‹ La philosophie de GassendiChapitre 111 sur 178 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L De la force motrice. Sa nature. Ses principales manifestations. — IL Du langage : les cris et la parole. Du langage intérieur et du langage extérieur. Du langage chez Thomme et chez Tanimal. — III. Origine du langage : différentes théories proposées par les philosophes. Opinion d'Épicure.

I. — La force motrice achève l'œuvre commencée par Ja phaataisie et continuée par Fentendement, l'appétit et la volonté. « C'est le complément que la nature donne à son ouvrage quand elle entreprend de former un animal. » On peut la définir : « le pouvoir qu'a l'être vivant de se conserver et de se mouvoir tant pour se porter au bien que pour se détourner du mal *. »

Si, après avoir reçu l'image des choses qui lui conviennent et les avoir désirées, l'esprit était incapable d'agir sur le corps, image et désir resteraient sans effet : il faut qu'aux excitations du dehors l'être vivant puisse répondre par une action du dedans et, dans une certaine mesure, modifier et diriger son organisme conformément à sa fin.

Celte tâche, la force motrice la remplit, grâce aux esprits animaux qui jouent, dans ce cas, le rôle d'intermédiaires et de messagers. Ce sont eux qui transmettent, avec une rapidité et une sûreté merveilleuses, par les nerfs qui leur servent en quelque

1. « Superest vis,seu facultas movens, quse in animalibus cognoscentem, appetentemque consequitur, quamque aggressa Natura parens animalium fabricam, videtur quasi complementum sui operis implan tare... ut movere se animal cum ad salutaria habenda, tum ad contraria declinanda possit. >» iGass., t. II, p. 503.)

Thomas. — Gassendi, 14

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sorte de véhicule, Tordre parti du cerveau, aux muscles et aux tendons qui doivent obéir. Ils ne sont donc, à proprement parler, que l'occasion du mouvement des organes, ils n'en sont pas la cause réelle et véritable. C'est que les tendons et les muscles sont doués de vertu motrice et capables de se dilater ou de se contracter d'eux-mêmes; il suffit, pour qu'ils le fassent, qu'avis leur en soit donné. Il en est du corps animé, pour employer une comparaison, déjà citée, d'Aristote, « comme d'une République dont chaque membre a en soi assez de sentiment et assez d'intelligence pour connaître et distinguer les ordres qui lui sont signifiés par commandement, et assez de force pour les exécuter ».

Il arrive même que, par suite de l'habitude, tout ordre devienne inutile et que nos divers organes accomplissent, sans avis particulier, toutes leurs fonctions essentielles d'une m€mière régulière et naturelle. Car, pour reprendre l'exemple de tout à l'heure, « de même que dans une République lorsque le bon ordre a été une fois établi, il n'est pas nécessaire d'aucun secret conducteur qui assiste à tout ce qui se fait en particulier, parce que chacun s'acquitte exactement de son office selon qu'il lui a été prescrit et qu'ainsi une chose se fait enfin par accoutumance après une autre; de même aussi, dans l'animal, la présence de l'esprit ou de la phantaisie n'est pas nécessaire dans toutes les parties pour qu'elles agissent et fassent leur devoir, mais elles sont si bien apprises par la nature, que toutes les fois qu'il est nécessaire, elles agissent et s^en acquittent ^ »

Cette explication semble confirmée par de nombreuses expériences. Considérons un muscle, détaché de l'organe dont il faisait partie : si on le pique, il se resserre; on ne saurait, sans invraisemblance, attribuer ce mouvement de contraction à la force des esprits émis par l'aiguille qui l'a piqué. Il est plus rai-

1. « Facit maxime quod quemadmodum observatum,eIeganterque expressum ab Aristotele est, habet se perinde animal ac Republica bene instituta. Ut in bac enim postquam ordo est semel probe constitutus, nihil opus est secrelo duce, quem interesse singulis, quse geruntur oporteat; cum quisque, ut mandatum est, id, quod est sui muneris agat, sicque aliud post aliud ex consuetudine effîciatur; eodem modo in animali, nibil opus est animi ad singulas partes prœsentia, ut illse sua munia exsequantur; sed omnes a natura ita probe institut» sunt, ut quoties est opus, illa congrue obeant. » (T. II, 509.) — « Animal ut Republica, aut exercitus, cigus membra omnia suum ordinem teneant snisque offîciis débile fùngantur. » (Gass^ II, 554.)

sonnable de supposer que ce muscle conserve un certain sentiment et une certaine intelligence de ce qui lui est utile et de ce qui lui est nuisible. Il en est de lui, comme de Thuître qui se replie sur elle-même, quand on la blesse. L'impression venue du dehors n'est que l'occasion des mouvements qu'ils exécutent. — Les mêmes remarques s'appliqueraient aux mouvements du cœur et à ceux du pouls qui en dépendent. « Ces mouvements s'exécutent par une intention primitive delà nature; c'est-à-dire que le cœur ayant de soi l'âme sensitive, a, par suite, assez d'intelligence pour connaître les mouvements nécessaires à la conservation de l'organisme, et assez d'énergie pour les accomplir*. »

L'étude de la force motrice nous conduit donc à la même conclusion que notre étude sur le principe de la vie. — S'il nous fallait caractériser d'un mot cette théorie, nous la définirions un animisme polyzoîste : un animisme, car l'idée directrice de l'évolution vitale vient de l'âme; un animisme polyzoîste, car tous les éléments qui constituent le corps sont doués d'activité, voire d'une certaine impressionnabilité sourde et subconsciente qui leur permet de concourir efficacement avec l'âme pour réaliser leur œuvre commune : la vie.

Après avoir considéré ainsi la force motrice en elle-même, Gassendi l'étudié dans ses principales modifications. C'est par elle que sont rendus possibles la marche, le vol et la nage. Suivant les influences qu'elle subit et les milieux où elle se développe, elle explique la différence des tempéraments et, par suite, des caractères; la santé et la maladie, la durée plus ou moins longue des corps animés. Nous savons enfin quel rôle elle joue dans la génération et dans la vie qui n'est qu'une génération continuée. — Étudions-la maintenant dans sa manifestation extérieure la plus intéressante peut-être : le langage. Comme, en outre, le langage est aussi sous la dépendance directe des facultés intellectuelles, nous verrons combien est étroite l'union de toutes les fonctions de l'âme.

IL — Le langage se traduit au dehors par la voix. La voix est proprement « un son formé par l'émission du souffle dans la

1. « Sane vero videtur tendo in se ipso habere unde imperatum motum exsequatur, contractionemve illam suam peragat. » (II, 509.)

bouche d'un animal qui est touché de quelque passion ^ ». Lorsque ce son est articulé, il prend le nom de parole. La voix exige donc plusieurs conditions difTérentes : d'abord, un organisme spécial capable de la produire ; ensuite, une passion qui anime l'âme et enfin une tendance à l'exprimer. C'est là ce que reconnaît Aristote lorsqu'il nous dit qu'il n'y a point de voix sans quelque imagination et qu'elle est toujours proférée « pour quelque bien ou quelque mal qui se présente ». En résumé, la voix est le signe extérieur d'un état mental. Aussi n'est-ce pas sans raison que les pythagoriciens, les stoïciens et les péripaléticiens distinguent deux espèces de langage : l'un intérieur, l'autre extérieur, Tun cause et l'autre effet; celui-là identique à la pensée, celui-ci traduction de la pensée elle-même. Supprimons le premier et le second disparaît; le second au contraire peut disparaître sans que le premier soit nécessairement supprimé *. On s'est quelquefois demandé si l'homme seul est doué de la parole et si les animaux n'ont pas, comme nous, leur langage propre qui leur permet de communiquer entre eux et de s'entendre. C'est là, pense Gassendi, une pure question de mots. Il est évident que si, par parole, on désigne le langage dont nous nous servons, la parole n'appartient qu'à nous; mais si, par ce mot, on entend, ce qui est plus logique, tout son articulé employé pour signifier quelque chose, nul doute que les animaux ne possèdent la parole. Est-ce que dans les cris qu'ils poussent nous ne remarquons pas des nuances infinies? Suivant qu'ils menacent ou caressent, sont tristes ou joyeux, tranquilles ou inquiets, leur voix sait prendre des inflexions diverses, se prolonger ou s'interrompre, s'élever ou s'abaisser, se moduler en un mot d'après les passions qu'ils éprouvent. Les faits ne prouvent-ils pas, en outre, que les animaux se comprennent? Aux cris poussés par leur mère, tous les poussins viennent se ranger sous ses ailes; n'entendons-nous pas les oiseaux s'appeler et se répondre, s'avertir mutuellement d'un danger? Si leur langage a moins d'inflexions que le nôjtre, c'est que leurs passions sont moins nombreuses ; mais prétendre, d'une manière absolue,

1. a Vox proprie est sonus emissione spiritus in ore animalis aliquo affectu incitât! creatus. » (Gass., II, 520.)

2. «Et esse quidem sermo internus sine externo valeat; at nonexternus sine interno. » (II, 522.)

qu'ils ne parlent ni ne se comprennent, serait aussi absurde que de prétendre que les Chinois ou les Canadiens ne parlent ni ne se comprennent, sous le prétexte que nous n'entendons pas ce qu'ils disent.

La multiplicité des émotions et des idées que doit traduire notre langage explique sa complexité et la lenteur avec laquelle nous Tacquérons. Tandis que celui de l'animal est très vite acquis et présente, suivant les espèces, une grande uniformité, celui de rhomme exige les plus grands efforts et offre, suivant les races et les pays, les différences les plus notables. Pour se rendre bien compte de son développement, il suffirait d'observer l'enfant et de voir comment peu à peu, en imitant les cris des personnes qui l'entourent, il en arrive à prononcer des syllabes, puis des mots, puis des phrases entières, travail d'interprétation et d'adaptation qui implique à la fois le concours de toutes les facultés de l'âme.

III. — Si l'on explique assez facilement, par l'exemple et rhérédité, le langage dont nous usons aujourd'hui, il semble plus difûcile d'expliquer sa création première. Aussi les philosophes ont-ils défendu, touchant l'origine du langage, des théories fort différentes.

Suivant Hermogène, les noms seraient d'institution humaine ^ S'ils ont telle ou telle signification, c'est que les hommes l'ont ainsi voulu. Cette opinion est également celle d'Aristote et de Démocrite. Aristote définit expressément le nom : une voix dont le sens dépend d'une convention, et la raison qu'il en donne, c'est « qu'il n'y a aucun nom par nature ». Quant à Démocrite, il appuie cette thèse sur les quatre arguments suivants : « le premier est tiré de l'homonymie, ou de ce qu'un même nom est attribué à des choses différentes; le second, de la polyonymie, ou de ce que divers noms sont attribués à une même chose; le troisième, du changement, ou de ce qu'une même chose a tantôt un nom et tantôt un autre, ce qui sans doute n'arriverait pas si les noms étaient purement naturels; le quatrième, du défaut de semblables, d'où vient que de sagesse nous tirons bien savoir, mais que de justice nous n'en tirons pas

i. Gass., t. II, p. 523, 524.

ili DES FACULTÉS DE L'AME

de même un autre : pour nous faire voir que les noms sont des effets de la fortune et non pas de la nature ^. »

Suivant Gratyle, au contraire, les noms seraient naturels et, s'il faut s'en rapporter au témoignage de Proclus, cette doctrine serait également celle de Pythagore et d'Epicure. Sans entrer, sur ce point, dans une discussion historique, Gassendi constate qu'il est bien difficile de se faire une idée exacte de l'opinion de Pythagore qui, de l'aveu même de Proclus, parle /wir énigme; il fait remarquer, en second lieu, que la théorie de Gratyle diffère beaucoup de celle d'Epicure. Que soutient, en effet, Gratyle, lorsqu'il nous dit que les noms sont /7ar nature^ (puasi? « Qu'ils sont accommodés pour exprimer et signifier les natures des choses; qu'ils sont par conséquent des inventions de l'art et de la science et qu'ainsi ils viennent non de quelque impétuosité naturelle, mais de l'àme raisonnante '. » Ainsi, dans cette théorie comme dans la théorie précédente, le langage serait le fruit de la réflexion : seulement, Gratyle ne croit pas, comme Hermogène, qu'il soit purement arbitraire : la création de chaque mot aurait été inspirée par quelque caractère des objets et c'est dans la nature des uns qu*il faudrait chercher la vraie raison des autres.

Plus complexe est l'explication d'Epicure. Bien que Gassendi, sur cette question de l'origine du langage, évite de se prononcer d'une manière formelle, le soin qu'il apporte à nous exposer l'explication d'Epicure, à rapprocher les textes qui Téclairent, à recueillir les jugements des philosophes qui s'en occupent, nous fait suffisamment comprendre de quel côté penchent ses préférence. Or, suivant Epicure, et nous pouvons dire aussi suivant Gassendi, pour rendre compte du langage il faut recourir à la fois à l'instinct et à la raison.

« Epicure, nous dit Proclus, a pensé que la faculté de désigner les choses par des noms est aussi naturelle que la faculté de voir et d'entendre ^. » En effet, tout homme, lorsqu'il est sous le coup d'une émotion, est porté spontanément à l'exprimer par une voix

2. «Cratylus omnia esse natura dicit, quod naturis rerum exprimendis, signiOcandisque sint accommodata, atque adeo sint excogitata ex arte et scientia, ac sint proinde opéra non alicujus irapetus, sed animœ ratiocinantis. » (II, 523.)

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