Nous pouvons, dès maintenant, nous rendre compte
des principaux rapports qui existent entre Tatomisme d'Ëpicure
etratomisme de Gassendi que plus d'une fois on a confondus.
Pour Gassendi comme pour Ëpicure, les atomes sont les éléments
premiers des choses; sont étendus et insécables; matière et
cause, capables de se mouvoir eux-mêmes et de se mouvoir
les uns les autres par le contact. Tous les deux professent que
nulle puissance naturelle ne peut ni créer ni détruire un seul
^me, partant que tous les êtres qui naissent sont formés par
^ux, que tous les êtres qui meurent ne font que rendre à la
^àiuve les matériaux qu'ils lui avaient empruntés. Cette corn-
'ûunauté de vues entre le philosophe grec et le philosophe
A^çais, Gassendi est loin de chercher à la dissimuler. Il semble
Pi'endre plaisir, au contraire, à bien mettre en lumière la doc-
^Hne d'Ëpicure, qu'il avoue «hautement pour son maître, et il
'^'est jamais plus ingénieux et plus habile que lorsqu'il la dé-
^'Ctid contre les critiques de ses adversaires. Il apporte même
^^ns sa défense tant de soin jaloux, de complaisance et de
Partialité bienveillante, qu'il ne faut point chercher ailleurs la
**^on de cette épithète d'épicurien qui lui a été si souvent
appliquée et dont probablement il ne se formalisait qu'à demi.
Cependant il ne faudrait point outrer le parallèle ni mécon-
1. Bernier, Abrégé de la philosophie de Gassendi, 2« édition, t. V, p. 318.
naître les différences profondes qui séparent les deux systèmes. Deux raisons souveraines s'opposaient à ce que Gassendi fût ud disciple servile : la première, c'est son génie; la seconde, e'est sa religion. Esprit essentiellement curieux et critique, Gassendi ne pouvait pas embrasser une doctrine sans y mettre le sceau de sa propre originalité et en faire une doctrine personnelle. Chrétien prudent et que tout nous autorise à croire convaincu, il ne pouvait pas accepter de théorie qui fût en contradiction formelle avec la foi. De là les modifications qu'il fait subir à Tatomisme d'Ëpicure. Ainsi, Épicure considère les atomes comme ingénérâbles et incorruptibles; Gassendi ne les considère comme tels qu'au regard des forces naturelles ; mais il déclare formellement qu'ils ne sont pas tels au regard de Dieu, bien plus qu'ils ont été créés par lui et qu'ils pourront être anéantis. — Epicure et après lui Lucrèce soutiennent que le mouvement est inhérent aux atomes, partant éternel comme eux : Gassendi pense, au contraire, que le mouvement et la force, qui en est la cause, viennent encore de Dieu qui a tout réglé et tout ordonné suivant ses desseins. Ce sont là surtout les réformes du chrétien ; voici celles du philosophe : dans i'atomisme ancien, les atomes sont doués du pouvoir de ctectmèr, c'est-à-dire de s'écarter cle la ligne droite de manière à s'utiir lès uns aux autres et à former ainsi le monde. Gassendi croit que ce pouvoir est chimérique, aussi le leur refuse-t-il pour ne leur laisser que la pesanteur. — Enfin, si, comme ses devanciers, il n'accorde aux atomes aucune des qualités secondes dont quelques philosophes les avaient trop libéralement dotés, il reconnaît, au moins à certains d'entre eux, lorsqu'ils sont groupés d'une manière convenable, des propriétés plus importantes, car elles en transforment complètement la nature, à savoir : le sentiment et la perception K
L'atomisme rajeuni et christianisé de Gassendi est donc, non un mécanisme, mais un dynamisme véritable. L'Univers est conçu comme un vaste système de forces^ comme un tout composé d'éléments non purement géométriques et inertes, mais concrets et actifs qu'anime une vie intense et profonde, dont la source est en Dieu. Il nous reste à rechercher comment ces atomes peuvent, en s*unissant, former les qualités des corps et enfin les corps et les êtres vivants eux-mêmes.
\. Voy. inf,, 2^ partie, ch. i; 3* partie, ch. i.