CHAPITRE IV
Qu'en lend-on par qualités des corps? — I. Des qualités occultes. — a. Leur rôle dans la philosophie du moyen âge. — p. A quoi elles se réduisent. — II. Des qualités sensibles. — Qu'entend-on par faculté et par habitude ?
« Tout corps, nous dit Gassendi, peut être considéré de deux manières différentes, comme corps simplement ou comme tel corps; comme corps, en tant qu'il est formé d'atomes et représente une partie delà matière commune; comme tel corps, en tant que ses éléments ont telle disposition particulière qui le distingue de tout autre. Or, tout ce qui se remarque dans le corps, outre la substance proprement dite, nous l'appelons qualité. » On peut donc déflnir la qualité, prise dans un sens tout à fait général, le mode de la substance, ce qui fait qu'un corps est tel ou tel et non pas tel autre K
A la matière et à la qualité, on ajoute quelquefois la forme comme un élément qui serait distinct de l'une et de l'autre. Cette distinction n'est que spécieuse. En effet, dit Gassendi, si par forme on entend uniquement un certain esprit, fleur de matière, quelque chose d'analogue à l'âme, telle que nous la supposons dans les animaux, la forme est alors substance; c'est un corps composé d'atomes très ténus et très subtils qui ont le pouvoir de pénétrer et de mouvoir les agrégats dont ils constituent le principe actif. Si par forme on entend, au contraire, la simple disposition que présentent les substances subtiles ou autres, elle
1. « Qualitas est quicquid visui, tactui, cœterisque sensibus patet... potest universe definiri : omne id ex quo res dicuntur quales. » (T. I, p. 372.) Bernier, t. III, p. 3.
Thomas. — Gassendi. 6
n'est plus qu*uQe simple qualité et rentre dans la définition que nous avons donnée.
I. — Il semble que pour dresser la liste des qualités des corps il suffise de faire l'inventaire des données que nous fournissent les sens; nous aurions ainsi la densité, la rareté, la lumière, le son, la chaleur, etc. Les qualités, dans ce cas, seraient relativement peu nombreuses; mais les philosophes du moyen âge ont cru devoir y ajouter une foule de qualités qu'ils nomment occultes y par opposition aux précédentes qu'ils nomment sensibles et manifestes , parce qu'elles dépendraient de causes qui n'ont pas encore été découvertes *. Ces qualités occultes se diviseraient elles-mêmes en générales et en particulières. Citons parmi les premières : Thorreur qu'a la nature pour le vide; l'influence bienfaisante ou néfaste des astres sur les hommes et sur les plantes...; parmi les secondes, la vertu attractive de Tambre et de l'aimant; la vertu sympathique qui fait vibrer les cordes d'un instrument à l'unisson; les vertus attractives ou répulsives enfin, qui font qu'un être se porte vers un autre ou s'en éloigne. — Le procédé qu'emploient ici ces philosophes pour dresser la liste des facultés est des plus simples : dès qu'ils aperçoivent un efl'et dont la cause leur est inconnue, vite ils supposent une qualité ou une faculté spéciale qui en rend compte et il semble qu'aussitôt l'esprit soit satisfait. C'est ce procédé que nous signale Molière, l'un des disciples de Gassendi, qui si souvent dans ses pièces s'est souvenu des leçons du maître : « Si l'opium fait dormir, c'est qu'il possède une vertu dormitive *. » Gassendi ne pouvait pas ne pas comprendre ce qu'il y a d'illusoire et de puéril dans cette explication des phénomènes de la nature. Cependant il nous signale d'une manière fort judicieuse les motifs qui portaient les anciens à l'admettre. Un fait incontestable, nous dit-il, c'est que, à proprement parler, il n'y a point de qualité qui ne soit occulte, en ce sens qu'il n'y en a point dont la cause précise et immédiate nous soit directement connue*. — En outre, combien de phénomènes extraordinaires et mer-
1. (( Supersunt aliae, quse quod spectent ad facuUates incognitas, eausasque habeant incompertas, nominitari soient occultœ, » (T. I, p. 449.)