Mandon, ouvrage cité
cette période d'hésitation et de doute que connaissent tous ceux qui ont un peu réfléchi et philosophé. Seulement ce qui est certain, c'est que cet état d'esprit n'a été pour Gassendi que passager. Dès qu'il renonce à la critique pure; dès qu'il songe non plus à combattre Aristote ou Fludd, mais bien à exprimer ses propres idées, à se faire une opinion personnelle sur les graves problèmes de la philosophie, la plupart de ses doutes alors s'évanouissent et, au pyrrhonisme universel, succède un dogmatisme prudent et sage qui tout en croyant à la vérité sait faire au scepticisme sa part. Ce qui d'ailleurs nous porte à croire que telle a bien été l'évolution de la pensée de Gassendi, c'est que ses tendances au probabilisme ne se rencontrent que dans ses premières œuvres critiques; elles ont complètement disparu dans son Syntagma phiiosophicum, et même dans sa controverse avec Descartes, dont il combat moins la doctrine que la méthode. Pour apprécier équitablement toutes les discussions soulevées par le prétendu scepticisme de Gassendi, il suffit donc de rapprocher des dates et de comparer ses écrits \
II. — La méthode de Gassendi nous explique toute sa doctrine, d'une remarquable unité, mais également éloignée des affirmations audacieuses des matériahstes et des hypothèses chimériques des idéalistes mystiques. ' .
1. a Pour ce qui est de la sceptique, écrit Bernier, il est bien vrai que Gasseodi se sert très souvent des termes ordinaires de cette secte; car on ne trouve partout que des videtui\ mais qui ne sait que les véritables philosophes et qui ont bien reconnu la faiblesse de l'esprit humain, en usent de la sorte? Car par là Gassendi montre sa modestie et blâme sévèrement Parrogance de quelques modernes, qui décident magistralement de tout, comme s'ils n'ignoraient rien et comme s'ils voyaient la nature à découvert. » Brucker est à peu près du même avis que Bernier. tt On ne peut nier, dit-il, que Gassendi, très modeste et non moins réservé dans ses jugements que dans sa conduite, et qui avait bien vu que l'intelligence humaine est limitée et que, sur certaines choses, elle ne peut que bégayer, ne s'en soit tenu souvent à l'opinion la plus probable ou n'ait combattu très fortement quelques dogmes admis; mais il le fit à la manière de Socrate et non à celle des sceptiques : non more sceptico, sed Socratico, » Cité par Mandon, Éttide sur le Syntagma, 155.
Buhle (Hist, de la philosophie, trad. par Jourdan, t. III) nous semble avoir mieux compris encore la pensée de Gassendi lorsqu'il sépare le Syntagma de ses autres écrits philosophiques, ceux-ci offrant des tendances au septicisme plus ou moins profondes, celui-là étant essentiellement dogmatique.
En effet, comme Epicure et ses disciples, il croit que l'univers est bien une réalité concrète, composée d'atomes solides et résistants, mais il croit de plus — et en cela il se rapproche des idéalistes — que cet univers est, pour ainsi dire, tout imprégné de finalité, qu'une vie intense et profonde l'anime, qu'une idée directrice préside à son évolution, qu'une cause supérieure a produit Tordre et l'harmonie qu'il révèle.
Gomme les matérialistes, il soutient que, dans l'être organisé et vivant, doué de sensibilité et d'imagination, il n'y a, en définitive, qu'un composé d'atomes; que l'âme sensitive et végétative n'a rien en elle, dans son essence, qui ne soit matière; mais il soutient en même temps que ce groupement d'atomes d'où naissent la vie et le sentiment, n'a pu se faire de lui-même et par hasard; qu'il suppose un ordonnateur premier dont l'action intelligente et bienfaisante a, dès Torigine, tout créé avec poids et mesure, en vue d'une fin déterminée.
Comme les matérialistes, il admet que rien n'est dans l'entendement qui n'ait été dans les sens; que, sans l'expérience, l'esprit ne saurait acquérir aucune connaissance; toutefois, contrairement aux empiristes, il admet qu'à l'aide des données des sens nous pouvons former d'autres connaissances qui les dépassent et qui ont des caractères tels qu'elles impliquent en nous une âme supérieure à l'âme sensitive, une âme incorporelle et immortelle, en quelque façon semblable à Dieu.
Comme les matérialistes, enfin, il pense que le souverain Bien est le plaisir et le souverain Mal, la douleur; que la vertu ne se conçoit pas sans le Bonheur; mais, ce que ne font pas suffisamment les matérialistes, il dislingue avec le plus grand soin le Bien physique et le Bien moral ; le plaisir des sens et celui de la raison ; le bonheur que procure la pratique de l'honnête et celui que procure la satisfaction de nos appétits inférieurs, et il en arrive à une sorte d'eudémonisme rationnel plus voisin des théories d'Aristote que de celles d'Épicure, dont cependant il fait l'éloge.
Un vaste système de forces suspendu à. la volonté d'une force suprême, intelligente et bonne, évoluant sous l'impulsion une fois reçue de cette volonté transcendante, donnant successivement naissance à tous les êtres, les uns inanimés, les autres animés et sensibles, les autres sensibles, intelligents et libres, chaque forme de l'être préparant celles qui lui sont supérieures,
complétant celles qui sont mains parfaites * : tel est dans son ensemble Tunivers conçu par Gassendi, telle est la doctrine qu'il défend et où il semble avoir voulu réconcilier, dans une synthèse supérieure, les théories les plus opposées.
Quel que soit le mérite de cette tentative, la philosophie de Gassendi en possède un plus grand encore, à nos yeux : il réside surtout dans les aperçus ingénieux, les vues neuves et fécondes que, chemin faisant, Gassendi nous découvre; dans les hypothèses originales et suggestives qu'il nous propose pour rendre compte des moindres détails. Comme le remarque judicieusement Brucker, on trouve dans ses écrits des vues innombrables qui lui sont propres : « innumera ex suo penore addidit »; or, c'est par là principalement qu'il se rapproche des philosophes contemporains dont il semble parfois pressentir les brillantes découvertes. Qu'il nous suffise de rappeler sa critique des facultés occultes; ses hypothèses sur l'animation universelle, sur la génération et sur la vie, si voisines de celles de l'animisme polyzoïste; ses études sur les données des sens, sur leurs erreurs et sur la localisation des sensations; ses explications physiologiques de la mémoire et de l'imagination; ses recherches sur la nature de la force motrice, l'origine de l'instinct et de l'habitude, l'influence de l'hérédité; sa théorie de la Raison et de la Liberté; enfln ses analyses si fines et si pénétrantes de nos sentiments et de nos passions : sur chacun de ces problèmes Gassendi a projeté une lumière nouvelle et souvent il suffirait des plus légers changements pour que telles de ces pages qui ont été écrites au commencement du xvn® siècle nous fissent illusion, au point de pouvoir être attribuées à des auteurs beaucoup plus récents. Ajoutons, en dernier lieu, qu'entre ces développements et la thèse générale que défend Gassendi, règne toujours l'accord le plus parfait. Nulle contradiction, nulle surprise. Ici tout se tient et s'enchaîne parles liens d'une logique rigoureuse et d'une méthode toujours sûre : la dernière des propositions qu'il énonce comme vraie étant la conséquence de la première qu'il a admise.
Il nous sera facile maintenant, en nous appuyant sur tout ce qui précède, de faire bonne justice du jugement général que presque tous les historiens de Gassendi, même ses admira-
1. Voir 3" partie, Théone de la destination, chapitre I, ni, 3.
leurs S portent sur sa doctrine. Cette doctrine serait, avant tout, suivant eux, une doctrine « d'idées moyennes ». Il paraît que cette formule est fort claire, puisqu'on la reproduit encore de nos jours et qu'on en use pour caractériser bien d'autres philosophes que Gassendi. Elle nous semble, au contraire, à nous, extrêmement vague et confuse, sujette aux interprétations les plus diverses, aussi ne saurions-nous l'admettre sans réserve. Si, en effet, par philosophie des idées moyennes, on entend désigner un système sans cohésion et sans originahté, un éclectisme sans critique, une mosaïque de lieux communs et de vérités banales sur tous les problèmes auxquels le philosophe s'intéresse, il est surabondamment établi, croyons-nous, que Gassendi n'est point l'auteur d'une telle philosophie; si, au contrraire, on entend une philosophie sage, ennemie des négations audacieuses qui font violence au témoignage de l'expérience et à celui de la raison ; une philosophie, sans cesse soucieuse de n'admettre pour incontestable que ce qui est évident, de faire soigneusement la part de la science et celle de l'hypothèse; une philosophie, en un mot, prudente jusque dans ses hardiesses mêmes, nul doute que la philosophie de Gassendi ne soit une philosophie d'idées moyennes ; mais n'en est-il pas ainsi de toute philosophie vraiment sérieuse?