Syntagma phil., 1. 1, p
tous ceux qui, comme lui, n^ont d'autre amour que Tamour de la vérité.
Ces travaux purement scientifiques ne l'empêchent pas de poursuivre ses études de philosophie; il semble plutôt qu'ils n'en soient pour lui que le complément naturel. Il reprochait aux péri pâté ticiens de condamner sans les lire les ouvrages des anciens philosophes; il tient à ne pas encourir le même reproche; aussi cherche-t-il à réunir, pour en tirer profit, toutes les richesses qu'ils ont accumulées. Point de système philosophique qu'il n'approfondisse, d'auteur un peu important — philosophe, poète ou historien, — qu'il n'analyse et ne commente : de là une ample moisson de documents que nous retrouverons, plus tard, classés et systématisés dans son Syntagma philosophicum, vaste et colossale synthèse où, tout en exposant sa doctrine propre, Gassendi dresse en quelque sorte l'encyclopédie du xvi® siècle. ,
Mais avant de mettre la dernière main à cet ouvrage, auquel il ne cessa jamais de travailler, diverses circonstances l'amenèrent à entrer de nouveau en lutte contre deux adversaires inégalement redoutables, Fludd et Descartes, et à entreprendre ouvertement la réhabilitation d'Épicure.
L'occasion de la première lutte lui fut fournie par le P. Mersenne, l'un de ses amis. — Robert Fludd, dans des écrits où se révélaient une originalité puissante et une rare érudition, s'était efl*orcé de concilier et de fondre ensemble, dans un même système, les doctrines platoniciennes, les dogmes de la religion, les chimères de l'alchimie et les rêveries extravagantes des frères de la Rose-Croix. Or, parmi les critiques que ces écrits soulevèrent, celles de Mersenne qui traitaient leur auteur d'hérétique et de visionnaire, lui furent particulièrement sensibles; aussi jugea-t;il bon de les réfuter dans deux libelles où il accablait son contradicteur des injures les moins philosophiques. Mersenne, un peu surpris de ce retour offensif, crut préférable de se dérober et de charger de sa défense Gassendi dont le nom seul était déjà d'une grande autorité. — Deux raisons principales décidèrent Gassendi à accepter ce rôle : d'abord, son amitié pour Mersenne et, ensuite, sa tendance naturelle à pourchasser l'erreur partout où il croyait l'apercevoir. — Or, il était une erreur qui lui paraissait singulièrement fâcheuse pour la
science ; celle de croire, comme il Tavait fait lui-même dans sa jeunesse, h Talchimie et à l'astrologie \ qui étaient à la vraie science ce que le péripatétieisme était à la vraie philosophie. II se met donc immédiatement à ce travail; du mois de mai au mois de septembre 1628, il s'en occupe assidûment; il s'en occupe également pendant le voyage qu'il fît avec son ami Lhuilier, en Hollande; enfin, il fit remettre son manuscrit à Mersenne qui le publia en i630, sous ce titre : Exercitatio epistolicaadversus Fluddum (Exercice en forme de lettre contre Fludd). — Ce nouvel ouvrage est, à certains égards, bien qu'il soit moins important, supérieur à celui qu'il avait composé contre Aristote. L'exposition qu'il fait des théories de Fludd est, en effet, un modèle de clarté, d'exactitude et de précision ; sa réfutation, un modèle de critique judicieuse, courtoise et polie. Sans rien abandonner de ce qu'il croit être la vérité, il n'oublie jamais qu'il s'adresse non à une secte — être impersonnel — mais à un philosophe de valeur et pour lequel, au fond, il devait éprouver une secrète sympathie, car ils avaient ensemble combattu Aristote. Il est fâcheux que Fludd ne lui ait su aucun gré de ces ménagements et qu'il ait voulu se venger de Gassendi, comme il s'était vengé de Mersenne, par des injures. Mais Gassendi, cette fois, dédaigna de répondre. A quoi bon plaider encore lorsque la cause est gagnée?
m. — La dernière polémique sérieuse de Gassendi est celle qu'il soutint contre Descartes : cette polémique tour à tour bienveillante et passionnée, acerbe et courtoise, achève de nous bien faire connaître son originalité et sa puissance de critique. C'est que, de tous les contradicteurs qu'eut à réfuter Descartes, le plus pressant, le plus habile, le plus difficile à vaincre fut Gassendi. Plus souple que Cratérus et Mersenne dont les arguments se succèdent toujours graves et mesurés;
1. a Cestune chose pitoyable, dit Gassendi, de voir que la plupart des savants se laissent emporter à des opinions populaires, et que certains phénomènes, ppur arriver rarement, leur jettent de la poussière aux yeux, comme s^s n'arrivaient pas naturellement : il est vrai que nous en iguorons les causes, aussi bien que la manière dont ils sont produits. Si celte ignorance doit nous faire craindre quelque malheur, appréhendons aussi tout ce que la nature produit. » {Sur la cause des Parhéliesy 20 mars 1629.)
plus pénétrant et plus subtil que Hobbes, si vif cependant et si prompt àTattaque; moins prolixe que le P. Bourdin et d'un goût beaucoup plus sûr, Gassendi semble réunir en lui la force des uns et l'adresse des autres, et, comme il a plus d'esprit qu'eux tous, ses traits blessent plus sûrement. Nulle part peutêtre les qualités propres de Gassendi ne ressortent avec autant de relief que dans ses Objections aux Méditations de Descartes et dans ses Instances. Si l'on voulait trouver un autre exemple de critique, aussi fine, aussi alerte, aussi incisive, il faudrait aller jusqu'à Voltaire. Bien qu'elles s'adressent à des écrits fort différents, les Objections et les Remarques sur le théâtre de Corneille révèlent le même esprit, le même soin minutieux et jaloux de l'exactitude et de la netteté. On pourrait ajouter que ni l'une ni l'autre de ces critiques n'ont fait oublier les chefs-d'œuvre qu'elles attaquent; elles se sont simplement ajoutées à eux et, en se faisant accepter et lire, elles ont contribué à former le jugement et le goût, ce qui n'est pas un faible mérite *.
On connaît les circonstances qui ont provoqué cette polémique, les incidents auxquels elle a donné lieu et son dénouement inespéré.
Mersenne avait été prié par Descartes de communiquer les Méditations aux philosophes les plus connus, afin de provoquer leurs objections et de soumettre ainsi son système à l'utile épreuve de la critique. Mersenne songea aussitôt à Gassendi, qui déjà l'avait si brillamment défendu et dont Descartes appréciait le mérite, mais il n'obtint d'abord qu'un refus motivé. En écrivant son livre des Météores, Descartes avait traité des parhélies sans môme faire mention de l'auteur qui le premier lui avait fait connaître ce phénomène. Pouvait-il s'intéresser ouvertement aux œuvres d'un philosophe qui ne daignait même pas citer son nom? — Descartes, en apprenant cette réponse, confessa ses torts de bonne grâce ; il fit plus encore, car il loua la modération d'un adversaire qui avait pu, pendant plus de trois années, conserver le souvenir d'une injustice sans se plaindre. Cette
1. <( 11 est difOcile de traiter les discussions philosophiques avec plus de clarté, d'agrément et de naturel: la polémique de Gassendi, sauf peutêtre un peu de rhétorique, mérite encore aujourd'hui d'être proposée comme un modèle. » (F. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, I, ch. XI.)
réparation, bien qu'un peu tardive, mit fin aux scrupules de Gassendi ; il écrivit donc ses Objections^ non sans se rappeler peut-être le premier oubli de Descartes. En effet, non seulement il reprend un à un tous les principes invoqués par Descartes, pour en montrer la faiblesse ; non seulement il attaque sa Méthode, pour en dévoiler les défauts, mais encore il mêle à la dialectique Tironie et, comme il manie ces armes avec une merveilleuse adresse, il parait parfois en abuser. « âme, ô esprit, 6 bon esprit I » telles sont les appellations ordinaires par lesquelles il désigne Descartes, raillant ainsi sa philosophie quintessenciée et subtile qui semble écarter systématiquement le corps et ne voir en nous que la pensée, ce « je ne sais quoi » que nous ne pouvons concevoir. A chaque instant ce sont des rappels au bon sens et à la droite raison, peu faits sans doute pour plaire à un rival peu patient ^
Grande fut l'indignation de Descartes. 11 avait souffert patiemment les critiques de Gratérus et d'Arnaud, il ne put souffrir de même les railleries de Gassendi. De là les répliques tranchantes, les réflexions hautaines, fîères, dédaigneuses, méprisantes, injurieuses même dont il émaille ses Réponses aux Objections. Il feint d'abord de ne voir dans ces Objections que des artifices de rhéteur, non des raisons de philosophe. « Votre but, écrit-il, a été sans doute de me mettre en garde contre les critiques que me pourraient adresser des esprits réfractàîfes à toute spéculation métaphysique; c'est pourquoi je vous répondrai non comme à un subtil philosophe, mais comme à l'un de ces hommes attachés aux sens et à la chair dont vous empruntez le visage. » Puis retournant l'épithète que lui donnait Gassendi : « 11 ne semble pas, ô chair, que vous sachiez en façon quelconque ce que c'est qu'user de la raison... ce ne sont que figures de rhétorique... faibles murmures... vous avez seulement voulu faire voir combien d'absurdités et d'injustes cavillations sont capables d'invenler ceux qui ne travaillent pas tant à bien concevoir une chose qu'à la contredire... en un mot vous ne dites rien qui me soit contraire et ne laissez pas d'en dire beaucoup, d'où le lecteur peut apprendre qu'on ne doit pas juger de la force de vos raisons par la prolixité de vos paroles. » — Il est vrai que Descartes