‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 126 sur 140 · I. Vdir à Y [pjK'ndicc · texte numérisé non relu

I. Vdir à Y [pjK'ndicc

518 l'HlLOSOPIIIE DE GOETHE

personnage dont ia destinée poétique est de représenter tout un savant système sur le soulèvement des montagnes. — Ils ne pourront relire le second Faust sans faire de notables restrictions à la théorie estliéti(pie de M. de ïïiunholdt.

Après cela, devons-nous regretter cpie Goethe n'ait pas écrit ce poème de la Nature dont il avait conru le plan dès 1798, et (pii l'ut Tidée lixe de sa vie, son rêve irrcalisé? Un poème sur la nature est-il possible à notre épofpie? — A la lin du siècle dernier, plusieurs j)oètes français Tavident tenté. Il y eut alors, sous riniluence de la philosophie régnante, connue une lïoraison de poèmes de Natura revuni. Lebrun, Fontanes, André Chénier, eurent chacun à son t<»ur Tîmibition de doter leur siècle d'un poème philoso[)hi(pie, où ils (levaient raconh'r l'origine des choses, exposer l'ensemble et les principes des êtres, dévoiler les mystères de la naissance de l'hounne et des sociétés, montrer le développement des sciences, des arts et des civilisations à travers la barbarie des origines et les téiièbres de longs siècles accumulés sur le berceau de la race humaine. Il nous est reste de cette éclosion |>oéti(jue des fragments de Lebrun et de Fontanes, surtout (piehpies belles et vives es(|uisses de VllOV' mes d'André (Ihénier, (piehjues vers admirables (pii s'étaient produits tout seuls dans la juemière émotion du sujet, qui s'étaient connue chantés d'avance dans sa pensée; mais André Chénier était plus au courant de la philosophie générale de son époque que des proijrès de la science positive. Ce cpii survit de son Hermès n'est (pie réminiscence harmonieuse des poètes anciens; c'est toujours le laborieux coumieneement

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• lo Ja vie dans le monde et ,1e l'honanc dans ses forèls "iilaes; eest l'origine des sociétés aU.istée par le so.nbre lahleau des superstitions, ou bien ce sont les orées secrètes ,1e la nature i)oéti,,nement invo,,uées, le liavail de la le.re nubile et bridant d'être mère ou encore la virilité féconde de Jupiter emplissant /el vastes lancs de sa puissante épouse. Tout cela n'est |«s de la science, c'est la vague ivresse de la nature, une pliysifpie poéti,iue, un thème à heaux vers'

Coethe aurait-il été plus heureux? Malgré la'sunél'iorite évidente de sa science et de son art, l'étendue de ses .■essources d'idées et l'incroyable flexibilité ,1e la langue poet„,ue dont il dispose, je ,l«ute ,,u'il eût iouss, ,hns cette grande entreprise. Des épisodes tels que le kaljbal classique. ,p,i peuvent être considéi'és comme ,les pag,es détachées du grand ,.o,'.,ue projVté, a.|lo.iscnt le ,loule ,ple j'én.ets. Au dix-neuvième ^iccle, avec I abon,lance prodigieuse des détails „ue la science a recueillis et la précision sévère des lois : ans lcs,piclles elle a lixe cette masse confuse de faits " " y a guère ,pi'un poème jmssible sur la nature. Ce jl-'-ne, c'est M de llumboldt ,,ui a eu la gloire ,1e I ••••-..•e, et 11 s'aj.pelle le Cosmos. - Ne .Lettons pas, pie le rêve ,1e Goethe soit resté un rêve. Il n'a pas enchaîne les détails inlinis ,1e la réalité vivante "ans les liens d'une œuvre didactique; il a fait ■""■"V : .1 nous en donne à cha,p.e instant, dans ses P'Hsies variées, le sentiment et la vue d'ensemble: il

-ur\ù,'l'!',wi""' '"/''""■'"■'» ''«<->«i,W de M. Sainle-Demc. l'él,„lo

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I I"' ■ i njtiniili,ic a la fiiulii dix-lmiliémc siècle.

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ouvre {levant nos yeii^ les îihîiues muets de l'être et du temps; il se plaît à ressentir le vertij-e et le frisson du mystère eosmi(iue, qui révèle Dieu aux uns, ([ui le remiduce pour les autres, |)our Goethe

lui-même.

Ainsi faisait déjà, dix-neuf siècles avant Goetlie, uij de ses «-rands prédécesseurs, le maître de Tantitpnté tout entière dans la poésie scientirupie, Liu'rèce, le seul <pii ait réalisé cette conception étrange d'une épopée de la nature, imitant et dé|)assant Empédocle et Paruiénide, s'em[)arant d'un titre ([ui était tond)é dans le domaine conunun des jdnlosoplies, et tuant de là l'occasion d'une umvre unicpie, objet d'étonnement autant i\nv d'admiration |)our tous les siècles.

Pour (lui re;;arde plus loin (pi'à la surface des livres et (jui cherche la raison des choses, (pi y a-t-il vraiment d'admirahle dans le de Xatfira /rr//m'/ Est-ce l'ohscure phvsi((ue des atomes? Est-ce l'exposition du système mécanitpie de leur mouvement et de leur ciiute, la théorie du plein et du vide, l'idée du clinameii, le système des poids et des contre-poids imaginés pour luaintenir ré([uilihre des mondes? Est-ce toute cette physique, ou bien serait-ce, par hasard, la bizarre physiologie des sens? Non, assurément, bien que partout abondent des vers admirables d'énergie et de concision, dans lesciuels le grand i)oète s'efforce de condenser les rêveries doctiinîdes de l'école, errantes, sans règle et sans apjuii, au milieu de l'iiumensité des choses. Non, ce qui fait l'attrait souverain du poète, cet attrait vain(iueur des âges, et bien longtemps ajuès (|ue l'absurde physi(pie des é|)icuriens est h)mbée, ce n'est pas cette vaine tentative de science

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liosilivc : i-'osl la spleudrur iikmih' de la poésio à Iravers le plus aride système; c'est la nouveauté de ee monde en Heur {novitas /hrida mundi) : c'est la peinture virih; des pieniieis ettbrts, des premières douleurs et des luttes de l'iiumanitè naissante contre les forces aveugles et déchaînées; c'est la poésie délirante de l'amour, l'image presque tragique de la volupté, toujoui-s mêlée à l'idée de la destruction, dramatisée par l'idée de la mort inévitable et prochaine. Et quelle àme un peu vive ne serait sensible à celle révolte vraiment épicpie du poète contre des dieuv cruels et jaloux qui écrasent la vie humaine sous le |)oids des plus avilissantes superstitions et renchaînent dans les liens d'une terreur ignominieuse, dans l'attente de la jdus triste iuuuortalité, l'immortalité païenne? — Tout cela n'est rien encore au prix du sentiment qui anime le poème entier, qui en est vraiment l'àme, la beauté, l'inspiration. Ce sentiment n'est pas, comme on devrait s'y attendre de la part d'un épicurien conséquent, celui d'une philosophie jMuement mécanique qui ne verrait dans l'univers que IVnsemble des phénomènes résultant de la cond)inaison des atomes et ne reconnaîtrait dans la nature que l'expression abstraite et collective des pr(q)riétés de la matière. C'est au contraire le sentijuent [)resqui» religieux de je ne sais quelle nature toute diiîérente, [iresque divinisée, que le père de la doctrine, Démocrite, assurément, n'a pas-connue. Que signifient sans cela toutes ces considérations du poète sur l'ordre qui règne dans le monde, sur ces lois, rationes, leyes, fœdera mundi, qui soutiennent l'organisme général et en règlent l'harmonie? Et ces belles peintures

l'IIILOSOrillE DE COBTIIK

(le la liicullé créatrice do la terre, de sa fécondité engendrant la vie dans un grand eiTort qui répuise, de ses soins maternels pour rhomuie naissant? Et ces allusions fré(iuentes à une certaine puissance universelle, active et créatrice que l'on ne peut nommer, dont on ne peut soulever les voiles sans qu'un frisson sacré vous avertisse d'un mystère presque divin [divina voluptas....atqiœ horroryi Tout cela ne montre-t-il point assez clairement que le poète, en dépit de son système, croit à quelque chose de plus qu'aux atomes et au vide, et que sa pensée inquiète s'élance par delà les limites que lui assigne la philosophie d'Épicure? Avons-nous enfin hesoin de rappeler cet hymne célèhre à Vénus, le symhole de la nature éternellement jeune et vivante : « C'est toi, 6 Yénus, qui répands la fécondité et la joie sur la terre et sur les mers ; c'est par toi que les animaux de toute espèce reçoivent avec la vie la clarté du soleil; tu parais et l'Océan prend une face riante; tu parais et le ciel fait hriller sa lumière sereine dans ses profondeurs calmées. » Dans tous ces poétiques élans, je reconnais la même note, le même accent d'enthousiasme que nous retrouvons dans le seul fragment (lui nous soit parvenu du poème de Goethe, sur la iVature. « Elle crée éternellement des formes nouvelles. . . , elle a jeté sa malédiction sur le repos ; elle tire les créatures du néant et elle est nmette sur leur principe et sur leur fin; elle s'avance ainsi par des sentiers dont elle seule connaît l'issue.... Son théâtre est toujours nouveau, parce qu'elle renouvelle souvent les spectateurs; la vie est sa plus helle conception, et la mort, raitifice qu'elle enqiloie pour renouveler la vie. »

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Et lorsque Lucrèce colèl.io .l'un loi. i„s|,i,v les consolations cphénièics que Vénus apj.orie à nos misères, ne croiiait-oii jws entendre Goethe céléhnint, lui aussi, les bienfaits do cette mère in(lu]>.ente la nature? - « Sa couronne est lamour; par Tamour, elle isole les êtres pour les réunir.... Par quelques gouttes jiuisées à la coup,, de l'amour, ."lie récompense et console une existence j)leine de soucis „

Ainsi se rapprochent à travers les siècles, par .{.-s sympathies secrètes d'àine et de génie, par une coinnumaute d'inspiration g.'iiérale, malgré lu diversité des philosophies et des civilisations, ces deux poètes Goethe et Lucrèce. Il ne faut pas s'en étonner. Lucrèce <'chappe à son système par l'enthousiasme qu'il ressent a l'approche du mystère des choses; il v échappe par les tristesses mêmes et la hautaine mélancolie de son ame. Tout cela est de la poésie, et le matérialisme I)ur est par excellence une doctrine antipoétique l-i négation même de la jioésie. G'est là ce qui nous'exjdique les afllnilés secrètes do Goethe, bien qu'il soit [.antlKuste déclaré, avec un poète éiiicurien comme Lucrèce; la même raison nous aide à comprendre s.'s alfinités avouées avec le chef des encyclopédistes, Diderot. C'est que toutes les doctrines inalérialistes '^ulussent dans les intelligences enthousiastes une v.t!lablo transformation. Lucrèce et Diderot, matériali«(es dans le dessein général do leur doctrine, en réalité ••essent de l'être quand ils la .léveloppent avec toute leur chaleur d'imagiiialion. Chez eux, la conception « c la nature no larde pas à sortir du pur mécanisme I s oublient les sévères engagements qu'ils ont iiris -I expliquer tout par les résultats de proj)riétés innées

^,.j4 VHILOSOI'IIIL bE iiOETHE

a la iiiatièiT et de coiiihiiiaisons nécessaires. A un certain moment, on les surprend à célébrer la puissance universelle, la puissance vive, éternellement féconde, le principe actif qui élabore sans trêve la substance du monde, l'instinct artiste qui dispose les types et les formes, je ne sais cpielle àme plastique de Tunivers, ouvrière industrieuse, travaillant pour réaliser un modcMe (\ue\h^ ne voit pas, se dirigeant par descliemins inconnus vers un but qu'elle ignore; une pensée enlin (jui se cbercbe et se démêle à travers la confusion et les ténèbres de la matière.

C'est là que les attend le pantliéisuie, c'est là cpi'ds se rencontrent avec Goetbe. C'est qu'en effet le naturalisme peut prendre divers caractères et divers aspects. Il s'élève ou s'abaisse selon les tendances et les dispositions de chaque esprit, selon le climat intérieur de cluupie àme. Quand il se produit dans une intelligence froide, ])ositive, uniquement réglée parla raison matbématiciue, il y a bien des chances pcmr que le naturalisme devieime le mécanisme absohu le matérialisme pur et siuqde. Quand il se manifeste dans un es[>rit poétiipie, c'est |)res(iue infailliblement le panthéisme qui à la (in éclate. Avec un degré d'enlliousiasme de plus ou de moins, on rend couqjle de ces diversités dans la manifestation «l'une seule et même idée, celle cpii ])rétend expliquer le monde sans Dieu. La doctrine philosophicpie semble séparer par un abîme Goethe et Lucrèce, l'un (pii reconnaît pour maître Spinoza, l'autre Épicme ; en réalité, la force, la grandeur, la vivacité de leur imagination les rapprochent. — D'une part, Lucrèce anime et personnifie par l'ardeur de son àme cette froide mécanique des

CHAIMTRR XV

atomes et la transforme en une puissance mystéric^use

de vie et de fécondité qu'il célèbre, sous le nom <le

Vénus, avec une sorte d'enthousiasme religieux. —

D'autre part, Goethe est trop profondément pénétré du

sentiment de la réalité, pour s'en tenir rigoureusement

aux formules géométriques du panthéisme de Spinoza :

il les colore, il les échauffe de tous les feux de son

génie, et l'on voit se rencontrer ainsi, partis de deux

ponits spposés, le mécanisme épicurien et le spino-

zisme abstrait, réconciliés j)ar la j)oésie dans l'adoia-

tion de la grande nature, source unique de la vie,

seule réalité, seul Dieu |)()ur qui n'admet pas Dieu.

Dans le fait il n'y a pas une si grande différenc.' qu'on se l'imagine entre toutes ces théories de la nature substituée à Dieu. La seule différence radicahî en philosophie paraît être celle-ci: Admet-on, que la nature soit, dans sa substance et dans sa forme, l'expression de la pensée divine, et que la pensée divine soit distincte en tant que cause de la série de ses «.ff(»ts? — Admet-on, au contraire, que le monde porte en soi le principe de son existence, la raison de ses •'ffets, et qu'il soit inutile de recourir à un principe transcendant? Tout est là. Dans le premier cas, on se rattache à la doctrine métaphysique qui commence avec une claire conscience d'elle-même au NoD; d'Anaxagore, tradition non interronqme jusqu'à nous et fortifiée par son alliance, sur les points principaux, avec la grande métaphysique du christianisme. Dans la seconde hypothèse, on appartient à ce naturalisme qui, sous les formes les plus variées, depuis Thaïes jusqu'à Goethe, traverse les âges et entraîne dans son fours plusieurs des plus belles intelligences de cbaque

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IMI[L0S0I»H1K DE «lOETHE

oV'iuM'ation, dctachéos du s|)irituîilisine par mille intluoncos diverses d'hostilité religieuse ou scieutilique. Ce naturalisme semble être la grande tentation de la science et de la poésie contemporaines. Ace double titre de savant et de poète, rroetlui représente assez bien les aspirations mêlées et l'éclectisme confus d'un temps comme le notre, où Ton prétend concilier une moiale active, la doctrine même du progrès, avec un panthéisme qui la rend impossible en droit, sinon en fait, et qui logicjuement la détruit. C'est à ce point de Tue qu'il nous a paru qu'une étude d'enseudile sur la philosophie de Goethe pouvait avoir son intérêt, moins encore par l'originalité des arguments qu'elle apporte ou des idées qu'elle produit que par sa ressenddance avec l'esprit de notre é(>oque. Nous avons vu naître cette philosophie; nous l'avons suivie dans ses développements et ses transformations sous des influences variées: nous l'avons vue, par une hardiesse éclectique qui va jusqu'à la contradiction, absorber dans son sein les éléments les jdus disparates, iidèle à ellemême uni(piement sur un point, mais capital, sur la (piestion du |)rincipe et des origines des choses. En étudiant un houuue, c'est tout un siècle que nous avions devant les yeux. Nous pensons avoir mis en lumière les singularités et les incertitudes de ce naturalisme qui tente mille fuites et mille détours jMun échapper à la loi de son essence. Il nous a suffi, chemin faisant, d'indiquer ces inconséquences, sans nous arrêter longuement à les condjattre. Et si quelqucîsuns de nos lecteurs nous ont trouvé trop indulgent pour Goethe lui-même en dépit de la métaphysique qui le condaume, en dépit de la logique qui ne souf-

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fre pas ces réserves et ces partages, nous porterons légèrement ce reproche. Avons-nous besoin de nous excuser d'avoir été sympathique et respectueux devant cette universalité du génie, qui a tenté, par l'art comme par la science, de s'égaler à l'universalité des choses, et qui, s'il a échoué, a laissé du mohis dans les ruines mêmes de son eflort et sur chaque fragment de sa pensée la marque de la grandeur ?

APPENDICE

EXTIIAITS

ET

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