CHAPITRE PREMIER
LES OBIGINES DE LA PHILOSOPHIE DE D. HUME. LES CARACTÈRES PRINCIPAUX DE SA MÉTHODE.'
Hume est ayaot tout un psychologue. Le scepticisme de ses conclusions a généralement fait oublier le caractère psychologique de ses recherches : mais il n'est pas nécessaire de Féludier longtemps pour se convaincre que l'effort de sa pensée a surtout porlé sur l'analyse de la conscience. Gela est si vrai que la connaissance de la nature humaine lui paraît la seule science à laquelle puisse aspirer l'humanité (1). Par là Hume appartient aux grandes traditions de la philosophie anglaise. L'observation des phénomènes de
(i) « Human nature is the only science of man. d Œuvres phU., tome I, p. 336.
rame a été en effet de tout temps la vacation presque exclusive des philosophes de la Grande-Bretagne , et il est à remarquer que leurs écrits en ce genre ont plus d'une foi exercé une influence décisive sur les penseurs de notre pays. Cest ainsi que remonte à TAngleterre le mouvement d'où est sorti Gondillac et son école. Le Traité des Sensations ne descend-il pas en ligne directe de V Essai sur F Entendement? Et de mème^ sans rien ôter à Toriginalité des philosophes qui, au dix-neuvième siècle, ont tenu dans leurs mains les destinées delà psychologie française, n'est-il pas certain que par leur méthode ils se rattachent inlimement à Técole écossaise?
Cette stiprématie presque incontestée dans les études qui se rapportent à la nature humaine, l'Angleterre ne paraît pas d'ailleurs disposée à l'abandonner. Avec lecole écossaise ne s'est pas épuisée la sève psychologique de cette race d'observateurs et de méditatifs. Voici en effet qu'après Reid, après Dugald- Stewart, après Hamilton leur dernier disciple, disciple plus grand que ses maîtres, une nouvelle école de psychologie s'est fondée, qui atteste sa fécondité par des travaux considérables, et qui groupe autour d'elle dans des croyances communes, malgré la diversité des talents et des physionomies, un grand nombre de savants illustres en leur pays, M. Stuart Mill, M. Bain, M. Spencer, et d'autres encore (1).
(1) Voir, sur ce sujet, le livre instructif de M. Ribot, le premier ouvrage français qui nous ait présenté un tableau complet de Técole
Mais si les philosophes anglais s accordent dans leur goût prédominant pour les recherches psychologiques, il s'en faut que dans ces études^ vers lesquelles les attire une prédilection naturelle, et où les retient un succès marqué, ils apportent le môme esprit et obéissent aux mêmes tendances. La psychologie anglaise a toujours suivi un double courant ; et jamais le contraste entre les deux écoles rivales n'a été plus saisissant que de nos jours. A côté de spiritualistes convaincus, qui, tout en se complaisant dans TobservatioD des phénomènes de Tàme, ny cherchent que des fondements solides pour une métaphysique future, se rangent, et en grand nombre, sous un autre drapeau, des philosophes empiriques, qui s'autorisent précisément des conclusions de leur psychologie pour prononcer la condamnation de toute métaphysique. Limitant leurs recherches aux phénomènes que nous offre, pour ainsi dire, la surface de Tâme, ces philosophes s'interdisent d'en étudier le fond et l'essence, soit qu'ils refusent à l'esprit humain le pouvoir de pénétrer jusque-là, soit.que, plus absolus encore, ils ne considèrent les substances et les causes que comme de vaines et imaginaires entités.
Quel est l'avenir réservé à ce développement positiviste de la psychologie anglaise? Est-il destiné à s'accroître encore, ou à disparaître avec les hommes qui en sont aujourd'hui les promoteurs? C'est une
angUdse contemporaine : La Psychologie anglaise ( Ecole expirimen^ taie). 1 vol. Ladrange, 1870,
question qu'il serait téméraire de vouloir préjuger. Mais ce qu'il est dès à présent permis d'éclaircir et de reconnaître^ ce sont les origines de cette école, moins nouvelle qu'elle ne le paraît au premier abord. La psychologie expérimentale ou phénoménale , telle que Tentendent quelques-uns des plus brillants esprits de l'Angleterre contemporaine , est née il y a longtemps. C'est à l'époque où David Hume publia son Traité de la Nature humaine , c'est à l'année 1739 . qu'on peut rapporter la date précise de sa naissance. Hume, sans doute, a eu lui aussi ses devanciers , ses inspirateurs : nous allons essayer de le montrer tout à l'heure. Mais il est le premier qui ait inauguré avec des développements considérables, et en écartant tout principe rationnel, cette méthode exclusivement em pirique^ dont une véritable légion d'observateurs fait aujourd'hui l'instrument de ses investigations et de ses découvertes. Aussi n'est-il guère de question sur laquelle il n'y ait accord entre Hume et ces prétendus novateurs, qui semblent parfois avoir oublié le nom d'un maître, dont les leçons leur ont cependant profité sur tant de points. Quelque originales, quelque inattendues que paraissent les conceptions contemporaines, elles n'en sont pas moins le plus souvent conformes aux théories exprimées, ou aux espérances entrevues par Hume. Et ce résultat n'étonnera personne, si Ton veut bien considérer que des penseurs qui partent de principes semblables, et qui emploient une méthode identique, doivent nécessairement aboutir à des conclusions analogues.
Mais Hume lui-même^ quelque disposés que nous soyons à faire grande sa part d'originalité^ Hume s'est largement inspiré des philosophes qui Tout précédé. Quoiqu'il n'aime guère à présenter sa doctrine sous le patronage de la tradition , quoiqu'il ne fasse presque pas de citations^ et qu'il semble plutôt prendre soin de dissimuler les rapports qui le rattachent historiquement à ses devanciers , il est certain qu'il a été avant tout le disciple conséquent de Locke et de Berkeley. Certes ^ pour dégager des principes de ces philosophes tout un système rigoureusement lié, il fallait ètre^ sinon « un métaphysicien de génie » ( c'est le jugement de Cousin ) y du moins un penseur habile et subtil (1). Mais nous ne ferons pas tort à notre admiration pour Hume^ en affirmant et en essayant de prouver que^ pour la plupart^ ses théories étaient contenues en germe dans les écrits de ses prédécesseurs.
Bien que les traditions du rationalisme aient été en Angleterre brillamment représentées, au dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, par des hommes tels que Cudv^orth , Clarke, WoUaston, Shaftesbury, les tendances générales s'accentuaient de plus en plus dans le sens de l'empirisme.
(1) « Hume , métaphysicien de géûie et homme excellent. » Cousin, Philosophie écossaise, 1819, p. 20.
Bacon et Hobbes, on le sait, furent les initiateurs de ce développement considérable du sensualisme. Sans doute, le matérialisme absolu de Hobbes effraya les écoles et les universités anglaises , et son succès se réduisit à soulever de très- vives polémiques. Il y eut même contre un empirisme aussi grossier une réaction violente, qui se marqua par un retour aux théories platoniciennes. Mais il n'en est pas moins vrai que Hobbes avait le premier formulé des principes qui , après avoir d'abord rebuté le sens commun de ses contemporains , s'acclimatèrent insensiblement dans l'esprit des Anglais, et que nous retrouverons, avec des adoucissements et des atténuations , dans les ouvrages de Hume. D'un autre côté, si Bacon s'est médiocrement occupé de philosophie morale , si , tout entier à son dessein de réformer l'étude de la nature physique , il a dédaigné l'analyse psychologique, et regardé comme un travail stérile le soin de défaire , fil par fil , la trame de l'esprit humain , il faut, en revanche, convenir qu'il a été, volontairement ou non, l'instigateur de tous les efforts qui furent tentés dans ce but par ses successeurs. La méthode qu'il avait surtout conçue comme l'instrument des sciences de la nature passa des mains des physiciens dans les mains des psychologues , et Hume s'est constamment efforcé , quoiqu'il y ait rarement réussi , de diriger ses recherches selon les lois et les règles du Novum Organum,
Hobbes , pour y revenir encore, est véritablement le premier ancêtre de Hume. Il suffirait , pour s'en
convaincre, de constater que Hobbes est le premier philosophe moderne qui ait donné quelque attention aux lois de l'association des idées : lois qui sont^ d'après Hume, les ressorts essentiels de l'esprit. L'origine des idées ramenée à l'unique source de la sensation, la négation de toute substance immatérielle, le doute touchant le monde extérieur, le nominalisme absolu , qui ne voit de réalité que dans les mots, et qui repousse comme illusoire et creuse toute idée générale, la critique des mathématiques, voilà les traits principaux des spéculations de Hobbes (1). Comment p'y pas reconnaître un air de parenté très-voisine avec les opinioDsdeHume?Sur quelques points, Hume n*a fait que développer, avec tous les artifices d'une dialectique souple et ingénieuse, des théories que Hobbes s'était contenté d'affirmer, si j'ose dire, brutalement. Le spiritualisme anglais, dans la résistance qu'il organisa pour enrayer le mouvement et le progrès du sensualisme^ se borna malheureusement à faire preuve de foi plutôt que de science , et opposa aux doctrines de ses adversaires des objurgations pieuses plutôt que de solides arguments. Aussi l'empirisme se propagea de plus en plus, et on le vit aboutir promptement aux 'conclusions sceptiques, quil contient en germe. Ainsi un élève de Hobbes, Collins , l'adversaire de Clarke, composait un livre entier pour exprimer ses doutes sur la liberté humaine et soutenir la doctrine
(l) y. Revue des Deux^Mondes, 1870. Ai'ticle sur Tlobbes , de M. de Rémusat.
de la nécessité (1 } : a Je ne connais pas d'argument, » dit Dugald Stewart^ « employé par les philosophes » les plus récents pour combattre la liberté^ dont on » ne trouve de germe dans les Essais de Gollins. » Quelques années auparavant, Glanvill, le premier en date des sceptiques anglais, avait attaqué cette notion de causalité qui est le fond de tout dogma* tisme, et préparé ainsi une des théories capitales du Traité de la Nature humaine ^ la confusion de la causalité avec la succession habituelle : <( Toute connais- » sance des causes , » disait Glanvill , a est déduc- » tive ; nous n'en connaissons aucune par simple » intuition ; nous les saisissons seulement par leurs » effets. Ainsi, nous ne pouvons conclure qu'une » chose est la cause d'une autre , sinon de ce qu'elle » l'accompagne constamment ; car la causalité elle- » même n'est pas perceptible (is insensible). Mais » déduire d'une simple concomitance la causalité , ce » n'est pas une conclusion certaine : au contraire , on )> s'expose, par un procédé semblable, à d'évidentes » déceptions (%). » Enfin, un autre philosophe da même temps, Collier, contemporain et admirateur de Berkeley , un de ces pieux esprits qui , avec l'imprudence et la naïveté d'une foi sûre d'elle-même , portent parfois des coups terribles à la raison. Collier insiste longuement pour établir qu'il n'y a pas d'autre
(1) Gollins , « À Philosophical inquiry concerning Human Liberly,^ 1717. Cet ouvrage a été réfuté directement par Clarke.
(2) Glanvill, « Scepsis scientifica, ou l'Ignorance reconnue, Chemin de la Vérité, » Londres, 1665, p. 142.
différence entre rîmagiDation et la perception sensible, que la vivacité supérieure de la dernière (1); et il tirait aisément de ces* principes la négation du monde extérieur.
Nul doute que Hume n'ait profité de ces indications diverses, et qu'il n'ait recueilli , épars dans les écrits de ses devanciers, ces arguments de scepticisme. Si , à la façon de Marc-Aurèle, il eût voulu détailler, d'après les souvenirs de sa jeunesse, les influences auxquelles il devait, non ses vertus, mais ses motifs de doute, il aurait pu presque toujours nommer le philosophe dont l'inspiration l'avait guidé dans les différentes parties de son système. Mais au dessus de tous ceux qui, par quelques opinions isolées, avaient agi sur son esprit, c'est Locke, c'est Berkeley qu'il eût distingués comme ses maîtres privilégiés. Cest à l'école du premier qu'il a surtout contracté ses tendances sensualistes, et c'est avec le second qu'il a appris comment ces tendances pouvaient conduire à une négation rigoureuse et sans réserve de la substance matérielle. Faisons voir en peu de mots comment les doctrines de ces deux philosophes ont contribué à faire éclore et mûrir dans l'esprit de Hume la conception d'un sensualisme complet, ayant assez conscience de lui-même pour avouer qu'il se confondait avec le scepticisme.
Il est impossible de résumer en quelques lignes
(i) Collier, * Clavis universalis , » imprimé pour la première fois à Londres en 1837, p. II.
une philosophie aussi compliquée et par endroits aussi inconsistante que celle de Tiliustre Locke. Qu'il nous suffise de signaler les traits principaux qui sont communs à son système et à celui de Hume. D'abord Locke prend pour point de départ de toutes ses recherches l'analyse de Tentendement humain. En second lieu il n'admet ni idées innées , ni principes a priori , et attribue toutes nos connaissances aux sens et à la réflexion : c'est-à-dire^ malgré la signification indécise de ce mot, au sens intime. Telle est la méthode et tel est le principe fondamental de V Essai sur ^entendement. Hume a pratiqué Tune et adopté l'autre. Voici maintenant les conclusions générales, auxquelles Locke aboutissaitquand il était conséquent avec luimême, mais qu'il corrigeait presque toujours par des restrictions et des réserves, afin d'obéir à ses instincts religieux et spiritualistes. Il est impossible en effet de se rendre compte des contradictions apparentes de sa philosophie, si Ton n'a pas remarqué qu'il est sans cesse partagé entre les exigences de la philosophie sensualiste et les tendances contraires du senscommun. Le rôle de Hume fut surtout de développer jusqu'au bout ces aspirations sensualistes, en dédaignant le plus possible les protestations du bon sens. Ainsi : 1* La théorie de la connaissance, telle qu'il l'avait conçue , ne permettait pas à Locke d'admettre la réalité de l'idée de substance. Ni les sens, ni la réflexion ne nous font rien connaître de la substance. Et cependant Locke rétablit jusqu'à un certain point cette idée, en déclarant que nous avons la représen-
tation obscure d'un je ne sais quoi , que nous nous figurons comme le support ou te substratum des choses ; il est même si loin de nier la connaissance des substances que^ fidèle au dualisme cartésien , il en distingue de deux espèces ; la matière etTesprit. Hume, reprenant les principes, et supprimant les atténua* tiens n'aura qu'à nier énergiquement toute substance. 2^ Quant à l'existence des choses sensibles particulières, Locke tend évidemment à en douter ; car la sensation lui paraît insuffisante à garantir la réalité d'un monde extérieur ; il faudrait invoquer un principe général pour interpréter la sensation , et ce principe n'est pas à la disposition de Locke. Mais pour sortir d'embfia*ras, Locke fait appel à ce qu'il appelle l'évidence sensible : « A la connaissance intuitive (conscience), )) à la démonstration (raisonnement mathématique) » nous pouvons ajouter la connaissance sensitive que » nous obtenons par l'existence des objets extérieurs }} particuliers. » Ici encore Hume n'aura qu'à faire disparaître les tergiversations de Locke. 3<* Quant à la matière en général , Locke, qui nie toute substance, qui affirme que l'essence des choses est insondable , peut-il admettre qu'elle existe ? Evidemment non. Et néanmoins, par sa distinction des propriétés primordiales et des propriétés dérivées de la matière, les unes saisies immédiatement par leur action sur les sens et qui s'évanouiraient avec eux , les autres qui ne se révèlent à nous que par leurs effets sur les corps extérieurs et qui constituent véritablement la matière, Locke, avec une inconséquence manifeste, ra-
mène en quelque sorte, sous une forme mitigée, la croyance à la réalité de la substance matérielle. On prévoit quel sera le jugement de Berkeley et de Hume sur une distinction aussi précaire. 3° Quant à Tesprit, Locke tombe dans des contradictions analogues. A vrai dire, puisque la réflexion, comme la sensation, ne fournit aucune représentation claire de la substance, il devrait douter de l'identité du moi. Ce qui prouve que par moments il en doute en effet, et considère la pensée comme une succession de phénomènes, c'est qu'il est embarrassé pour expliquer que l'entendement puisse produire autre chose qu'une série d'idées successives, c'est-à-dire un raisonnement, un véritable enchaînement d'idées et de jugements. Et cependant il maintient que nous avons directement l'intuition du moi. Pouvaitron ne pas être frappé d'un défaut de cohérence aussi évident? et, par suite, comment échapper à l'alternative, ou bien de renoncer aux principes de Locke, ou bien de les accorder avec les conséquences qu'ils entraînent, en niant catégoriquement l'existence de l'âme?
Nous en avons assez dit pour faire comprendre comment Locke a été l'inspirateur de Hume. Les vraisemblances qui suffisaient au maître ne purent longtemps satisfaire l'esprit plus décidé du disciple. Locke, dans l'histoire des idées sensualistes, représente ce moment où l'esprit philosophique hésite et tâtonne , n'avançant de quelques pas que pour reculer aussitôt. Dans cet Essai, admirable par tant de parties, dans ce livre de bonne foi , pour lequel nous ne
saurions partager les sévérités de la critique allemande (\)y Locke avait sans doute ébranlé les fondements du rationalisme et de toute science; mais il avait sincèrement espéré maintenir Tédifice des croyances humaines, en Tétayant d'appuis dont il ne soupçonnait par la fragilité. Il appartenait à Tesprit entreprenant de Hume de renverser à la fois et ces fragiles appuis et Tédifice tout entier.
Berkeley lui donna d'ailleurs l'exemple : avec une rigueur toute nouvelle, il tira des principes de Locke les conséquences qu'ils comportaient au point de vue de l'idéalisme. Par une association étrange de doctrines, Berkeley représente l'alliance raisonnée du sensualisme et de la foi métaphysique. Ce philosophe, à qui il n'a manqué que d'être né en France et d'avoir mieux approfondi les principes de Descartes, pour être un Malebranche , accepte sans scrupule, comme point de départ, l'empirisme , et le suit dans quelques-unes de ses conséquences extrêmes. Rompant avec les indécisions de Locke, Berkeley rencontre déjà sur plusieurs points les opinions radicales de Hume. Nous ne parlons pas seulement de son idéalisme absolu à l'égard des choses sensibles , qu'il ne
(1) « On s'étODne qu'une doctrine d'une valeur si faible ait pu » exercer une influence aussi considérable... U Essai sur l'Enten- » dément humain n'offre rien de bien nouveau... C'est l'œuviMï d'un » amateur qui , sans méditations suffisantes et sans profondeur » d'esprit, passe en revue les faits de la science... » Ritter, His^ ioire de la philosophie moderne. Traduction Challemel-Lacour , tome n, p. 102 et suiv.
considère que comme des apparences dans Tàme : nous y reviendrons plas tard. Mais dans d'autres questions encore^ principalement dans sa discussion sur ridée de substance, dans sa polémique contre les idées générales et contre les mathématiques , enfin dans sa conception d'un entendement passif, incapable d'agir sur la liaison des idées , Berkeley a devancé ou préparé le travail philosophique de Hume.
Dans les explications qu'il donne sur l'idée de substance, au moins de substance sensible , Berkeley innove surtout par sa façon d entendre le développement de cette notion illusoire. La notion de substance, dit-il 9 me vient uniquement de ce que je remarque différentes sensations ou idées, qui s'accompagnent toujours : « Je les désigne alors par un nom, et elles sont réputées être une chose (1). » Les substances ne sont donc que des collections de représentations, et la liaison qui les associe dans notre esprit est la seule cause qui nous les fasse rattacher à un principe unique. Cette liaison d'ailleurs est toute subjective, comme les représentations elles-mêmes. Nous verrons que pour Hume aussi la substance n'est pas autre chose qu'une association opérée par l'imagination et par rhabitude entre des représentations idéales.
Ce n'est pas une des moindres étrangetés des ouvrages de Berkeley, d'y voir aussi vivement combattue par un idéaliste la valeur de toute notion, de toute vérité générale. Berkeley n'admet pas d'autre
(1) Berkeley, Principes de la Conn, Hum., p. 448.
existence que l'existenGe iodividuelle. « Il n'existe rien, » dit-il^ « que de particulier. » Par suite les idées elles-mêmes ne sont jamais générales ; et aux mots généraux correspondent toujours, dans l'imagination, des représentations particulières. Les mathématiques ne sont pas exceptées de ce nominalisme absolu auquel Hume accordait les plus grands éloges ; et Berkeley n'a jamais plus affaibli le rationalisme, qu'il prétendait cependant défendre, qu'en affirmant que dans les mathématiques elles-mêmes nous ne nous élevons jamais au-dessus du sensible.
Enfin, un dernier point à noter, c'est que l'intelligence , au moins dans le domaine des choses sensibles (et ce domaine comprend jusqu'à la géométrie), est dépouillée par Berkeley de toute activité véritable. L'ftme sans doute lui parait être éminemment une force active ; mais cette force, il en fait surtout le privilège de la volonté. Quant à l'intelligence elle-même, il semble ne lui reconnaître qu'une attitude entière*ment passive, fille subit les représentations que lui impose l'intervention mystérieuse de Dieu. Dépouiller ainsi l'esprit, sinon l'âme, de toute activité et de toute force, n'était-ce pas aplanir la voie à une philosophie qui, supprimant l'action divine, et maintenant l'inaction de l'intelligence, essaierait d'expliquer par les lois d'un pur mécanisme tous les phénomènes intellectuels ?
Je sais bien que quand Berkeley arrive à la métaphysique, il s'empresse d'accepter des théories contraires à celles que je viens d'indiquer. Ici , en effet ,
il fait appel à Tentendement et à la raison^ qui nous révèlent les vraies causes et les substances permanentes, les esprits. Mais en quelque sorte il était trop tard : le mal était fait et l'impulsion donnée. Si , par ces contradictions , Berkeley échappe lui-même à des conclusions sensualistes ^ il ne peut du moins se sauver du reproche . d'avoir favorisé en général l'empirisme, et d avoir exercé sur l'esprit de Hume une influence profonde, qui détermina en grande partie la direction sceptique de ses idées (1). . Locke et Berkeley sont l'un et l'autre des philosophes assez considérables pour qu'il ne soit pas permis de s'étonner du crédit et de l'autorité dont ils jouirent auprès de Hume. Il faut cependant ajouter que l'ignorance relative de Hume, à l'égard de la philosophie ancienne, contribua à rendre plus puissante encore sur ses travaux l'action presque exclusive des sensualistes anglais.
Il suffit d'avoir lu les œuvres de Hume pour se convaincre des lacunes de son érudition en matière de philosophie. Il cite très-rarement les anciens. Il ne s'essaie presque jamais à analyser leurs systèmes.
(1) (3c fut en Ecosse surtout que les doctrines de Berkeley obtinrent du succès. Des jeunes gens d'Edimbourg fondèrent une société dans le but unique de demander à Tauteur des Dialogues d'IIylas et de PhilonoUs des explications sur quelques points obscurs ou équivoques de sadoctrine. aj*ai entendu raconter,» écrit D.-Stewai't, V que Berkeley avait coutume de dire que ses raisonnements » n'avaient nulle part été mieux compris que dans ce cercle de » jeunes Ecossais, n On the progress ofphilosophy, pai*t. H, p. 112.
Quatre portraits qu'il intitule : a Le Stoïcien y FEpicurien y le Platonicien, le Sceptique y » et qui font partie des Essais morauxy sont plutôt des esquisses générales du caractère humain, et Texposé des diverses conceptions du bonheur, que des études historiques écrites avec le souci de la vérité (1).
Le mépris que Hume professe pour la philosophie ancienne nous est une nouvelle preuve de son ignorance. On ne peut la mépriser, qu'à condition de ne pas la connaître. Or, Hume ne Tenvisage que comme un amas d'erreurs. Il n'en recommande l'étude qu'à la façon dont les logiciens de Port-Royal conseillent de faire connaissance avec l'astrologie et l'alchimie. (( Les moralistes , » dit-il , « recommandent quelque- » fois d'examiner les rêves de nos nuits pour juger de » notre état moral : de même il peut être bon de pas- » ser en revue les rêveries des anciens philosophes. » Et quelques pages lui suffisent pour s'acquitter de celte besogne (2S). Dans la philosophie grecque , il ne distingue guère que la théorie des formes substantielles et des qualités occultes, dont il se moque d'ailleurs avec quelque verve et quelque humour ;. « La nature » semble avoir usé en toutes choses de justice et de » bonté, et elle n'a pas négligé les philosophes plus » que le reste de la création : elle leur a réservé une » consolation au milieu de tous leurs désappointe-
(i) Œuvres , tome in, p. 150 et suiv.
(2) Voir les deux chapitres intitulés : « De la philosophie ancienne » et tt /)e /a philosophie moderne , » 1. 1, p. 274 et suiv.
» mente. Cette consolation consiste principalement » dans l'invention du mot faculté et du mot quaUté oc-- » culte (1). » Ce n'est pas seulement Aristote et Platon , c est Descartes et Leibnitz que Hume paraît ignorer. En tout cas, s'il les a connus, il n'a tenu aucun compte de leurs théories. C'est donc à des influences modernes, en même temps qu'à des influences anglaises, qu'il a emprunté l'inspiration première de sa philosophie. Pour achever de faire connaître le point de départ de cette philosophie, il nous reste à indiquer les caractères de la méthode dont Hume a fait usage.
On ne saurait contester à Hume le mérite d'avoir saisi plus nettement encore que Locke le rôle que la psychologie est appelée à jouer dans la philosophie moderne. Nul n'a senti mieux que lui la nécessité de chercher dans la conscience humaine le principe de toute science, et de trouver dans une critique de l'esprit la règle sûre pour écarter les vains systèmes. A ce point de vue, ce n'est pas Reid, c'est Hume qui devrait être regardé comme le chef de l'école écossaise ; ce n'est pas Kant , c'est Hume qui a fondé la philosophie critique : celle qui, débutant par une analyse minutieuse de Tintelligence humaine surprend à leur source les principes de toute erreur et de toute
(1) Œuvres, tome I, j). 279.
vérité. Il faut voir avec quel enthoDsiasme celai qu'une opinion trop répandue nous représente comme un sceptique insouciant rappelle les philosophes à l'observation de Tesprit, et quels fruits il leur promet de cette étude : « Il est impossible de dire quels » changements et quels progrès pourraient être accom- » plis dans toutes les branches de connaissance , si » nous connaissions exactement l'étendue et la force » de rintelligence humaine , si nous pouvions éclair- )) cir la nature de nos idées et le mécanisme de nos a raisonnements (1)! » Et plus loin : <( Renonçons à » la longue et fastidieuse méthode que les philosophes » ont jusqu'à présent suivie ; et au lieu de prendre » tantôt un château, tantôt un village sur la frontière, » marchons droit au cœur, à la capitale, au centre de » toute science, je veux dire à la nature humaine » elle-même. » A vrai dire. Hume ne tendait, dans ses analyses, qu'à rétrécir le domaine de l'intelligence et à restreindre ses ambitions. Nous lui reprocherons plus tard d'avoir singulièrement réduit et amoindri cet esprit humain qu'il n'a tant désiré connaître que pour mieux en nier la portée; mais enfin, n'est-ce pas nn progrès philosophique remarquable d'avoir aussi clairement compris, qu'en approfondissant la nature de la raison on met la main sur la clé de voûte de Tédifice entier des sciences humaines ?
De même qu'il faut savoir gré à Hume d'avoir admirablement visé le but principal de la philosophie ,
(1) Préface du TrcUié de la nature humaine, t. I, p. 7.
quoiqu'il ne l'ait pas précisément atteint, de même nous le louerons d'avoir énergiquement recommandé la vraie méthode psychologique , bien qu'il ne l'ait pas lui-même toujours appliquée. C'était d'ailleurs une vérité banale du temps de Hume , que la nécessité d'appliquer aux sciences morales les procédés des sciences physiques. Après Locke, après Shaflesbury , le sous-titre du Traité de la Nature humaine : Essai tenté pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement dans les sciences morales^ n'était pas précisément une nouveauté. Hume le reconnaît lui-rmême, et il félicite son pays d'avoir, depuis quelques années, engagé dans la voie de l'expérience les recherches psychologiques.
Mais il est dans les destinées des maximes logiques d'être, comme les vérités morales, plus louées que pratiquées, et Hume n'est pas le premier qui art célébré les vertus d'une méthode sans en appliquer les lois. Rien de moins expérimental, en effet, que les procédés habituels de Hume. Le système tout entier repose, nous le savons déjà, sur un préjugé que Hume emprunte à Locke et aux idées régnantes de son temps : à savoir , que toutes nos connaissances dérivent de quelques impressions primitives, a Toutes les percep- » tions de l'esprit humain se réduisent à deux espè- » ces distinctes que j'appellerai les impressions et les )) idées. » C'est par celte affirmation que s'ouvre le Traité de la Nature humaine. On s'imagine peut-être que Hume va donner des exemples et procéder à une revue générale des différents faits que l'observation
constate dans la conscience^ afin de justifier une division aussi absolue. Il n'en est rien. Je m'en remets, dit-il, au bon sens de chacun, qui saisit facilement la différence entre la sensibilité et la pensée ( betwixt feeling and thinking)^ c'est-à-dire entre les impressions et les idées; et aussitôt il pose des lois générales, qui devraient être le dernier mot et le résultat de ses investigations, et qu'il place au contraire en tête de ses recherches comme des axiomes psychologiques qui dirigeront et éclaireront sa marche, u Toutes nos idées » simples , dans leur première apparition , dérivent » d'impressions simples qui leur correspondent et » qu'elles représentent exactement (1). » C'est ainsi que dans des analyses d'où l'auteur prétend exclure tout a prioriy et où ne figurent pas en effet les principes réels de la raison*, s'introduit furtivement un faux a priori , c'est-à-dire un certain nombre de généralisations empiriques dont on se dispense de faire la preuve , et qui deviennent les fondements de tout le reste. Hume observe , sans doute ; mais , comme la plupart des hommes , il observe pour vérifier après coup quelques opinions préconçues qu'il est bien décidé à ne pas sacrifier. Ses classifications sont presque toujours arbitraires. Il pousse quelquefois la négligence jusqu'à citer lui-même des faits qui sont en contradiction avec son système,. Ces faits, avec une inexplicable indolence, il les expose, sans chercher à réfuter les conclusions qu'ils suggèrent; et
(1) Œuvrer, t. I, p. 17, 18.
violant aiasi toutes les règles de la méthode, il laisse subsister, en face Tune de l'autre, sa thèse radicale et absolue, et des observations qu'il ne sait comment concilier avec elles : ce Supposons, » dit-il, a une )> série de couleurs qui se dégradent de nuance en » nuance : si une nuance manque, tout œil humain » s'apercevra de cette solution de continuité ; il aura » ridée de cette couleur, quoiqu'il ne l'ait jamais vue. » Ici ridée devance l'impression, puisque l'impression » n'existe pas. L'idée se passe de l'impression (1). » Contradiction flagrante avec le principe que toute idée simple correspond à une impression. Il est vraiment étrange que Hume, qui se pique d'analyse, ait laissé subsister dans son système cette exception , et qu'il se soit contenté d'ajouter : i< Ce cas est si parti- » culier qu'il ne mérite guère qu'on s'y arrête, et je » ne pense pas que pour lui seul il faille réformer » notre maxime générale. )>
Rien ne ressemble moins aux lenteurs , aux iodé* cisions d'une observation désintéressée de tout système et indifférente à toute conclusion , que les brèves et impérieuses affirmations familières à notre auteur. Le raisonnement pur> la liaison rigoureuse des conséquences déduites avec les principes admis, l'enchatnement presque géométrique des pensées, tels sont les traits habituels des œuvres de Hume. Si quelquefois il fait semblant de chercher et de tâtonner, c'est
(1) Œuvres, tome I, p. 20 ; tome IV. p. 19; cité par Garnier. Traité des facultés de Vâme,
à la façon d'un faux aveugle qui sait parfaitement où il va f mais qui hésite dans sa marche pour tromper les passants (1). Enfin, s'il a fait lui môme au préa* lable des expériences et des observations y il ne les confie pas le plus souvent au lecteur ; de sorte que dans une méthode qui prétend être expérimentale , les hypothèses paraissent dominer.
De toutes les promesses de sa préface , il n'y en a qu'une seule qu'il ait tenue jusqu'au bout : celle de ne pas demander à l'éloquence seule, aux séductions de la parole, la puissance qui commande l'assentiment. Dans le Traité de la Nature humaine particulièrement^ c'est par la rigueur d'un raisonnement sévère, non par le charme d'un style insinuant, que Hume prétend conquérir les lecteurs à ses principes ; et il a d'autant plus de mérite à n'avoir pas cherché le succès dans les artifices du style, qu'il savait mieux que personne l'influence que l'art de la parole exerce sur les convictions : « Dans les luttes philosophiques , » dit-il spirituellement , a ce n'est pas la raison , c'est » l'éloquence qui le plus souvent emporte le prix. La » victoire appartient non pas aux soldats en armes, à » ceux qui manient la pique et l'épée , mais aux » trompettes , aux tambours , aux musiciens du régi- » ment (%). »
Il est trop naturel aux hommes de ne pas mettre
(1) Voir plas loin le détail de la méthode quUl applique à Tanal^e de ridée de cause, ch. FV.
(2) Œuvres, tome I, p. 6.
en pratique les maximes qu'en théorie ils estiment le plus , pour qu'il nous paraisse difficile d'expliquer les infractions trop fréquentes que Hume a commises à l'égard de la méthode expérimentale. Dugald Stewart dit avec raison c[ue Hume a négligé la méthode qu'il avait le dessein de mettre en usage , parce qu'il ne s'en était pas fait une idée assez nette. « La preuve » de ce que j'avance, » ajoute Dugald Stewart, « c'est » qu'il n'a tenu aucun compte du mérite extraordinaire » de Bacon. Il n'accorde qu'un éloge froid et compassé » à cet homme de génie, dans un des passages les » plus travaillés de Y Histoire (t Angleterre (1). »
Nous ajouterons que, quand il s'agit d'appliquer à la nature humaine la méthode d'observation, rien n'est plus facile que de se faire illusion , et de croire qu'on observe encore, quand depuis longtemps déjà on raisonne d'après ses préjugés et ses hypothèses. Quelque effort d'impartialité que fasse le philosophe , il n'étudie jamais, quand il s'étudie lui-même, qu'un esprit déjà imbu d'idées préconçues , que les lectures et les méditations personnelles ont modifié dans un sens ou dans un autre. L'observation de nous-mêmes
(1) ... a Si nous considérons Bacon simplement comme un au- » leur et comme un philosophe, le rang que nous lui accorderons, » quoique trôs-honorablc , sera cependant inférieur à celui de son » contemporain Galilée et peut-être à celui de Kepler... La vanité » nationale, qui domine chez les Anglais, fait quUls ont répandu sur » le nom de Bacon des louanges et des applaudissements qui parais- » sent souvent empreints de partialité et d'exagération. » The ffis- » tory ofEngland, vol. Vin, p. 248.
n'est le plus souvent qu'une expérimentation mal faite ; car ici la nature ne suit plus son libre cours soas l'œil d'un observateur étranger. L'observateur psychologue intervient au contraire à chaque instant dans les faits qu'il considère : il y mêle ses souvenirs y ses croyances , les tendances que l'éducation a développées en lui. Il est donc tout naturel que, rencontrant dans sa propre raison des déductions et des inductions suggérées par l'autorité trompeuse de tel ou tel principe, le psychologue les prenne pour des faits d'expérience , et qu'il s'imagine rester dans son
rôle d'observateur de la nature humaine en général , quoiqu'il ne fasse plus que noter des faits qui lui sont personnels. La conscience est un miroir sans doute, mais un miroir, pour ainsi dire, si rapproché de nous , qu'il est sans cesse terni par notre propre souf* fie , et que notre image individuelle , qui s'y reflète , nous masque la vue de la vraie nature humaine.
Si Hume a trop souvent manqué aux exigences de la méthode expérimentale , il ressemble donc en cela à la plupart des psychologues. Les difficultés de l'entreprise ont déconcerté ses bonnes intentions. Il n'en est pas moins vrai qu'il a prétendu faire de la psychologie une science tout à fait expérimentale ; et même, comme nous allons le montrer, il a, en un sens, exagéré plutôt que déprécié le rôle de l'observation, puisqu'il interdit absolument au psychologue toute démarche au delà de l'expérience (1).
(1) « We cannot go beyond experieme, » Traité, tome I, p. 9.
Comment entendait-il Tobjet de la psychologie? Elle a^ pense-t-il, deux résultats à atteindre : il faut d'abord qu'elle classe les phénomènes^ qu'elle distingue les uns des autres ces faits de conscience dont les différences ne se révèlent qu'à un regard subtil et pénétrant; en d'autres termes ^ qu'elle fasse la géographie de l'âme. Mais là ne s'arrête pas la science de la nature humaine. Après qu'elle aura distribué en différentes provinces les différentes opérations qui constituent l'âme, c'est surtout à déterminer l'ordre de succession des phénomènes, leur liaison, leur enchaînement et leurs lois que tendra son principal effort. Les opérations de l'âme dépendent les unes des autres (1). Le déterminisme psychologique que l'école anglaise contemporaine a mis fort à la mode, Hume l'a connu , et en a fait le but suprême de ses recherches. Reste à savoir si les tendances générales de son système lui permettaient d'établir une liaison, une dépendance réelle entre les divers phénomènes de l'âme.
D'un côté, Hume nous présente l'âme humaine
(1) « Il faut espérer... que la philosophie découvrira, au moins » dans une certaine mesure, les secrets principes et les ressorts » qui déterminent les opérations de Tesprit humain... H est pro- » bable que chaque opération , chaque principe de Fesprit humain » dépend d'autres opérations , d'autres principes qui peuvent cux- » mêmes être ramenés à d'autres plus généraux encore. Jusqu'où » peuvent être poussées de pareilles investigations , c'est ce qu'il » est d'ailleurs difficile de déterminer exactement. » Essais philosophiques, tomelY, p. 12. Voir, sur les caractères de la psychologie, telle que l'entend Hume, toute la dernière partie de l'^^^atl.
comme uoe machiae adoûrable , dont toates k» par» tMB, oomiiie autant de resaorte , s^engr^ent les uates dans les autres , et par une série d'actions et de réao«^ tîans réoifMToques produisent , avec des éléments extrèniiement simples, les résultats les plus com* pliqués» Mais, d'autre part, Hume nie toute cause, tonte substance, et par suite il dissout et ^é^ agrège les diverses parties de ce tout si bien lié^ il met en pièces, pour ainsi dire, l'âme humaine, et la divise en une infinité de morceaux qui^ radicalement isolés les uns des autres, ne saurai^at produire Tunité a^pfWLrente de l'esprit que par un prodige tout à &it inexplicable (1).
Nous abordons ici , pour la première fois, une dis»* oussion qui nécessairement se renouvellera plusieurs Cols dans le courant de cet ouvrage , parce qu elle se rattadie à toutes les questions philosophiques, mais qui doit nous arrêter dès à présent , parce qu elle fr iMit aussi à l'objet et à la destinée générale de la psydiologie. Sans doute, la vraie psychologie serau cdle qui montrera que dans l'âme tout s'enchaîne, et que les faits les plus simples y préparent les plus complexes. Mais ce déterminisme psychologique aou» aambLe rendre plus nécessaire encore la ci'oyance à
(I) « L'essence de Tesprit nana est aussi inconnue que Tcssettoe »^ de la matière... Toute hypothèse qui prétend exiiliquer les prin^ » cipes et les qualités fondamentales ( the ultiniate original qitali- • ties) de la nature humaine, doit ôtre rejetée comme présomp- » tueuse et chimérique. C'est une succession d'impressions ifû m scuIq constitue l'esprit.» {Traité, passim.)
certaines forces^ à cerlaines facultés, dont les énergies cachées expliquent le développement régulier, la liai* son rigoureuse de nos sentiments et de nos pensées» Cest pour avoir repoussé la notion de ces forces et de ces facultés, qu'il rejette comme deç abstractions chimériques, que Hume, après avoir admis Texistencedes lois psychologiques, Tenchalnement réel de tous nos états de conscience, en est venu peu à peu à les nier, et à n'admettre entre nos idées ou nos pas* sions que des rapports factices, suggérés par Timagi* nation et entretenus par Thabitude.
La psychologie empirique ou phénoménale, dont nous regardons Hume comme le chef, s'abuse en effet elle-même, quand elle aspire à déterminer les lois de la pensée, les lois de la sensibilité. Au contraire, la négation de toute loi, ou, en d'autres termes, de toute liaison réelle entre les phénomènes, n'est que' le corol* laire nécessaire d'une théorie qui exclut de la psychologie, aussi bien que de la physique, 4oute idée de cause et de force. On parle des lois de l'association : on dit , par exemple, que a les idées des phénomènes » semblables ou celles qui ont été conçues en conti- )> guïté intime l'une avec l'autre, ont une tendance à » se présenter ensemble à l'esprit (1). » Je laisse de côté le mot tendance^ quoiqu'il soit peut-être un aveu implicite de la vérité, puisqu'il exprime, avec quelque atténuation, l'idée de pouvoir et de force. Je de-
(1) Stuart. Mill, La philosophie d'Hamilton. Traduction Gazelle , p. 212.
mande ce qu'on entend au fond, et en dehors des mots dont on pourrait dire qu'ils ne sont qu'un sacrifice sans portée à Tusage commun du langage^ je demande ce qu'on veut dire^ quand on constate ainsi dans l'esprit Tunion constante des idées qui représentent des phénomènes semblables. Il n'y a que deux hypothèses possibles. Entend-on qu'il y a une raison objective et réelle qui force et contraint les idées semblables à s'associer ? Dans ce cas, il faut bien admettre aussi qu'il y a dans les faits autre chose que les faits euxmêmes^ qu'une raison intérieure les unit; et cette raison, que peut-elle être, sinon une force secrète, une tendance qui pousse les idées Tune vers l'autre? Et alors il semble que ces nouveaux psychologues, qui se séparent avec tant d'éclat de la vieille psychologie, ne sont pas au fond très-éloignés de s'entendre avec elle. Ou bien on ne reconnaît entre les phénomènes aucune relation réelle, on n'admet que des associations fondées sur l'expérience et l'habitude; et je ne vois pas alors de quel droit on affirme qu'une loi constante les unit. L'observation permanente de l'union de deux faits ne peut produire aucun résultat scientifique, à moins qu'on ne la considère comme le signe d'un rapport réel entre ces faits, comme la preuve que le premier contient la raison d'être du second. L'uniformité habituelle de succession peut bien être l'indice presque infaillible de l'existence dune loi : mais elle ne peut, par elle-même, équiya-» loir à une loi.
Hume l'avait compris ; et comme il se voyait con-
damné, par son système^ à ne voir dans les faits de la nature humaioû qu'une ' poussière inconsislaDte , et oomme des grains de sable que rien ue relie, il s'est réfugié dans Thypothèse bizarre qui donne à Timagi* nation le pouvoir de créer outre les choses les rdatioDS que la nature ne produit pas. Les lois psychologi- <^es deviennent alors, aussi bieo.que les lois physiques, des manières de voir toutes subjectives , quelque chose d'analogue aux formes de la sensibilité, telles que Eant les admet : avec cette diflTérence considérable que, pour Eant, ces principes sont des tendances primitives et nécessaires y re:& pression de notre constitution intellectuelle, de notre raison innée ; pour Hume, au contraire, ces lois subjectives sont le résultat en quelque sorte fortuit et lentement acquis des mouvements habituels de notre imagination.
Une autre conséquence de la négation des fecultéa, des forces inhérentes à Tâme, c'est que les phénomènes psychologiques, oeox du moins que Hume eonsidèm eomme des phénomènes primitifs et irréductibles^ outre qu'ils n'ont pas entre eux de rapports réels , ne dérivent d'aucun principe qu'on puisse préciser. Hume ne se eachatt pas de cette ^norance à laquelle sa méthode le condamne touchant l'origîne des faits iik térieurs. ce Toute hypoChèse qui pi^tand découvrir les « premiers principes de l'âme (the uUimale principle^ of to thesaur)doil être rejetée d'emblée oomme présomp* » tueuse et chimérique (1 )• » L'âtfie.n'eit qu'un enswi*
^ (1) TraUé, t. I, p. 9,
bie de phéDomènes. Quel est le principe de ces pbéoo« mèDes, c'est une question que Hume ne croit pas néces» saire de poser, et que l'esprit humain serait d'ailleurs incapable de résoudre, s'il avait la curiosité de Tagi-* 1er. Il n'y a de possible et de vrai qu'une description superficielle des faits. Dans cette chaîne de pensées et de sentiments dont se compose la vie morale de l'homme, rattachez, si vous voulez, un anneau à un autre ; mais ne vous demandez pas à quoi tient et est suspendue la chaîne tout entière. La conscience n'eat pour ainsi dire qu'une éclaircie de ciel de toutes parts environnée de nuages. Tel est l'empirisme psycholo* gique de Hume, empirisme qui ne se contente pas d'exclure la recherche de la cause première dumonde^, mais qui renonce même à l'investigation des causes secondes les plus rapprochées de nous, les causes de nos impressions. Hume parle quelque part de la naïve facilité avec laquelle les premiers hommes se bornaient, dans l'explication des choses, à reconnaître légèrement quelques antécédents. Us s'arrêtaient vite dans la détermination des causes, et s ils avaient pa reculer leur ignorance de quelques pas, ils se tenaient pour satisfaits. Cette indolence d'une pensée incift* rieuse, qui sec<Hitettte à bon marché, esi très-naturelle chez des esprits simples et primitifs : mais peui-elle être le dernier mot de l'esprit philosophique parvenu à son plus haui degré de raffinement? Le monde moral doit-il rester pour nous ce ^'était le monde physique connu des anciens : quelques terres explo* rées dont les limites sont inconnues^ et dont les con-^
tours se perdent dans un Océan vague et iadéterminé? Que penser d'une psychologie qui débute en affirmant que les sensations dérivent de principes cachés, qu^il est impossible de connaître? u Expliquer les premiers » principes de nos opérations mentales est chose )) impossible (1). »
Hume a donc été conduit par ses principes à exclure de la psychologie toute les questions fondamentales^ à écarter la question de l'origine des impressions primitives , sinon celle de Torigine des idées dérivées ; enfin, à n'étudier que quelques faits, que l'imagination relie seule les uns aux autres, et qui, dans leur ensemble ne se relient à rien. Il faut cependant remarquer, pour être juste, que Hume tend plutôt à modérer les prétentions de l'esprit humain dans la recherche des causes et des premiers principes, qu'à nier absolument l'existence de ces causes et de ces principes. Il est de ces philosophes, de plus en plus nombreux^ qui regardent les phénomènes comme le seul objet de la conception ou de la connaissance humaine , mais qui inclineraient à croire qu'ils ne sont pas la seule réalité. Ce serait sortir cependant de la vérité , que faire honneur ,à Hume d une conception précise de ce monde supérieur à toute expérience ,. de ces noumènes, qu'il a laissé à Kant l'honneur de concevoir le premier.
Ce n'est pas seulement dans les tendances générales -de sa psychologie^ c'est aussi sur plusieurs points par-
(l) Traité, t. I, p. 40.
ticuliers de sa méthode que Hume est d'accord avec les psychologues anglais de notre temps. Comme eux, il compte, parmi les procédés essentiels de la méthode psychologique, la confrontation de la raison humaine avec l'instinct des animaux. Plusieurs chapitres du Traité sont consacrés à ces recherches de psychologie comparée, où Hume espère trouver de nouveaux ar^ guments en faveur de ses théories. A coup sûr, c'est une heureuse inspiration de la philosophie moderne, inspiration d'ailleurs qui n'est pas nouvelle et dans laquelle Aristote a devancé nos contemporains , <l'avoir compris qu'il est utile de poursuivre dans les espèces animales les plus humbles manifestations de la vie intellectuelle, afin de s'élever, par des comparaisons bien faites, à une vue plus nette et plus complète de la nature humaine. Mais ici encore Hume a compromis par ses défauts habituels l'appli* cation d'un procédé très-légitime de la méthode expérimentale (1). Il part, en effet, dans ses études sur les animaux, de ce préjugé que la raison humaine et l'intelligence des bétes doivent nécessairement se ressembler. Tout ce qu'il observe dans l'animal , il croit pouvoir a priori et par analogie laffirmer de l'homme. Par exemple, il n'a pas de peine à établir que les inductions de l'animal ne sont fondées sur aucun principe explicitement formulé ; et que le raisonnement
(1) Traité, liv. I, part. III, scct. XVI. tome I. p. 224; liv. II, part. I, sect. XII; part. II, sect. XII, p. 61, 145. — Essais, sect. IX, tome IV, p. 118.
est tite opération trop compliquée ponr des iateUigoÉh ow aussi imparfaites. « C'est la coutume seute qm )) détermine les animaux , à propos de chaque objet » qui frappe leurs sens , à inférer l'objet qui d'ordi- » naire l'accompagne (ils tisual attendant). » — a Et » cette conclusion 9 » ajoule-t-il, « une fois établie » pour certains ètres^ nous avons de fortes raisons de » supposer , d'après toutes les règles de Tanalogie^ n qu'elle doit être acceptée pour tous les autres^ sans » exception ni réserve. » C'est ainsi que Hume croit avoir cause gagnée, quand il a prouvé que les animaux agissent en effet , comme il suppose que 1« bommes le font. Ce qui serait pour le sens commum une raison de repousser, sans examen , une théorie psychologique, devient pour notre auteur un melif sans réplique d'y ajouter foâ. Le sens commun, ncna OA convenons, aurait tort : caor la distinction radioale de l'intelligence de l'homme, et de celle de la bète eat un préjugé; et il- faut savoir reconnaître, quand l'expérience les signale, les ressemblances qui rappro^ebent des êtres différents. Trop souvent on a raisonné ainsi : les animaux n'ont pas ces facultés supérieurae qui sont le privilège de la raison humaine ; donc ils ne sont en aucune façon intelligents. Mais n'est-ce pn j^tsonner plus mal encore que dire : l'animal est doué de quelque intelligence , et cette intelligence obéit à certaines lois : donc l'esprit humain est soumis dans ses développements aux mêmes conditions, et enfermé dans les mêmes limites? Quand , à l'appui des théories qu'il propose touchant des faits directemeo^
èbservables , Hume invoque des hypothèses bâties sur l'inaccessible conscience des animaux, n'est-i> pas vrai qu'il raisonne en quelque sorte de Tinconnu au connu, et qu'il tombe dans une illusion analogue à celle de Condillac, qui croit avoir démontré de rhomme tout ce qu'il a prouvé de sa statue imaginaire ?
Si Hume a mal usé de quelques-uns des procédés de la méthode expérimentale y il en est d'autres qu'il a complètement méconnus; et parmi eux il faut compter r(di)servation physiologique. Sans doute, c'est un mérite d'avoir distingué les domaines trop souvent confondus de la psychologie et de la physiologie : et Hume, sur ce point , a été mieux inspiré que la plu-
part de ses successeurs. (( Il a su, » dit Stewart, fc séparer complètement ses recherches sur la philoi> Sophie morale , de toute hypothèse physiologique n sur la nature des rapports de l'âme et du corps (1). » Et il ajoute : « A cet égard , son exemple a été d'une » grande utilité aux autres philosophes écossais. » Dugaid Stewart se trompait ici gravement. Il faut certainement séparer le monde physique du monde moral ; mais cette distinction de deux sciences ne doit pas s'entendre comme le devoir pour l'une dïgnorer l'autre. L'étude du corps, et particulièrement du système nerveux, est le préambule nécessaire de Fétude de l'âme. Le trop grand dédain que les psychologues ont témoigné pour les observations physiologiques a
(1) D. Stewart, On the progress ofphilosophy.
aatorisé et justifié Texcès coQtraire : Toahli complet où ]es physiologistes sont restés des phénomènes de l'âme. Les hypothèses matérialistes ont été encouragées, plus qu'on ne croit, par Tignorance où les philosophes se sont complu relativement aux phénomènes cérébraux. Or, sur ce point, le silence de Hume est absolu.
En un seul endroit de ses ouvrages, il fait allusion à rinfluence du cerveau sur la pensée (1) ; mais il n'a pas Tair d'attacher grande importance à cette question, et il en parle en homme qui l'ignore, ou qui la dédaigne. Le monde psychologique, tel que Hume Ta arbitraire* ment délimité , n'est qu'une série fragmentaire et indéterminée de phénomènes, sans commencement ni fin, dont il ne cherche le principe ni dans l'âme ni dans le corps (S!). Cette omission de toute recherche physiologique est d'autant plus étonnante que, vers la même époque, un compatriote de Hume, le médecin Hartley, exposait un système qui, par une exagération opposée , attribuait le mouvement des idées à des principes matériels.
Quand on a exposé l'usage incomplet ou Tabus qae Hume a fait des procédés de l'expérience, on a tout
(1) «... Thaï Mille agilalion of Ihe brain which ive caU tlyouglh, » ainsi parle , non pas Hume , mais un personnage de ses Dialogues sur la Religion naturelle, le sceptique Philon.
(2) Ce dédain des observations physiologiques est du reste un •des caractères généraux de la philosophie écossaise , et par suite, •de la psychologie française. Hume subissait ici Tinflucnce idéaliste ^e Berkeley.
dii sur sa méthode générale. Nous verrons plus tard* comment il entend les règles et le détail de sa logique. En définitive, Hume a été; en psychologie, un théoricien habile plutôt qu'un grand observateur. Les conditions mêmes dans lesquelles s'est développée sa philosophie le destinaient à être un penseur systématique, et non un sage et lent expérimentateur. Je ne parle pas seulement de la brièveté hâtive avec laquelle a été composé son Traité de la Nature humaine; mais une fois ce système établi, il n'a plus observé qu'à la lumière des principes qu'il y avait un peu témérairement posés. De plus , il n'a guère étudié que son propre esprit. Son caractère, Tétrangeté hardie de ses opinions Téloignaient du monde. Son célibat l'a privé du doux bénéfice que le philosophe trouve parfois à faire de ses propres enfants l'objet de ses observations. Aussi n'a-t- il jamais parlé de cette méthode , plus en faveur aujourd'hui , et non sans raison, qui recommande aux psychologues d'étudier, non pas seulement l'homme fait, mais les enfants, les jeunes gens, afin d'assister à la formation graduelle des facultés et en quelque sorte à la naissance de 1 âme. Enfin , Hume était lui-même un être trop personnel, trop enfermé dans un cercle étroit d'habitudes et de sentiments , pour qu'il pût retrouver dans son cœur et dans sa raison tous les grands traits de la nature humaine.
II n'en a pas moins observé , avec une pénétration •remarquable quelques parties de la nature humaine^ et sa philosophie est un fragment admirable de psy-»
' icbologie. Si , renoDçant an titre trop dttbitieux de Traité de la Nature humaine^ Hame s'était contenté de présenter son livre comme ua traité de l'habitude ; s'il n'avait prétendu rendre compte que d'une moitié de l'homme^ Thomme instinctif, dominé par les sens et la coutume 9 sa méthode et les résultats qu'il en a obtenus seraient presque satisfaisants. MaisU a cru être si\é au delà y et avoir embrassé l'âme tout entière* Quelques fails lui ont suffi pour écbafauder tout un système. Doué d'une remarquable puissance de généralisation , c'est avec un art merveilleux qu'il faisait sortir d'un infiniment petit psychologique une multitude de conséquences. £t c'est ainsi que l'expérience n'a été entre ses mains qu'un instrument d'hypothèse et de déduction.
Quoi qu'il en soit , il faut louer Hume d'avoir, pw' sa franchise et la rigueur de sa méthode, donné à l'empirisme l'achèvement et la perfection que comporte toute doctrine quelque fausse qu'elle soit. Lor»que Reid, lorsque Kant, ont étudié Hume avec la passion que l'on sait, c'est qu'ils y trouvaient la preuve, et aussi l'aveu, que le sensualisme, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, est impuissant à constituer une science certaine. Jusqu'à Hume , on avait pu croire que le sensualisme se conciliait avec les vieilles croyances humâmes. Chez Lod^e^ en effet» l'empirisme avait été tempéré par toute Mrte de ré^ serves. Prudent et timoré, l'auteur de V Essai sur t Entendement n'avait pas suivi jusqu'au bout ses prétti retenu qu'il était par la timidité aatafelle de son
prit^ par le bon sens anquel il s'adressait comme à un jage suprême 9 enfin par sa foi religieuse si forte et si sincère. Berkeley , de même , avait échappé au scepticisme en mêlant à ses tendances sensualistes des conceptions théologiques et presque mystiques. Le grand mérite de Hume est de n'avoir pas connu ces timidités et ces atermoiements, et d'avoir parcouru avec une même logique inexorable presque toutes les parties de la philosophie. Rien n'est appréciable et utile, dans l'histoire de la pensée humaine, comme ces livres où ub système se développe en entier, pur de tout alliage , et dans lequel des opinions étrangères , admises sans aucun lien qui les rattache au système , ne viennent pas dissimuler et voiler le vrai caractère de la doctrine. Le scepticisme de Hume a rendu un service de ce genre à la philosophie moderne : il nous a montré les fruits de l'empirisme. Le remède qn'U a prélendu apporter anx conséquences sceptiques d'un sensualisme logiquement conduit à son terme définitif, il Ta présenté sans 'confiance, en avertissant luimême son lecteur que ce remède était fictif et imaginaire. De sorte qne si le positivisme moderne a raâr son de se reconnaître dans Eume, il aurait tout d'invoquer le témoignage et l'autorité de ce philosophe pour justifier sa prétention à être une philosophie vraie, fondée sur des principes solides. Le positivisme est dans Bame; mais Hume lui-même a'a pas cm à la valeur scientifique du positivisme.