sut pas ménager ce cœur endolori ^ ni satisfaire cette sensibilité maladive. Enfin, il pécha surtout par maladresse et par excès de zèle.
Il pécha aussi, après coup, et plus gravement, lorsqu'il s'emporta jusqu'à publier les lettres de Rousseau, pour se défendre, il est vrai, contre d'injustes soupçons. Il n'en eut pas moins le tort de vouloir trop bruyamment avoir raison. Il aurait dû pardonner à Jean-Jacques , le traiter en enfant , en malade , et non décrier amèrement celui qui avait été son ami. Ce jour-là, chose rare dans sa vie^ Hume manqua de sang-froid et de philosophie. H convient néanmoins d'être indulgent pour lui comme pour Rousseau. Il avait tout fait pour être utile à son hôte. Ses tort^ envers lui furent involontaires : et nous le croyons incapable d'avoir trempé dans le pamphlet d'Horace Walpole, cause principale de la querelle. Ce qui prouve, à nos yeux, la sincérité, la loyauté de ses intentions, c'est la tristesse avec laquelle il s'écriait : « Je regarde cette aventure comme le plus grand malheur de ma vie. »
Tandis que Rousseau repartait pour la France , le cœur ulcéré , pour y reprendre son existence vagabonde et misérable^ Hume^ bientôt remis de l'émotion qu'il avait un instant ressentie , rentrait dans le calme de sa vie studiease. Il n'en sortit plus qulune fois^ en 1767, lorsque le généra) Gonway l'appela à Londres, pour occuper au ministère des affaires étrangères les fonctions de sous-secrétaire d'Etat. Après un court passage au pouvoir. Hume retourna à Edimbourg (1769). « Je me trouvais, » nous dit-il, « très- )) riche et très-heureux (car je possédais un revenu )) annuel de 1000 livres). Quoique un peu affaibli par » rage, j'avais l'espoir de jouir longtemps de mon » aisance et d'assister aux progrès de ma réputa- )) tion. )} L'affaiblissement rapide d'une sauté usée par Texcès du travail trompa les espérances de Hume. Cette vieillesse , dont il voulait consacrer les loisirs à la correction de ses œuvres , aux joies de la corres* pondance ou de la conversation , fut attristée et abrégée par une maladie douloureuse qui le consuma lentement. Les sept années qu'il vécut encore ne furent pour ainsi dire que le long et insensible épuisement de. ses forces physiques. Quant à «on esprit, il resta jusqu'au bout jeune, libre, inflexible. Des préoccupations patriotiques à loccasion de la guerre avec l'Amérique , quelques velléités d'écrire l'histoire de TAngleterre au dix-huitième siècle , une correspondance assez active avec Gibbon et Robertson, des entretiens familiers avec ses amis, surtout avec Adam Smith, pour lequel son affection croissait avec
l'âge , et dont les succès ne le rendaient point jaloux ; enfin et surtout la préparation d'une nouvelle édition de ses œuvres, telles furent les dernières pensées, les dernières actions du vertueux philosophe , auquel une grande dame anglaise (lady ËUiot Murray) écrivait avec une admiration méritée : « Vous êtes un saint dans votre genre ! »
Ce n'est pas sans émotion qu'on lit dans les lettres d'Adam Smith le récit de la mort de Hume. Prévue de longue date, presque prédite à jour fixe par un esprit courageux qu'elle ne troublait pas, elle fut accueillie sans murmure , comme l'événement le plus simple du monde. C'est bien ainsi qu'on rêve la mort d'un sage : sans illusion sur la petitesse humaine, il ne se révolte point contre le trépas ; il s'étonne plutôt, faible qu'il est, d'avoir vécu si longtemps. Satisfait des jours que la nature lui a comptés, il fait tranquillement ses préparatifs de départ, et expire au milieu de ses amis, en plaisantant doucement, avec de mélancoliques sourires, sur la brièveté de nos espérances I
Ce détachement des choses humaines , cette impassibilité devant la mort suppose d'ailleurs, avouons-le, un cœur vide de grandes afTections. Hume n'avait rien autour de lui qui l'attachât fortement à l'exis- , tence. Ses amis , ses parents pouvaient à la rigueur se passer de lui. Il se réjouissait de les laisser tous dans la plus complète prospérité : « J'en ressens une » véritable satisfaction, » disait-il à Smith dans un entretien qui nous donne, mieux que tout commen-
taire ^ la note exacte de doaceur calme'v de courage aimable, qoi marqua ses derniers momeols. (< Cette » satisfaction est si complète, » ajoutait-il, « que » Tantre jour, en lisant les Dialogues des morts de » Lucien, je faisais cette réflexion qu'il me serait » impossible de trouver une excuse qui pût contenter » Caron, lorsqu'il m'engagera à monter dans sa bar- » que. Je n'ai pas de maison à achever, pas de fille à » marier, pas d'ennemi dont je désire me venger. » Tout au plus pourrai-je lui dire : — Cher Caron, » je suis en train de corriger mes ouvrages; accorde- )) moi encore un peu de temps. — Mais Caron me 1) répondrait : Lorsque tu auras constaté le succès » de tes corrections, tu voudras en faire de nouvelles, » et cela ne finira jamais. — Prends patience, excel- » lent Caron; laisse-moi achever d'ouvrir les yeux » du public. Si je vis quelques années encore, je » verrai tomber peut-être quelques-unes des idées » superstitieuses qui dominent aujourd hui. — Alors » Caron, perdant patience : Mais cela n arrivera » que dans plusieurs centaines d'années : crois-tu que I) je veuille t'altendre jusque-là (1)?... » C'est sur ce ton de bonne humeur, et avec cette inaltérable tranquillité, que Hume parlait de sa fin prochaine, et pour ainsi dire jouait avec l'idée de la mort. Les progros de la maladie n'altérèrent ni l'égalité de son caraclère ni la vigueur de ses convictions philosophiques. H acheva de mourir le 25 août 1776. Il avait soixante-cinq ans.
(1) BartOD , tome II, p. 511.
On discutera longtemps encore la valeur des opinions de Hume. Cette discussion durera autant que la philosophie elle-même. Mais ce qu'on ne saurait contester sans injustice, ce que ce livre, nous Tespérons^ contribuera à montrer, c'est que Hume a été un assez grand agitateur d'idées. En histoire, en économie politique , dans toutes les parties de la philosophie , dans la critique littéraire, il s'est signalé par ces efforts féconds qui, en secouant les esprits, préparent la découverte de la vérité, alors même que passagèrement ils aboutiraient à l'erreur.
Ce qui est aussi chez Hume au-dessus de toute contestation, c'est le talent de l'écrivain, l'excellence des qualités littéraires. Il est sans doute difficile de prononcer un jugement sur un livre écrit dans une langue étrangère. Les erreurs que Hume lui-même a commises, dans ses appréciations sur les écrivains français, doivent nous inviter à la prudence. Ne s'est-il pas avisé , en effet , de louer le naturel et la sublime poésie du style de Fléchier? Il nous parait cependant permis de dire que l'exposition philosophique de Hume est admirable de clarté et de netteté. Les historiens aussi sont unanimes à reconnaître ses grandes qualités de narrateur. Toujours égal et facile, son style est cependant plus simple, plus expressif dans le Traité de la Nature Aumaine. Dans les Essais, avec plus d'art et plus d'élégance , il y a trop d'apprêt et trop d'agrément (1 ); et ,
(1) Nous avons peine à comprendre qu^ un critique de Hume ait
comme le dit Dogald Stewart : a C'est dans le Traité » que le talent métaphysique de Hume se montre le » pins à son avantage. Je ne crois pas y d'nn autre » côté^ qu'il ait jamais déployé plus d'habileté ou » fait preuve de plus de goût au point de vue de » l'exposition (1). » Quel que soit par conséquent le jugement que l'on porte sur les doctrines de Hume , il lui reste ^ avec le mérite d'avoir vécu en honnête homme ^ la gloire d'avoir été malgré tout un profond penseur et un excellent écrivain.
Ce qui fait surtout à nos yeux l'unité et la beauté de sa vie^ c'est son infatigable amour pour la philosophie et les lettres. Son existence n'a été ni animée par de grandes passions , ni féconde en événements ; mais elle nous offre le spectacle encourageant des labeurs opiniâtres du plus studieux des hommes. Ce que les lettres peuvent pour occuper une âme , pour la purifiefy pour l'élever sans cesse, on le sait, quand on connaît David Hume. Les vertus, que d'autres pratiquent par amour de Dieu, ou par conscience du devoir, et dont on est quelquefois disposé à faire bon marché, quand on a perdu la foi religieuse et même la foi philosophique , l'amour des lettres les lui conserva. Il fut tempérant, courageux, patient, parce qu'il avait souci de. sa pensée, parce qu'il veillait avec
écrit : « Le style des Essais est aussi facile , clair et agréable que » celui du Traité est obscur et embarrassé. » Y. Dictionnaire des sciences philosophique. Art. D. Hume,
(1) Dugald Stewart, « Of the progress ofphilosophy, » partie H, p. 171.
nn 8oin jaloux sur le trésor d'idées qu'il portait en lui. D'un autre côté , tout ce que la culture de l'esprit |)eut produire de qualités dans le caractère, la bienveillance pour les autres , la politesse et l'afTabilité^ l'intégrité scrupuleuse, la loyauté dans les engagements , tout ce qui constitue en un mot la tenue extérieure de l'honnête homme, Hame l'apprit encore à l'école des lettres. Pour elles il fut, à certains jours, un héros de résignation et de courage; et les viriles énergies dont il fit preuve jusqu'au dernier jour, c'est l'ardeur sainte de l'étude qui en rallumait sans cesse le foyer dans son cœur 1
Si la passion des lettres donne à la vie de Hume un certain air de noblesse, c'est pour avoir été incapable de toute autre passion que son caractère demeure comme découronné et incomplet, et qu'il nous force à l'estime sans entraloer l'admiration. Ce je ne sais quoi, qui charme dans certains hommes, qui provoque la sympathie, qui nous les fait aimer à travers les siècles , c'est la sensibilité , c'est l'abondance de* cœur, la flamme divine de l'enthousiasme, que l'histoire nous révèle chez eux. Ce je ne sais quoi fait entièrement défaut à Hume. Et voilà le secret de l'irrémédiable infériorité de son âme , grande néanmoins par tant de parties. A vrai dire. Hume fut un égoïste: sans doute un égoïste à la façon des hommes supérieurs, de ceux dont le moi se confond avec les plus hautes pensées, avec les œuvres les plus sublimes de l'esprit; mais enfin il ne sortit jamais de lui-même. Il ne donna son âme et son cœur ni à d'autres êtres vi-
vaDts^ ni même à une cause politiqae ou religieuse, n ne fut ni un patriote, ni un homme d'état. 11 ne vit dans son passage aux affaires qu'un moyen d'améliorer son sort, pour vaquer plus facilement ensuite à la culture de son esprit, il ne fut pas davantage un philosophe d'action et de propagande. Cest avec une nonchalance tout épicurienne, et quelque dédain du monde, qu'il laissait tomber de sa plume ses pensées philosophiques, sans s'inquiéter de l'effet salutaire ou pernicieux qu'elles pourraient produire sur les hommes. En un mot, il ne fut, toute sa vie, que le serviteur de sa propre intelligence. 11 n'ouvrit jamais largement son âme à des affections désintéressées. Cette stérilité de cœur est la cause de l'impression de tristesse que nous laisse^ après tout, sa vie, même étudiée avec déférence et sympathie. Ceux là seuls, parmi les hon^mes , obtiennent d'être aimés complètement, qui ont aimé eux-mêmes autre chose que des abstractions et des idées pures !
DB