LA PHILOSOPHIE U
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tions sérieuses! On bannit toutes les recherches qui pourraient aboutir à des résultats précis; mais, en revanche, on discute longuement des questions graves comme celles-ci : An detur forma corporeUatis? an et cujus modi habeat proprietates illa forma quie cadaveris est? etc., etc. Et encore, dans l'examen de ces problèmes, quelle confusion! On discute sur un mot; on argumente sur une virgule; on entasse, compile, rapproche, oppose propositions semblables et propositions contraires et c'est là ce qu'on appelle philosopher!
Si au moins le langage était élégant ou simplement correct! Mais non; ce sont eux qui ont inventé à leur profit cet euphémisme admirable : que les solécismes sont les perles de la philosophie !
D'où vient maintenant une telle aberration? — Uniquement de ce que nos philosophes se sont enchaînés à la doctrine d'Aristote comme si elle était l'expression dernière et parfaite de la vérité. Leur asservissement est si complet que plusieurs même n'hésitent pas à affirmer qu'ils aimeraient mieux se tromper avec Aristote que de bien penser avec un autre. Gassendi nous raconte qu'il a connu un célèbre professeur de philosophie et de théologie qui croyait rendre à Dieu un grand hommage en se disant prêt à soutenir, au prix de son sang, la vérité de tout ce qui était contenu dans les œuvres d'Aristote. Ipse dixit, le maître l'a dit, était un argument sans réplique ; objecter qu'Aristote avait été un homme comme les autres, c'est-à-dire imparfait et faillible, sentait l'hérésie et méritait le bûcher.
Aussi Gassendi s'étonne-t-il après cela que quelques péripatéticiens osent encore se dire libres. « Est-ce que, soutiennent ces philosophes, nous ne pouvons pas, à notre gré, soumettre à l'examen les sentiments des nominaux, des thomistes, des scotistes et embrasser l'opinion qui nous paraît la plus probable? — Je vous le demande, répond Gassendi, est-ce bien là la liberté? Les péripatéticiens ressemblent à des prisonniers qui déclarent hautement qu'ils sont libres parce qu'ils peuvent sans contrainte courir dans l'enceinte de leur prison; mais, scotistes ou thomistes, Aristote le porte-clef les tient toujours sous sa férule. Comme à des oiseaux captifs, il leur permet bien de sauter sur les barreaux de leur cage; il ne leur permet pas de déployer leurs ailes vers le ciel libre. » Tout autre est la liberté que
réclame Gassendi ; tout autre est l'estime qu'il en fait : « puisqu'elle est, nous dit-il, le plus précieux de tous les biens; puisque tout dans la nature tend vers elle; puisque les animaux, les choses inanimées elles-mêmes semblent chanter ce mot du poète : opus est libertate; nous qui sommes des hommes, qui sommes des philosophes, ne nous abaissons pas jusqu'à nous faire esclaves. Accepter volontairement un tel joug est démence! »
Il signale enfin, avec une force et une éloquence qui rappellent les plus belles pages de Pascal, les dangers pour la science d'un tel asservissement. C'est parce que nos savants cherchent la vérité dans les seuls écrits d'Aristote, qu'ils négligent d'étudier la nature, la seule institutrice vraiment féconde. Mais que serait-il arrivé si Aristote lui-même avait eu un tel respect pour ses anciens maîtres? Si, à certains égards, il les a surpassés, c'est qu'il n'a pas craint de discuter leurs systèmes et de penser par lui-même. Certes, continue Gassendi, je ne condamne point les anciens et je sais de quel prix sont leurs travaux, mais je ne puis m'astreindre à mesurer la vertu aux années et oublier que les choses, anciennes aujourd'hui, autrefois ont été nouvelles. La connaissance du passé doit uniquement nous servir à pousser plus loin nos recherches, grâce à l'expérience et à la raison. Les anciens doivent être pour nous des guides, non des maîtres absolus.
A ces critiques générales, trop peu connues, que Pascal et Descartes n'ont guère fait que résumer, bien qu'on leur en attribue tout l'honneur, Gassendi en ajoute d'autres qui sont plus particulièrement dirigées contre Aristote lui-même. Après avoir prouvé que les péripatéticiens ont souvent exagéré et même dénaturé la pensée du maître, il s'efforce de prouver que le maître lui-même ne mérite pas le culte qu'on lui rend. — Il l'attaque d'abord dans sa vie privée et déchire impitoyablement le brevet d'honnêteté que trop libéralement on lui décerne. 11 l'attaque ensuite, mais avec plus de raison, comme philosophe et chef d'école. Ce qui prouve, apriori, nous dit-il, qu'on exagère la valeur de son système, c'est qu'on le discute. Il a trouvé de& contradicteurs non seulement parmi les philosophes anciens, mais encore parmi les philosophes du moyen âge. Où sont les contradicteurs d'Euclide dont les démonstrations sont évidentes?
Il l'attaque en dernier lieu dans ses œuvres. — Il montre qu'il n'est pas de tâche plus difficile que celle de déterminer
g LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI
j^vec exactitude quelle est la part d'Aristote dans les écrits qu'on lui attribue. Nous savons, en effet, que ses interprètes les mieux informés, Simplicius et Themistius se posaient déjà le problème de leur authenticité et que la liste des ouvrages d'Aristote dressée par D. Laerce n'est point conforme à celle des péripatéticiens modernes :'il en est probablement de ces travaux comme des travaux d'Hercule; plusieurs les ont accomplis, un seul en a^ la gloire. — H y a plus : admettons que tous ces ouvrages soient authentiques; comme certainement ils ont été altérés et remaniés par des disciples plus ou moins autorisés, il faudra séparer ce qui appartient au maître de ce qui lui a été prêté gratuitement; or, quel critérium nous guidera dans cet examen critique? — Accorde-t-on que tout est de la main d'Aristote? Il faut encore l'interpréter; or, étant donné son style et sa méthode d'exposition, les secours même de l'oracle ne seraient pas inutiles pour le bien comprendre. — Mais écartons ces difficultés et supposons que le style d'Aristote soit toujours clair et intelligible, deux nouvelles difficultés restent à résoudre : la première est de savoir quand il parle en son propre nom et quand il parle au nom des philosophes anciens. Gomme il oublie fréquemment de nous renseigner sur ce point, grand est notre embarras. La seconde vient des formes dubitatives auxquelles il a souvent recours, ce dont ses interprètes dogmatiques semblent se soucier fort peu, bien qu'il en résulte plus d'un doute sur sa véritable pensée. — Enfin, si au lieu des textes, nous consultons les commentaires qu'on en a faits, nos hésitations augmentent, car comment nous reconnaître au milieu des contradictions qu'ils présentent; comment surtout oser soutenir, après les avoir lus, que les ouvrages d'Arlstote sont clairs, précis et contiennent l'expression dernière et parfaite de la vérité?
Abordant alors directement l'examen de ces ouvrages, il s'applique à en faire ressortir les lacunes, les superfluités, les tautologies, les contradictions innombrables : défauts dont il serait injuste de rendre seul responsable Aristote qui, malgré tout, était un puissant génie. -^ Quant à la doctrine qu'ils renferment, Gassendi lui avait consacré cinq livres entiers dont le premier malheureusement fut seul publié. Ge livre contient la critique de la dialectique aristotélicienne qu'il considère, avec tous ses développements, comme stérile et fastidieuse ; les autres passaient
en revue les diverses opinions d'Arislote sur tous les problèmes de la métaphysique et de la psychologie.
La publication de cet ouvrage eut un immense retentissement, et les colères qu'il souleva dans le camp des péripatéticiens furent d'autant plus violentes qu'on n'en vit pas ou qu'on feignit de n'en point voir la vraie signification. Gomme l'affirme, en effet, Gassendi à plusieurs reprises dans ses Fxercitationes, comme il le prouve plus tard dans son Syntagma, ce qu'il poursuit c'est moins encore l'aristotélisme que l'abus qu'on en fait; c'est moins un système, qu'un préjugé. Aussi le voyons-nous, après avoir condamné les puérilités de la dialectique scolaslique, emprunter à Aristote les règles du syllogisme; après avoir combattu ses opinions sur l'animation du monde, sur la nature de l'âme, du temps et de l'espace, sur la matière et sur Dieu, s'inspirer de ses théories lorsqu'il étudie les facultés de l'âme humaine, la sensibilité, l'entendement, la liberté et lorsqu'il recherche quelle est la fin de notre activité et en quoi consiste la vertu. En un mot, il considère Aristole comme un guide qui parfois peut utilement l'éclairer, mais il refuse de voir en lui un maître par lequel il doive jurer sans examen. Peut-être l'a-t-il dit avec trop d'insistance et, afin de justifier ses critiques, a-t-il exagéré parfois les défauts qu'il attaque, mais son dessein n'en était pas moins noble et louable. Les péripatéticiens ne tinrent compte que des blessures qu'ils avaient reçues; aussi, à ce point de vue, leur colère n'a-t-elle rien d'exagéré. Samuel Sorbière, biographe et contemporain de Gassendi, nous apprend avec quelle fureur elle se manifesta. Le nom de Gassendi est déclaré suspect; ses travaux sont dénoncés comme dangereux; l'enseignement de la philosophie lui est interdit et il ne parvint à calmer l'irritation de ses ennemis qu'en renonçant à publier la fin de ses remarques sur Aristote et en se condamnant à la retraite, sur les conseils de Peyresc et du prieur de la Valette, ses plus fervents admirateurs K
1. Parmi les témoignages qui attestent le succès, en France, des critiques de Gassendi, il faut citer deux pièces fort curieuses dues à la plume de Boileau et inspirées par une plainte des péripatéticiens au Parlement de Paris. La première est une requête adressée à Nos Seigneurs du Mont- Parnasse : elle est conçue en ces termes...
(t Supplient humblement les maîtres es arts, professeurs régens de rUnivcrsité de Paris; disant qu'il est de notoriété publique que c'est le snbliuie et incomparable Aristote qui est sans conteste le premier fonda-
IL — Ces petites persécutions furent la revanche des péripatéticiens qui justifiaient ainsi , sans s'en apercevoir, la plupart des critiques dirigées contre eux. Gassendi s'en vengea en philosophe et en homme d'esprit. Sans crier à l'injustice, ce qui était habile ; sans modifier le plan d'études qu'il s'était tracé, ce qui était courageux, il s'efforça de démontrer par ses propres découvertes combien l'emporte sur l'étude des textes l'étude de la nature, et sur l'esprit de secte, l'esprit de libre examen. Les mathématiques, la physique, la médecine qui avaient été dédaignées par ses adversaires, il les étudie avec ardeur et succès ; il se passionne pour l'astronomie à laquelle il fait faire de sérieux progrès ; si grande est bientôt sa réputation que les plus illustres savants d'Europe sont fiers d'entrer en relation avec lui et de lui accorder leur amitié. Il est peu de pages aussi instructives et même aussi glorieuses pour l'histoire de la science française que celles échangées entre Gassendi et ses nombreux correspondants au sujet de tous les problèmes scientifiques
leur des quatre premiers éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre...; et quoique pendant plusieurs siècles il ait été maintenu d'un commun consentement dans une paisible possession de tous ses droits, néanmoins depuis quelques années en-çà, deux particulières, nommées la Raison et TExpérience, se sont liguées ensemble pour s'ériger un trône sur les ruines de son autorité; et pour parvenir plus adroitement à leurs fins ont excité certains esprits fâcheux, qui sous les noms de Cartistes et de Gassendistes ont commencé à secouer le joug du seigneur Aristote... Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise ordonner... que Gassendi, Descartes. Rohaut, etc., et leurs adhérents seront conduits à Athènes et condamnés d'y faire amende honorable devant toute la Grèce. — Que Gassendi sera lui seul condamné en pareille somme de dix mille livres pour avoir osé afficher ces placards séditieux : Quod immerito Aristotelici libertatem philosophandi sibi ademerint; — quod rationes nullœ sint quibus secta Aristotelis videatur praeferenda; — quod se, etc., qu'on a voulu ci-devant faire passer pour de grands et longs chapitres très doctes et très judicieux. »
La seconde pièce est l'arrêt supposé rendu à la suite de cette requête : « Vu par la Cour la requête présentée par les maîtres es arts.... contenant que depuis quelques années une inconnue, nommée la Raison, aurait entrepris d'entrer par force dans les écoles de philosophie, et, pour cet effet, à l'aide de certains quidams factieux prenant les surnons de Cartésiens et Gassendistes, gens sans aveu, se serait mise en état d'en expulser ledit Aristote... et non contente de 'ce, aurait entrepris de bannir desdites écoles les Formalités, Matérialités, Entités, Virtualités, Pétréités et autres enfants et ayant cause de défunt maître Jehan Schot, leur père et premier auteur, ce qui causerait la totale raine et subversion de la dite philosophie scolastique qui tire d'elle toute sa substance... Tout considéré, la Cour, etc. »
importants qui commençaient déjà à préoccuper les esprits. Parmi ses corespondants, plusieurs cependant étaient suspects et beaucoup, à la place de Gassendi, se seraient montrés plus prudents; mais nous connaissons sa fière profession de foi : « Qu'on pense de moi ce qu'on voudra, je n'écoute que ma conscience et n'obéis qu'à la vérité ! » Aussi n'hésite-t-il pas à écrire à Galilée, traduit devant le tribunal du saint-office à Rome, une lettre où, tout en l'engageant à se soumettre aux décisions de ses juges, il le félicite hautement de ses travaux. « Je suis dans la plus grande anxiété sur le sort qui vous attend, ô vous, la grande gloire de notre siècle I Malgré les bruits qui circulent, je ne sais pas encore ce qui a été décidé; je ne crois rien jusqu'à ce que la chose soit parfaitement connue. Quoi qu'il arrive, si le saint-siège décide quelque chose contre vos opinions, supportezle coname il convient à un sage. Qu'il vous suffise de vivre avec la persuasion que vous n'avez cherché que la vérité *. » II n'hésite pas davantage à manifester son admiration pour Hobbes et pour Bacon. Dans une lettre à Sorbière, il dit en parlant du de Cive : « C'est là un livre non vulgaire et qui mérite d'être lu par tous ceux qui goûtent les hautes études; je ne connais personne qui soit plus affranchi de préjugé que son auteur, dans les questions philosophiques, et qui aille plus au fond des choses qu'il étudie *. » II dit dans son Syntagma, en parlant de Bacon : « C'est lui qui, dans notre siècle, a formé le généreux projet de réformer la science. Voyant combien l'étude de la vérité et de la nature intime des choses était peu avancée, depuis que les hommes s'occupent de philosophie, il a osé, avec un courage vraiment héroïque, tenter une voie, inconnue jusqu'à lui, espérant qu'il en sortirait une philosophie nouvelle, pourvu qu'on le suivit avec ardeur et persévérance ^. » 11 faudrait citer de même, pour mettre bien en relief le caractère de Gassendi, les éloges aussi éloquents que sincères qu'il adresse à Kepler, à Newton, à tous les vrais savants de son époque. Autant il nous a paru acerbe et mordant contre les sots routiniers et prétentieux qui ne souffraient aucun dissiçtetit dans leur petite église philosophique, autant il nous apparaît ici modeste et bienveillant envers