‹ La philosophie de GassendiChapitre 10 sur 178 · Préface aux Exercitationes, op. cil · texte numérisé non relu

Préface aux Exercitationes, op. cil

péripaléticiens, tout autre celui de Descartes. Les péripatéticiens et Deseartes ont eu raison. Ils ont compris qne le ton dogmatique en imposé; que la première condition requise pour qu'on croie en nous^ est d'y croire ou de sembler y croire nous-même, qu'une seule chose est plus communicative que la foi, c'est le doute : aussi importe-t-il de ne pas trop douter de soi, lorsqu'on veut avoir des disciples. Gassendi sans doute n'y a pas suffisamment songé.

Un autre tort de Gassendi — moins contestable, bien qu'il le reconnaisse — est de n'avoir point exposé toujours ses propres théories avec assez de netteté et de concision. Son style plein de sève est touffus à l'excès; sa phrase abondante et facile, riche d'épithèles et d'incises, est trop fréquemment redondante sinon ditfuse. On songe, malgré soi, en le lisant, à cette ventosa quiedam loquacitas dont nous parle Tacite et qu'il identifiait avec la verve méridionale de son temps. C'est surtout lorsqu'il analyse les théories qu'il adopte, notamment celles d'Épicure, que ce défaut est apparent. Tous les arguments qu'il découvre, il prend plaisir à nous les faire connaître et, comme son érudition est immense et sa mémoire inépuisable, on perd parfois de vue le véritable but qu'il poursuit. Il tient à prouver tout ce qu'il avance le plus abondamment possible; on dirait qu'il n'a dans ses lecteurs qu'une confiance limitée; il va même jusqu'à reproduire, à plusieurs reprises, les preuves qu'il a données déjà. De là, des longueurs interminables, des développements superflus, des répétitions fatigantes. En un mot, sa rhétorique gâte sa philosophie. Gassendi serait beaucoup plus clair, s'il avait eu moins souci de l'être, et il serait lu avec beaucoup plus de fruit, s'il avait été plus concis et plus sobre. Nul doute que son influence n'eût été plus considérable si, au lieu des deux énormes volumes qui forment le Syntagma^ il nous avait laissé un résumé succinct de sa doctrine, comme l'avait fait Descartes en composant son Discours de la méthode et ses Principes,

A ces raisons qui sont, pour ainsi dire, intrinsèques s'en ajoutent d'autres non moins sérieuses et qui viennent des circonstances mêmes dans lesquelles il s'est trouvé. Contre Gassendi semblent avoir conspiré ses ennemis, ses amis, voire ses disciples les plus dévoués.

Ses ennemis étaient innombrables; aux péripatéticiens si

durement traités par lui s'étaient unis tous les admirateurs de Descartes qui s'avançaient, nous dit Sorbière, en bataillon serré, agmine denso^ pour soutenir leur maître; puis, probablement, un grand nombre de jaloux. On comprend dès lors que sa doctrine ait eu à souffrir de tant d'obstacles. Si, au moins, on avait pu la discuter librement! Mais le faire eût été dangereux; aussi, se bornait-on à lui emprunter ses richesses sans le dire : ces emprunts qu'on lui a faits ainsi et qu'on lui fait encore sont considérables; mais Gassendi n'en a point bénéficié. Il nous fait involontairement songer à ces modestes travailleurs, debout avant l'aube, à l'ouvrage encore quand tout repose autour d'eux. Ils n'ont qu'une ambition : se rendre utiles, et jamais ils ne songent à réclamer le prix de leurs services; aussi restent-ils ignorés. Leurs héritiers prennent possession de leurs richesses, s'en parent et en jouissent, sans un souvenir ou un regret pour leur bienfaiteur, heureux encore s'ils s'en tiennent à cette indifférence sans y joindre l'ingratitude de leurs critiques.

Gassendi ne fut guère plus heureux dans ses amis. Le premier et le plus compromettant fut Ëpicure. Malgré la justification entreprise en sa faveur, Épicure n'en restait pas moins aux yeux du plus grand nombre le défenseur de la morale du plaisir, le philosophe décrié, dont le nom seul était une injure. On ne brave pas impunément les préjugés vulgaires. Il y a plus, Gassendi n'était-il pas lié d'amitié avec Chapelle, Bachaumont, Molière? Le cas était évidemment fort grave puisqu'un des admirateurs les plus sincères de Gassendi s'est efforcé, même de nos jours, de plaider sur ce point, en faveur de notre philosophe, les circonstances atténuantes ^ !

Enfin, ses disciples eux-mêmes ou mieux son disciple le plus dévoué, Bernier, semble, avec les meilleures intentions, avoir beaucoup nui à sa doctrine : c'est que, résumer, pour la rendre plus accessible, la doctrine d'un philosophe, est tâche des plus délicates. Si celui qui l'entreprend est un philosophe luimême et surtout un philosophe original, il est sans cesse à

1. Martin, op. cit., 307 et sq. — Voy. sur ce point les jugements plus ou moins étranges qui ont été portés sur Gassendi : Encyclopédie, t. V, p. 785, art. Epicure; — Cousin, Philos, du siècle, 1. 1, p. 454; — Damiron, 1. 1, p. 498, et sq.

craindre qu'il ne mêle ses propres idées à celles de son maître et que, sous prétexte d'en expliquer mieux le système, il ne l'altère ou même le dénature. C'est ainsi que nous ne saurions juger Socrate équitablenient d'après le? seuls écrits de Platon. — Si, au contraire, cette tâche est entreprise par un écrivain qui n'est philosophe qu'à demi ou philosophe par occasion, le danger est plus grand encore, car il est à peu près certain que la véritable pensée du maître lui échappera ; que ses idées les plus profondes et les plus suggestives, ses hypothèses les plus fécondes auront moins frappé son esprit que ses théories générales les moins personnelles. — C'est dans ce défaut qu'est tombé et que devait nécessairement tomber Bernier, \ejoll pki-^ losophe comme l'appelait Saint-Evremonl. Juger Gassendi d'après le résumé en huit volumes de son élève, c'est se condamner d'avance à ne le point exactement comprendre. — Bernier expose peut-être avec fidélité les théories scientifiques de son maître — nous n'avons point à le rechercher — mais il ne nous donne qu'une idée imparfaite de sa valeur comme historien de la philosophie, de la pénétration de ses jugements, de celte double vue qu'il a possédée plus que tout autre peut-être et qui lui a fait pressentir les théories les plus accréditées de nos jours. Souvent il abrège lorsqu'il faudrait développer, comme il arrive quand il parle de la matière et de ses attributs; et développe lorsqu'il faudrait abréger, comme dans son exposition des preuves de l'existence de Dieu. — Enfin, dans Gassendi, l'ordre et l'enchaînement des idées sont expliqués clairement; maintes fois ils nous échappent dans le résumé de Bernier.

Ce sont ces lacunes que nous voudrions combler en reprenant à notre tour l'analyse des œuvres de Gassendi. Notre but, en entreprenant cette étude, est principalement de bien mettre en relief et la méthode qu'il a suivie et les théories personnelles qu'il a défendues. Laissant de côté ce qui, dans ses écrits, relève uniquement de la science pure ou de l'histoire, nous nous attacherons exclusivement aux opinions du philosophe; ces opinions elles-mêmes, nous chercherons moins à les discuter qu'à les bien faire connaître, persuadé que c'est là le meilleur moyen de montrer, d'une part, quelle est leur valeur et quelle a été leur influence sur la philosophie; d'autre part quel cas nous

devons faire soit des éloges enthousiastes qu'elles ont obtenus^ soit des critiques acerbes qu'elles ont soulevées.

Cette simple exposition, il est vrai, évoquera souvent le souvenir de plus d'une page déjà lue, de plus d'une théorie depuis longtemps admise et que chacun connaît; mais elle ne sera point pour cela inutile puisqu'elle nous apprendra qui les a le premier inspirées; — souvent aussi, elle nous montrera comme déjà fort anciennes des hypothèses que nous croyions tout à fait nouvelles; c'eat alors surtout que notre but sera atteint, car pleine justice sera rendue à Gassendi *.

1 Les ouvrages philosophiques de Gassendi sont : i° Exercitationes paradoxicse adversus Aristoteleos, liv. I, 1624; 11 v. II, 1659; — 2° Epistolica dissertatiOy in gua prxcipua principia philosophiœ B. Fluddi deteguntuvy 1631 ; — 3° Disguisitio adversus Cartesium, 1642; — Disguisitio metaphysica seu Duhitationes et Instantise adversus Cartesii metaphysicam, 1644 ; — 4° De vita,moribus et doctrina Epicurilihri octo, 1647; Animadversiones in librum Diogenii Laertis, 1649; Syntagma philosophiœ Epicuri, cum refutatione dogmatum g use contra fidem Christianorum ab eo asserta sunt, Lyon, 1649; La Haye, 1655; Londres, 1688; Amsterdam, 1684; — 5° Syntagma pkilosophicum, Lyon, 1658. — Dans le Syntagma philosophicum sont reproduits tous les autres travaux de Gassendi, niais quelques-uns d'entre eux, notamment ceux qui se rapportent à Épicure, considérablement résumés : c'est ainsi que le commentaire du X« livre de D. Laeree, qui forme un volume in-folio dans l'édition de 1649, se trouve réduit, dans le tome V du Syntagma^ à 256 pages. — A tous ces ouvrages, il faut ajouter les lettres de Gassendi aux philosophes et aux savants de son époque. Ces lettres offrent pour nous d'autant plus d'intérêt qu'elles sont comme le commentaire vivant de tous les travaux de Gassendi. Celles qui ont été recueillies par M. de Montmor forment le sixième volume du Syntagma y mais leur nombre a été considérablement augmenté depuis, bien que beaucoup restent encore a publier. (Voy. Documents inédits sur Gassendi^ par Tamizey de Larroque : Revue des guestions historigues, 1877, t. XXII, p. 221-244; — Oraison funèbre de P. Gassendi, par Nicolas Taxil, publiée par le même, 1882; — Impressions de voyage de PieiTe Gassendi, dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, 1887.) — La plupart des manuscrits de Gassendi nous ont été conservés. Ceux qui se trouvent à la bibliothèque de Tours forment 5 volumes, inscrits sous les n"" 706 à 710. Les trois premiers, corrigés et raturés et qui ne contiennent qu'une lacune de 200 pages, ont évidemment servi pour l'édition de 1658, Le texte de ces trois volumes, qui portent des traces nombreuses de leur passage à l'imprimerie, est en effet conforme à celui des deux premiers du Syntagma auxquels ils correspondent. Le texte des deux derniers volumes, qui traitent de questions de physique, n'a point été publié; suivant toute probabilité, ce texte nous donne la première rédaction du Syntagma par Gassendi. — Les autres manuscrits se trouvent à la Bibliothèque nationale (collection Dupuy, n°' 663, 667, 669, 688; dans les fonds français^ n°' 9536, 9537, 12270; dans les nouvelles acquisitions latines, n°' 1636-1638) et dans les diverses bibliothèques de Provence. — Les plus importants de ces manuscrits ont été déjà publiés.

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