CHAPITRE I
des autres, sans rencontrer nulle part de point fixe et de direction. C'est vers sa dix-huitième année, pendant qu'il étudiait à l'université de Leipzig, que se révéla à lui-même l'éveil de sa raison sur les questions de philosophie religieuse. L'ennui de la rhétorique pédantesque, de la philosophie aride, que Ton enseignait dans l'université sous la discipline intellectuelle des Gottsched et des Gellert, le peu do goût qu'il ressentait pour la pauvre et timide littérature classique qui florissait alors en Allemagne avant le Laocoon, celle des Besser, des Canitz, des Ilagedoin, — le travail intérieur d'un esprit qui sentait s'éveiller en lui des forces inconnues et qui ne savait encore comment les apaiser en les employant, cette agitation, cette première flamme inquiète d'une âme qui se dévore sans aliments, ces distractions cherchées dans la déhanche, une grave maladie qui survint, — voilà sous quelles impressions le jeune étudiant de Leipzig avait essayé de résoudre les grands problèmes par sa propre énergie, et sans rien accepter des traditions d'école. On enseignait pourtant à cette époque, dans les universités allemandes, une grande philosophie, celle de Leibnitz, mais systématisée, régularisée à l'excès, réduite en formules par Wolf, encore appauvrie et desséchée par ses disciples. Comment, sous ce fatras d'une sorte de scolastique renaissante, le jeune étudiant aurait-il pu sentir les divines harmonies, Tâme de cette philosophie dont il devait plus tard transporter quelques conceptions dans sa pensée, et qui même lui fournit dans une occasion mémorable, le jour des funérailles de Wieland, la matière d'une de ses plus belles inspirations philosophiques, d'un
dialogue vraiment digne de Platon par l'émotion et par la grandeur des idées? Il faut voir de quel ton il juge dans ses Mémoires cette philosophie d'école (pi'il n'apprit que pour la mépriser. On trouverait là quelques traits qui rappellent un passage célèhre du Discours de la mët/iode, et je dirais presque l'accent de Descartes. « Dans la logique, il me seud)lait bizarre que ces grandes opérations de l'esprit que j'avais exécutées dès uion jeune Age avec la plus grande facilité, il me faillit les uuUtre en pièces, les isoler et presque les détruire, pour en découvrir le véritable usage. Sur l'être, sur le mond(î, sur Dieu, je croyais en savoir autant que le maître lui-même. » Il s'enhardit à penser tout seul, et le spectacle d'une sorte de renaissance du sens commun dans l'Alleuiagne protestante l'y encouragea. « La philosophie de l'école, qui en tout temps a le mérite d'exposer, sous des rubriques déterminées, dans un ordre ai'bitraiie et selon des principes reçus, tout ce qui peut être l'objet de la curiosité humaine, s'était souvent rendue comme étrangère, fastidieuse, et enfin inutile à la foule par l'obscurité et l'apparente frivolité du fond, par l'emploi inopportun d'une méthode respectable en elle-même et par son application trop vaste à un grand nombre d'objets. Dien des hommes se persuadèrent que la nature leur avait donné autant de bon sens et de iuirement qu'ils pouvaient en avoir besoin pour se faire des choses une idée claire, au point de pouvoir s'en démêler eux-mêmes et contribuer à leur progrès propre et à celui des autres sans s'inquiéter péniblement de l'universel, ni rechercher comment s'enchaînent les objets les plus éloignés qui ne nous intéressent