SUR LES ÉLÉMENTS DERNIBHS DES CHOSES
nous-mêmes dans le monde extérieur, pour nous représenter sa face spirituelle. Ce quelque chose interne est la tendance.
D'après mes recherches sur la volonté et les émotions, rélémenl primitif dans cette portion de la psychologie est la tendance ou impulsion interne. Pour s en faire une idée, il suffit de considérer un cas où la tendance persisté à travers plusieurs échecs et tentatives pour aboutir ; par exemple dans la colère, après une offense ou un manque d'égards, ce qui persiste à travers le bouillonnement de pensées diverses plus ou moins douloureuses, c'est la tendance à détruire Toffenseur.
Autre cas, Tétat de joie et d'allégresse vive, surtout si Ton est jeune ; il y a tendance à l'expression extérieure, aux gestes, au rire, au chant, aux mouvements vifs de tout genre ; si l'on est réprimé dans cette tendance, il y a géne^ malaise, on a besoin de se lâcher et de s'épanouir physir quement. Dernier cas très frappant : dans le chagrin, surtout après la mort d'une personne aimée, quand on suit la série des idées douloureuses, on est contrarié d'en être distrait, d'être dérangé ; les idées douloureuses tendent h persévérer et à reparaître. D'une façon générale, on constate que telles idées, images, sensations, ont tendance à naître et à prédominer dans telles conditions définies, ce qui explique pourquoi, lorsque cette tendance, étant empêchée, n'aboutit pas, il y a malaise.
J'incline même à penser que l'agréable et le désagréable (y compris le plaisir et la douleur physiques) sont constitués par le libre cours ou Tempôchemenl d'une tendance et qu'en somme les éléments de la sensibilité tout entière sont des tendances.
Si l'on réduit ce fait psychologique au maximum de simplicité (comme on Ta fait pour la sensation), si on le dépouille autant que possible de ses caractères humains et animaux, il reste un résidu psychologique que l'on peut considérer comme constituant la face psychique de ces centres inétendus dont nous n'avons encore noté que la face physique. Chacun de ces centres a deux tendances,
/jl.^ NOTES l>lI!L0S01MIigUES INÉDITES DE TAINE
Tune qui est la répulsion par laquelle il s'écarte des autres selon la loi indiquée, laulre qui est la tendance à persévérer dans son état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme. Selon les circonstances précédentes ou actuellement environnantes, plusieurs tendances contraires ou divergentes peuvent coexister dans ce même centre, et l'effet total se produit selon la règle de la composition des forces telle qu'on renseigne en mécanique. A ce point de vue, les forces sont des tendances, et les lois de la mécanique ne sont plus de simples symboles destinés à représenter les événements physiques; elles expriment des états et des composés psychologiques. Le point physique et matériel devient une monade ; ses tendances sont ses instincts et ses passions; son repos ou mouvement est sa volonté finale. On peut considérer ainsi, dans les centres géométriques auxquels se réduit la nature, une âme et un corps. D'une part, ils sont des mobiles, situés, en repos ou en mouvement, en train de décrire telle ligne avec telle vitesse. D'autre part, ils sont composés de tendances divergentes ou convergentes, desquelles la résultante détermine leur repos, leur mouvement, leur direction, leur vitesse.
Soit donc un élément de l'être, c'est-à-dire (selon la seule définition qu'autorise notre psychologie) un mobile réduit au minimum, c'est-à-dire réduit à n'être qu'un point géométrique. Il a deux histoires, l'une extérieure, l'autre intérieure, chacune des deux n'étant distincte que pour nos deux facultés distinctes, qui sont la connaissance par les .sens et parla conscience.
Son histoire extérieure est la série continue de ses états de repos ou de mouvement, chacun de ces états successifs étant déterminé par les conditions ci-dessus définies. Elle comprend : i*» les états de repos réel et de mouvement réel ; 2* les états de repos possible et de mouvement possible, lesquels ne sont pas des possibilités pures, mais des réalités certaines auxquelles, pour s'effectuer, il ne manque que l'absence de la condition antagoniste existante. Par exemple, si le mobile est en repos, parce que deux conditions égales et contraires du mouvement sont présentes,
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on pourra considérer dans le mobile en repos deux mouvements égaux en sens contraire qui s'annulent réciproquement, et, pour plus de précision, on pourra considérer ces deux mouvements, non plus comme simultanés, mais comme successifs, à condition de les prendre infinitésimaux, en sorte que chacun d'eux tour à tour, au bout d'un laps de temps infinitésimal, annule TefTet de Tautre. De cette façon, on aura toute l'histoire extérieure du mobile exprimée en situations persistantes ou changeantes, c'est-à-dire représentables par la perception extérieure.
Son histoire intérieure est la série continue de ses tendances successives, chacune de ces tendances ayant pour but une situation persistante ou changeante du mobile. Celte histoire est très compliquée, car la situation persistante ou changeante du mobile a pour condition interne, non pas une seule tendance, mais un groupe souvent énorme ou môme infini de tendances simultanées, convergentes ou divergentes ou contraires, d'intensités inégales, et dont la résultante seule prévaut, à peu près comme dans une âme humaine l'innombrable amas des motifs conscients ou inconscients. On peut réduire ce groupe à deux typjes^ Tun qui est l'inertie ou tendance à persévérer dans l'état commencé de repos ou de mouvement rectiligne uniforme, l'autre qui est la tendance à s'écarter en ligne droite de tout autre mobile suivant la loi donnée. Mais les tendances du second type sont innombrables et changeantes en intensité et en direction selon la proximité et le nombre des autres mobiles. De sorte que l'histoire intérieure du mobile est un va-et-vient continu, un prodigieux système incessamment changeant de tendances contre-balancées par d'autres, et oscillant sans cesse par degrés infinitésimaux entre l'efficacité et l'annulation.
Avec cette conception, la conception des corps chimiques change ; la composition d'une molécule (eau) n'est plus que la juxtaposition de deux petites masses distinctes (hydrogène et oxygène), mais la transformation de deux tourbillons en un seul, dont la vitesse, la structure, etc.,
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Donc, étant donnés deux points, pour qu'ils subsistent et ne soient jamais réduits à un seul, il faut qu'ils répugnent tous les deux à la distance nulle, qu'ils y répugnent absolument, que ce soit là leur premier caractère essentiel, en d'autres termes qu'à la distance nulle la répulsion entre eux soit absolument invincible ou infinie.
Mais une force infinie est une grandeur infinie, laquelle n'existe que comme le terme extrême, inaccessible, d'une grandeur finie, qui, croissant selon une certaine loi, marche vers ce terme sans jamais l'atteindre. De môme la distance nulle est une grandeur nulle, laquelle n'existe que comme le terme extrême, inaccessible, d'une grandeur finie, qui, décroissant suivant une certaine loi, marche vers ce terme sans jamais l'atteindre. Aussi tout se déduit des caractères suivants : I** que les points sont plusieurs et indestructibles; 2» que la grandeur infinie ou nulle est un état (le la grandeur finie.
Si l'on établit la genèse totale des propositions, on arrive, je crois, à l'ordre suivant :
f» En fait, d'après l'expérience, il y a des mobiles dont tout Tétre intrinsèque consiste en mouvements réels ou possibles, conditionnés par leur état antérieur et par leur existence et leur distance les uns des autres ;
2'' Au nom de la raison explicative, et par l'application des cadres géométriques, les derniers éléments d'un mobile, à savoir ses composants indécomposables, au delà desquels, par nature, nulle décomposition ultérieure n'est possible, sont des points géométriques ;
3** Deux points géométriques dont la distance est nulle ne font plus qu'up point unique ; <roù il suit que, pour subsister, ils doivent répugner absolument à la distance nulle, en d'autres termes se repousser avec une force infinie, c'est-à-dire plus grande que toute force d'une grandeur assignable ;
4° La distance nulle n'est qu'un cas extrême de la distance finie, de même que la force infinie n'est qu'un cas extrême de la force finie (l'une et l'autre exprimables par une série croissante et décroissante dont ces deux cas
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exlrèmes ne sont que le terme inaccessible). D'où il suit qu'il y a une relation ou connexion entre la distance finie et la force finie, en d'autres termes, que la force croît ou décroît selon une fonction de la distance ; et, comme les deux séries sont inverses, Tune croît pendant que Taulre décroît ;
5<* A un autre point de vue, le point (géométrique) est la terminaison d'une ligne géométrique, qui est elle-même la terminaison d'une surface (géométrique), qui est ellemême la terminaison d'un solide (géométrique). Par conséquent, la force répulsive du point n'est qu'un cas de la force répulsive de la ligne dont il est la terminaison ; la force répulsive de la ligne n'est qu'un cas de la force répulsive de la surface dont elle est la terminaison ; la force répulsive de la surface n'est qu'un cas de la force répulsive du solide dont elle est la terminaison. — Partant, le mobile, considéré d'abord comme un point, peut être aussi imaginé comme un solide (à trois dimensions) ;
6** Pour construire ce solide, nous avons fait cette remarque que la répulsion décroît à l'inverse d'une fonction croissante de la distance, c'est-à-dire de la ligne droite qui joint le point géométrique à un autre. Mais la distance mesurée par cette droite est la même pour tous les points de la circonférence que décrit celte droite tournant autour du premier point pris comme centre. Elle est encore la môme pour toute la surface que décrit celte demi-circonférence tournant autour de son diamètre pris comme axe. De sorte que voilà le solide en question construit. C'est une sphère d'un rayon quelconque, déterminée tout entière par la longueur de ce rayon. — Mais ce rayon fini quelconque, aussi grand ou aussi petit qu'on voudra, est une portion du rayon infini qui détermine une sphère infinie entre la surface de laquelle et le point central se superposent autant de sphères concentriques qu'on prend de longueurs différentes dans le rayon. En langage vulgaire, les mobiles derniers sont des sphères d'un rayon infini, de moins en moins molles ou de plus en plus résistantes à mesure qu'on approche de leur centre, lequel Barzellotti. 27
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exerce contre tout autre centre semblable une répulsion infinie au contact ;
7* Pour que cette force instantanée de répulsion soit une quantité constante, il faut qu'à mesure qu'elle s'applique à plus de points, elle diminue d'effets, de telle façon que cette augmentation et cette diminution soient compensées Tune par l'autre. Les points où elle s'applique composent la surface sphérique dont le point mobile est le centre, et les surfaces sphériques sont entre elles comme les carrés de leurs rayons. Par suite, il y aura compensation si la force répulsive décroît à l'inverse des carrés des rayons. Entre les diverses fonctions qui peuvent relier la diminution de la force et l'augmentation de la distance, celle-ci est la seule suffisante et nécessaire.
Juin 1892.
On n'entreprend point ici de chercher a priori quels sont les éléments ou composants réels^ accessibles à l'expérience et constatables par elle, dans la matière : ceci est affaire d'expérience ; a priori, on ne peut faire sur eux que des hypothèses. Ce qu'on cherche, ce sont des éléments tels que par eux les phénomènes soient explicatifs, en d'autres termes des composants explicatifs; car nous savons ce que c'est qu'une explication, ce qu'elle requiert dans l'explicatif et dans les expliqués ; nous savons cela par expérience dans l'ordre psychique comme dans l'ordre physique, en histoire comme en astronomie, que les derniers composants des corps soient inétendus ou étendus, de telle ou telle dimension, réguliers ou irréguliers, qu'ils soient des sphères, des cylindres, des cônes, des cubes» des pyramides, nous l'ignorons, et nous ne le trouverons pas en arrangeant des hypothèses a priori dans notre cervelle. Mais quels qu'ils soient, nous savons qu'une fois
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connus, s'ils élaient des petits cubes, pyramides, cônes, etc., bref de petits solides, de telle forme et dimension, ils ne seraient pas des éléments derniers, c'est-à-dire des indécomposables ; nous chercherions l'explication de leur forme, de leur étendue, de leur structure, nous aurions à considérer en eux des surfaces, des lignes et des points, comme on fait pour les cristaux élémentaires en minéralogie; des propriétés géométriques de ces surfaces, lignes et points et des forces qui leur sont inhérentes, nous aurions à déduire leur histoire et leurs attaches mutuelles ; la mécanique interviendrait comme partout, pour considérer en eux le mouvement effectif ou possible de chacun de leurs points; elle définirait le mouvement d'un quelconque de ces points, qui sont pour elle les derniers indécomposables, et c'est dans ce sens, en vue d'une recherche semblable, que nous cherchons les propriétés du point, dernier élément du mobile, sans affirmer qu'il soit réel dans la nature, mais en affirmant que, dans la nature, en tant qu'elle est explicable, il est réel.
En somme, ces mots : derniers éléments, premiers éléments, composants indécomposables, signifient, non pas la chose en soi (qui en soi est inaccessible), mais la chose par rapport à l'esprit, aux exigences de l'esprit, à la recherche qu'il fait des génératrices explicatives, des données simples, d'où il peut déduire des données complexes. De plus, par beaucoup de grands exemples, par toutes les sciences faites ou en train de se faire, il est prouvé que la nature, au moins dans la portion d'elle que nous avons sondée, est construite conformément à cette exigence de l'esprit. L'entreprise en question n'est donc pas absurde, ni même très téméraire ; elle est surtout une recherche de psychologie, une étude de ce que doit être la nature pour satisfaire à notre besoin d'explication, et, par suite, de ce que très probablement elle est en fait, puisqu'en fait, au moins dans beaucoup de cas, elle y satisfait.
Plus brièvement encore, indécomposable signifie indécomposable pour l'esprit ; car c'est l'esprit qui décompose. La propriété ainsi désignée n'existe donc que pour l'esprit,