CHAPITRE I
fort toute une j)otitc société mystique de personnes pieuses qui cherchaient leur salut dans des voies bizarres. Goethe nous donne une piquante peinture de ce f^roupe. On y voit figurer, à coté de sa mère, cette aimable demoiselle de Klettenberg dont le souvenir resta toujours cher au poète, un chirurgien piétiste, un médecin aux allures mystiques, au regard malin, à la parole caressante, un peu sorcier. Ce médecin était en possession d'un remède souverain, d'une sorte de pierre philosophale de la santé universelle, d'un sel admirable qu'on ne devait employer que dans les cas les plus dangereux, et dont il n'était question qu'entre les fidèles, quoique personne encore ne l'eût vu et n'en eût ressenti les effets. Par un enchaînement de causes physiques et de causes morales, îa recette ne pouvait agir que sur les dévots de la petite église ; elle ne pouvait se transmettre que sous certaines conditions d'initiation. Pour la produire et la mettre en usage, il fallait pénétrer plus ou moins dans le grand œuvre, dans les mystères de la nature. « Ce n'était pas quelque chose d'isolé, c'était quelque chose d'universel et qui pouvait même être produit sous diverses formes et diverses figures. » Goethe devint l'heureux sujet annoncé sans doute par les astres, sur lequel la grande expérience fut tentée. Une crise dans son mal étant survenue, on crut qu'il allait mourir. Tous les remèdes étaient sans effet. « Dans cette extrémité, ma mère conjura avec les plus vives instances le docteur, fort perplexe, d'employer son remède universel. Après une longue résistance, il courut chez ki, la nuit étant déjà fort avancée, et en rapporta un petit
vorro (l'un sel cristallisé qu'on fit dissoudre dans l'eau et qui fut avalé par le patient. Cela avait un goût alcalin prononcé. Aussitôt après, je me sentis soulagé, et dès lors mon mal parut tourner à la guérison. Je ne puis dire combien cet événement au<rmenta notre confiance dans le médecin et fortifia notre désir d'acquérir un pareil trésor. » Assistonsnous ici à quelque scène cabalistique égarée en plein dix-lniitième siècle, ou bien à la naissance de la médecine homœopatbique ? La petite fiole du docteur contient-elle quelque substance préparée avec des formules d'incantation ou quelque dose infinitésimale d'un aconit merveilleux? Je ne sais.
Cette figure de Mlle Suzanne Catherine de Klettenberg mériterait une étude à part. L'intluence de cette pieuse et aimable personne sur l'esprit de Goethe, dans ces premières années de sa jeunesse, fut profonde et dura longtemps après la jeunesse disparue. II en a consacré le souvenir dans des pages très curieuses . et très inattendues par le sujet et par l'accent, les Confessions d'une belle âme, insérées au sixième livre des Années d'apprentissage de Wilhelni Meister, C'est toute une étude, faite d'après nature, sur une ame mystique, d'une exaltation et d'une pureté extraordinaires, une de ces âmes de la famille de Saint-Martin, que l'on est tout surpris et charmé de rencontrer en plein dix-huitième siècle, au temps de Voltaire, de Diderot et de la marquise du Défiant. Mais ce n'est pas un charme ni une surprise moindres que de voir un esprit aussi libre que l'auteur de Wilhehn Meister épuiser dans cette peinture les giàce^ et les délicatesses d'un pinceau qui rappelle par