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CHAPITRE XIV

CONCLUSION. — I. LE SCEPTICISME DE DAVID HUME, II. SON INFLUENCE SUR LA PHILOSOPHIE MODERNE.

Il est maintenant possible de jeter un coup d œil d'ensemble sur la philosophie que nous venons d'étudier en détail dans toutes ses parties, et de la déterminer par quelques traits généraux. Nous voudrions surtout montrer dans quel sens Hume est un sceptique, et dans quel sens il ne l'est pas, et, en second lieu, caractériser l'influence qu'il a exercée sur la philosophie moderne.

La plus grave erreur que l'on pût commettre à l'endroit du scepticisme de Hume serait de le considérer comme un pyrrhonisme de parti pris ou de mauvaise foi. 11 n'a jamais eu la pensée de faire de la dialectique un jeu, et son doute doit être pris au sérieux. Si, au point de vue intellectuel , Hume est un sceptique dangereux et condamnable, moralement, c'est un sceptique estimable et dont les opinions méritent le respect. Il a pu être sophiste dans les détails de son

système^ et faire quelquefois violence à la vérité pour tout ramener à ses conclusions générales ; mais il est évidemment sincère dans l'ensemble de ses opinions,et ce qui le prouve par dessus tout, c'est la tristesse, la mélancolie où le jettent parfois ses doctrines. Son caractère n'a rien, sans doute, qui rappelle Pascal et les dramatiques émotions de ce sceptique malgré lui ; mais son âme rigide, calme et digne, n'a rien non plus de la légèreté de Montaigne, de la tranquillité de ce pyrrhonien satisfait, qui se repose si délicieusement dans son doute. Hume a souffert de ses conclusions sceptiques. Il a plusieurs fois senti le vide où le plongeait son système, et fait d'amères réflexions sur son délaissement intellectuel. S'il n'a pas réagi contre ses conclusions, c'est qu'en lui, Tintelligence était toute-puissante ; c'est que la sensibilité n'était pas assez forte pour dominer, par ses élans, les négations qui s'imposaient à son esprit. Ce n'était point ce scepticisme actif, dont parle Goethe en pensant à Descartes, qui s'efforce sans relâche à triompher de luimême; mais ce n'est pas non plus un scepticisme entièrement résigné, qui, s'abandonnant à la pente de ses réflexions, renonce sans regret aux croyances salutaires auxquelles il dit un irrévocable adieu.

Par moments, cependant, il semble entendre, en lisant Hume, je ne sais quel accent joyeux, le cri de triomphe du raisonneur, qui s'applaudit lui-même d'avoir, par de nouvelles observations, confirmé la vérité de ses conclusions. Mais cette joie est peu solide et peu durable. Elle est le fait d'un philosophe

qui y condamné au scepticisme par son éducation, se félicite d'appuyer sur de nouvelles preuves des théories auxquelles il se sait fatalement voué, et qui, sentant toute la gravité du parti qu'il a pris, éprouve quelque contentement à penser qu'il a mis une nouvelle fois la raison de son côté. Aussi, lorsque arrivé au bout de ses raisonnements , il en recueille les résultats , on voit bien que son scepticisme lui pèse, et qu'il s'ef*fraie sincèrement des ruines qu'il a lui-même amoncelées autour de lui.

Au terme de la première partie du Traité de la Nature humaine^ y o\c\ comment Hume s'exprime, avant d'aborder l'étude des Passions (1) : « Il me semble,» dit-il, a que je suis comme un homme qui, après )) avoir échoué plusieurs fois contre des bancs de » sable, et échappé miraculeusement au naufrage en )) traversant un détroit dangereux, aurait encore la » témérité de se remettre en mer sur le même vais- » seau, qui fait eau de toutes parts et que la tempête )} a battu si souvent... Le souvenir de mes erreurs » passées, de mes perplexités m'inspire de la défiance )) pour l'avenir. La misérable condition, la faiblesse, » le désordre des facultés que je dois employer dans » mes recherches, accroît encore mes inquiétudes. » L'impossibilité de corriger ou d'amender ces facul- » tés me réduit absolument au désespoir, et me )) décide à périr sur le rocher stérile où j'ai mainte- » nant abordé, plutôt que de m'aventurer sur cet

. (1) Tome I , p. 325 et suiv.

» Océan sans limites, qui roule ses flots dansTimmen- » site. Cette réflexion soudaine sur les dangers que je » cours me remplit de mélancolie ; et comme cette » passion, plus que toute autre encore, a Thabitudede » se complaire à elle-même, je ne puis éviter de nour- » rir mon désespoir de toutes les réflexions découra- » géantes que le sujet me fournit avec abondance.

» Je suis d'abord effrayé et consterné de cette soli- » tude et de ce délaissement où me jette ma philo- )) Sophie; je me représente à moi-même comme un » monstre étrange et odieux qui , jugé indigne de la » société humaine, a été exclu de tout commerce » avec ses semblables, et demeure seul , sans conso- » lation... J'excite les autres à se joindre à moi, pour » faire bande à part , mais personne ne m'écoute. » Chacun se tient à distance; chacun a peur de la » tempête qui fond sur moi de toutes parts. Je me » suis exposé de moi-même à la haine des métaphy- » siciens, des logiciens, des mathématiciens, et même » des théologiens : comment être surpris des injures » dont ils m'abreuvent? J'ai déclaré que je désapprou- » vais leurs systèmes : comment s'étonner qu'à leur » tour ils expriment leur aversion pour mes doctrines » et pour ma personne ? Lorsque je regarde autour de )) moi , je ne vois de toutes parts que dispute , con- » tradiction, colère, calomnie et diffamation; et lors- » que je me considère moi-même , je ne trouve qu'in- » certitude et ignorance. »

Hume s'exprimait ainsi à vingt-sept ans , au terme de la première partie du Traité de la Nature kumaine.

Les mêmes sentiments l'accablaient encore dix ans après , lorsqu'il composa ses Essais philosophiques. Dans un passage remarquable, où il oppose la philosophie réellement scientifique, qui n'aspire qu'à la vérité^ à la philosophie morale, qui recherche le succès et qui veut complaire au sens commun, il dépeint, sous les traits les plus sévères, l'état où la première plonge ceux qui se livrent à elle ; et voici le langage qu'il prête à la nature : « Abandonnez-vous , » dit-elle aux hommes, « à votre passion pour la science; mais que » voire science reste humaine ; qu'elle soit telle qu'on n puisse immédiatement l'appliquer à l'action et à la » société. J'interdis toute pensée abstruse, toute spé- » culation trop profonde. Ceux qui me désobéiront, » je les punirai rigoureusement par la mélancolie pen- » sive où ces méditations les auront jetés, par Tin- » certitude sans fin dont elles les envelopperont ; » enfiu , par l'accueil glacé que rencontreront auprès » des hommes leurs prétendues découvertes, quand » ils voudront les mettre au jour (1)... »

Hume était de ceux-là , et je crois qu'après de tels aveux, il est impossible de douter de l'incurable tristesse que lui avaient inspirée ses méditations philosophiques. Peut-être môme faut-il voir, dans ces impressions de découragement et de chagrin , la cause qui l'éloigna peu à peu de la philosophie, pour diriger son esprit et ses godts vers les études plus sereines et moins troublantes de l'histoire. Il ne faudrait pas,

(t) Tome IV, p. 5.

sans doute , pousser au tragique une situation morale que la froideur naturelle de Hume rendit toujours tolérable. Il ne connut jamais ces angoisses poignantes que des âmes plus passionnées ressentent, quand elles se séparent des croyances de l'humanité , quand elles brisent tout lien avec le sens commun. Et qui donc , pour flegmatique qu'il soit , ne trouverait pas dans son expérience personnelle de quoi comprendre tout ce qu'il y a d'amer à n'être plus en communion d'idées avec ses semblables? Si même, pour une seule opinion, il en coûte de rompre avec la conscience de l'humanité, combien la souffrance doit-elle être plus vive, lorsque, sur tous les points, on se trouve en contradiction avec elle? Ce n'est pas seulement la foi religieuse que Hume sentait lui échapper : c'était aussi la foi philosophique. Toute réalité 'écroulait autour de lui. Un idéaliste comme Berkeley n'a pas besoin de consolation : Tâme et Dieu suffi* sent largement à remplir, à occuper ses croyances. Un positiviste comme Auguste Comte se passe, au moins quelque temps, des croyances surnaturelles : il a pour exercer son activité , pour étouffer ses tristesses, le monde sensible, le monde entier à explorer. Mais, je le demande, que restait-il à Hume pour combler le vide des croyances perdues? Autour de lui, en lui-même, aucune réalité certaine. Où est-il? Il n'en sait rien. Ce qu'il est, il ne le sait pas davantage. « De quelles causes dérive mon existence? Quelle est 1) ma destinée? De qui dois-je courtiser la faveur? » De qui dois-je craindre la colère ? Quels sont les

» êtres qui m'entourent?... Toutes ces questions me » confondent , et je commence à comprendre que je » suis dans la plus misérable condition qu'on puisse ») imaginer, environné des plus épaisses ténèbres, et » entièrement privé de l'usage de mes organes et de i) mes facultés (1)... »

En vain l'abus de la dialectique et l'ivresse de la déduction font-ils quelque temps illusion. L'esprit eo agissant, en pensant, bien qu'il n'agisse et ne pense que pour se prouver à lui-même son propre néant, se trompe et se satisfait pour quelques moments. Mais, lorsque l'heure de conclure arrive , on hésite, on est épouvanté. Si, du moins, on pouvait gagner des adhérents, recruter des disciples? Mais noni Ou bien il faut traverser le monde, silencieux et prudent, sans essayer une propagande dangereuse , et emporter avec soi son secret; ou bien, si l'on se hasarde à dire sa pensée, à quelles attaques, à quels ana thèmes ne s'expose-t-on pas!

Mais ce n'est pas seulement de sa rupture avec les hommes que le sceptique doit souffrir. Rentré en luimême, du fond de ses pensées solitaires de nouveaux motifs de douleur surgissent. Il est à peu près impossible que la confiance absolue règne dans l'esprit d'un sceptique. Hume lui-même n'a pas atteint cette impassibilité. Il a beau s'attacher de plus en plus fermement à ses motifs de doute, il ne peut échapper à des retours involontaires de dogmatisme , et y pour

(l)Tomel, p. 331.

ainsi dire^ à des accès de foi et de croyance. Quel que soit Torgueil du penseur^ il ne peut se croire infaillilible. L'incertitude livre des assauts à ses conclusions les plus décidées ^ et trouble la quiétude à laquelle il aspire. Si, par hasard, il s'était trompé dans ses raisonnements ! Si les autres hommes avaient raison ! « Puis-je être sûr, » s'écrie Hume , « qu'en renon- )) çant aux opinions établies, je suis la route de la » vérité? Par quel signe puis-je distinguer la vérité, » à supposer que la fortune mç guide vers elle? Après » avoir raisonné avec toute la rigueur et le soin dont )) je suis capable , je ne puis donner d'autre raison de » mon assentiment à telle ou telle opinion, que la )) forte tendance qui me pousse à considérer les objets » dans un sens ou dans un autre (1). »

Tel est, sans exagération, le tableau fidèle des agitations intérieures auxquelles Hume ne put échapper. Une âme moins forte eût succombé sous le poids d'un scepticisme aussi désespérant.* Montaigne accep-tait , au moins en apparence , le joug de la foi ; Pascal est passé de la négation à la dévotion la plus exaltée; Auguste Comte est retombé, vers la fin de sa vie , sous la domination des croyances aimables et des douces espérances. Peu d'hommes ont maintenu , comme Hume, jusqu'à leur dernier jour, l'inflexible rigueur de leur scepticisme obstiné.

Une pareille constance, une fidélité aussi inaltérable à des principes entièrement négatifs, serait un pro-

(1) Tome I, p. 326.

dige étrange > si ^ à côté de son nihilisme spéculatif. Hume n'avait reconstitué , sur les tendances et les instincts de la nature, un dogmatisme apparent et fictif, qui lui a permis de réconcilier ses doctrines avec les affirmations du bon sens. On se rappelle comment^ dans la question du monde extérieur, ou dans celle de ridentité personnelle, Hume, après avoir montré le néant et la fausseté de la croyance générale , en explique cependant la nécessité et la production naturelle. C'est là, en définitive, l'originalité principale de la philosophie de Hume, et on nous pardonnera d'y revenir une dernière fois.

Deux puissances , selon Hame , se disputent l'esprit humain : l'imagination et Tentendement.

L'entendement, qui n'est d'ailleurs que l'ensemble des propriétés les plus générales de l'imagination, se rend compte de l'inanité de nos croyances. Si nous lui obéissons , nous tombons dans le scepticisme absolu. Mais nous ne-pouvons pas lui obéir : l'imagination nous retient sous sa loi. Grâce à l'association des idées, elle nous représente le monde extérieur, le monde intérieur comme réels et distincts. Elle n'est, à vrai dire, qu'une ouvrière d'erreur et d'illusion; et les hommes qui s'abandonnent à elle sont, dit Hume, comme les anges dont parle l'Ecriture, qui se couvrent les yeux de leurs propres ailes pour ne pas voir la vérité. Mais enfin nous sommes forcés de subir le joug de rimagination , parce qu'elle a la nature pour elle; elle est l'expression des instincts primitifs de l'homme. Nous n'avons donc pas à craindre que les

raisonnements rafBnés de rentendement soient victorieux et emportent toutes nos croyances. La nature^ dans sa prévoyance, a confié la garde de ces croyances à un instinct plus fort, plus efficace que tous les arguments des sceptiques.

C'est donc la nature elle-même qui s'est chargée de dissiper les incertitudes du sceptique , et qui le contraint à croire. « Par une nécessité absolue et au-des- » sus de tout contrôle, la nature nous détermine à » juger, aussi bien qu'à respirer et à sentir (1). » — <( II n'y a pas à craindre que la philosophie sceptique )) puisse jamais détruire les raisonnements de la vie » commune , et pousser le doute assez loin pour sup-> » primer l'action, comme elle supprime la spéculation. » La nature maintient toujours ses droits, et triom- )) phe, en fin de compte, de tous les raisonnements » abstraits (2). » C'est au nom de cette inclination dominatrice, suggérée par la nature, que Hume se croit » autorisé à vivre ^ à agir ainsi que le commun des hommes. « Par bonheur, il arrive, » dit-il, a que dans » l'impuissance où est ma raison de dissiper les nuages » de mon esprit, la nature suffit à cette tâche, et me )) guérit de ma mélancolie^ de mon délire philosophi- » que, soit en faisant cesser la tension de mon esprit, » soit par quelque distraction, par quelque impression » vive de mes sens qui fait disparaître toutes mes chi- » mères. Je dîne, je joue au trictrac, je cause avec

(1) Tome I , p. 233.

(2) Tome IV, p. 48.

» mes amis ; et lorsqae, après trois ou quatre heures » de divertissement, je reprends mes réflexions, elles )) me paraissent si froides, si ridicules, que je ne puis » décider mon cœur à s'y attacher de nouveau (1). »

C'est par cet expédient bizarre que Hume pensait se dérober lui-même aux conséquences de son pyrrhonisme , et rentrer en grâce avec le sens commun. Â la faveur de ce nouveau point de vue, son scepticisme spéculatif lui paraît une chose tout à fait indifférente- i( Suis-je un sceptique? demandera-t-on, » un de ces hommes qui n'accordent à nos jugements » aucune certitude? La question est tout à fait super- » flue : ni moi ni personne navons jamais été con- ») stamment d'une semblable opinion... Quiconque yy prend la peine de réfuter les subtilités d'un scepti- » cisme absolu et total discute en réalité contre un » adversaire qui n'existe pas, et s'efforce inutile- I) ment de démontrer par des arguments l'existence » d'une faculté que la nature a implantée dans Tesprit, » et dont l'autorité ne peut être éludée (2). » Cette feculté c'est rimagination.

L'intérêt des recherches sceptiques est donc considérablement diminué par cette nécessité où nous sommes tous, les savants comme les ignorants, de nous incliner devant l'autorité de la nature, de rimagination, on de la coutume. Hume ne pouvait pas mieux critiquer son système^ qu'en avouant lui-même

(1) Tome II, p. 331.

(2) Tome I, p. 233.

qu'il faut agir, dans la vie pratique, comme si ce système n'existait pas ; bien plus, qu'il est absolument impossible de s'en tenir aux négations que ce système pose en vérités, tant est grande notre propension naturelle à' croire et à affirmer. A quoi servent des analyses qui seront nécessairement démenties par les instincts les plus puissants de la nature? A quoi bon prouver que les opinions humaines sont fausses, puisque non-seulement il est utile, puisqu'il est même nécessaire de les croire vraies ?

Comment s'expliquer, d'ailleurs, cette lutte entre les différents principes de notre être ? Si la nature nous a leurrés, si elle nous a entourés d'illusions, elle est donc bien peu habile, qu'elle ait donné à l'homme réfléchi l'intelligence nécessaire pour comprendre que les apparences sont trompeuses et qu'il faut se défier de nos instincts ! Le mécanisme qu'elle a imaginé pour nous induire en erreur est mal combiné, puisqu'elle y a placé, par mégarde sans doute, l'entendement qui nous avertit nous-mêmes de nos illusions! Si elle voulait nous tromper, pourquoi ne nous a-t-elle pas aveuglés complètement! Qu'est-ce donc que cet esprit humain, qu'une pente invincible pousse à se duper lui-même par son imagination, à se précipiter dans des abîmes d'erreur, qu'il a cependant la faculté de reconnaître ouverts devant ses pas? Pascal s'écriait que l'homme, tel qu'il le concevait, est un monstre incompréhensible. Combien plus incompréhensible encore l'homme tel qu'il est rêvé par Hume ! Ne soyons pas , d'ailleurs , dupes des mots ; et ne

nous figurons pas que Hume soit redevenu réelleinent croyant, parce qu'il accorde une autorité irrésistible aux. fictions de l'imagination. Il est bien entendu, pour lui, que les suggestions de l'imagination sont entièrement dénuées de vérité. Nous sommes les jouets d'une hallucination perpétuelle, qui partout nous crée des fantômes : le fantôme de la cause ou de la force active, que nous imaginons derrière les successions de faits; le fantôme de la matière, que nous présentent quelques-unes de nos perceptions; le fantôme de rame enfin, dont l'apparition mensongère dépend de quelques autres de nos perceptions. Et si nous voulons repousser ces fantômes, nous retombons dans le néant : car, dit Hume, nous n'avons le choix qu'entre une fausse raison et pas de raison du tout, c'est-à-dire entre les illusions de l'imagination et le nihilisme le plus complet (we hâve no chotce, but betwixt a false reasoUy and none at ail).

La conclusion rigoureuse à tirer d'une pareille doctrine, c'est que la philosophie, c'est-à-dire la réflexion, la lutte que l'entendement engage contre l'imagina» tion, loin de rendre des services à l'humanité, est le fléau le plus pernicieux que l'on puisse inventer. L'homme qui pense, selon Hume, est presque nécessairement un sceptique, et plus il réfléchit, plus l'incertitude le gagne : « Dans tout jugement, notre ») première décision, tirée de la nature de l'objet, doit • être corrigée par une seconde, tirée de la nature de » notre entendement... Si je réfléchis que mon juge- » ment est faillible, j'ai moins de confiance en mon

)> opinion que lorsque je me borne à considérer les » choses qui en sont Tobjet, et lorsque^ continuant mon » examen, j'envisage. Tune après Tautre, chacune des » appréciations successives que je suis obligé de faire » de mes facultés , les règles de la logique condam- » nent l'évidence, et , par conséquent , ma croyance, » à un affaiblissement progressif qui aboutit à une » destruction complète (1). » Pour échapper à cette négation d'ellle-même, à ce suicide qui est le dernier mot des recherches et des efforts de la raison, il n'y -a qu'un moyen : c'est de se retrancher dans la sensibilité, dans la coutume, dans l'imagination. (( La » croyance, )> dit Hume, « est le fait plutôt de la » partie sensitive que de la partie cogitative de notre » nature. »

On le voit, c'est le scepticisme, le scepticisme absolu qui semble, en définitive, l'emporter, dans les pensées de Hume. Et cependant, ce sceptique qui en vient à dire que plus on examine une opinion, plus souvent on la démontre ou on la vérifie, plus on la rend improbable et douteuse, — car chaque nouvelle opération intellectuelle apporte avec elle sa chance particulière d'erreur : — ce sceptique qui semble ôter à la philosophie toute raison d'être, à la science toute valeur et toute autorité; ce sceptique ne renonce pourtant pas à la spéculation et à la pensée. « Nous ne devons pas dés- » espérer d'établir un système qui soit, sinon vrai, au » moins satisfaisant pour l'esprit humain, et qui puisse

(1) Traité de la nature hwnaine, cité par R«id, tome Y, p. 239.

» résister à l'examen de la critique la plus rigoureuse... » Pour ma part, j'ai l'espoir de contribuer un peu an » progrès delà connaissance, en donnant, sur quelques » points particuliers, un tour différent aux spécu- » lations des philosophes, et en leur désignant les » seuls sujets dans lesquels ils peuvent rencontrer » la certitude et la conviction (i). »

Cest qu'à vrai dire, Hume était moins sceptique qu'il ne le pensait lui-même. Sous ces négations multipliées, sous ces attaques si ardentes contre la raison, contre le sens commun, il y a un courant de dogmatisme, dont il n'a pas nettement saisi la valeur et le carac* tère spécial. Il nie absolument ce que nous pouvons d'un seul mot appeler les noumènes; mais il croit aux phénomènes. Dans l'enceinte des impressions subjec* tives, il croit à des lois fixes, à des tendances, à des instincts naturels. C'est dans les questions morales sur* tout que se révèle ce positivisme dogmatique de Hume. Il faut voir comme il malmène les sceptiques qui nient toute distinction primordiale entre le bien et le mal. Il n'admet pas qu'on puisse soutenir ce scepticisme moral, sans être de mauvaise foi. Et de même, on s'en souvient, dans la question religieuse, il croit pouvoir, sans contredire ses principes , affirmer Texis* tence divine!

Ce dogmatisme de Hume, nous n'avons pas besoia de le répéter, repose sur des bases trop fragiles pour qu'il soit possible d'en être dupe« Mais, quel qu'il

(l)TomeI,p. 336«

soit, quelle que fftl la défiance qu'il inspirait à Hume lui-même y il ressemble à celui dont se contentent de nos jours les positivistes. Nous définirions volontiers la philosophie de Hume : un système positiviste, ou phénoméniste , exposé par un sceptique. Cest ainsi que s'expliquent et se concilient les deux réputations qu'on a faites à Hume : les uns le considérant comme un pur sceptique, un vrai sceptique, qui doute de son propre doute, qui, comme il le dit lui-même, ne doute pas seulement de ses croyances scientifiques , mais de ses doutes (1); les autres le saluant comme le premier ancêtre de cette école dogmatique moderne qui s'intitule elle-même l'école positiviste.

Hume a contrecarré sur tous les points la vieille philosophie, la vieille métaphysique, et, dans sa lutte trop ardente et trop vive, il a dépassé le but. II sem* ble n'avoir pas seulement ruiné telle ou telle philosophie, mais toute philosophie, et avoir rendu impossible, non pas seulement la métaphysique, mais la science. Dans son entrain à détruire, il a compromis^ non pas seulement les théories existantes, mais celles aussi qui voudraient à leur tour exister. Il en est venu à douter de tout. Mais surpris dans ce doute universel, où l'avaient précipité, sans parti pris, les vivacités de la polémique et l'enthousiasme de la cri-

(1) Ce qui donne, en effet, un tour nouveau et extraordinaire k la philosophie de Hume, c*est « la solution sceptique, )> comme il dit lui-mômc, « de ses doutes sceptiques. » Le 4" Essai philosophique est intitulé : Doutes sceptiques touchant les opérations de l'en-^ tendement , et le 5* : Solution sceptique de ces doutes.

tiqu6 , il a cherché à se sauver lui-mèine des conséquences de son œuvre ; il a imaginé , sans y croire , et par un expédient plus satisfaisant en apparence que solide au fond , un dogmatisme nouveau , qui n'a d'autres fondements que les principes naturels de l'association entre les idées. Il avait fait lui-même, pour ainsi dire, le tour de sa création. Il en savait la faiblesse et Tinsuffisance. Mais ce dogmatisme, auquel il ne se trompait pas, d'autres s'en sont emparés, qui ont prétendu , après l'avoir modifié et amélioré , en faire la science définitive, la science qui, seule, serait accessible à l'homme. De telle façon que Hume mérite d'être considéré comme un positiviste, mais non comme un positiviste naïf, satisfait de ses affirmations. Hame a substitué à la métaphysique le phénoménisme, mais un phénoménisme qui doute de lui-même, qui se sait chancelant et mal assuré, et qui, par conséquent, devait provoquer , de la part des rationalistes , des efforts nouveaux pour ressaisir, en dehors et au-dessas des phénomènes, la réalité substantielle y la vérité objective, qui seules peuvent donner au dogmatisme et à la science un objet et un fondement solides (1).

(1) Pour compléter ces explications, citons tout un passage de M. Mili qui confirme, au moins en partie, notre opinion sur lo caractère relativement dogmatique des spéculations de Hume, a Au sujet du but et du plan général des spéculations de Hume » et de Tcsprit qui y règne , Hamiiton avance une opinion , et je » n*hésite pas à le dire , une opinion fausse. Il regarde la pbîloso- » phie de Hume comme le scepticisme à son vrai sens : l'objet de » Hume , d'après lui , étant de prouver Tincertitude de toute coa-

Au milieu des contradictions passionnées que soulève lappréciation des doctrines de Hume, il y a, du moins, un point sur lequel tout le monde est d'ac-

» naissance. Dans cette intention, il le montre raisonnant sur des 9 prémisses « qu^il n'a pas établies lui-môme, mais qu'il a accep- » tées seulement comme des principes universellement accordés » dans les écoles de philosophie qui l'avaient précédé. » Hume » faisait voir (d'après Hamilton) que ces prétentions conduisaient » à des conclusions en contradiction avec le témoignage de la » conscience, ce qui prouvait non que la conscience trom|)e, mais » que les prémisses généralement acceptées sur l'autorité des » philosophes , et qui conduisent à ces conclusions , doivent être » fausses. {Discussions, pp. 87-88, et ailleurs.)

» C'est là certainement l'usage que Reid et plusieurs autres ad- » versaires de Hume ont fait de ses arguments. Admettant leur i> validité comme arguments, Reid les considérait non comme » prouvant les conclusions de Hume , mais comme une reductio TU ah absurdum de ses prémisses. Cependant il me semble extrê- » moment improbable que Hume ait prévu qu'on les ferait servir » à cet usage, soit dan^ un but dogmatique, soit dans un but pu- » rement sceptique. Si nous formons notre opinion en lisant la » série tout entière des essais métaphysiques de Hume au lieu de » juger sur quelques expressions détachées d'un seul Essai (la » philosophie académique ou sceptique), notre conclusion sera, je » crois , que Hume acceptait sincèrement les prémisses et les « conclusions. Il serait difficile sans doute de le prouver par un » témoignage décisif, et je ne me hasarderai pas à l'affirmer d'une » manière absolue. Quand il s'agit des philosophes libres pen- 3» seurs du dernier siècle , il est souvent impossible do s'assurer » complètement de ce qu'étaient réellement leurs opinions , de » connaître jusqu'à quel point leurs réserves exprimaient leurs » convictions réelles ou étaient des concessions aux prétendues

cord : c'est l'importance de son rôle historique. La philosophie de Hume ne saurait passer pour un accident sans valeur et sans portée, pour un épisode indifférent de l'histoire de la pensée. L'auteur du Traité de la Nature humaine n'est pas seulement un faiseur de paradoxes qu'une érudition curieuse doit t^nîr à

r> nécessités du moment. Hume, il est certain , a fait largement » des concessions de cette nature; on ne peut pas dire qii'elles » ne soient pas sincères, elles sont évidemment comprises comme » «povi^evTtt, au moins comme ouveToT<n. H me semble fort que le » scepticisme de Hume était un déguisement de cette espèce, » adopté plutôt pour esquiver une attaque que pour cacher son » opinion ; il aimait mieux recevoir la qualification de sceptique »» qu'une autre plus odieuse ; et comme il avait à tirer des con- » clusionsdans lesquelles il savait qu'on vendait la négation, d'une » part du témoignage du sens commun,, d'autre part des doctri- » nés de la religion, il ne voulut pas les donner pour des conview tiens positives, et crut plus à propos de les donner^pour les D résultats auxquels on pourrait arriver, si Ton accordait une en- » tière confiance à la véracité de la raison. Je ne doute pas qu'il » n'ait eu lui-même cette confiance et qu'il n'ait souhaité de la » voir partager à ses lecteurs. Il n'y a cei'tainement pas trace d'un » sentiment différent dans ses spéculations sur les autres sujets w importants traités dans ses œuvres : et même sur ce sujet, le » sens général de ses écrits indique une tendance, et des passa- » ges isolés seuls en indiquent une autre ; il est donc plus rai- » sonnable d'interpréter les derniers de manière à ne pas con- » tredire l'état d'esprit habituel de l'auteur qui se révèle dans le » premier.

» Par conséquent je ne peux m'empécher de croire que Hamil- » ton a mal compris le caractère essentiel de Hume ; mais ce qui » honore à la fois Hamilton comme philosophe et comme homme, » c'est qu'il professe pour Hume une ardente admiration et qu'il » a loyalement réclamé pour lui le titre de penseur. » — Voir lA. mu, Hamilton, p. 611.

remettre en lumière : c'est un penseur qui a porté sa critique dans le vif des questions modernes , et dont rinspiration se retrouve encore vivante dans les écoles les plus opposées. Dans la chaîne des systèmes philosophiques^ sa doctrine est un anneau particulièrement solide et saillant, auquel se soudent un grand nombre d'autres anneaux. A quelque point de vue qu'on se place pour le juger, il faut reconnaître en lui un de ces esprits dominateurs qui subjuguent même leurs adversaires, et qui, s'ils excitent la contradiction, s'ils provoquent les récriminations violentes, ne permettent pas du moins l'indifférence. Aucun grand philosophe moderne ne s'est soustrait à l'inAuence de Hume. La plupart Tout combattu et réfuté ; nul ne l'a passé sous silence. Trois hommes qui , à des degrés divers , peuvent être considérés comme trois maîtres de la pensée moderne, Reid, Kant, Auguste Comte, ont particulièrement subi l'action de son génie. C'est ce que nous allons montrer en peu de mots. Nous dirons ensuite, en dehors de l'histoire et des faits, quelle est la part légitime d'influence que Hume peut et doit exercer sur les destinées de la philosophie ; quelle est, en d'autres termes, la mesure de vérité que contient son système.

Parlons d'abord de Reid et de TEcole écossaise. Reid est d'un an à peine plus jeune que Hume. Mais tandis que Hume publiait à vingt-huit ans son Traité,

Reid attendait sa cinquante-quatrième année ponr mettre au jour son premier Es8ai(\). Aussi trouve-t-on, d'un côté y la témérité juvénile qui se hasarde sang scrupule dans une voie nouvelle et périlleuse ; de l'autre^ la prudence réfléchie d'un esprit mûr et solide qui se confie surtout au sens commun , et dont l'ambition suprême est de mettre au service des croyances générales l'appoint de ses réflexions personnelles.

Quelque jugement que l'on porte sur la philosophie de Reid y on ne saurait contester qu'elle a été presque tout entière suscitée par la philosophie de Hume» Revendiquer les droits de la raison contre les négations du Traité de la Nature humaine y relever les vérités que l'impitoyable sceptique avait reléguées au rang des chimères^ tel est le but qui anima les efforts et l'enthousiasme du simple et bon pasteur de New- Machar. Reid nous l'a dit lui-même : dans sa solitude^ dans son calme et sa paix évangélique ^ la lecture des œuvres de Hume apporta des éléments d'agitation et de trouble ; elle détermina les méditations qui remplirent toute une longue et studieuse existence.

Il y eut d'ailleurs^ entre Reid et Hume^ des relations directes et un commencement de correspondance dont rhistoire doit garder le souvenir. Avant de livrer au public ses Recherches sur Fesprit humain y Reid, par l'intermédiaire du docteur Blair , voulut soumettre son livre à Texamen de celui dont il s'était constitué

(1) En 1764 parut le premier ouvrage de Reid : Inquiry into the human mind.

Virréconciliable adversaire. Mais^ entre deux nobles esprits, l'opposition des doctrines n'empécbe pas Taménité des rapports. On a conservé les lettres qu'échangèrent à cette époque les deux philosophes. Après avoir félicité Reid sur l'ensemble de l'ouvrage (il y était surtout question des perceptions de la vue)^ après avoir signalé quelques obscurités de détail. Hume termine en déclarant que, loin d'être mortifié par les critiques de son contradicteur, il s'en honore ; il prétend , dit-il , à une part des louanges que méritent les travaux de Reid , parce qu'il croit , par ses erreurs mêmes, par leur rigoureuse liaison tout au moins , avoir contribué à le mettre sur le chemin de la vérité. Reid répondit par une lettre que nous transcrivons presque en entier : a... Que j'ai ou non réussi » dans mon entreprise, je n'en dois pas moins recon* » nattre que je suis votre disciple en métaphysique. )) J'ai plus appris dans vos écrits sur ce sujet que dans » tous les autres écrits des philosophes. Je ne regarde » pas seulement votre système comme très-rigoureu- » sèment lié dans toutes ses parties, mais comme » très-exactement déduit des principes que vous )) acceptez, et qui sont généralement admis par les )> philosophes : principes dont je n'aurais moi-même » jamais douté, si les conséquences que vous en tirez » ne m'avaient inspiré de la défiance. Si ces principes » étaient vrais, votre système le serait aussi. Et sur )) la question de savoir s'ils sont vrais, oui ou non, » il est évidemment beaucoup plus facile de répondre, » maintenant que vous avez mis au jour toutes les

M conséquences qui en procèdent, qu'il ne l'était quand » la majeure partie de ces conséquences était encore » dans lombre. Si donc ces conséquences doivent » être repoussées , vous méritez une part de Téloge » qui reviendra aux adversaires et aux contradicteurs » d'un pareil système ; car vous leur avez à la fois » indiqué le but qu'il fallait viser et fourni les armes M'pour y atteindre (i)... »

Reid voulait dire qu'en dévoilant les conséquences des prémisses empiriques ou idéalistes de ses devanciers, Hume avait montré à ses successeurs de quel côté surtout leurs coups devaient être dirigés ; et qu'en même temps , par l'absurdité de son scepticisme , il avait discrédité lui-même et réfuté à l'avance les principes sur lesquels il s'était appuyé.

11 serait trop long de suivre dans le détail la longue polémique de Reid contre Hume (S). Sur tous les points, la lutte est déclarée et vivement soutenue. Disons cependant que, dans ces critiques poursuivies sans relâche, Reid se montre plus ferme de croyance que puissant en argumentation. Sa réfutation de Hume est plus éloquente que solide. Elle contient plus d'exclamations, plus de cris de révolte et d'impatience que de bonnes et solides raisons. Sa tactique consiste presque partout à retourner contre Hume les consé-

(1) Voir Burton , tome H, p. 154. — Voir aussi la Dédicace de llcid, dans les Recherches' sur Ventendefnent humain,

(2) On peut consulter, sur ce sijget, la Philosophie écossaise de Cousin.

queaces de son système, conséquences que Hume d'empressait d'avouer. 11 était trop facile de mettre Fauteur du Traité de la Nature humaine en opposition avec le sens commun ; et Reid a mieux réussi à établir que les doctrines de Hume sont dangereuses qu'à prouver qu'elles étaient fausses.

Sur plusieurs points on peut affirmer que Reid n'a pas tout à fait compris Hume. Nous avons déjà dit de quelle illusion il avait été victime, quand il a cru voir dans la théorie des idées-images le principe du scepticisme de Hume à l'endroH du monde extérieur. De même, quand il reproche à Hume d'avoir employé le mot impression d'un façon vague, sans qu'on puisse savoir^ dit-il, si ce mot désigne l'acte de voir, ou bien l'objet qu'on voit; il est clair qu'en posant une semblable question, Reidn'a pas eu une conception nette du système de Hume, puisque ce système consiste précisément à supprimer tout objet, à considérer les impressions uniquement au point de vue subjectif (1). Ce n'est pas non plus réfuter Hume que lui faire remarquer qu'on arrive par ses principes à détruire toute distinction entre les opérations de l'âme et les objets de ces opérations (S!). Hume n'a jamais prétendu maintenir cette distinction. En résumé, Reid s'est trop souvent contenté contre son adversaire d'une réfutation par l'absurde. Les appels au sens commun sont plus fréquents dans son livre que les recherches positives, dérivées

(1) Reid , trad. Jouffroy, tome III, p. 36 et suiv.

(2) !bid., p. 29.

de robservatioD ^ ou interprétées par le raisoDneiaeDt. Les Essais de Reid n'en sont pas moins une œuvre considérable ; un effort vigoureusement tenté pour systématiser les croyances générales. Quelques parties surtout^ entre autres les observations relatives aux sens , et la longue discussion sur les notions morales^ sur Torigine de la justice , sur la nécessité de donner à la morale un fondement rationnel , sont dignes du grand nom que Reid s'est acquis dans Thistoire de la philosophie moderne. Hume n'eût-il d'autre mérite que celui d'avoir forcé Reid^ pour échapper à des conclusions qu'une âme dogmatique et pieuse ne pouvait accepter^ à examiner avec sa bonne foi et son ardeur naturelle les principales questions de la philo* Sophie, qu'il faudrait faire déjà très-grande la part de gloire du sceptique. Hume a déterminé Ja réaction de l'Ecole écossaise, comme autrefois les sophistes d'Athènes avaient provoqué les efforts de Socrate.

Mais l'influence de Hume ne s'arrête point là : on peut sans hésitation affirmer que Hume a agi directement sur l'Ecole écossaise. Il a contribué à lui inspirer un goût exclusif pour les recherches psychologiques ; une prédilection marquée pour cette philosophie de l'esprit humain , dont Reid le loue avec raison d'avoir fait le centre de toutes les sciences (1 ). II lui a transmis cet esprit de prudence et de timidité métaphysique dont elle ne s'est guère départie. Il a enfin été son

(1) Reid, Préface des Essais sur l'entendement humain, trad. Joufiroy, tome Uî.

modèle^ dans toutes les applications pratiques et morales de la psychologie oh elle s'est complu. Il n'y a pas jusqu'au principe fondamental de la philosophie de Reid et de ses successeurs , Fautorité du sens commun , dont Hume n'ait quelque droit à revendiquer pour son compte la primitive inspiration. Hume , comme Reid, parle d'instincts naturels, de croyances invincibles; il y a cette seule différence que l'autorité, devant laquelle ils s'inclinent l'un et l'autre^ est illusoire et fictive pour l'un , légitime et infaillible aux yeux de l'autre ; que, pour Hume, les croyances naturelles ne sont que des nécessités subjectives ; pour Reid, au contraire, elles sont d'incontestables vérités (1).

L'action directe de Hume sur l'Ecole écossaise s'accentue encore et se précise davantage chez les successeurs de Reid.

Dugald Stewart semble déjà juger Hume avec moins de rigueur. Sur quelque points, il est près de s'entendre avec lui. Sur la question fondamentale: — l'esprit perçoit-il directement l'essence, la substance des choses? — les deux philosophes professent la même conclusion négative, et réduisent la portée directe de l'esprit à la perception des phénomènes : « Ce n'est )) pas la matière ou le corps dont j'ai la perception » par les sens : c'est uniquement l'étendue, la figure, » la couleur ; toutes choses que ma constitution natu-

(1) Cette remarque a déjà été faite. « Reid, » dit Rit ter, a est » d*accord avec Hume quand il dit que notre croyance à Tcxis- » tencc des choses repose sur une foi , sur un instinct. »

» relie me fait rapporter à quelque chose d'extérieur. >) Et de même pour l'esprit. Nous n'avons pas immé- » diatement conscience de son existence ; mais nous 2) avons conscience de nos sensations^ de nos pensées, )) des actes de notre volonté. Ces opérations suppo- » sent l'existence d'un être qui sent , qui pense et )) qui veut... Nous sommes dans une ignorance abso- » lue de ce qui constitue l'essence de l'âme et celle de ); la matière (1). » Y a-t-il bien loin de cette constitution naturelle qui nous détermine à concevoir, derrière les qualités perçues^ un être substantiel et identique, à l'instinct naturel qui, selon Hume^ maintient nos croyances malgré les raisonnements du scepticisme? Pour Stewart, comme pour Hume, les phénomènes seuls sont immédiatement saisis par l'esprit ; l'existence de l'âme, l'existence de la matière relèvent non d'une perception directe^ mais d'une croyance suggérée par la nature.

Stewart a beaucoup insisté pour justifier^ à un certain point de vue^ la théorie de Hume sur la causalité. Dans ses notes^ il accumule les textes pour montrer que l'opinion de Hume sur les relations des phénomènes n'est paS; comme on pourrait le croire et comme Reid le pensait , un paradoxe nouveau et isolé dans Ihistoire de la philosophie ; qu'elle a pour elle, au contraire, les témoignages de Butler, de Berkeley (dans son ouvragé intitulé Siris, ou Recherches philoso-

(1) Eléments de la philosophie de l entendement humain . tome I ,

phiques sur les vertus de Veau de goudron)^ de Locke, et avant eux^ de Hobbes, de Malebranche lui-même. II est vrai , que Dugald Stewart ne se range à Tavis de Hume que dans les limites de Tobservation sensi* ble. Comme il le dit lui-même, « dans cette question

» de la causalité^ ses prémisses sont vraies^ sa con- » clusion est fausse ; » ses prémisses, c'est-à-dire l'impossibilité de percevoir immédiatement par les sens une cause, une force réelle; sa conclusion, c'està-dire la négation du principe de causalité.

Stewart ne s'est jamais caché de son admiration profonde pour Hume. Il suffit de lire ses ouvrages pour se convaincre qu'il l'avait assidûment pratiqué. Il le cite sans cesse. Dans sa Dissertation sur les progrès de la philosophie, il lui fait une place aussi importante qu'à Locke ou à Kant. Il combat, sans doute, son scepticisme, mais il l'envisage comme une crise utile et salutaire aux progrès de la philosophie.

Nous ne voulons pas pousser plus loin et suivre dans le détail les rapports de Hume et de l'Ecole écossaise. Disons seulement que l'influence du premier des grands philosophes écossais, se retrouve encore dans les écrits de Hamilton, le dernier représentant de cette école. Sans y insister, nous citerons le jugement que Hamilton lui-même a porté sur Hume dans ses leçons sur la métaphysique (1): « A )) la philosophie sensualiste de Locke, Hume opposa

(1) Voir Hamilton , Lectures on métaphysics , édition Mansel ,. tome n, p. 395.

» la difficulté de rendre compte de la nécessité, qui )> est un des caractères de la liaison de causalité. Le f> sensualisme de Locke ne présentait pas de prin- » cipe qui pût servir même à tenter une pareille » explication; quant au principe de la coutume. Hume » a montré qu'il ne pouvait donner une nécessité » réelle. L'alternative est donc : ou bien la doctrine du » sensualisme est fausse, ou notre nature est un en- » semble d'illusions... Les profonds penseurs ont été » déterminés par là à chercher un plus solide fonde- » ment à la philosophie, que Tédifice superficiel de » Locke. Hume a été ainsi la cause ou Toccasion de » tout ce qui a de la valeur dans nos récents travaux » de métaphysique (pf ail that is of principal value in » our more récent metaphysics). Hume est le père de la )) philosophie de Kant, et, par Kant, de toute la philo- » Sophie allemande : il est le père aussi de Reid , de )) Stewart en Ecosse, et de tout ce qui se distingue » par un mérite éminent, soit dans la philosophie » française, soit dans la philosophie italienne. » Hamilton exagère peut-être un peu ; mais il est bien évident , par son témoignage, qu'il ne croit pas avoir échappé lui-même à Finfluence de Hume, puisqu'il fait de cette influence le principe de tout ce que les travaux récents de métaphysique ont produit de distingué dans les contrées philosophiques de TEurope.

On connaît la phrase célèbre de Kant : « C'est Hume

qui m'a réveillé -de mon sommeil dogmatique (1). » Il faut ajouter que si Hume lui a révélé, par ses attaques, la nécessité de renouveler la métaphysique , il lui a parfois aussi suggéré les moyens de se défendre contre le scepticisme, a Hume , » dit M. Cousin , « est » le fantôme perpétuel de Kant. Dès que le philoso- ■» phe allemand est tenté de faire un pas en arrière » dans l'ancienne route, Hume lui apparaît et Ten dé- 9) tourne ; et tout l'effort de Kant est de placer la » philosophie entre l'ancien dogmatisme et le sensua- 1) lisme de Locke et de Condillac^ à Fabri des attaques » du scepticisme de Hume (2). »

Nous allons rapidement préciser sur quels points a principalement porté l'influence du philosophe écossais. Mais disons d'abord que cette influence est surtout indirecte, qu'elle se manifeste par Topposition presque constante du disciple. Si Kant a passionnément étudié la philosophie de Hume, ce n'a été que pour mieux la combattre. Il lui est arrivé ce qui arrive parfois aux enfants, dont le caractère est en partie une réaction contre les caractères de leurs parents ou des personnes qu'ils ont le plus familièrement fréquentées. Néanmoins, Kant a eu quelque peine à se défendre contre l'obsession des idées de Hume , et les remèdes qu'il a imaginés pour guérir le mal qu'avait fait Hume ressemblent quelquefois d'assez près à ce mal lui-même.

(1) Kant , Prolégomènes de toute métaphysique future , Préface.

(2) Cousin, Philosophie de Kant, p. 18.

Ce qui est tout d'abord incontestable ^ c'est l'admiration profonde de Kant pour Hume. II n'y a pas d'épitbète élogieuse qu'il ne lui accorde. L'illustre Hume est pour lui « le plus ingénieux, des scepti- » ques..., un grave et judicieux philosophe. .. , un » esprit pénétrant... 9 un homme si habile et si esti- » mable! » Cette admiration a surtout pour principe le mérite que le philosophe allemand attribue justement à Hume^ d'avoir voulu déterminer exactement la portée de l'intelligence , et d'avoir été un des géographes de la raison humaine. C'est Hume qui, le premier^ a réellement inauguré les attaques contre les prétentions^ justifiées ou non^ de ce que Kant appelle la raison pure. Et peut-être^ malgré les différences que nous allons relever^ est-il permis de dire qu'ici les deux philosophes sont à peu près du même avis. Le droit que s'arroge la raison de sortir des limites de l'expérience possible, pour concevoir des vérités transcendantales, Kant le conteste aussi bien que Hume» Sur un point au moins, l'entente est complète : la condamnation de l'ancien dogmatisme. Si Kant condamne le scepticisme de Hume en lui-même, il l'approuve comme négation de la vieille métaphysique, qu'il importe de renverser, ou tout au moins de réformer.

Hume a donc entrepris une œuvre louable; mais son tort a été de ne pas la pousser jusqu'au bout , et de ne pas l'embrasser dans son ensemble. II y a, selon Kant, trois moments à distinguer dans le travail de la pensée philosophique : le dogmatisme d'abord, puis le scepticisme; enfin, la critique. Le sc^ticisme

s'insurge justement contre les vaines tentatives d'un dogmatisme imprudent : mais il se trompe, en refusant de rien accorder à la raison , et de reconnaître son existence et son rôle spécial. La critique consiste précisément à rectifier les erreurs du sceptique , et, par une détermination complète des principes de Tenten* dément et de la raison, elle rétablit le dogmatisme sur des fondements inébranlables. Mais c'est le scepticisme qui a préparé l'œuvre de la critique, et qui rend possible la saine appréciation des facultés de Tintelligence. Or, Hume en est resté à la méthode sceptique, et a laissé à Kant le soin d'instituer la méthode critique. Le Traité de la nature humaine nie toute extension de la raison en dehors do l'expérience y et il est dans le vrai^ en ce sens qu'il nous inspire une défiance générale : mais il est dans le faux, en ce qu'il ne marque pas exactement les bornes de l'ignorance à laquelle nous sommes condamnés. Après avoir contesté légitimement certaines applications de la raison, Hume se trompe, lorsque, sans examen préalable, il dénie à l'esprit tout pouvoir de s'étendre a priori. Sa critique est négative, celle de Kant positive. Et, pour reprendre une comparaison qui revient souvent dans la Critique de la raison pure. Hume ressemble à un géographe qui se contenterait de dire : la terre est limitée ; tandis que Kant prétend aller plus loin et déterminer exactement la forme sphérique et les limites précises d'un monde dont il a fait le tour.

Disons-le tout de suite, Kant nous parait trop indulgent pour Hame. Que les négations absolues de

Hume aient tourné au profit de la philosophie^ et que Kant en ait tiré des inspirations salutaires pour le rétablissement du dogmatisme, on ne saurait le contester; mais, pris à la lettre et dans ses intentions réelles, le scepticisme de Hume ne tend pas seule* ment à laisser indécise et confuse la limite de nos connaissances, il détermine très-nettement cette limite dans le sens le plus étroit de Tempirisme, sans autoriser la raison à tenter de nouvelles entreprises où elle puisse avoir le moindre espoir d'un meilleur succès.

Kant a, d'ailleurs^ parfaitement compris que la discussion du principe de causalité est le point capital de la philosophie de Hume. Il le loue d'avoir, en examinant la valeur de ce principe, soulevé une question de laquelle dépend le salut ou la ruine de la métaphysique : la question de la possibilité des jugements synthétiques a priori. Mais il le blâme d'avoir circonscrit son examen à la seule proposition synthétique de la liaison de l'effet avec sa cause : a Ses » erreurs vinrent surtout, » dit-il, a d'un défaut qui » lui est commun avec tous les dogmatiques : c'est » qu'il ne considérait pas systématiquement toutes M les espèces de synthèses a priori de l'entendement ; » car il aurait trouvé que le principe de lapermanencBy » par exemple (pour ne faire ici mention que de ce- » lui-là), est, comme celui de la causalité, une antici- » pation de l'expérience, »

Il est certain, et nous avons eu souvent l'occasion de le répéter^ qu'en fait d'analyses^ Hume se satisfait

trop vite^ et le défaut fondamental de sa méthode a été très-justement mis en lumière par Kant. Mais si la critique est fondée^ Téloge nous semble un peu excèssif, et nous persistons à penser que Hume n'a Jamais songé à la distinction des jugements synthétiques et des jugements analytiques. Comme tous les esprits inventifs^ Hume prête souvent ses propres idées aux autres. Il est de ceux qui lisent un livre plutôt dans les méditations que l'auteur leur inspire, que dans le texte même qu'ils ont sous les yeux. Kant, d'ailleurs, reconnaît lui-même que « Hume ne s'est jamais bien » expliqué là-dessus : il pensait peut-être bien qu'il » y a certains jugements où nous sortons du concept » de Tobjet... » La question ne s'est jamais posée ainsi pour Hume. Il distinguait, on s'en souvient, les connaissances qui résultaient de la comparaison même des idées, et les probabilités qui dérivaient de Texpérience. Il faut beaucoup do bonne volonté poiir retrouver dans la première catégorie les jugements analytiques, et dans la seconde les jugements synthétiques. Mais la facilité avec laquelle Kant se décidait à retrouver dans Hume l'origine d'une des distinctions capitales de sa philosophie, est elle-même une preuve que, sur d'autres pointS; il lui était réellement redevable de quelques inspirations.

Il est certain, par exemple, que le scepticisme de Hume est la raison qui a déterminé Kant à imaginer les catégories de l'entendement et l'ensemble des formes subjectives, quelque nom qu'il leur donne d'ailleurs^ par lesquelles il croit rétablir l'autorité de

DOS jugements si compromise par Hume. Hume avail, en quelque sorte, abouti à uoe dissolution totale de Fentendement; il avait décomposé l'intelligence en un nombre indéfini d'éléments^ sans aucun lien réel, unis seulement par l'habitude. Au lieu de ces relations précaires et entièrement a posteriori , Kant admet des principes premiers, qui sont les fondements de Texpérience, comme les catégories de Tentendement, ou qui même tendent à nous faire sortir des limites de l'expérience, les lois de la raison. Mais^ comme Hume^ Kant ne va pas chercher dans les choses elles-mêmes, dans un rapport direct de l'esprit avec son objet , le principe de la science et de la certitude. Pour lui, comme pour Hume, les relations, les rapports des idées sont entièrement subjectifs ; mais ces rapports dérivent pour lui, a priori, de la constitution même de l'esprit, tandis qu'ils ne sont pour Hume que les résultats de l'expérience et de la coutume.

L'existence des jugements synthétiques apriori, qu'ils dérivent de l'entendement ou de la raison, voilà ce que Kant reproche surtout à Hume d'avoir méconnu ; et comme Hume ne s'estguère occupé que du jugement de causalité , c'est sur ce point particulièrement que Kant insiste dans sa critique. Il y a , dans la Critique de la raison pure, d'admirables chapitres destinés à rétablir l'autorité priipitive et innée du principe de causalité. Avec une perspicacité parfaite, Kant reprend Hume d'avoir confondu la détermination particulière de telle ou telle cause, qui n'est possible qu'après expérience^ avec l'affirmation générale de

la nécessité d'une cause, affirmation qui s'impose a priori. Que le soleil durcisse Targile et fonde la neigé, c'est te que nous ne pouvons savoir qu'après observations préalables; mais que ces deux phénomènes aient une cause, c'est ce que tout esprit sait par luimême, eu vertu des conditions mêmes de son déve* loppement.

Ce n'est peut-être pas non plus sans se souvenir de Hume que Kant a fait de la sensibilité la première forme de l'intelligence. La sensibilité est pour lui, on le sait, la faculté de connaître, non pas les choses en soi, mais les phénomènes. Pour Hume, la sensation est le principe de tout développement intellectuel ; la croyance n'est qu'une sensation , ou une idée avivée par son rapport avec une sensation.

Enfin , il est impossible de ne pas être frappé du rapport qui existe entre le dogmatisme de Hume, fondé sur les instincts de la nature, et le dogmatisme de Kant , appuyé sur les notions morales. Les deux philosophes, après avoir critiqué l'usage spéculatif de la raison, et abouti, quoique différemment, au scepticisme , ont senti la nécessité de reconstruire l'édifice qu'ils avaient détruit. Mais chez le philosophe allemand, les croyances de la raison pratique trouvent leur point d'appui dans un monde supérieur à l'expérience; au-dessus des phénomènes, l'esprit saisit le noumène, et c'est dans ce monde idéal que nos croyances sont réalisées. Il est inutile de dire que Hume n'a conçu avec netteté rien de semblable , et que, soutenues seulement par l'instinct, les croyances

qu'il combat ne sont sauvées qu'en apparence^ el pour le besoin de la vie pratique. Son esprit n'a pas eu assez d'essor pour échapper au scepticisme autrement que par un dogmatisme précaire , qui n'est qu'un expédient sans valeur. Mais s'il n'a pas su marcher lui-même daâs la voie hardie où s'est jeté celui qu'il a la gloire d'avoir compté parmi ses admirateurs et ses disciples ^ il est permis y du moins ^ de penser que 9 par sa distinction de la spéculation et de la pratique^ il a déterminé^ dans la pensée de Kant, des réflexions fécondes ; il lui a donné l'idée d'écarter le pyrrhonisme par un idéalisme étrange^ dont l'originalité est incontestable , mais qui n'en est pas moins fondé sur une distinction analogue à celle de Hume. En enfermant l'esprit humain dans ce cercle étroit de l'empirisme sceptique^ d'où il ne lui permettait de sortir que par la porte du sens commun, il a forcé le génie de Kant à se frayer une voie nouvelle y et à élargir les horizons de la philosophie par l'invention d'un monde nouménal, que nous ne pouvons nous représenter, mais que nous pouvons concevoir, et dont l'existence est certaine.

Si Hume, par ses négations, a provoqué un rajeunissement du dogmatisme spiritualiste ; s'il a forcé Kant à inventer, par delà les phénomènes où il donne presque raison à Hume , un monde nouveau de réalités que nous pouvons penser et non connaître , afin

d'y chercher on refuge et d'y emporter, pour le sauver, le trésor des croyances humaines; s'il a, de même, contraint les Ecossais à s'appuyer de plus en plus sur le sens commun, par défiance de la raison individuelle et par un sentiment secret de la faiblesse des preuves philosophiques ; il a aussi , par ses analyses, directement inspiré les philosophes qui, à des degrés divers , se rattachent de noire temps à l'Ecole positiviste : il a agi sur la pensée moderne, non pas seulement par les réactions qu'il a soulevées , par les contradictions qu'il a rendues nécessaires , mais par les tendances qu'il lui a transmises, par les idées qu'il lui a léguées ; il est l'un des maîtres et Tua des chefs de cette école qui , en France , relève d'Auguste Comte, en Angleterre, de M. Stuart Mill; maitre ignoré par les uns, avoué par les autres, mais dont l'esprit se retrouve sans cesse , et dont le nom revient souvent, dans des travaux qui, par la puissance de leurs déductions, par la hardiesse de leurs doctrines , sinon pour la vérité de leurs conclusions , méritent de prendre rang parmi les œuvres les plus considérables de notre temps.

Citons d'abord le témoignage d'Auguste Comte luimême : « Sous l'aspect purement mental, l'un des )) principaux membres de l'Ecole écossaise , le judi- )) cieux Hume , par une élaboration plus originale sur » la théorie de la causalité, entreprend avec har- » diesse, mais avec les inconvénients inséparables de » la scission générale entre la science et la philosojj phie, d'ébaucher directement le vrai caractère des

» conceptions positives... Malgré toutes ces graves » imperfections, ce travail constitue, à mon gré, le » seul pas capital qu'ait fait Tesprit humain vers la » juste appréciation directe de la nature purement » relative, propre à la saine philosophie, depuis la » grande controverse entre les réalistes et les nomi- )) nalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le premier germe » historique de cette détermination fondamentale. On » doit aussi noter, à cet égard, le concours spontané » des ingénieux aperçus de son immortel ami, Adam » Smith, sur Thistoire générale des sciences, et sur- )) tout de l'astronomie, où il s'approche peut-être » encore davant^ige du vrai sentiment de la positivité » rationnelle. Je me plais à consigner ici l'expression )) de ma reconnaissance spéciale pour ces deux émi- » nents penseurs , dont l'influence fut très-utile à ma » première éducation philosophique, avant que j'eusse » découvert la grande loi qui en a nécessairement » dirigé tout le cours ultérieur (1). »

Après Reid, après Kant, voici donc Auguste Comte qui reconnaît, lui aussi, dans Hume, l'inspirateur de ses premières réflexions. Y a-t-il donc beaucoup de penseurs, anciens ou modernes, qui aient eu la bonne fortune d'appeler à la vie philosophique, en présidant au premier éveil de leur esprit, trois philosophes d'un renom aussi éminent ?

Auguste Comte, nous a témoigné encore l'estime qu'il

(1) Auguste Comte , Cours de philosophie positive , édition Littré, tome VI , p. 259.

faisait de Hume par la place qu il lui a doanée dans sou Calendrier positiviste. Dans ce calendrier^ résumé de l'histoire de tous les temps et de tous les pays , et où à chaque jour de Tannée correspond un nom célèbre par Faction ou par la pensée, les philosophes modernes ont leur mois : le onzième. Descartes en est le patron. Les noms les plus glorieux figurent dans la liste^ sans acception de parti : Hobbes y est inscrit à côté de Pascal ; Joseph de Maistre, à côté de Fréret. Les quatre dimanches du mois ont été réservés, comme autant de places d'honneur, aux philosophes que Comte met au-dessus de tous les autres : et c'est précisément parmi ces privilégiés que Hume est compté, en même temps que saint Thomas , Bacon et Leibnitz : tandis que Locke , Montesquieu , Cabanis , Kant et Hegel eux-mêmes sont relégués aux rangs plus obscurs des jours de la semaine (1). De même, Hume a trouvé place dans là Bibliothèque positiviste , composée par Auguste Comte pour guider les études de fies disciples, et où ne figurent cependant ni les œuvres de Locke ou de Condillac , ni celles de Voltaire ou de Rousseau. Après la Bible et le Coran , après le Discours sur la Méthode^ et le Discours sur FHistoire universelle y prennent rang a les Essais philosophiques de » Hume, précédés (ainsi le demande Comte) de la ») double Dissertation sur les sourds et les aveugles de

(1) Ce calendrier se compose de treize mois de vingt-huit jours chacun , qui ne laissent qu'un jour complémentaire dans les années ordinaires et deux dans les années bissextiles.

•^ 4rPo —

» Diderot y et suivis de ÏE^sai $wr Vhisioire de VÂstro* >» nomie, par Adam Smith. »

L'opinion de Comte sur Hume n'est pas restée sans édio parmi ses disciples ou ses adhérents : La disser- » tation de Hu^œe sur la causalité fit faire à la sub- » stitution du relatif à Tabsolu un pas décisif, )> écrit un abréviateur du système de Comte (1). « La doctrine » posiliviste, » dît M. Mill, u fut probablement conçue » pour la première fois, dans son entière généralité, » piar Hume, qui même ta mena «n peu plus^Ioin que M né fait Comte, soutenant non pas simplement que » les seules causes des phénomènes susceptibles d'être » connues de nous sont d autres phénomènes , leurs » antécédents invariables , mais qu'il n'y a pas d'au- » tre espèce de causes, la cause, telle qu'il Tinter- » prête, signifiant l'antécédent invariable (91). »

C'est la ressemblance des doctrines ^qui révèle Tascendant d'un maître mieux encore que les hommages des disciples. Or il suffit de jeter on coup d'œil sur l'Ecole positiviste pour remarquer «ur combien de points essentiels elle se rencontre avec Hume.

C'est surtout la négation de toute force, et, par suile^ de toute substance, qui, a attiré sur Hume les sympathies d Auguste Comte. En niant toute cause réelle. Hume ouvrait les voies à l'affirmation fondamentale du positivisme : qu'il n'y a que des connaissances re-

(1) C. de Blignièrcs, Exposition abrégée et populaire de la philosophie positive , p. 446.

(2) M. 6tuart Mill, Comte et U positivisme, trad. Cléinccceau, p. 8.

latives , et qu'en toate'chose Fessence réelle^ la vérité absolue nous échappe* Pour A. Comte ^ la science se réduit à déterminer les phénomènes dans leurs rapports de similitude et de succession. Quant aux causes efficientes et aux causes finales^ il en proscrit entièrement la recherche , et, plus conséquent avec lui-même que Hume ou M. Miil, qui conservent le nom en supprimant la chose, il s'interdit rigoureusement l'emploi au mot cause : il ne parle que des lois de succession. Qui ne reconnaîtrait, dans ces principes, l'expression même des pensées de Hume ? Pour lui , comme pour Comte, il n'y a de certains que les iaits positifs, les phénomènes, ce qui est donné par l'expérence. Il y a seulement cette différence que Hume, nourri dans l'idéalisme de Berkeley, considère les choses au point de vue subjectif; que Comte, au contraire, élevé à l'école des sciences mathématiques et physiques y se place au point de vue objectif. Mais les impressions de Hume ne sont pas autre dtose au fond ^e les /iiâ&, ies phén<H mènes de Comte.

Un même mépris de la logique anime aussi les deux philosophes. Ce mépris nous parait un préjugé naturel et presque inévitable pour des penseurs qui nient tout a priori. « La méthode, » dit Comte, <( n'est pas )) susceptible d'être étudiée en dehors des recherches » où elle est employée, ou du moins ce n'est là qu'une » étude morte, incapable de féconder l'esprit qui s'y » livre (1). )) En elle-même la logique ne peut ensei-

(l) A. Comte , Cours de phUosopkie positive , tome I , p. 33.

gner que des généralités vagues. Elle ne se précise que dans ses applications, et c'est là qu'il faut l'apprendre. C'est par l'étude des sciences que l'on parviendra à acquérir de bonnes habitudes intellectuelles. Il n'y a pas d'opinion sur laquelle Comte revienne plus fréquemment dans la série de ces leçons. Bien que Hume n'ait pas traité la question avec la même décision et le même développement , la condamnation de la logique était manifestement au bout de ses doctrines. Nous n'avons pas besoin de redire (voir le chap. VI) combien sont insuffisantes les règles de son Organvm, et combien , malgré leur faiblesse et leur brièveté y elles dépassent par leurs prétentions la légitime portée d'une logique empirique. Fondée exclusivement sur les faits, sur les résultats de l'expérience, vide de tout principe a priori y la logique empirique ou positiviste n'est que le résumé de la science faite. Les nouveaux progrès, les nouvelles applications de la science peuvent à tout moment modifier, transformer les règles de la méthode; de sorte que, variable et mobile comme la science dont elle n'est que la forme abstraite , la logique n'a pas de valeur en elle-même ; surtout elle ne peut être déterminée avec profit et formulée à l'avance. Le savant qui établit sa méthode avant de se mettre à l'œuvre ressemble à un voyageur qui voudrait a priori fixer l'itinéraire d'un voyage de découverte.

Si les points communs entre Hume et Auguste Comte ne sont pas aussi nombreux qu'on pourrait l'attendre de philosophes qui professent les mêmes principes ^

c'est qu'ils ont poussé leurs investigations dans des voies tout à fait différentes. Hume^ nous Tavons souvent répété , est avant tout un psychologue : il ramène tout à la psychologie. Par une aberration singulière et peu digne d'un aussi grand esprit, A. Comte, au contraire , prononcé contre l'observation intérieure un arrêt de mort absolu. « L'esprit humain peut observer » directement tous les phénomènes , excepté les siens » propres... L'individu pensant ne saurait se partager » en deux, dont l'un raisonnerait, tandis que l'autre » regarderait raisonner. Cette prétendue méthode )) psychologique est donc radicalement nulle dans son » principe (1). » L'écart est aussi grand que possible entre les deux philosophies ; et à voir deux adhérents d'une même école se contredire aussi absolument sur un point aussi essentiel , on a quelque envie de désespérer du progrès philosophique, et de s'effrayer sur les destinées d'un science où les opinions les plus contraires peuvent être aussi résolument affirmées.

Si Auguste Comte, bien qu'hostile à la psychologie, a su apprécier D. Hume, il n'est pas étonnant que notre auteur ait excité l'admiration de ceux d'entre les positivistes qui, mieux inspirés, reconnaissent les droits et l'importance des études psychologiques. Nous l'avons montré bien souvent dans ce livre : les philosophes de l'Ecole anglaise contemporaine sont les disciples de Hume. Ils lui ont emprunté non pas seulement les tendances positivistes qui les déterminent à

(1) A. Comte , Cours de philosophie positive ; passim.

sacrifier comme lui toute recherche, toute spéculation au delà des phénomènes ^ mais aussi les germes ^ les commencements des théories par lesquelles ils essaient de résoudre les problèmes de Tâme. Nous ne diroas pas que M. Stuart Mill, par exemple, soit seulement un Hume diffus, mais c'est un Hume perfectionné, qui a su développer avec une admirable clarté les principes que Tauteur du Traité de la Nature humaine avait négligemment jetés dans ses ouvrages sous une forme un peu obscure et avec trop peu d'éclaircissements. L'Ecole expérimentale anglaise supprime , comme Hume , rhypothèse d'une âme , d'une substance identique : elle est donc bien forcée , comme Hume , de chercher dans l'association des idées , dans la combinaison de quelques impressions primitives, l'explication des phénomènes les plus compliqués, des opérations les plus élevées de l'esprit.

Nous pouvons donc conclure que Hume est un des philosophes modernes qui ont le plus agi sur la pensée de ses contemporains et de ses successeurs. Après cent ans, son influence n'est pas éteinte. S'il a contre lui tous les philosophes métaphysiciens qui se préoccupent avant tout des questions transcendantes et suprasensibles , il a pour lui, au contiaire, tous ceux qui, à quelque école qu'ils appartiennent, s'attachent de préférence aux recherches positives, et excluent, les uns absolument, les autres le plus possible, ces entités, ces facultés dont la philosophie an* cienne a tant abusé. Hegel a pu dire : « Il n'est pas i) possible de descendre plus bas^ comme penseur^

» qu'en faisant de Thabitode et de Timagination la » source des notions les plus générales et les plus » élevées. » Mais, il y a quelques années à peine^ M. Huxley, Tillustre savant anglais, é(u*ivait, peut-être avec une exagération contraire, et pour mieux écraser, par la comparaison avec un génie supérieur, le mérite d'Â. Comte , à propos de qui ce passage a été composé : « Les pages lourdes et verbeuses d'Â. Comte » rappellent peu la vigueur de pensée et la merveil- » lease précision de style de Thomme que je n'hésite » pas à appeler le plus fin penseur du dix-huitième )) siècle, bien que ce siècle ait produit Kant (1). »

De tout ce que aoos avons dit, il résulte que Hume a posé, sinon résolu, les questions les plus, graves que puissent débattre les philosophes modernes : questions redoutables qui seront longtemps agitées avant d'aboutir à une conclusion définitive, questions qui se réduisent à deux :

1® L'esprit humain peut-il sortir de lui-même, et, franchissant les limites des impressions subjectives, peut-il connaître les objets ?

SS^ L'esprit humain, en lui-mèin/e ou au dehors de lui, réduit à des connaissances subjectives, ou capable de déterminer des vérités objectives, connaît-il autre chose que des phénomènes; saisit-il, soit direc-

(1) Reme des cours scUrUiflque» , 17 janvier 1869.

tement et par une vue immédiate, soit par des procédés indactifs, les substances, les principes, le» essences des choses?

Sommes-nous seulement un ensemble d'affections et de conceptions subjectives, une série d'états de conscience, qui prennent successivement possession d'euxmêmes, mais qui n'ont aucune prise sur les objets extérieurs, sur les réalités distinctes de nous; sans ouverture sur le dehors, et rigoureusement fermés sur eux-mêmes, comme les monades de Leibnitz?

Et quel que soit le résultat de nos recherches sur ce premier point, que nous soyons disposés à admettre l'idéalisme ou à le repousser, les connaissances que nous ne pouvons refuser à l'esprit le pouvoir de produire, ont-elles une portée phénoménale, ou une portée transcendante? Sommes-nous emprisonnés dans le relatif, ou, par quelques côtés, avons-nous accès sur l'absolu ?

Nous venons devoir comment les systèmes modernes (ceux du moins qui ont été attentifs aux travaux de Hume), ont répondu à ces deux grandes questions.

Les uns, acceptant l'idéalisme et le phénoménîsme , et comprenant, cependant, le besoin de satisfaire aux croyances de l'humanité, admettent l'existence vague d'un monde inaccessible à nos pensées. Mais ils se retranchent dans la recherche des phénomènes et de leurs lois; et si on leur demandé quelle est la valeur objective de ces connaissances, d'ailleurs relatives,, ils reconnaissent volontiers qu'elles n'en ont aucune ;

que Tesprît ne peut , quelque effort qu'il fasse, trouver la preuve d'une existence distincte de lui. Ceux-là sont les vrais disciples de Hume ; M. Stuart Mill en est le plus illustre représentant.

Les autres, dont Kant est le chef, font, aux questions soulevées par Hume, des réponses beaucoup plus compliquées. Mais en négligeant les détails et d'une façon générale, on peut dire qu'ils sont, eux aussi, convaincus qu'au point de vue spéculatif nous ne pouvons saisir autre chose que nos idées, ni, par delà l'expérience, connaître directement des objets transcendants. Mais ce monde des réalités substantielles et nouménales, que les positivistes ne font qu'indiquer comme à regret , et dont ils ne parlent que vaguement , comme on parle d'une région lointaine qu'on ne visitera jamais, les philosophes de l'école critique prétendent l'aborder, l'explorer, grâce à un guide nouveau, la conscience morale.

Enfin, la troisième école combat catégoriquement la philosophie idéaliste et phénoménale de Hume : elle affirme que nous connaissons les objets distincts de nous aussi certainement que nous-mêmes et nos états subjectifs de conscience , et que nous pouvons, grâce au sens intime, saisir le moi , c'est-à-dire la substance intérieure ; grâce à la raison, concevoir, et concevoir avec vérité, les substances autres que la nôtre, et même la substance divine.

A vrai dire, la vérité ne nous semble contenue tout entière dans aucun de ces trois systèmes.

Le renouvellement de la philosophie qu'a provoqué

le scepticisme de Hame n'est paa encore arriyé à son terme, et n'a pas produit tons les résuUats qu'on doit en attendre. Les positivistes se trompent, et se trompent gravement, en réservant^ comine insolubles, des questions que la curiosité humaine ne se lassera pas d'agiter, et que FintelUgence humaine est capable d'éclaircir. Ils se trompent encore quand ik nient toute connaissance objective : la connaissance du non-moi nous paraît contenue dans celle du moi^ L'homme sait qu'il existe autre chose quelui, le jour où il a acquis la connaissance de sa propre existence. Sans doute, cette notion du non-moi n'est pas encore la connaissance du monde extérieur ; celle-ci ne nous est donnée que progressivement par les sens. Mais la certitude de l'existence d'iue réalité extérieure nous est donnée dans la première conscience que nous avons de nousmème. Les positivistes se trompent enfin , quand ils veulent nous interdire toute affirmation supérieure aux faits. Nous le disons avec une conviction profonde, l'esprit humain est incapable de connaître, par intuition, soit l'âme, soit Dieu% Si cette intuition, c'est-à-dire la connaissance immédiate, la représentation directe de ces objets transcendants était possible, on ne s'expliquerait pas les contradictions humaineSy la diversité des opinions sur ce siyet. Mais si nous ne connaissons pas Tâme et Dieu par intuition, il ne s'ensuit pas, comme le prétendent les positivistes, que nous ne les connaissions pas autrement.

Quant à l'Ecole critique, elle a trop peu de confiance en la raison , elle a trop de i6i dans ka con-

science morale. Ea exagéra&t la part de Va priori dans la production de nos connaissances^ elle se ferme Faccès des réalités objectives ; elle s'isole dans des nécessités subjectives ; elle méconnaît la communication incessante de notre esprit avec les choses extérieures et les résultats que peu à peu l'expérience accumule. Et, pour accorder trop peu à la raison, elle est forcée da tout attribuer à la conscience morale, et d'investir la raison pratique d'une autorité qu'elle ne saurait av<Hr.

Enfin^ l'Ecole écossaise et ses adhérents simplifient par trop les questions auxquelles ils veulent satisfaire. La connaissance que nous acquérons des objets n'est pas aussi aisée, aussi immédiate, aussi intuitive qu'ils le croient ; et les objets , une fois connus , ne sont peut-être pas aussi absolus qu'ils semblent le supposer.

Selon nous, grâce à l'expérience, qui nous met réellement en rapport avec des objets indépendants de notre ètre^ grâce à la raison aussi, c'est-à-dire aux lois mêmes et aux conditions subjectives du développement de notre pensée , nous acquérons insensiblement, non pas du premier coup et en une fois, la connaissance de nous-méme^ la connaissance du monde extérieur, enfin la connaissance de Dieu. Il faut, sans doute, à ren£aint une série assez longue de perceptions et d'émotions , pour que , aidé de sa mémoire , il saisisse et conçoive l'unité et l'identité du moi. Une seule impresfflon ne suffirait pas à développer pareille idée. Il faut un travail de comparaison, de réflexion,

pour que l'esprit parvienne à formuler nettement et clairement l'affirmation : u Je pense^ donc je suis. » Mais de ce que cette connaissance s'acquiert lentement et insensiblement, s'ensuit-il qu'elle n'ait pas une valeur sérieuse? Nous sommes loin de le penser. Nous croyons fermement à l'identité de l'être humain ; nous croyons que , du berceau à la tombe , une seule et même force se développe ; mais il nous semble qu'une force, telle que l'âme humaine^ qui se manifeste par des faits successifs, ne peut prendre conscience en une fois que de chacun de ces faits, et que la conscience générale qu'elle a d'elle-même est nécessairement le résultat d'une série de ces actes particuliers.

De même, la connaissance du monde extérieur, quoique implicitement contenue dans l'affirmation de notre propre existence, ne se précise et ne se développe qu'au fur et à mesure que nos sens agissent et que nous comparons nos différentes perceptions.

Et ce qui est vrai du moi et du monde l'est encore plus de l'existence divine. Ici, il n'y a pas encore d'intuition directe : il n'y a qu'un travail lent et pénible, qui, d'induction en induction, de réflexion en ré* flexion, nous conduit jusqu'à cette affirmation suprême : Dieu est.

Sans doute, la raison — c'est-à-dire, nous ne cesserons de le répéter , la condition de la pensée , la tendance à chercher une cause, par exemple, la tendance à chercher cette cause toujours plus haut et plus loin, ou, encore, la nécessité de ne pas affirmer deux

choses en même temps — la raison agit sur nos connaissances et contribue à les déterminer. Mais Texpérience est cependant la source où nous puisons surtout ces connaissances. L'esprit n'est par lui-même qu'une force capable de connaître , à condition que l'objet soit mis en rapport avec lui : force impuissante par elle-même à produire des connaissances positives; objet réel, et que l'esprit se représente, mais, il est vrai , selon les lois de sa constitution naturelle.

Il nous semble qu'on ne peut pas douter sérieusement aujourd'hui de la valeur objective de nos connais^nces, et que l'idéalisme n'a plus de raison d'être. Nous serions moins affirmatif sur le second point, sur la question de savoir si nos connaissances dépassent le phénomène et le relatif. La raison est surtout un effort pour s'élever au-dessus des apparences ; mais, dans la sphère où la nature nous a enfermés, nous ne sommes réellement en rapport qu'avec le dehors des choses, avec les phénomènes; si bien que l'effort de la raison pour aller au delà reste impuissant. Nous pouvons concevoir les choses absolues, nous ne pouvons pas les connaître. Qu'elles existent, nous avons le droit de l'afloirmer. Quelles elles sont, nous ne le saurons jamais.

Si Hume , dans sa réaction contre Tancien dogmatisme, n'avait pas dépassé les limites que nous venons d'indiquer, il n'eût rendu que des services à la philosophie. Mais les réactions sont toujours intolérantes et excessives^ et la philosophie^ oscillant d'un

excès à un autre ^ a de la peiue à ironyer son équilibre. Hume a le double tort d'avoir nié à la fois la valeur objective de l'expérience^ et Texistence de l'esprit et de ses lois nécessaires. Nous n'avons pas besoin de redire combien est inadmissible l'ensemble d'hypothèses qu'il a proposé pour expliquer les opérations intellectueUes , sans admettre le rapport réel de l'intelligence et de l'objet, sans admettre, d'un autre côté, ni facultés, ni fonse initiale et unique. Son système est incontestablem^àt faux ; mais il y a , dans quelques parties de son système , des tendances précieuses à recueillir.

Cest de lui que la philosophie peut apprendre, par exemple, à faire de plus en plus de la psychologie le centre de ses recherches et de ses préoccupations. Cest de lui qu'elle empruntei^a avec profit, à l'exemple de tous ses disciples anglais, la méthode du déterminisme psychologique, la tendance à voir dans les faits qui se succèdent en nous des causes et des effets unis par les liens d'une mutuelle dépendance; sans aller cependant jusqu'à supprimer avec lui la force une et multiple sans laquelle on ne peut rien expliquer dans l'âme. C'est à lui qu'il faudra revenir toujours pour trouver la première application sérieuse de cette loi de l'association des idées , dont nos contemporains abusent, sans doute, comme on abuse de toute découverte nouvelle, promptement transformée en système exclusif par les intempérances de la logique, mais dont on doit cependant tenir grand compte dans l'explication des phénomènes psychologiques. Cest lui

qui nous enseignera encore à ne pas être dupe de ces mots de facultés, de pouvoirs, qui, mal interprétés, divisent Tâme en un certain nombre d'entités chimériques. C'est Hume, enfin, qui, un des premiers, a compris que la psychologie , comme la physique , doit , selon le mot de Newton , se défier de la métaphysique. Non que la métaphysique nous paraisse impossible; mais dans l'état actuel de la science de l'esprit humain, elle est encore difficilement abordable ; et , surtout , il ne faut pas que le souci d'une métaphysique presque inaccessible fasse négliger une science aussi positive, aussi praticable que la psychologie.

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