‹ La philosophie de David HumeChapitre 14 sur 16 · ESSAIS MORAUX ET POLITIQUES · texte numérisé non relu

ESSAIS MORAUX ET POLITIQUES

Si, en qaittaDt le Traité de la Nature humaine y le lecteur aborde sans transition les Essais moraux et* politiques y il aura tout d'abord quelque peine à croire qu'il ait encore affaire au même auteur. Après les discussions subtiles, dont le nihilisme paraît être la conclusion rigoureuse, c'est une véritable surprise de lire chez le même philosophe des études substantielles et pratiques, où sont exposées les lois générales qui, en réglant les destinées littéraires et politiques des nations, déterminent la marche de l'humanité. Dans ces Essais , qui s'étendent sur tant de sujets , et où, avec une justesse et une liberté d'esprit admirable, l'auteur^ émancipé de son système, esquisse à grands traits les linéaments de ia politique , de la science économique et de la critique littéraire , il n'y a guère plus qu'à louer ; et l'on ressent presque partout la joie de voir enfin, au service de la vérité, une intelligence déliée et pénétrante qui s'était trop longtemps égarée dans les paradoxes. Rien, dans ces observations judicieusesy habilement interprétées par un emploi modéré du rai-

sonnement^ rien ne rappelle cette dialectique raffinée et tortueuse , qui y pour ainsi dire , enlaçait dans ses replis toutes les réalités , et les réduisait à n'être plus que des ombres vaines. Les hommes ont cessé maintenant d'être ces fantômes qui rêvaient et passaient, automates sans consistance. Hume les prend au sérieux, et il semble qu'au sortir d'une région de ténèbres , où les choses perdaient leur contour, leur forme précise, nous soyons tout d'un coup rejetés en pleine lumière, devant la nature telle qu'elle est , avec ses forces physiques et ses forces morales , avec les êtres vivants qui la peuplent , avec le soleil réel qui l'éclairé.

Que parlions-nous de l'impuissance de la raison, du néant de toute cause et de toute substance , de l'influence souveraine de l'habitude ! Voici que Hume luimême recherche les causes les plus lointaines des faits économiques, et que, par exemple, il spécule aprioriy pendant plus de cinquante pages, sur les raisons qui ont pu assurer à la population, dans les sociétés antiques, un développement plus ou moins considérable que dans les sociétés modernes! Il ne semble nullement que l'éloignement historique de l'objet de ses études ou la longueur de ses raisonnements affaiblisse à ses yeux la valeur de ses conclusions. Voici encore qu'il parle de réformes , de progrès , de perfectionnement , et qu'il attribue à Tespril humain la faculté de concevoir un idéal, de rêver quelque chose de plus parfait que la réalité observée 1 Et cependant, pour qui fait de l'habitude le principe dominateur de l'intelligence, la routine devrait é^re le dernier mot de la politique

et de la vie sociale. Voici enfin qa'il décrit les rapports nécessaires qui rattachent à des caases morales, plutôt qu'à des causes physiques^ les caractères généraux des peuples et les développements de la civilisation ! Et pour justifier de pareilles affirmations , il est nécessaire, ce semble; de pénétrer dans Tintimité des choses, et, par delà la succession apparente et superficielle des faits, de chercher dans la nature des effets la détermination a priori de la nature des causes.

Comment ne pas être tenté de croire, en poursuivant, dans la longue série des Essais, cette lecture attachante, si richement nourrie d'idées et de fifits, que d'un livre à l'autre les opinions de Hume ont changé ; que Tétude consciencieuse des faits l'a guéri de son scepticisme ; que l'histoire a pour ainsi dire vivifié à nouveau un esprit qui avait failli se dessécher dans les spéculations abstraites; qu'enfin, au contact des hommes et des réalités historiques , la foi , une foi sincère à la raison, a repris place dans son âme? H n'en est rien pourtant ; et si ^ cédant à la tentation de surprendre le sceptique en flagrant délit de dogmatisme, on s'était avisé de lui reprocher cette contradiction apparente , il n'eût pas été diffîcUe à Hume de se défendre et de se justifier. Si jamais, dans sa maison studieuse et solitaire d'Edimbourg , un de ses amis, le docteur Blair par exemple, ou le docteur Butler, un de ceux qui, malgré leur zèle religieux, n'avaient jamais cessé d'aimer Hume , s'était imaginé, pour réfuter le philosophe par lui-même, de lui opposer ses théories sociales et politiques , il me semble

que, sans se fâcher, avec ce calme, avec cette gravité douce qui le caractérisaient. Hume lui aurait répondu : » « Comprenez donc enfin le fond de ma pensée et la » distinction que je n'ai jamais cessé d'établir entre la » spéculation et la pratique. Sceptique dans mes écrits » philosophiques , je suis, dans la vie, comme vous, » comme tout le monde, un dogmatique et un croyant. » Qu'importe mon système , quand il s'agit de régler » mes propres actions, ou de fuger celles d'autrui? » Mes théories semblent me faire une loi de nier » même votre existence : cela m'empêche-t-il de vous » aimer, de vous répondre en ce moment? Mes » théories tendent encore à ôter toute réalité à la » personne humaine : cela m'empêche-t-il de vivre » avec un sentiment énergique de ma responsabilité, » de m'atlribuer mes échecs d'autrefois^ les malheurs » de ma vie, et aussi mes quelques succès? C'est que » les analyses des philosophes sont impuissantes à do- )) miner le courant plus fort de la nature et de l'in- » stinct ; et qu'après s'être convaincu soi-même que » tout est illusion , il faut encore en revenir à croire )) que tout est réalité. Les choses de ce monde res- » semblent à un de ces mythes que les Grecs chéris- » saient. I^ critique a beau prouver que sous ces fables » et ces fictions il n'y a rien ou presque rien de réel : » les imaginations se laissent toujours séduire et » subjuguer , et l'on continue à parler des Muses et » des Grâces comme si elles existaient. Quand le phi- » losophe sceptique parle des causes et des substances, » il ressemble encore à un poëte chrétien qui intro-

» duit dans ses rîmes les noms de Vénus on de Japiter . )> Il y a cependant une différence : c'est que le poète )) ne conserve ces mots démodés que par habitude et » convention ; tandis que le philosophe , quand il se » dérobe à son scepticisme savant^ pour se replonger » dans les croyances vulgaires, obéit à une loi de » rinstinct, à une nécessité de la nature. Laissez-moi » donc allier, comme je Tai toujours fait, le doute » spéculatif et la foi pratique : le doute que la ré- » flexion suggère , la foi que la nature commande. Si » j'écris l'histoire de mon pays, si je prends parti )) pour les whigs ou les tories ; si je discute les uto- » pies politiques , comme, par exemple^ VOcéanie de n Harrington ; si je prouve que la politique est une )) science , et si j'essaie moi-même d'en indiquer les )) principes essentiels; si, avant notre ami Adam » Smith, qui depuis m'a bien dépassé sur ce terrain, je » publie quelques idées nouvelles sur l'économie poli- » tique ; croyez-moi, je puis faire tout cela sans renier )) ma philosophie. Dans mes spéculations , je persiste » à rester, comme vous dites, un monstre, un homme » dangereux; mais dans mes actions, comme dans » mes jugements sur les actions des autres , je tiens à » passer pour un homme de bon sens »

Telle était la situation intellectuelle de Hume. Relevant d'une main ce qu'il abattait de l'autre , il acceptait, à titre d'illusions nécessaires, les vérités qu'il repoussait comme des erreurs avérées , et opposait à l'impuissance de la raison pure l'autorité de la raison pratique. Il a donc pu écrire ses Essais moraux avec

la même sincérité qae ses Essais philosophiques. On serait aassi injuste , de le considérer , dans un cas , comme un courtisan du sens commun, que, dans l'autre, comme un fanfaron de scepticisme ; à la faveur de son double point de vue, il a cru pouvoir ôter toute valeur au raisonnement, en même temps que raisonner lui-même comme le plus dogmatique des philosophes. Mais avait-il le droit de le faire? C'est ce qu'il est impossible d'admettre. On n'échappe pas à une inconséquence , à une contradiction , parce qu'on l'érigé en système.

De toutes les critiques que sa philosophie soulève, la plus redoutable n'est-elle pas précisément la nécessité où il est de l'abandonner lui-même, quand il veut rendre compte des faits historiques et sociaux ? Dans la préface légèrement enthousiaste du Traité de la Nature humaine^ il célébrait les destinées magnifiques d'une sage psychologie expérimentale ; il la considérait comme le principe et la condition nécessaire de toute politique, de toute esthétique, de toute science morale. Et cependant, après avoir exposé, comme il tes entend, les théories de cette psychologie nouvelle, avec la confiance d'un homme qui regarde ces nouveautés comme des vérités définitives, voilà qu'il s'empresse de les oublier, de les écarter, lorsqu'il s'agit d'expliquer les événements de l'histoire ! Qu'est-ce donc que cette psychologie abstraite qui se dit en mesure de rendre compte de tous les phénomènes de l'esprit et qui s'avoue impuissante à sa première rencontre avec les faits ? Il n'y a, il ne peut y

avoir de bonnes théories psychologiques^ que celles qui subissent avec succès Tépreuve d'une application immédiate aux événements politiques, littéraires ou religieux y dont se compose la vie de Thumanité. C'est se condamner et se réfuter soi-même, que soustraire la psychologie aux exigences de cette confrontation avec les faits.

Ne nous plaignons pas, cependant, d'une inconséquence à laquelle nous devons une multitude de vues pénétrantes et de raisonnements ou fins ou profonds, que rinfluence des théories spéculatives du Traité de la Nature humaine eût certainement étouffés dans leur germe si elle avait pesé sur les Essais moraux.

C'est à la politique que se rattachent le plus grand nombre de ces petits écrits de Hume, dont les plus longs ne dépassent pas les dimensions d'un article de Revue, dont quelques-uns sont aussi courts qu'un article de Journal. Primitivement destinés, en efTet, à des écrits périodiques, ils parurent en volume, sous cette forme d'Essais détachés, que Bacon avait , depuis longtemps, rendue populaire en Angleterre.

La constitution anglaise est le sujet de plusieurs études dans lesquelles se révèle la vive admiration de Hume pour les lois de son. pays, « ce pays, » dit-il, « où règne une extrême liberté. » On y retrouve son esprit prudent et conservateur, qui redoute les changements ; sa modération impartiale, qui donne à ses opinions politiques un air d'indécision, mais qui ne l'empêche pas de manifester un grand zèle pour les libertés publiques ; sa haine des partis violents , sa

sympathie pour le gouvernement républicain^ qu'il croit ^ néanmoins^ impossible de réaliser en Angle* terre , mais qui lui paraît en lui-même un idéal bien supérieur aux formes monarchiques. Ces quelques traits ne suffisent-ils pas déjà à établir un contraste marqué, entre le politique conciliant et sage , et le philosophe intolérant et absolu, qui ne se complaisait que dans les extrêmes ?

Mais le contraste s'accentue encore , lorsque quittant le terrain de la politique particulière de son pays, Hume s'élève à des questions plus générales, et expose les principes de la politique universelle. Pour lui , la politique est une science, science à laquelle trop peu d'expériences ont encore concouru pour qu'il soit possible d'en déterminer toutes les lois, mais enfin, science solide et positive, déjà riche en maximes générales. La vie des peuples n'est pas livrée au hasard ; il y a des lois qui veulent qu'à chaque forme de gouvernement correspondent des conséquences nécessaires, et que chaque situation sociale dépende de causes certaines. « Les effets, » dit Hume, « corres- » pondent toujours aux causes (Effect^ will allways )> correspond to causes). » Par endroits même. Hume se laisse aller à des excès de dogmatisme. Il va jusqu'à dire que les lois politiques peuvent être déduites avec autant d'exactitude et de rigueur que les conclusions qui dérivent des principes mathématiques. Et ailleurs, il afiQrme qu'on peut prédire a priori les résultats nécessaires de telle ou telle forme de gouvernement. Il oubliait ici un peu trop la part qu'il convient de

faire à la liberté humaine, à l'iDitiative individuelle, à la diversité des caractères. Il méconnaissait la complexité des événements politiques, la multiplicité des influences qui les produisent et qui viennent à chaque instant contredire les maximes les mieux établies. Mais nous pardonnons volontiers à Hume une exagération, à laquelle il nous a peu habitués, puisqu'elle consiste à avoir trop de foi dans la raison humaine. D'ailleurs, Hume reconnaît lui-même, dans d'autres passages, qu'il serait téméraire de vouloir faire de la politique une sorte de géométrie morale (1 ). Les expériences faites ne permettent encore d'établir qu'un petit nombre d'axiomes, et, de plus, ces axiomes, quelque universels qu'ils paraissent, n'échappent jamais absolument à des contradictions, à des excep* tiens graves (Si). Hume entrevoit ici les raisons que M. Mill a admirablement développées dans le dernier chapitre de sa Logique, et qui rendent l'application de l'induction aux événements de l'histoire si délicate et si malaisée, et, par suite, la déduction presque impossible. « La grande difficulté, » dtit-il, « quand on » traite des affaires humaines, c'est de distinguer la » part du hasard et la part des causes connues. » Et par ce mot en apparence peu philosophique de hasard (chance)y il entend tout ce qui tient aux indivi( La réflexion serait banale dans notre pays, où le rôle des grands hommes a été si considérable ; elle ne

(1) Essai XIV, 1" partie.

(2) Essai X, 2« partie.

l'est peut^tre pas en Angleterre^ ou, malgré quelques secousses, l'ordre profond, le développement régulier des institutions, amoindrissent et effacent l'influence des individus, et où d'ailleurs le calme et la froideur ordinaire des tempéraments tendent à supprimer les ébranlements soudains; tandis que ces révolutions, multipliées chez d'autres peuples par la vivacité ardente des caractères, rendent plus difficile encore, pour ces nations, l'établissement d'une politique générale et d'une philosophie de l'histoi re.

Malgré les concessions que Hume semble avoir fai tes, dans sa politique, aux partisans de l'a priori , il reste ici , comme partout , au fond de ses doctrines , une lacune qu'il n'a pas souci de combler. Les principes auxquels il applique la déduction ne sont que des faits généralisés. L'idée d'un droit primitif, d'une justice idéale, est absente ; et c'est , à coup sûr, une politique incomplète et fausse que celle qui , se maintenant dans la région des faits, ne sait pas faire appel à cette loi supérieure et naturelle , dont la raison analyse les commandements : cette loi qui , excitant parmi les hommes, selon la diversité des intelligences, tantôt des convictions solides, tantôt des enthousiasmes passionnés , pousse le monde en avant , et le fait sortir V des sentiers battus pour le jeter dans les voies de

^\^\ l'avenir. Hume, au contraire, se contente de cornue puiser froidement les faits, de constater les résultats acquis. En réalité, il ne sort jamais de l'ornière. Sa politique sage, prudente, manque d'élan et d'ouverture sur les destinées des nations. Il n'a aucune idée

des progrès que fait concevoir et désirer l'analyse des droits primordiaux de l'homme. Sans doute y on peut excuser Hume, en observant que les grandes expériences modernes^ la fondation des Etats-Unis d'Amérique et la Révolution française , lui ont manqué. S'il eût été le témoin de ces deux faits , ses yeux se seraient ouverts, son esprit se serait agrandi à l'école des événements ; mais je doute qu'ils eussent suffi pour guérir le vice radical de son esprit^ le défaut d'imagination, le positivisme incurable d'une intelligence qui est aussi incapable de saisir d'un vol hardi l'idéal, qu'elle est habile à annoter, à commenter les faits, et, pour ainsi dire, à souligner l'expérience. C'est ainsi que, dans la question de l'origine du gouvernement. Hume nous parait avoir confondu deux points de vue bien différents : la question de droit et la question de fait. Quand il s'agit de la fondation des empires, l'histoire, on le sait, est rarement d'accord avec la morale et la philosophie. Hume ne se préoccupe que de l'histoire. C'est par l'ascendant primitif d'un homme de mérite qu'il explique l'institution originelle du gouvernement. Un conquérant, un législateur s'est particulièrement distingué par son intelligence, au milieu de ses semblables encore faibles et grossiers. Ceux-ci, dominés ou contraints, lui ont obéi; puis l'impression de cette obéissance est restée , l'habitude est venue, et les gouvernements ont été fondés pour toujours. Par une explication de ce genre, Hume écarte évidemment, soit la thèse qui, soutenue en Angleterre par les tories, fait du pouvoir une institution divine,

et de robéisssance passive un devoir ; soit la doctrine contraire^ que les whigs défendaient, et d'après laquelle rautorité du gouvernement dépend d'un contrat primitif. Dans l'examen qu'il consacre à ces deux systèmes, Hume n'a pas de peine à écarter le préjugé du droit divin. « Le pouvoir dérive de Dieu , » dit-il , (( mais comme toutes choses dérivent de lui (1). » Quant à la doctrine du contrat primitif que Locke avait soutenue, et que Rousseau devait reprendre . avec tant d'éclat , Hume a raison de dire que , dans les témoignages de l'histoire , rien ne la justifie. Tous les gouvernements ont été fondés par l'usurpation ou la conquête. Si le contrat social est présenté comme une thèse historique. Hume est dans le vrai, le contrat social est une chimère ; mais , au point de vue de la justice , cette chimère est la vérité. Elle n'a jamais été réalisée; elle ne l'a été qu'une fois ou deux dans la longue série des siècles 1 Qu'importe I II n'en est pas moins certain qu'elle aurait dû l'être , et qu'avec le progrès des temps, dans un avenir éloigné ou prochain, l'idéal conçu par la raison de quelques hommes deviendra le fait réalisé par l'expérience. C'est ce que Hume ne se décide pas à comprendre. Obstinément attaché à son point de vue historique , il ne veut pas en démordre , et attaquant la théorie du contrat social dans ses parties faibles , il ne veut pas reconnaître où elle est vraie, où elle est forte : quand

(1) Essai XII, 2« partie, Of the original contract; Essai XIII, Of the passive obédience.

elle nous enseigne qu'il n'y a de gouvernement légitime et de pouvoir sacré que celui qui se fonde sur le consentement libre d'un peuple. Hume est de ceux dont les conclusions ne devancent jamais l'expérience, et dont la politique ne pourrait être complète que le jour où l'histoire du monde serait finie.

Un autre défaut de la politique de Hume y mais qui n'a pas la même importance y c'est l'esprit de défiance qui le caractérise , et dont il est animé à l'égard des hommes. Je conviens qu'il est dangereux d'apporter dans les choses de la politique et dans la pratique du gouvernement un esprit trop chevaleresque et trop optimiste. Mais^ enfin, n'est-ce pas pousser Thumeur soupçonneuse un peu loin qu'ériger en loi cette maxime : <( Tout homme doit être regardé comme un » fripon que l'intérêt seul dirige? » L'historien qui apprécierait les hommes , le politique qui les gouvernerait d'après ce principe, ne s'exposeraient-ils pas, Tun à des jugements injustes, l'autre à des fautes graves? N'est-il pas plus vrai, au contraire, et plus politique aussi , de compter sur les bons sentiments , sur la générosité, sur la bonté naturelle des hommes ? Hume se montre mieux inspiré quand , expliquant les motifs qui inspirent les partis politiques , il avoue que les partis sont guidés presque aussi souvent par les principes que par des raisons d'intérêt. « Si l'intérêt, » ajoute-t-il finement , « gouverne surtout les chefs - ;) ce sont les principes qui , le plus souvent , entrai, » nent les membres^subalternes et la foule dont se » compose le parti. »

Bialgré ses imperfections et ses erreurs ^ la politique de Hume ne se recommande pas moins par de très-grandes qualités de sagesse pratique et de modération conciliante. Sans vouloir rien enlever au respect des autorités légitimes, il s'élève avec énergie contre la doctrine de l'obéissance passive. Dans les cas extrêmes, un peuple , lésé dans ses droits, peut et doit recourir à l'insurrection. La conclusion de Hume est juste sur ce point, mais le raisonnement par lequel il y arrive est mauvais. La justice, dit-il, n'étant fondée que sur l'intérêt social, elle doit être, à l'occasion, sacrifiée à cet intérêt ; les anciens se trompaient quand ils disaient : Fiatjustitia, nuit cœlum, cette autre forme du proverbe français : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Hume commet ici une confusion manifeste. La justice sociale, comme il le dit, n'est pas distincte de l'intérêt général , et c'est pour cela précisément qu'il faut que la justice s'accomplisse. De sorte que, lorsque l'intérêt général d'un peuple l'oblige à secouer la tyrannie qui l'opprime , l'insurrection n'est , en aucune façon , un attentat contre la justice, elle n'en est que l'accomplissement.

Hume n'a rien du révolutionnaire. Les gouvernements établis ont, sur tous les autres, à ses yeux, un grand avantage, celui précisément d'être établis. Parfois même la politique absolutiste de Hobbes semble l'attirer. D eût été absolutiste comme lui, très- vraisemblablement, s'il avait vécu à la même époque. Les philosophes empiriques subissent volontiers , dans leurs doctrines sociales, l'influence du milieu où

s'écoule leur vie. Ils sont les miroirs des faits i n'ayant pas de principes par lesquels ils puissent réagir contre l'expérience. Mais Hume y vivant au milieu d'une société libre^ a été conduit naturellement à considérer la liberté comme essentielle au bonheur public. Dans un passage curieux , il exprime cependant cette opinion bizarre 9 que le gouvernement de l'Angleterre deviendra de plus en plus monarchique ^ et il hasarde cette prédiction que le despotisme absolu sera la dernière forme de la monarchie anglaise. Ici encore il était influencé par les faits : il voyait grandir les prérogatives de la couronne; il en concluait qu'elles grandiraient toujours. Et cette perspective ne l'effrayait pas. Mieux vaut pour l'Angleterre^ pensait-il , l'apaisement d'une monarchie absolue y que les convulsions violentes et les efforts impuissants pour fonder la république. « La monarchie absolue est la » mort la plus douce, le véritable Euthanasie que » l'Anglais doit rêver pour la constitution de son » pays. » Combien de fois, dans d'autres temps et dans d'autres pays, des libéraux un peu froids, comme Hume , ont fait le même raisonnement que lui !

Personnellement, nous l'avons dit ailleurs, Hume n'était ni tout à fait un whig, ni tout à fait un tory (1). Il prêche la conciliation à ses compatriotes,. et com-

(1) Voici comment il définissait les whigs et les tories : « Un » tory est ami de la monarchie , sans renoncer à la liberté , et un n partisan de la famille des Stuai*ts. — Un whig est ami de la » liberté, sans renoncer à la monarchie, et un partisan de la dynastie » protestante. » Tome IV, p. 72.

mence par la pratiquer loi-mème. « Je suis un » whigy » disait-il, « mais un whig sceptique. » Parfois, il semble pencher assez fortement du côté des tories, toujours en vertu de la tendance de son esprit à s'incliner du côté des faits, à considérer comme la meilleure opinion celle qui, historiquement^ est la plus forte, et qui a pour elle l'autorité de la tradition, le prestige de l'ancienneté, de préférence à celle qui , même à ses yeux , représente la cause la plus juste et la plus raisonnable. « Les maxi- » mes des tories, » dit-il lui-même, « sont assez ab- )) surdes pour chciquer le bon sens d'un Samoyède » ou d'un Hottentot (1). »

Hume n'apporte donc nullement , dans ses opinions politiques , l'intempérance de ses opinions philosophiques. C'est un monarchiste sage et libéral, qui considère l'autorité comme la garantie de l'existence des sociétés, et la liberté, comme la condition de leur perfection; mais qui n'est pas assez hardi pour croire que l'exercice et le développement régulier des libertés tendra à rendre de plus en plus inutile le maintien de l'autorité. Autant, dans son Traité de la Nature humaine^ notre auteur se souciait peu d'être d'accord avec le sens commun, autant il s'efforce, dans ses Essais politiques, de se rapprocher de l'opinion générale. (( Quelle autorité, » dit-il, <( peut avoir un raisonne- » ment moral, s'il nous conduit à des opinions diffé- » rentes de la croyance générale du genre humain ? »

(1) Essai IX.

Cette timidité politique de Hume^ cette modération constamment observée n'excluait pas une certaine vivacité de sentiment. Il condamnait sévèrement Tindifférence en matière politique. Il ne pensait pas non plus qu'il fallût se contenter de n'importe quelles institutions sans chercher à les améliorer. Tout en admettant que le caractère des gouvernants peut tempérer et adoucir les défauts inhérents au régime politique d'un pays 9 il croyait que la forme môme du gouvernement et la nature des lois sont extrêmement importantesy et qu'au lieu de compter sur le hasard des

qualités individuelles pour corriger les vices d'une institution générale, il fallait, au contraire, par des réformes et des améliorations incessantes , chercher, dans de bonnes et solides lois , le moyen de neutraliser les ambitions personnelles et les vices des gouvernants. Malgré son indolence naturelle, il eût été, au besoin , un critique assez mordant des hommes et des choses de la politique, et il lui est arrivé quelquefois d'exprimer assez vivement ses sentiments sur les puissants du jour ; témoin un portrait de Robert Walpole, dont il avait fait un des Essais de sa première édition (1).

M. Yillemain , dans une brillante leçon sur Hume considéré comme historien , l'accuse de manquer de patriotisme : « Je voudrais, » dit-il , « le voir assister.

(1) Ce portrait se termine ainsi : « En qualité d'homme , je l'aime; comme homme de lettres (a scolar) , je le hais; comme Anglais, je désire avec calme sa chute, n Voir tome m, p. 26-27.

» tantôt avec tristesse^ tantôt avec orgueil, avec joie^ )) à la fortune de TÂngleterre^ au développement de » cette grande et imposante souveraine. J'aurais voulu » cela, je ne le vois pas (1). » M. Villemain a raison; mais bien des motifs expliquent cette froideur de Hume. Il ne faut pas oublier qu'il est avant tout Ecossais ; qu'à part quelques brefs séjours à Londres et à Paris , c^est en Ecosse qu'il a vécu . Aussi est-ce sur l'Ecosse que se sont portées ses affections patriotiques. Et ici on ne peut lui reprocher qu'une chose, d'avoir poussé jusqu'au fanatisme l'amour de son pays natal. Le moindre poète écossais lui paraît aussi grand qu'Homère. Toute sa correspondance est pleine de témoignages de tendresse pour ses compatriotes et de sollicitude pour la gloire de la littérature nationale. Quant à l'Angleterre elle-même, il ne lui pardonnait pas son indifférence pour la philosophie, et l'insuccès de ses premiers ouvrages. L'intolérance des dévots anglais et l'insensibilité générale du public pour les travaux de l'esprit n'étaient pas faites pour inspirer beaucoup de patriotisme à un homme dont les deux passions furent toujours : la libre pensée et le culte des lettres. Le contraste de la société française, où les déistes étaient presque à la mode, oii le goût des lettres était une préoccupation dominante, avec la froide et sèche société anglaise, accrut encore son antipathie pour ceux qu'il appelle <( les turbulents barbares des )) bords de la Tamise. »

(1) Villemain , Littérature du dix-huitiètne siècle.

Aussi son jagement général sur le caractère national anglais n'est pas précisément entaché de complaisance. Il en admire les fortes et saines qualités; mais il refuse à ses compatriotes les parties poétiques de Tâme (mu-' mal parts). Il se plaint que leurs poètes comiques descendent trop vite aux grossièretés obscènes ; leurs tragiques^ aux assassinats. Les Anglais^ dit-il, n'ont pas de dictionnaire y à peine une grammaire : « numenl vestigia ruris. » Il leur accorde cependant cette supériorité d'avoir produit de plus grands philosophes que les autres peuples de l'Europe. Pour les lettres en général, pour le théâtre et pour l'art, il leur préfère, et de beaucoup, les Italiens et les Français. Rien n'est d'ailleurs plus intéressant que les fines observations de Hume sur les caractères des différents peuples. Ce que nous y aimons surtout, c'est que dans ses vues générales sur le développement de ces caractères, Hume n'est nullement porté à exagérer l'influence et l'action des causes physiques. Il rejette, au contraire, presque entièrement les explications naturalistes qui , comme le dit Ritter, (( envahissaient de plus en plus, » à cette époque, le domaine du moraliste. » Il examine particulièrement l'influence du climat (question étrange , remarquons-le en passant , chez un philosophe qui nie le monde extérieur), la discute longuement, et lui accorde beaucoup moins que Montesquieu, qui, sans doute, par allusion à cet .Essai, lui écrivait le 19 mai 1749 : « J'aime mieux vous parler d'une » belle dissertation où vous donnez une beaucoup » plus grande influence aux causes morales qu'aux

» causes physiques; et il m'a paru, autant que je suis » capable d'eu juger, que ce sujet est traité à fond , )) qu'il est écrit de main de maître y et rempli d'idées )) et de réflexions neuves. »

Cest cependant moins la nouveauté que la sagesse et la modération qui nous paraît distinguer les écrits politiques de Hume. Il en est autrement de ses Essais économiques (4), où son originalité est entière. « Il )) serait difficile , » dit lord Brougham , « de parler des » Discours politiques de Hume en termes trop louan- » geurs. Ils unissent toutes les qualités qui peuvent » appartenir à un ouvrage de ce genre. Le raisonne- » ment est clair : il n'est pas surchargé de plus de » mots ou d'exemples qu'il n'est nécessaire pour expli- » quer la doctrine. La science est étendue, exacte , » profonde , non pas seulement pour les systèmes de » philosophie, mais aussi pour l'histoire ancienne ou )) moderne. Les sujets sont heureusement choisis : » le style, élégant, vigoureux, précis... Le plus » grand mérite pourtant de ces discours , c'est encore » leur originalité , le nouveau système de politique et » d'économie politique qu'ils contiennent. Hume est, )) à n'en pas douter, l'inventeur de ces doctrines mo*- » dernes, qui maintenant sont les règles de la science, » qui dirigent en grande partie les actions des hom- » mes d'Etat, et qui seraient appliquées dans toute

(1) Publiés pour la prcmiëre fois , en 1752 , sous le titre de Discours politiques , œs Essais ont été réunis aux Essais moraux et politiques.

» leur extension au gouvernement des peuples y sans » les intérêts égoïstes^t les préjugés aveugles de cer- » taines classes puissantes (1). »

Que pourrions-nous ajouter à un éloge aussi complet? Ce qui nous frappe surtout dans les Discours po- Ktiques , c'est d'y voir un idéaliste y un scepticpie, aussi visiblement préoccupé des conditions matérielles du bonheur humain y aussi attentif aux choses positives de la vie. V Essai sur Je Commerce y V Essai sur le Lticce, nous montrent un esprit pénétré des nécessités modernes et des besoins nouveaux des sociétés. L Essai sur le Luûoey particulièrement, pourrait être considéré comme une excellente réfutation de J.*J. Rousseau, et des paradoxes violents du Discours sur les Lettres et sur les Arts (3). Tout en indiquant les dangers d'un luxe excessif; et sans tomber dans une admiration outrée des progrès de l'humanité , l'auteur y célèbre, avec calme et sagesse , un hymne en l'honneur de la civilisation. Son optimisme n'exclut pas d'ailleurs un sentiment assez vif des plaies sociales y et Hume comprend la nécessité de chercher dans une meilleure distribution de la richesse le remède de quelques inégalités excessives. « Une trop grande disproportion » dans la fortune des citoyens affaiblit les Etats.' Tout » particulier devrait avoir les moyens de jouir des D fruits de son travail , en joignant aux nécessités de

(1) Lord Brougham , Vie des hommes de lettres, p. 204. ' (2) « Le progrès dans les plaisirs et dans les arts n^a pas de n tendance à engendrer la corruption. » Tome m, p. 302.

» la vie quelques-unes des oommodités qui cbarment )) Texistence. Cette espèce d'égalité est couforme à la » nature humaine; elle diminuerait beaucoup moins » le bonheur du riche qu'elle n'ajouterait au bonheur » du pauvre (1). » L'idéal social de Hume s^ait donc un peuple actif, industrieux, commerçant. C'est dans le travail qu'il place la source de la richesse matérielle et aussi l'origine du bonheur moral.

Les Essais sur rargent, sur le taux de Fmtérét^ mr f impôt j ne sont pas moins remarquables (%). A part quelques erreurs , comme , par exemple , les doutes exprimés sur l'utilité des banques publiques et des papiers de crédit, ses réflexions sur des sujets aussi nouveaux et aussi spéciaux ont assez de justesse pour être devenus les lieux communs de l'économie politique. Il y montre, avec une clarté parfaite, que les monnaies jouent aclivement dans le monde de l'industrie un rôle analogue à celui que les mots , que les signes algébriques remplissent dans le domaine de la pensée et de la science. Il détermine avec une grande netteté les causes qui maintiennent ou altèrent le taux de l'intérêt. Enfin , il expose sur la justice de l'impôt en général , sur la nature et le choix des impôts particuliers, les principes les plus justes et les plus sains.

Dans ces études si diverses , et où nous ne pouvons pas plus longtemps suivre Hume, la méthode

(1) Tome ra. p. 290.

(?)Ibid. , p. 309,324,381.

est presque partout excellente. C'est un judicieux mélange de faits historiques et de raisonnements modérés. Hume avait beaucoup réfléchi sur Tétat des sociétés antiques , et il avait retenu de ses vastes lectures une multitude de menus faits qu'il fait servir habilement à la construction de ses théories. Les côtés économiques de l'histoire des sociétés l'attiraient de préférence. Dans son Histoire d'Angleterre y les détails statistiques occupent toujours une certaine place. U ne dédaigne pas , par exemple y de nous apprendre , d'après les comédies de Shakspeare , combien coûtait sous Elisabeth un pourpoint de velours. U était donc admirablement préparé aux recherches de l'économie politique, et il les a pratiquées avec la prudence d'un observateur qui s'appuie sur l'expérience et non sur des hypothèses. U ne mérite pas ici le reproche qu'on lui a adressé d'employer une méthode toute déductive, et d'appartenir à YéosAe métaphysique (1). Hume a, sans doute, souvent recours à la déduction. Mais n'est-il pas nécessaire d'en user, si l'on veut tirer quelque profit des généralisations de l'expérience ? Y a-t-il une seule science qui ne soit en partie déductive? Ce qui , néanmoins , justifie en partie l'appréciation que nous venons de relever, c'est que Hume se laisse entraîner quelquefois à prédire , par des coa-

(1) M. A. Maury, Revtie des Cours littéraires : La civilisation en Ecosse, D est vrai que M. Maury expriàie cette opinion à propos de V Histoire naturelle de la religion. Mais la méthode est la môme dans les deux ouvrages : beaucoup d^érudition et un peu de raisonnement.

jectures hardies^ ravenir des sociétés et des nations. Noos en avons déjà donné un exemple à propos de la constitution future de l'Angleterre. En voici un autre non moins curieux , et qui a trait à Taccroissement formidable de la dette publique dans la Grande-Bretagne. Après avoir examiné plusieurs chances vraisemblables de banqueroute, Hume conclut ainsi : (( Il sera toujours difficile et dangereux , pour un mi- » nistre de notre pays , d'en venir à un expédient » aussi désespéré que celui d'une banqueroute volon- » taire ; et, quoique la Chambre des lords et la » Chambre des communes soient composées de pro- » priétaires fonciers , la première entièrement , la » seconde pour la plus grande partie; quoique, par » conséquent, les uns et les autres soient personnelle- » ment peu intéressés dans les fonds publics , il n'en » est pas moins vrai que leurs relations avec les pro- » priétaires de ces fonds seront toujours assez étroites » pour les fortifier dans le désir d'être fidèles aux » engagements de l'Etat... Mais peut-être nos enne- » mis de l'extérieur , ayant eu assez de finesse pour » comprendre que notre salut dépend de cette ré- » solution désespérée, seront assez politiques pour » nous cacher le danger, et pour ne nous le décou- » vrir que lorsqu'il sera inévitable. Comme nos aïeux, A comme nos pères , nous avons toujours pensé que » l'équilibre du pouvoir, en Europe , ne pouvait être » maintenu sans notre intervention et notre assis- » tance. Mais il peut arriver que nos enfants, fatigués » de la lutte , accablés de difficultés , s'abandonnent

» à une aécurité fatale, qu'ils laissent opprimer et con- » quérir nos voisins, jusqu'à ce qu'enfin, en compa- » gnie de leurs créanciers , ils se trouvent eux-mêmes » à la merci du vainqueur ; et ce malheur, s'il se pro- » duit jamais , pourra être appelé la mort violente de » notre crédit public (1). » Laissons de côté le fond de la question , et ne considérons que la méthode. Nous sommes loin, évidemment, de la théorie qui faisait de l'induction une association d'idées garantie par rhabitude. Il serait difficile de se jeter plus résolument dans l'hypothèse.

Un des mérites des Essais moraux et politiques, c'est qu'à côté d'études économiques brille dans tout son éclat la délicatesse naturelle du goût littéraire de Hume. Pour être un appréciateur intelligent des sociétés industrielles que les temps modernes ont créées, il n'en est pas moins passionné pour les lettres. Avec quelle justesse il parle du goût, du sentiment du beau dans quelques-uns de ces Essais moraux, qui sont peut-être les meilleurs du recueil : Sur la délicatesse du goût, sur la règle du goût, sur Forigine et les progrès des arts sur ^éloquence (%) ! Le goût qu'il définit : une délicatesse de sentiments telle que l'âme ne laisse rien passer de beau, ni de laid, saQS en être émue, le goût lui paraît la plus précieuse des facultés de l'esprit, celle qui est la source des joies les plus fines et les plus pures. Hume sait, d'ailleurs, combien est rare cette exquisedéli-

(1) Tome m, p. 3M.

(2) Ibid,, p. 1.248. 119, 104.

catesse de jugement^ et qu'il faut^ pour la développer, de longues études et de profondes réflexions. Il est impossible d'analyser plus finement qu'il ne fait les conditions de la critique littéraire (1).

Eu égard aux principes généraux de la philosophie de Hume, on serait tenté de supposer qu'il n'y a pas à ses yeux de règles universelles qui permettent de distinguer le beau du laid; et que le goût est un sentiment relatif, capricieux comme la mode. Il n'en est rien. Hume repousse avec vivacité cette esthétique par trop large et éclectique, qui proclame que les goûts sont indifférents, et que toute appréciation est juste par cela seul qu'elle existe. Il croit possible de déterminer (bien qu'il ne s'aventure pas à le faire luimême) de quelles conditions dépend la laideur ou la beauté d'une œuvre, v II y a, » dit-il , « malgré les )) caprices et les diversités des goûts, des principes » généraux d'approbation et de blâme en matière » littéraire... Certaines formes, certaines qualités » doivent nécessairement nous plaire où nous déplaire, » par suite de la constitution originelle de notre esprit

(1) Tome in, p. 253 et suiv. « La sérénité parfaite de l'esprit , » le recueillement de la pensée, une attention sérieuse pour l'objet « qu'il s'agit d'apprécier, voilà les conditions nécessaires sans les- » quelles nous sommes incapables de juger sur l'universelle beauté » {of the catholic and universal beauty)... Un solide bon sens, uni » à une sensibilité délicate , cultivé par la pratique, développé par » les comparaisons, et affranchi de tout préjugé, voilà les qualités » qui seules peuvent assurer à un critique son véritable carac- « tère. »

» (from theoriginalstmcture of internai fabric)(\). nToiïs^ les hommes, si leurs âmes étaient également cultivées, goûteraient avec les mêmes délices les mêmes beautés. Il ne faut pas, enfin, se laisser guider aux seules impressions de la sensibilité ; il faut y mêler quelques lumières intellectuelles. La beauté n'est pas une chose relative, variable au gré des opinions individuelles, et aux ordres du premier ignorant venu. Il y a des principes de goût universels, et qui sont presque les mêmes chez tous les hommes; il y a une critique littéraire.

La beauté d'ailleurs, quoique liée à des conditions fixes et invariables, n'est, en elle-même, qu'un sentiment de notre âme, quelque chose comme la couleur. Ce qui est vrai des sens et du goût au point de vue matériel, Test aussi de la sensibilité morale, du goût au point de vue intellectuel. Hume est ici fidèle à ses principes. Il n'accorde pas plus à la beauté qu'il n'a accordé à la vertu, n La beauté n'est pas une qualité » qui existe dans les objets eux-mêmes, elle réside » dans l'esprit qui les contemple... » « La beauté et » la laideur ne sont pas plus que le doux ou l'amer » des qualités dans les objets (2). » Ici , comme dans certaines théories de Kant , ce qu'il y a d'invariable dans les choses, en un mot, ce qu'il y à d'objectif, dépend non des objets eux-mêmes , mais de la structure de Icsprit humain.

(i) Tome m, p. 256.

(2) Essai XXIII, Sur la règle du goût; iuissim.

Quelques questions particulières ont aussi attiré les regards de Hume y entre autres les causes de la décadence de l'éloquence et les conditions auxquelles se rattache le progrès des lettres et des sciences. Les orateurs de l'antiquité qu'il connaît et qu'il admire lui paraissent bien au-dessus de lous leurs rivaux pour la puissance et le fougue de l'éloquence. 11 attribue l'infériorité des modernes à trois causes : 1° la complexité des lois, raison qui n'est bonne tout au pins que pour l'éloquence du barreau ; 2** les progrès du bon sens, et par suite la froideur, la rigueur naturelie aux modernes ; 3° la régularité de plus en plus grande des mœurs publiques : il n'y a plus de Verres, dit-il, partant il n'y a plus de Cicérons. Peut-être serait-il plus juste de dire : il y a encore des criminels et des orateurs ; il y a encore des Verres, mais les orateurs emploient leur éloquence à les excuser^ Quant aux lettres et aux arts en général, leur développement suppose, d'après Hume, une longue élaboration , un milieu favorable , en même temps que l'apparition de quelques génies privilégiés, doués d'une grande initiative personnelle. Quatre lois lui paraissent résumer la philosophie de l'histoire des arts : 1** Les peuples libres seuls peuvent pour la première fois produire de grandes œuvres intellectuelles. Ces nobles plantes ne fleurissent pas d'abord sur un sol esclave. Le despotisme tue tout élan, toute ardeur. Mais une fois développées «ous l'influence bienfaisante de la liberté^ les lettres peuvent être transplantées dans d'au très pays, et y refleurir sous d'autres gouvernements. Par imita-

tion. par reflet, les grands siècles littéraires coïncideront alors même avec des royautés despotiques. Si^ Le voisinage, lunion de plusieurs peuples liés par le commerce, par des relations amicales, est encore une condition essentielle du progrès intellectuel. De là , les grandeurs de la Grèce antique. De là aussi , Tavancement rapide des sciences dans l'Europe occi* dentale, où les influences des grands pays civilisés se fécondent, se complètent, se corrigent les unes les autres. 2^ Les lettres peuvent, non moins que les arts, réussir à vivre et à fleurir sous une monarchie, auprès d'une cour brillante ; mais les sciences ne peuvent se passer des mœurs et des institutions d'une société républicaine, car elles reposent sur la liberté de penser, principe incompatible le plussouvent avec l'esprit monarchique. Enfin, 4<^ les lettres et les arts refleurissent rarement dans le même pays. Gomme quelques arbres délicats, elles réclament un terrain frais et vierge (1). On peut, d'après ces quelques indications, juger de l'ampleur et de la justesse des vues littéraires de Hume. Quoique incomplètes, ces esquisses peuvent néanmoins servir à préparer la construction définitive d'une philosophie de l'art, dont Hume a tout au moins compris la possibilité. 11 ne lui manquait guère, pour mener plus loin ses travaux sur ce sujet, que la connaissance des arts plastiques, le goût et la connaissance des œuvres de la peinture et de l'architecture. Il resta toujours insensible, on le

1) Essai XXIV. tome UI, p. 123 et suiv.

sait, à ces impressions d'un autre genre, et son séjour en Italie, ne le guérit pas de son indifférence.

Mais, en revanche. Hume aimait passionnément les lettres; et, si nous voulions en chercher les preuves, nous nous contenterions de celles qu'il nous en donne indirectement dans un Essai sur la Tragédie (1). C'est une question intéressante que celle de savoir pourquoi, au théâtre ou dans les romans, nous éprouvons un vif plaisir au spectacle ou au récit des malheurs d'autrui. Pourquoi y a-t-il des larmes douces à verser, des émotions de terreur et de pitié agréables à ressentir? Pourquoi est-il vrai , comme on Ta dit , par une variante ingénieuse du poëte latin, que :

Medio de fonte dolorum Surgit amœni aliquid luctu quod amamut in ipso ?

Serait-ce parce qu'au plus fort de notre illusion^ nous conservons encore secrètement l'idée que tous ces malheurs sont faux et imaginaires? Hume juge avec raison l'explication insuffisante : même quand il s'agit des choses réelles , nous trouvons du plaisir à une description bien faite des crimes ou des souffrances des hommes : nous aimons à lire, par exemple, les passages pathétiques de Cicéron. Quel est donc , enfin , le motif de ce plaisir mystérieux que Tâme ressent en présence des plus tristes tableaux?. C'est qu'en pareil cas, nous éprouvons à la fois deux sentiments et deux émotions : une impression douloureuse

(1) Essai XXU , tome m, p. 237.

de compassion ou d'effroi ; une impression agréable , le plaisir littéraire que causent de beaux vers et une langue savante et harmonieuse. L'impression agréable emporte dans son mouvement l'impression douloureuse , et la douleur s'efface sous l'action plus forte du sentiment de la beauté. Théorie ingénieuse, peutêtre vraie, mais dont nous ne voulons tirer ici qu'une conclusion : c'est que pour l'avoir imaginée , il fallait être un ami délicat, un appréciateur très-sensible des plaisirs littéraires !

La lecture des Essais moravœ et politiques , en même temps qu'elle enrichit Tesprit d'un grand nombre de réflexions justes, procure aussi cet avantage de mieux pénétrer le caractère de Hume, et grandit par suite notre estime pour lui. Un auteur découvre peu de luimême dans des théories purement philosophiques; mais s'il écrit sur des sujets politiques, moraux ou littéraires, il ouvre nécessairement de perpétuelles échappées sur son cœur et sur son âme. Hume n'avait pas de passions ; son caractère était froid et calme. Si l'on avait à choisir^ dit-il quelque part, entre un tempérament ardent, passionné, capable de grandes joies, mais aussi de peines plus vives, et un tempérament paisible et modéré , entièrement maître de lui-même, quel est donc l'homme qui hésiterait à porter ses préférences sur ce dernier caractère? C'était précisément le sien. Mais s'il lui manquait la flamme plus vive de la passion, il avait, à n'en pas douter, connu, par expérience, la douce chaleur du sentiment, du sentiment doux et mesuré. Il possédait cette délicatesse de

Pâme, dont il parle si bien dans un de ses Essais, qui élargit le cercle de nos plaisirs et de nos peines, sans nous précipiter dans les entraînements désordonnés , dans les ardeurs troublantes de la passion : cette déli^ catesse, qui fait aimer davantage les choses qu'on aime, parce qu'elle réduit le nombre des choses qu'on peut aimer, et aussi parce qu'elle nous découvre plus nettement les qualités de celles que l'on aime !

Les autres œuvres de Hume sont des œuvres de combat, où la polémique philosophique ira chercher sans cesse des armes, et qui marquent un moment considérable de Thistoire de la philosophie. Mais elles sont mêlées d'erreurs graves, et l'auteur y expose avec arrogance des hypothèses peu durables. Les Essais politiques et moraux sont, au contraire, une œuvre classique, où, dans un style excellent, se font jour des pensées solides , des réflexions judicieuses , des sentiments délicats. Par ces mérites > ils sont di- :gnes de figurer au premier rang parmi les œuvres littéraires de l'Angleterre.

Pour résumer nos impressions, nous ne saurions, d'ailleurs, mieux faire qu'emprunter à Hume luimême les termes dont il s'est servi pour caractériser ce genre tempéré de philosophie morale et pratique , où l'on se préoccupe moins de rechercher rigoureusement la vérité pour soi-même, que de persuader doucement au lecteur des opinions, qu'on lui rend accessibles , en se rapprochant de lui , en adoucissant la pente par laquelle il doit s'élever jusqu'à vous : (( La philosophie morale , ou la science de la

» nattire humaine, peut être traitée, » dit Hume^ « de deux manières différentes : chacune d'elles a » son mérite particulier, et peut contribuer au divery> tissement, à Tinstruction, à la réformation du genre » humain. L'une considère l'homme comme né prin- » cipalement pour Taction, comme guidé dans ses )) décisions par le goût et par le sentiment ; comme » déterminé à rechercher ou à éviter les objets par » leur valeur apparente, par la forme qu'ils revêtent

» à ses yeux. Comme la vertu est ce qu'il y a de plus » estimable au monde, les philosophes dont nous » parlons, pour la peindre des plus belles couleurs, » empruntent tous leurs charmes à la poésie et à » l'éloquence; et traitant leur sujet sur un ton aisé et » facile, ils s'efforcent surtout de séduire notre ima- » gination et d'engager nos sentiments. Les philoso- D phes de la seconde espèce considèrent l'homme » plutôt comme un être raisonnable que comme un » être actif... Quoique leurs spéculations paraissent » abstraites et même inintelligibles à la foule des » lecteurs, ils visent à l'approbation des savants et » des sages , et se croient suffisamment récompensés » des peines de toute leur vie , s'ils ont découvert » quelques vérités cachées qui puissent servir à l'in- » struction de la postérité. Il est certain que la phi- » losophie dont le ton est facile et populaire obtien- » dra toujours, auprès de la majorité des hommes, » la préférence sur la philosophie abstraite et rigou- » reuse; elle sera toujours considérée , non-seulement » comme plus agréable, mais comme plus utile. H

» faut aussi reconnaître que cette philosophie est celle » qui a valu à ses disciples la gloire la plus durable » et en même temps la plus juste... Les raisonneurs » abstraits s'égarent facilement dans la subtilité de » leurs raisonnements; une seule erreur engendre, » dans leurs systèmes, une série d'autres erreurs, » s'ils s'obstinent à en chercher les conséquences; )) aucune conclusion ne les effraie, ni par sa nou- » veauté, ni par sa contradiction avec les opinions )) communes. Au contraire , un philosophe qui se » propose seulement d'exprimer les opinions commu- » nés de l'humanité sous des couleurs plus belles et )) plus séduisantes, s'arrête, si par hasard il commet )) quelque méprise; et, renouvelant son appel au * » sens commun, aux sentiments naturels de son » âme, il rentre dans le droit chemin, et se met en » garde contre de dangereuses illusions (1)... » Telle est précisément la philosophie des Essais moraux et politiques. Hume a fait effort pour ne pas s'y séparer du sens commun. Et si parfois il se met lui-même en contradiction avec ses principes , il nous en avertit lui-même, ce n'est pas un désaveu: c'est une conces* sion au sens commun , naturelle dans des écrits qui sont faits pour plaire aux hommes.

(l) !«•' Essai philosophique, Des différentes espèces de philosophie , tome IV, p. 1 et sniv.

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