‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 4 sur 140 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

toute idée que nous absorbons est comme une nourriture que nous devons examiner avec le plus grand soin; autrement nous anéantissons la philosophie, ou la philosophie nous anéantit.... Il faut d'abord nous maintenir en harmonie parfaite avec notre nature, et nous pourrons alors, sinon faire taire, du moins adoucir toutes les dissonances extérieures qui nous entourent ^ »

l)'a[)rès ces principes, il est clair que chaque homme qui pense est un éclectique-né. « Cet éclectisme ne se confond pas avec cette nullité intellectuelle (fu'une absence complète de tout penchant proi)re et intime fait agir couune les oiseaux que Ton voit formant leur nid de tout ce que le hasard leur présente. Une construction fabriquée ainsi de débris d(\jà morts ne peut jamais se lier à un ensemble vivant. » Mais s'il ne peut pas y avoir de philosoplii(î éclectique, en revanche il y a beaucoup de philosophes éclectiques, et chacun l'est plus ou ou moins. « L'éclectique est celui qui choisit dans ce qui l'entoure, dans ce qui se passe autour de lui, tout ce qui est en harmonie avec sa propre nature, pour se ra{)proprier ; j'entends par là qu'il doit s'assimiler tout ce qui, soit dans la théorie, soit dans la pratique, peut servir à son progrès et à son développement. Deux éclectiques pourraient donc être deux adversaires, s'ils étaient nés avec des dispositions différentes, car, chacun de son côté, ils prendraient dans la tradition philosophique ce qui leur convien-

1. Conversations de Goethe avec Eckermann, traduites par M Dé« Icrot, 2" vol., p. 5ti5.

drait. Que l'on jette les yeux autour de soi, on verra que tout homme au fond agit ainsi, et voilà pourquoi on ne parvient jamais à convertir autrui. »

En parlant ainsi, Gœthe se souvenait évidemment de lui-même. Tous ces traits conviennent à son histoire. Il a pratiqué toute sa vie cet éclectisme indépendant de toute règle, qui n'est que la forme philosophique d'une lihre et universelle curiosité. Il a traversé les systèmes pour les connaître, sans s'y arrêter, prenant à chacun d'eux ce qui était d'accord avec le tempérament de son esprit, les réduisant souvent à une seule pensée, qu'il s'assimilait, rejetant toute idée qui aurait été une dissonance avec ses goûts, disposant de toutes les philosophies sans être dominé par aucune, et les mettant en harmonie avec sa manière d'être et de sentir, en toute chose plus curieux que systématique.

Il y eut cependant une influence philosophique plus marquée que les autres dans le développement de son esprit, et qui persista, sans éclipse, jusque dans la pleine et vigoureuse maturité de son génie : ce fut l'influence de Spinoza. C'est le seul philosophe dont il ait consenti à reconnaître l'empire. Encore nous verrons hien que si le spinozisme entra comme élément dans l'essence complexe de sa pensée, c'est un spinozisme singulièrement transformé.

Ce fut un des grands événements de la vie de Goethe que son initiation à la philosophie de rÊthique; mais jusque-là son humeur, sa fantasque indépendance, sa curiosité passionnée, l'avaient attiré dans de singulières aventures d'esprit. Il avait erré de tous les côtés dans sa propre pensée et dans celle

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