‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 40 sur 140 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

les lient à des objets nouveaux, et l'attention excitée amène des jugements comparatifs. » Le passage des Alpes opéra en lui cette révolution d'esprit en le jetant brusquement dans une zone nouvelle et le rendant attentif aux influences si actives du climat. Le jardin botanique de Padoue lui fit comprendre tout d'un coup la richesse des végétations exotiques; il fut ébloui. Un hasard lui révéla son système. Un palmier en éventail attira toute son attention. Les premières feuilles qui sont simples et lancéolées, sortaient de terre; leur division allait en se compliquant de plus en phis, et enfin elles apparaissaient complètement digitées. A sa prière, le jardinier lui coupa des échantillons représentant la série de ces transformations, et il se chargea de plusieurs grands cartons pour emporter « cette trouvaille, » qui, analysée, donna naissance à une belle théorie. « Je les ai encore sous les yeux tels que je les recueillis alors, écrivait Goethe plus de quarante ans après, et je les vénère commodes fétiches qui, en éveillant et fixant mon attention, m'ont fait entrevoir les heureux résultats que je pouvais attendre de mes travaux. » Il se confirnia dans cette idée, que ces formes qui nous frappent par leur diversité d'aspects ne sont point irrévocablement déterminées d'avance, mais qu'elles joignent à une certaine fixité une souplesse et une heureuse mobilité qui leur permettent de se plier, en se modifiant, à toutes les conditions variées que présente la surface (lu globe. Ces diversités de climat et de sol expliquent pour lui la transformation des genres en espèces, des espèces en variétés et de celles-ci en variétés secondaires modifiées à l'infini sous l'influence de certains

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agents. « Et cependant la plante reste toujours plante, quand même elle incline cà et là vers la pierre brute ou vers ime forme plus élevée de la vie. Les espèces les plus éloignées conservent un air de famille qui permet toujours de les comparer ensemble. Comme on peut les comprendre toutes dans une notion commune, je me persuadai de plus en plus que cette conception |)ouvait être rendue sensible, et cette idée se piésentait à mes yeux sous la forme d'une plante unique, type idéal de toutes les autres. Je suivis les diverses formes dans leurs transmutations, et à mon arrivée en Sicile, terme de mon voyage, l'identité primitive de toutes les parties végétales était j)our moi un fait démontré dont je cliercliais à rassembler et à véj'iller les preuves. »

A son retour d'Italie, il compose ce célèbre essai sur la Mi'faniorpkose des Piaules, publié en 1790, où se développe poui' la première fois cette idée, adoj>tée auj(uu'd'bui avec quelques exj)lications restrictives, mais (]ui manpie une date dîins l'iiisloire botanique, de la transformation d'un organe unique, les cotylédons, qui deviennent successivement tous les autres organes du végétal. Calice, corolle, étamines, pistil, fruit et graine, ces noms divers marquent autant de pliases variées dans la vie de la plante, ou plutôt dans l'épanouissement ou la contraction (h; l'organe primitif. La Heur n'est qu'un bourgeon dont les différents verticilles, alternativement épanouis ou revenus sur eux-mêmes, forment toutes les parties du végétal. Un rameau n'est qu'une plante nouvelle portée par une tige au lieu de tenir au sol, et un arbre est l'assemblage d'un grand nombre de jdantes vivant

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toutes sur un tronc commun. Un bourgeon et une racine, voilà toute la plante, car la tige n'est (pie la réunion des racines de tous les bourgeons qui descendent les unes à coté des autres pour aller s'implanter dans le sol, et la fleur elle-même n'est qu'un bourgeon métamorphosée Cette idée si simple, l'identité originelle de toutes les parties végétales, la feuille considérée coiume l'oigane fondamental, unique même, dont tous les autres ne sont cjue la tranfoniiîilion, est devenue élémentaire aujcuud'bui: mais le temps n'était [)as veim où des naturalistes, commis Keiser, écrivent ; « La métamor])bose est cerlnineiiient la conception la plus vaste qu'on ait eue depuis longtemps en philosophie végétale, » où Nëes d'Eseni)eck se propose d'étendn^ aux végétaux inférieurs ridée morphologique, où de CandoUe l'adopte en la l)aptisant d'un autre nom (la théorie des dégénèresrenées), ou Robert lîrown, Knight et Lindley la propagent en Angleterre, où de Jussieu la signale avec • clat, d(; Mirbel l'explique en la ramenant à une généralisation plus vaste, Turpin lui-même la consacre par le dessin en présenttuit à l'Académie des sciences mit; esquisse idéale de la plante primitive et de ses Iraiisfoniiations, — où, dans cette même Académie, Auguste Saint-llilaire, chargé de rendre compte de IVssai de Goethe, prononce ces mémorables paroles : « analyser devant l'Académie le livre de Goethe, sur l.i métamorphose, ce serait comme si on allait aujourd'hui offrir aux académies de Berlin et de 8ainl-

1. Cil. Martins, la Métamorphose des Plantes de Goethe v\ la Loi de Symétrie d'Auy. de Candoltc.

Pôtcrsbourg un extrait du Gênera plantmum (F Antoine-Laurent (le Jussieu. L'ouvrage de Goethe est du petit nombre de ceux qui non seulement immortalisent leurs auteurs, mais qui eux-mêmes sont immortels ^ » Ces temps de réparation et de justice étaient loin.

Au moment où le travail de Goethe parait, les grandes vues qui le soutiennent encore, malgré les erreurs de détail, ne parviennent pas à vaincre la iVoideur du public. On le renvoie à la littérature. Par une sorte d'instinct jaloux, ro|)inion publique ne veut |>as avouer qu'un esprit puisse être deux fois grand, par la poésie et par la science. Il y eut des nialentendus plaisants. Un de ses amis, effrayé d'abord par la nouvelle que le poète s'occupait de botani(pie, se rassura sur le titre du livre. « La Métamorphose (les Plantes, je vois ce (pie c'est! s'écria-t-il; vous avez traité ce sujet à la manière d'Ovide : aussi suis-je bien impatient de lire vos gracieuses allégories de Narcisse, d'Hyacinthe et de Daphné métamorphosés en fleurs. » Un autre résumait ainsi l'intention secrète de l'ouvrage : « Goethe veut enseigner aux artistes à composer des arabesques avec des végétaux grim[>ants qu'il suit dans leur (léveloppement successif en se rapprochant de la manière des anciens. La plante aura d'abord des feuilles très sinq)les, qui iront en se composant, se décomposant, se undtii)liant peu à peu, et deviendront de plus en plus conq)liquées à mesure qu'elles

1. Œuvres scientifiques de Goethe, par Ernest Faivrc. — Les travaux d'Iiisloire naturelle de Goethe forment deux ouvrages, l'un intitulé Morphologie, l'autre Fragments, 4 volumes publiés à Stuttgart en 1825.

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