‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 18 sur 29 · LES DOCTRINES SUR L HOMME ET SUR LA VIE · texte numérisé non relu

LES DOCTRINES SUR L HOMME ET SUR LA VIE

SUR LA SOCIÉTÉ ET SUR l'ÉTAT

TAINE ÉCRIVAIN, PHILOSOPHE ET HOMME

*Si Ton veut, après une lecture attentive de l'œuvre de Taine, en résumer brièvement l'espril, on dira qu'elle est une des plus vastes enquêtes de faits et de données morales sur l'homme et sur la vie, qui ait jamais été menée à l'aide de l'investigation historique. La façon constante dont l'écrivain y étudie les choses, sa manière même de les concevoir et de les représenter, sont toujours celles d'un philosophe, ou, plutôt, d'un psychologue de l'histoire. Ce tour d'esprit est comme le moule dans lequel il jette et fond, en un délicat travail homogène de pensée et d'art, la matière immensément variée de toutes ses études ; en sorte que tout problème devient pour lui un problème d'histoire, que la critique littéraire et artistique se transforme, entre ses mains, en un dépouillement de documents humains. Et j'ai déjà montré

35a LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

comment les premiers germes de sa doctrine dans laquelle il voudrait unir les analyses de la philosophie française aux déductions de l'idéalisme hége- L, sont on lui non les produits de la pensée abstraite, mais dune intuition intellectue le qui le guida en tant quartisle et lui fit pénétrer le sens et l'âme des faits historiques.

Ici une question soffre d'elle-même à 1 esprit du lecteur qui l'a accompagné dans son voyage à travers l'Histoire. Quelle idée se fait de l'homme et de la vie, de leur prix et de leur valeur morale, cet explorateur d'âmes, ce philosophe et cet historien de 1 humanité? Sur quel fond lumineux, serein ou triste, se présente à lui ce type idéal de l'homme qu il semble rechercher dans la variété de ses formes historiques ?

L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, L HOMME

Si Taine était toujours resté strictement fidèle au principe de l'objectivité absolue de l'investigation scientifique, dont s'inspire sa doctrine, •"»"■■«•* jamais dû apporter, dans l'étude de la réahlé et des hommes, aucun sentiment d'approbation ou de désapprobation. A la recherche de la signification que les faits de l'esprit humain, examinés seulement en eux-mêmes, et les théories et les formes de 1 art revêtent en face des exigences de la pensée scientifique pure, il n'aurait jamais joint l'examen mora de leur valeur pratique, des conséquences qui en sortent

pour la vie privée et la vie publique. La vérité scientifique, pensait-il, n'est ni gaie ni triste ; les lois des choses ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises; elles sont ce qu'elles sont. « Affirmer qu'une doctrine est vraie parce qu'elle est utile ou belle, c'est la ranger parmi les machines de gouvernement ou parmi les inventions de la poésie (i) ».

Nous avons cependant vu comment Taine déroge souvent, en fait, aux principes qui dirigent sa méthode ; comment, chez lui, nature complexe de penseur et d'écrivain, de « dialecticien qui écrit comme un poète », a dit M. A. Sorel, et de subtil essayeur d'âmes, la sensibilité de l'artiste et de l'homme foncièrement moral participe toujours à Tœuvre de la pensée, n'en laisse jamais passer la vision à travers son intelligence, sans qu'elle ne se reflète avec émotion dans son cœur. Sans doute, Frédéric Amiel note avec quelque raison, comme nous l'avons vu plus haut, que son œuvre exhale « une odeur de laboratoire », que son style « tient de la chimie et de la technologie », que, chez lui, la science est « inexorable » ; mais il n'est pas moins vrai d'ajouter qu'il n'y a pas une seule page de son œuvre où ne circule, sous les formes symétriques de sa pensée, une chaleur latente intense, révélant une î\me qui en est tout entière pénétrée. A peu d'écrivains autant qu'à lui conviendrait, comme épigraphe, le doux hémistiche de Virgile : Menlem mortalia iangunl. C'est que peu d'écrivains ont senti, autant que lui, combien est souvent triste la vérité des choses, même

(i) Nouveaux Essais de critique el (Vhisloire, p. 4o. Barzellotti.

L ÉCRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME

quand on les regarde avec Toeil calme de Tobservateur, qui ne leur demande rien de plus que ce qui a été si admirablement exprimé d'un seul mol par l'auieur de Y Éthique : les « comprendre ».

Telle est aussi, pour le pbilosophe français, la tâche suprême, ou plutôt unique de la science. Tout ce que les aspirations et les idéals du cœur introduisent dans notre façon de juger et de nous représenter l'univers, ou cet univers dont nous sommes à peine un atome, tout cela nous appartient, est la mesure de nos sentiments et de nos besoins moraux, non du fond et de la valeur des choses. L'attitude d'esprit imposée parla science à qui la professe aussi comme règle de vie, est ainsi la môme sous laquelle se présentent à nous, dans l'histoire de la pensée humaine, deux des philosophes qui ont le plus honoré la philosophie : Benoît Spinoza et Marc-Aurèle Antonin. « L'âme du sage », dit Y Éthique, « peut à peine être troublée. Possédant, par une sorte de nécessité éternelle, la conscience de soi-même et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être; et la véritable paix de l'âme, il la possède pour toujours (i) ». Et les Pensées de Marc- Aurèle, que Taine appelait son « catéchisme », — il les avait toujours sous son chevet et les relisait

(i) Dernière partie, conclusion. — Au sujet de ce qui constitue suivant Taine, le principe dirigeant de la conduite morale de l'homme, suggérée et imposée par la science, c'est-à-dire au sujet de la nécessité qui lui commande de reconnaître et d'accepter l'ordre éternel de la nature et des choses, dans lequel, comme individu, il disparaît et n'a qu'une existence éphémère, lire, dans les Nouveaux Essais de critique et dhistoire, les belles pages sur Marc-Aurèle (pp. 3oi-3i6) et la biographie de Franz Wœpke (pp. 385- 394\ ainsi que les Notes sur Paris : M. Graindorge, chai», xx : la Morale (passim).— Le lien étroit qui unit, dans la doctrine de Taine^

avant de mourir, — peuvent se ramener à un seul précepte : « Vis en harmonie avec le cosmos ». Cette disposition intime de tout notre être moral, que les deux grands ascètes de ia philosophie présupposent en qui sait bien les comprendre, — Tapaisement des passions, obtenu grâce au savoir, et le plein abandon de nous-mêmes au sein de la nature, mère et souveraine de toutes choses, — paraissait à Taine le meilleur fruit de cette contemplation supérieure de l'ordre des choses, qui nous en fait accepter volontiers, mieux encore que les subir, les lois immuables. « En cette persuasion seulement, pensait-il, on trouve le repos absolu de l'âme, qui exclut toutdout^, et qui enchaîne . l'esprit comme avec des nœuds d'airain ». ïl écrivait ces lignes à vingt et un ans. Et encore : « Le meilleur fruit de notre science est la résignation froide, qui, pacifiant et préparant l'âme, réduit la souffrance à là douleur du corps (i) ».

C'est l'état d'âme et d'esprit qu'Ernest Renan, lui aussi, croyait convenir le mieux à ITiomme de science, et auquel il se flattait d'être également parvenu. Mais la légère ironie qui soudain lui monte aux lèvres, chaque fois qu'il le décrit, comme s'il se divertissait à une thèse favorite, nous indique qu'une résignation si souriante n'a pas dû trop lui coûter. Il semble s'y reposer et s'y jouer avec l'élégance exquise d'un épicurien de la pensée.

les principes dirigeants de la morale à l'idée de la nécessité universelle des choses, est vigoureusement exposé et démontré dans le livre de M. V. Delbos, que j'ai cité plus haut.

(i) A. Sorel, Discours de réception à V Académie française; — et Notes sur Paris : M. Graindorge, p. 267.

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Chez Taine, au contraire, la stoique acceptation de la nécessité des choses, telle que la lui offre la science, est une victoire douloureuse du penseur sur rhomme tout entier, qui, par respect pour le vrai, se fait un devoir de réprimer en lui les révoltes du sentiment et de leur imposer silence au nom de la raison. Elle n'est pas d'une . froide résignation », la noie vibrante et émue qu'il a mise dans tant de pages. Ainsi, par exemple, quand il parle, dans le Voyage en Italie de la Niobé de Florence, comparée à 1 humanité le spectacle des ruines et des malheurs humains soulève sa prose jusqu'à l'éloquence passionnée de rélégie. « Que de ruines, et quel cimetière que l histoire ' Que de palpitations humaines dont il ne reste d'autre trace qu'une forme imprimée dans un morceau de pierre l Quel sourire indifférent que celui du ciel pacifique, et quelle cruelle beauté dans cette coupole lumineuse étendue tour à tour sur les générations qui tombent, comme le dais d'un enterrement banal î... Quand l'homme a parcouru la moitié de sa carrière, et que, rentrant en lui-même, il compte ce qu'il a étouffé de ses ambitions, ce qu'il a arraché de ses espérances, et tous les morts qu'il porte enterrés dans son cœur, alors la magnificence et la dureté de la nature lui apparaissent ensemble, et le sourd sanglot de ses funérailles intérieures lui fait entendreune lamentation plus haute, celle de la tragédie humaine, qui se déploie de siècle en siècle pour coucher tant de combattants dans le même cercueil (i) ».

(1^ Celle page du second volume du Voyage en Italie (pp. 79-8o) .T^^eilsi par M. P. Bourgel. Dans son beau réc^^^^ Maître {Revue des Deux Mondes, i- février iSgr.), celui-ci dil, en

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Un grand sérieux attristé transparaît toujours aussi sous le voile de la satire que l'écrivain sème à pleines mains dans le Voyage aux Pyrénées et dans M, Graindorge, quand il dépeint les mœurs et la vie des villes, en particulier celle de Paris ; il n'est pas de sarcasme qu'il épargne à cette dernière, alors qu'il la fait défiler devant nous avec ses bals, ses théâtres, ses cafés, ses conversations et ses mœurs de famille, dont il nous montre la vanité, la frivolité, la laideur, la fausseté, le ridicule (i). Dans la description qu'il trace des défauts et des passions des hommes modernes, fils d'une civilisation fatiguée, on trouve toujours une étude analytique subtile, insistante, acharnée, qui semble se complaire a mettre en relief ce qu'il y a de plus laid et de plus répugnant, et à nous en faire savourer à petits traits toute l'amertume (2).

Mais on se tromperait à Tapparence. Le caractère trop cru et trop acre de ces analyses trahit non seulement l'habitude d'esprit de l'observateur

faisant évidcinnienl allusion à Taine : «« Je me souvenais d'un de mes maîtres, le plus grand penseur de l'époque, avec qui, deux ans avant sa mort, je me promenais dans un bois, en automne. — • « J'essaye d'apprendre à mourir en regardant ces arbres qui se « dépouillent et qui l'acceptent, me disait-il. Mais que c'est dur! »>

(1) Le titre seul du livre indique le ton satirique et sarcastique dans lequel il est écrit : « Notes sur Paris : Vie et Opinions de M. frédéric-Thomas Graindorge, docteur en philosophie de l'Université d'iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge et C'e [huiles et porc salé, à Cincinnati, États-Unis d'Amérique). Recueillies et publiées par H. Taine, son exécuteur testamentaire. »

(2) L'assertion suivante en dira beaucoup à ce sujet : « Aucune créature humaine n'est comprise par aucune créature humaine. Tout au plus par habitude, patience, intérêt, amitié, elles s'acceptent ou se tolèrent »>.

qui raisonne à outrance, même quand il ne devrait que regarder et dépeindre ; il trahit aussi en quelque sorte reffort d'un homme qui s'impose de voir clair à tout prix jusqu'au fond des choses, en raison même de ce qu'elles lui causent souvent plus de dégoût. Cette attitude est pour lui un devoir de sincérité envers les lecteurs et envers lui-même (i). Taine veut avoir le courage de regarder bien on face toute la vérité, même ellrayanle. Il ressemble à un chirurgien à qui la vue des plaies ferait mal, et qui précisément pour cette raison ne se lasserait jamais, par scrupule de conscience, de les examiner et de les palper. C'est là ce que se dit le lecteur de J/. Grain^ dorge, quand il trouve dans ces iVo/e*^ sur Pam, au sujet des femmes, des jugements qui rappellent ceux de Schopenhauer. On sait pourtant par les biographes de Taine qu'il inclinait h juger presque toujours avec bienveillance les personnes et les choses. 11 ne les voyait certainement pas en noir, comme le grand solitaire de Francfort, par suite d'une conformation organique de son œil mental. Son instinct d'artiste les lui embellissait plutôt, et la bonté innée de son cœur le disposait à les juger avec indulgence; mais l'habitude de l'observation scientifique le poussait à bien se tenir en garde contre les erreurs et les illusions auxquelles la première impression aurait pu l'entraîner. Et en cela peut-être il se trompait assez fréquemment, comme il advient à ceux qui veulent trop se garder contre tous et contre tout. La tendance prudente de l'esprit

(0 « LafacaUé maîtresse de T.V.ae », dit M. Emile FagnH, « c'était la probité ..Politique, el Moralisles du XIX^ sièdf. 3* série, p. -^Sj.

L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME

critique, qu'il retrouve et loue dans Sainte-Beuve, un de ses maîtres, — « n'être dupe de rien ni de personne, ni surtout de soi-même ;... démêler les lois de l'optique morale... », — lui faisait trop voir presque toujours, comme l'a dit aussi l'auteur des Lundis dans son petit roman par lettres, Le Clou d'or, (( la planche sous le tapis, la laite et le galetas sous le plafond doré, le squelette sous tout ce qui le revêt (i) ». C'est un peu la même manière de voir les choses et la vie qui a inspiré à uji génie bien difTérent de celui de Taine, mais que notre historien a compris admirablement, à Swift, la fine et cruelle satire des Voyages de Gulliver, et des pages de pam" phlets qui semblent trempées dans le fiel (2).

Dans YHisloire de la Littérature anglaise, où il s'étend longuement sur le grand humoriste, Taine montre que Vinfélicité dont Swift fut victime provint

(1) Publié par son «Icniioi- secrétaire, M. Jules Troubat, 1880, p. 42. — Voir, au sujet de la disposition d'esprit que Taine porte dans M. Graindorge et dans celles de ses autres œuvres « où il raisonne ses émotions », les observations pénétrantes de M. Gaston Deschamps dans La Vieel les Livres, 2^ série, pp. 126-127.

(2) Il nous suffira de citer quelques traits de M. Graindorge relatifs aux femmes et au mariage. « Il y a dans tout ménage une plaie, comme un ver dans une pomme ». — « On s'étudie trois semaines, on s'aime trois mois, on se dispute trois, on se tolère trente ans, et les enfants recommencent ». — « Peu importe à une femme l'esprit, la beauté, le vrai mérite ; elle les reconnaît, mais des lèvres. // meplaîl, ce mot dit tout, emporte tout ». — « Quand vous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez pas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à neuf heures et qu'elle a mangé beaucoup de côtelettes >«. Une des choses le plus à noter, dans ce livre, c'est que Taine y applique constamment h la société française son procédé méthodique de psychologie comparée, en établissant h chaque instant un parallèle entre les Français et les étrangers, et particulièrement entre les femmes françaises et les Allemandes, les Anglaises et les Américaines.

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avant tout de ceci : il n'eut ni Theureuse médiocrité des esprits pratiques, qui prennent la vie telle qu elle est et s'y adaptent, parce qu'ils n'osent pas la juger, ni la supériorité absolue qui dépasse les choses, les regarde de haut, en embrasse les lois, en saisit l'harmonie puissante et inspiratrice. Génie vigoureux, mais non large, nature aride, positive, méprisante, Swift ne voulut pas voir dans la vie, et n'y chercha pas non plus ce qu'elle a de plus haut; il s'arrêta simplement à son côté le moins beau, — le prosaïque, le trivial. Misanthrope et rebelle né, il rabaissa et avilit tout, sans avoir la force d'élever ses yeux vers quelque idéalité consolante. Incapable d'admirer, d'aimer et de croire, n'ayant de puissance que pour haïr et pour détruire, il souffrit et fît souffrir les autres du tourment auquel le condamnait l'atrabilité de son génie, qui s'éteignit dans la folie. Les pages superbes où Taine démontre que la sombre vision des maux et des bassesses de l'humanité n'a jamais été traversée, chez Swift, par un seul rayon idéal de l'art et de la philosophie, témoignent amplement que Tâme et l'esprit de celui qui parle ainsi doivent avoir éprouvé, au contraire, leur action consolatrice et apaisante (i).

. i) Histoire de la Littérature anglaise, t. IV, pp. 18-19, 81-8-2. — II faut relire aussi, dans M. Graindonje, ce beau passage (p. 269) : « Regarde autour de toi, voici une occupation moins animale : la contemplation. Celte large plaine fume et luit sous le soleil généreux qui l'échaufTe ; ces dentelures des bois reposent avec un bien-être délicieux sur l'azur lumineux qui les borde ; ces pins odorants montent comme des encensoirs sur le tapis des bruyères rousses. Tu as passé une heure, et pendant cette heure tu n'as pas été une brute; tu peux presque te vanter d'avoir vécu ».

L ECniVAIN, LE PHILOSOPHE, L HOMME

Et c'est la vérité. La note réconfortante qui, çà et là, rompt le ton pessimiste de M, Graindorge, — comme dans les belles pages sur Beethoven, — et qui, dans ses livres sur l'art et dans ses écrits philosophiques, imprime souvent à l'allure tranquille de la prose didactique le mouvement de la poésie, naît spontanément chez Taine de ses fantaisies d'artiste, de la conception — qui est au fond de sa doctrine — d'un plan idéal de l'univers envisagé comme unité vivante de lois et de forces divines. Infusa per arius mens agitai molem. Examinée de trop près, dans le cercle étroit de l'expérience journalière, à la loupe minutieuse de l'analyse, la réalité de la vie lui apparaît basse. Laide, triviale. Contemplée du haiit des sapientum templa serena, — pour employer l'expression d'un autre grand désabusé, — elle se révèle h ses yeux dans l'harmonie grandiose de la logique divine qui y circule. C'est la vision métaphysique des stoïciens et de Marc-Aurèle, de Goethe et des grands idéalistes allemands. « Vous tolérerez et même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du philosophe ; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison ;... vous admirerez le monde comme un drame grandiose ou comme un développement invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique du dénigrement ou du dégoût (1) ».

(1) Histoire de la Littérature anglaise, t. IV, p. 20.

Tout lecteur familier avec les doctrines alloniandes contemporaines sait que le pessimisme philosophique, tel que le formula, le premier, Arthur Schopenhauer, voit précisément dans la contemplation sereine, dont seuls le génie et la sainteté peuvent atteindre les hauteurs. Tunique moyen offert à notre esprit pour se soustraire à la triste réalité de la vie, pour ^'élever au-dessus de celle-ci, en la dépassant. Seulement, il faut noter ici que l'écrivain français arrive à la même conclusion, en partant d'une doctrine métaphysique diamétralement opposée h celle des pessimistes allemands. Pour Schopenhauer et aussi pour Edouard de Hartmann, l'univers n'est qu'une absurdité énorme ; il est l'antithèse de la raison et de toutes ses exigences logiques ; il porte dans la racine même de son existence un germe de mal et de faute dont sort la douleur, l'inutile misère {Vinulik miseria, suivant l'expression de Leopardi) de toutes les créatures qui naissent à la lumière. Cette idéemère du pessimisme érigé en système, quoique adoucie en partie par Hartmann, s'est développée jusqu'à ses extrêmes conséquences chez les derniers et les plus décidés adeptes de l'école : Mainlànder et Bahnsen. Frédéric Nietzsche, dans un de ses premiers ouvrages, où il se montre disciple passionné de Schopenhauer, est allé jusqu'à taxer d'absurdité, de manque d'harmonie et de proportion

l'écrivain, le PHILOSOPHE, l'hOMME

entre les moyens et la fin, Tceuvre de la nature (i).

Or, nul des philosophes contemporains n'est plus éloigné que Taine de cette doctrine des pessimistes allemands. Il s'accorde en effet avec Hegel pour faire de Tidée, de la rationalité et de l'harmonie intérieure qui « soutiennent » l'ordre des choses, la loi et le but de l'univers. Ses pages les plus senties sont peut-être celles qui lui ont été inspirées, dans les Essais fie critique et (V histoire^ dans le Voyarje en Italie^ dans le Voyage aux Pyrénées, par l'enthousiasme lyrique avec lequel il décrit la beauté sublime du paysage montagneux, les immenses forêts solitaires, (( assemblée silencieuse », « peuple paisible des êtres qui ne pensent pas»; <^ éternellement jeunes » parce qu'ils sont plus proches que nous de « la grande source dont noire petite vie n'est qu'un Ilot ». — (( Plus on regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses rochers et ses plantes (2) ».

Jamais la parole de l'écrivain ne résonne si haut et ne pénètre aussi profondément le sens original des mythes antiques, que dans les instants où toutes les énergies de l'esprit et de la sympathie vibrent chez lui à l'unisson de la grande ûme des choses. Les forces génératrices intimes qui s'y meuvent, et desquelles

{i) Unzeiigemâsne Belrachfungen, drilles Sliirk : Siliopenhauer alu Erzieher. Schloss-Chemnitz, 1874. — Parlant de la nature, Nietzsche <lit entre autres choses : « Ihre Millel scheinen niir Tastversuche^ zuf'àllige Einf'âlle zii sein^sodass es ihr mil ihrer Absirht iinzâhlige Maie missklingl » (Pp. 86-87). (Ses moyens semblent n'être que des tentatives, que des lubies du moment, de telle sorte que ses desseins avortent un nombre incalculable de fois).

(2) Essais de critique el d histoire^ pp. 39.3-394 ; — ol llisloire de la Liltéralure anglaise^ t. IV, p. 384.

l'écrivain, LE PHILOSOPHK, l'hOMME

LA PlIlLOSOriIIE DE H. TAINE

toul surgit, en vertu d'une nécessité éternelle, apparaissent au poète philosophe comme une puissance illimitée, mais souvent aussi exterminatrice, nullement faite, comme on l'a cru, pour le service de l'homme, mais qui peut lui venir en aide quand, au moyen de la raison, il sait s'accommoder à elle, en dominant ses instincts et ses désirs, en les mettant en harmonie avec les lois de la vie physique, morale et

La beauté et le calme du grand art classique expriment, selon Taine, la forme la plus haut*, qui soit apparue dans l'histoire, d'un type humain produit par l'équilibre de toutes les tendances et de toutes les forces spontanées de l'individu et du corps social avec une civilisation jeune, telle que la civilisation grecque. Dans l'Inde et chez les sémites, dans les anciennes tribus germaniques, l'homme nous apparaît ou courbé sous le poids d'une religiosité exaltée et maladive, ou tendu en un effort extrême de farouche héroïsme barbare. A Rome, Ihomme est absorbé tout entier par le citoyen, il est dominé par les exigences de la politique et des mœurs, ainsi que par l'État. L'eurythmie de la vie et de la personne humaine ne se profile entière qu'aux meilleurs moments de la civilisation hellénique, chez un peuple ne artiste, comme le peuple athénien, libre et discipliné, grandi dans les sains exercices du corps, et pour lequel la religion n'était qu'une poésie inspirée par la belle nature, 1 Etat un organisme vivant d'institutions nées autour de la famille, la philosophie et la science elles-mêmes qu'une œuvre d'art, une juvénile et sublime curiosité du vrai.

La statuaire, l'art grec par excellence, nous a donné ridéal de la figure humaine, en laquelle toute réconomie, Tatlitude et Texpression du corps, admirable dans ses proportions, atteignent leur comble et en quelque sorte leur couronnement dans Tesprit, dans Tètre moral, qui sont « comme le terme et la fleur de Tanimal physique ». La profonde définition

d*Aristote : ^X^ IvreXéxet» ffwjxaTo; çpuaixou opifavixou, « aurait

pu être écrite par tous les sculpteurs grecs », et elle nous donne « Tidée mère de la civilisation hellénique (i) ».

L'homme que celle-ci a produit est, dans sa représentation plastique, « un bel animal presque parent du cheval de noble race »; il provient, comme celuici, d'un long croisement; il naît libre, fort, sobre, courageux, comprenant et savourant le plein usage de la vie physique, perfectionnée dans la palestre et dans les gymnases, où Téphèbe athénien — le Charmide de Platon — écoule, aux moments de repos, les philosophes. La santé et la sereine eurythmie intérieure de l'âme grecque, exprimées par la poésie classique et par ses meilleurs interprètes, ont leur type le plus haut dans le caractère d^Iphigénie, telle que l'a conçue Gœthe. Celui-ci, avant d'en faire le sujet d'une tragédie où il a donné « une sœur presque jumelle à TAntigone de Sophocle et aux déesses de Phidias », employait des journées à dessiner les plus parfaites statues, pour habituer son œil aux formes harmonieuses de la vie antique (2).

{i) Philosophie de FArl, l. II, p. 3',9- (2) Voyage en Italie, t. I , pp. 55-56 ; anglaise^ Introduction, p. xi.

Histoire de la Littérature

LA PIIILOSOPHIB DF. 11. T.MNt

Mais cet accord intime de Hiomme avec la ualurc avec la société, avec lui-ui^iiic, — idéal exprimé par Vart, et duquel le peuple grec «'approcha pKiî* que tout autre, — est désormais loin de nous. Aujourd'hui encore, dans le déséquilihiv qui cxiî<le entre les instincts et la raison, dans l'excès de nos senlimenU, dans la disproportion de nos facultés» dan» le contraste qu'opèrent, en la conscience morale , Tidéc du surnaturel et celle de la nature , notre esprit ne ressent des luttes et des tempêtes intérieures qu'il a subies <lepuis de» siècles. Entre la civilisation grecque et la nôin* se placent le christianisme et le moyen Age. Nous sommes Ic:* llls de Faust, non d'HéUne. Et Taine, tout en reconnaîss4int la haute importance historique et la sui>ériorité morale du christianisme îiur la culture antique, ne peut s empocher de se sentir attiré vers les idéals de vie du monde classique et iK)SH^!dé du désir de ie^ ressusciter. Cesl la tendance qui dirigea les homme» de la l^cnaissance,etquc. parmi les modernes, Gœllie a mieux réussi que tout autre h încamer dans son œuvre. Par son retour passionné au sentiment esthé- Uque et au concept classique de la vie, le philosophe français nous apparaît, avec tous ceux qui formèrent» h son exemple, leur pensée sur les écrivains anciens, comme un disciple et un adorateur de la Renaissance. J'ai déjà noté que sa philosophie de Tart ne veut voir, dans la peînturect dans la sculpture italiennes, d'autre mérite su|M'ricur ou égal à celui d'avoir, apr^s les Grecs, rtirouvé encore une lois la complète expression esthétiqur du nu, du corps du ♦« bel animal

humain cl de son attitude. (> qui lui fait tant admi-

l/lftCUIVAIN> LE l»IIILOaOPHK, l'iIOMMB l^)j

rer no» artistes du xvr siècle, même comme hommes, dans leur vie libi-e «»t non artificirllr ce qui le dégoûte, par contre, de noire vie à nous, c'est un s«mitiment qui sexplique par sa nature aux facultés si complexes, ^o rendant si subtilement compte du besoin de les concilier et de les dévcloj^pcr en pleine harmonie. Ce sentiment, si souvent exprimé par lui, c'est que le mal auquel se heurte toujours davantage la civilisation moderne est avant tout Tappauvrissement de la personne humaine, intellectuelle el moralr, qui perd toujours de plus en plus du sain équilibre de ses facultés, et qui» en s^afTmant» se trouble et s*allère. L'excessive division du travail, qui, |>ar l'emploi d'une faculté unique, tue en nous les autres facult/ïs; la tension continue de Tespril cl des sens, qui aigiiis^r les nerfs aux dé|>ens <les muscles; rimmensité, en somme, de reffort que nous coûte notre civilisation, et pour résumer brièvement la chose, tout ce qui pénètn; chaque jour davantage d artificiel et de faux dans notre vie et l'éloigné de la simplicité naturelle, en voilà le vice et le dan^T toujours croissants.

L'art et la science elle-même se ressentent, aujourd'hui, de notre éloîgnement de la K'alité et du vrai, de cette espèce de déformation et de mutilation que produisent, cher. pre.s4|ue tous les travailleurs de l'esprit, l'emploi exclusif d'une de nos facultés et leur limitation h un unique objet d'étude; de même que, dans le travail manuel, l'exercice continu d'un seul organe du corps déforme l'ouvrier. Plus d'une fois, ^ pro|M>s de cette influence exercée i^ar le milieu Jiocial moderne sur le dcvc-

LA PIIILOSOIMIIE DE H. TAIMI

loppement de la personne humaine, Taine compare la civilisation anglaise à la civilisation française; et, sous plus d'un aspect, celle-là lui semble supérieure i\ celle-ci. Le Français est, selon lui, d'ordinaire trop surexcité, trop nerveux et inquiet. « Un jeune Anglais riche, de bonne famille , de sang tranquille, qui a beaucoup ramé, boxé et couru à cheval, qui a les idées droites et saines, qui vit volontiers à la campagne, est de nos jours la moins imparfaite imitation du jeune Athénien; il a parfois le même visage uni et le même regard tranquille (i) ». Mais ce qui, à Londres comme 5 Paris et dans toutes les grandes villes, frappe le plus le critique moraliste, c'est le spectacle de la concurrence impitoyable que se font les hommes pour vivre, pour jouir et pour parvenir. Londres, la cité monstrueuse, lui fait TefTet d'une immense forêt sauvage où les bêtes de proie de toute espèce se livrent du matin au soir à la chasse les unes des autres, pour se déchirer, satisfaire leur faim, puis, bien repues, se reposer. « 11 y a trop d'hommes aujourd'hui dans le monde, trop de compression et trop d'effort (2) ». Et quand il veut nous présenter les traits caractéristiques du iijpe humain, qui, selon lui, est actuellement le produit le plus authentique de notre société démocratique, sortie de la Révolution, dans laquelle tous s'efforcent de s'élever au-dessus de leur état, il nous dit : « Le persoiuiage régnant aujourd'hui n'est plus l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amu-

(i) Voyage en Italie, i. H, p. 166.

(2) Notes sur Paris: M. Graindorge, p. 287.

L ÉCRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME 869

ser et de plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en conversation avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et les plaisirs du monde ; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des protecteurs ; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac (i) ».

Cette page, exprimant une idée qui revient à diverses reprises dans l'œuvre de Taine, a été écrite vers i863. S'il l'écrivait aujourd'hui, il serait peutêtre tenté de chercher le type du personnage idéal qui représente notre génération à la fin de ce siècle, ou dans l'avocat industrieux, dans le plébéien parvenu auquel l'audace sans scrupules tient lieu de talent, et qui, dans les pays latins, s'élève tout à coup, à travers les intrigues et les menées de la politique parlementaire, à la fortune et aux honneurs; ou bien dans le névrosé criminel, dans le maitoïde, qui constitue l'éternel protagoniste des romans d'Emile Zola (2).

Taine ne condamne cependant pas, avec Jean- Jacques Rousseau et son école, l'œuvre entière de la

(1) Histoire de la Liltérature anglaise, t. IV, pp. 237-288.

(2^, Au sujet de ces vues de Taine sur la vie antique et sur la vie moderne, il faut lire avant tout le Voyage en Italie, les Notes sur Paris, la Pfiilosoptiie de l'Art et les Essais de critique et dfiistoire {pas8im)y et, dans V Histoire de la Littérature anglaise (t. V, pp. 420-470), plus particulièrement le chapitre sur Tennyson, où Tauteur revient et s'arrête longuement à la comparaison, déjà étal)lic dans ses autres ouvrages, entre la vie anglaise et la vie française.

Barzellotti.

LA PHILOSOFIIIE DE II. TAINE

civilisation. L'homme, sorti à lorigine des ma.ns de la nature « bon, amant de la justice et de l'ordre, puis gâté par la société », t«l que la conçu l'auteur de YÉmile, est un être de raison, un rêve de la phdosophie. « L'homme est un animal par nature et par structure, et jamais la nature ni la structure ne laissent effacer le premier pli... S'il n'est pas sûr qu'il soit par le sang un cousin éloigné du singe, du moins il est certain que, par sa structure, il est un animal tr^s voisin du singe... 11 a des canines comme le chien et le renard, et, comme le chien et le renard, il les a enfoncées dès l'origine dans la chair d'autrui. Ses descendants se sont égorgés avec des couteaux de pierre pour un morceau de poisson cru. A présent encore, il n'est pas transformé, il n'est qu'adouci. La guerre règne comme autrefois, seulement elle est

limitée et partielle (i) ».

Le rôle social delà religion et de l'Etal dans la culture des peuples primitifs consista avant tout à miliger et à domestiquer, à discipliner et à tenir en bride « l'animal humain » ; et l'on peut dire que ce rôle continue à être le même encore aujourd'hui, puisqu'il y a dans l'homme « un fonds persistant de brutalité, de férocité, d'instincts violents et destructeurs (2) ».

Taine a écrit, dans son essai sur le Bouddhisme ot dans ses Origines de la France contemporaine, quelques-unes de ses plus belles pages sur les fondateurs de religions, sur ceux qui, comme Çàkya Mouni et le Ghrist, ont prononcé, dans les grandes crises de l'hu-

(1) Noies sur Paris: M. Graindorge, pp. 267-268; - et L Ancien Régime, l. II, pp. 56-57. •

(2) L'Ancien Régime, t. II, p. 6p.

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 37k

inanité, « la parolo unique », qui est allée directement non seulement à l'esprit, mais au cœur des hommes de leur temps et de leur race, et qui les a soulevés par millions (1) ; « la parole unique, héroïque ou tendre, enthousiaste ou assoupissante », la seule qu'autour d'eux et après eux le eœur et l'esprit voulussent entendre, la seule qui fût adaptée à des besoins profonds, à des aspirations accumulées, à des facultés héréditaires (a) ». Quand on rapproche les derniers écrits du philosophe des premiers, on constate forcément combien, à mesure que son esprit mûrissait, il a jugé avec une sérénité toujours plus large lœuvre du christianisme en général, et en particulier celle du catholicisme et de son clergé. Dans les Origines de la France contemporaine, il lui reconnaît sa part d'action bienfaisante sur la société moderne, et il a des paroles de blâme légitime contre le sophisme athée et la violence révolutionnaire qui voulurent en déposséder la France.

Quant à l'État, l'idée qu'il en a, et qui s'affirme toujours plus nettement dans ses Origines, n'est pas identique, mais ressemble en substance à celle de Schopenhauer, qui définissait le pouvoir politique « une espèce de muselière mise à la bouche de cet animal Carnivore qui est l'homme », et qui, en mourant, laissa par testament un legs aux veuves et aux orphelins des soldats prussiens tombés, en 1849, dans les journées de Francfort, en défendant l'ordre public, Taine, qui était né en France et n'était pas issu,

d] Nouveaux Essais de critique et d'histoire, pp. 335-330. {2; L'Ancien Régime, t. Il, p. 9.

comme Schopenhauer, cruue génération h laquelle lleinrich vou Treitschke refuse à juste titre le sentiment et la notion de TÉtat, en comprit la fonction sociale • il l'envisagea certainement sous un aspect beaucoup plus large que Schopenhauer, à la lumière des sciences historiques, auxquelles le grand metaphysicien allemand était résolument hostile. Il compare, dans les Origines, cette fonction à celle du cerveau qui règle les mouvements de Torganisme, et maintient l'équilibre et les relations vitales. Mais, au fond, pour lui aussi TÉtat continue à rester par nature ce qu'il était dès le début : un instrument de protection pour les faibles et de répression contre les violents. C'est « le gendarme armé contre le sauvage le brigand et le fou que chacun de nous recèle, endo'rmis ou enchaînés, mais toujours vivants, dans la caverne de son propre cœur (i) ».

« Au fond de toute œuvre d'arl, — a dit Taine, — il y a toujours une idée de la nature et delà vie ». Nous

(I) VAncien Régime, t. U, p. 62. ^ « L'État était pour Taine le dernier des monstres scolastiques. qu'il avait résolu d a«éanU il était absolument réfractaire à la raison d État «, A. Sore , /> « cours de réception à V Académie française -^ nenan Par «^-'t^^^^^^^ manière de voir. « Leur libéralisme -dit X^Hgaro ^^J'^^^^^^^^ - se rencontra en présence d'un ennemi commun. "«^"''«"^^"^ deux une haine, une solide haine, réfléchie, documentée jusunéc et nourrie, la haine de l'Etat. C'est en paroles violentes que ces deux écrivains, ordinairement si mesurés, apprécièrent son rôle excessif, ses intrusions, son despotisme et sa stupidité «.

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 878

en avons la preuve dans la façon dpnt il se représente, en philosophe artiste, les causes motrices et transformatrices de la vie historique, qui, pour lui, se réduisent tout entières à un problème de mécanique de rhomme moral. Celui-ci, nous le savons, n'est pas,aux yeux du psychologue déterministe, une personne, un agent libre; il est la résultante naturelle de toutes les forces internes et externes qui en composent la trame psychique et la conscience, et qui en constituent le caractère.

Les formes de la morale, qui diffèrent tant d'un peuple à un autre, ne sont que le produit nécessaire de tous les facteurs de la vie historique. « La morale varie, mais suivant une loi fixe, comme une fonction mathématique. Chaque société a ses éléments, sa structure, son histoire, ses alentours qui lui sont propres, et partant ses conditions vitales qui lui sont propres. Dans la ruche, sitôt que Tabeille reine est choisie et fécondée, cette condition est le massacre des femelles rivales et des mâles inutiles (Darwin). En Chine, c'est l'autorité paternelle, l'éducation littéraire et l'observation des rit4Bs. Dans la cité antique, c'était l'omnipotence de l'État, l'éducation gymnastique et l'esclavage. En chaque siècle et chaque pays, ces conditions vitales sont exprimées par des consignes plus ou moins héréditaires, qui prescrivent ou interdisent telle ou telle classe d'actions. Quand l'individu pense à l'une de ces consignes, il se sent obligé; quand il y manque, il a des remords : le conflit moral est la lutte intérieure qui s'engage entre la consigne générale et le désir personnel. Dans notre société européenne, la condition vitale, et parlant la consigne générale, est le

respect de chacun pour soi et pour les autres (y com pris les femmes et les enfants). Cette consigne, nouvelle dans l'histoire, a sur les précédentes un avantage singulier: chaque individu, étant respecté, peut se développer selon sa nature propre, partant mventer en tous sens, produire en tout genre, être utde à soimôme et aux autres de toutes façons, ce qu. rend la société capable d'un développement mdéJmi (i) ».

Ces paroles etneurent à peine un ordre d'idées qui, traité à fond, aurait pu amener le philosophe à éclairer sous de nouveaux aspe<:ts sa doctrine des valeurs esthétiques. En montrant comment les formes et les variétés de la morale se graduent aussi dans 1 histoire de la conscience sur une échelle qui monte vers des idéals toujours plus hauts et plus humains- .1 aurait pu, il est vrai, contredire peut-être une fois de plus, dans ses déductions finales, les prémisses de sa philosophie, suivant lesquelles l'homme est déjà tout entier dans lanimal dont il sort. Mais ceût été là encore, jose le dire, une contradiction heureuse, parce qu'elle aurait fait honneur à la sincérité du philosophe. «C'a été la chimère de Taine, on le sait», dit M. Brunetière. — .< que de vouloir à tout prix, comme il disait, souder les sciences morales aux sciences naturelles, et rien n'est plus laborieux, m plus triste eu un sens, dans ses derniers écrits, que la peine qu'il se donne pour se persuader à luimême qu'il y a réussi. Mais quand tous nos instincts seraient en nous d'origine purement animale, ce que d'ailleurs on peut refuser absolument d ad-

(,) La Révolution : le Gouvernement révolutionnaire, l. 1, P, i», ca noie ,

L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME ByS

Illettré, — ils ne laisseraient pas de différer étrangement d'eux-mêmes, depuis six mille ans que l'objet de la civilisation a été de nous soustraire aux servitudes de la nature (i) ».

Taine déduit directement de son déterminisme moral les principes de ce qu'on pourrait appeler 'sa statique politique. Étant donnée la nature humaine, étant données les conditions vitales d'où dépendent l'existence et la santé de l'organisme social, elles détermineront aussi la part qui revient, dans celui-ci, h l'action du pouvoir civil et politique. Si, en effet, suivant l'assertion plusieurs fois répétée du philosophe, « l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature » ; si la santé de l'esprit est dans l'équilibre où la machine physique tout entière se maintient contre les impulsions tendant sans cesse à la troubler; — équilibre pourtant instable, « parce que l'hallucination, le délire, la monomanie, qui habitent h notre porte, sont toujours sur le point d'entrer en nous » ; si la raison « est boiteuse dans riiomme... (et) rare dans l'humanité »,... et « si dans la conduite de l'homme et de l'humanité son influence est petite (•?) » ; si tel est l'homme, et si telle est la foule, composée en grande majorité de cerveaux bruts ou demi-bruts, le sain équilibre du corps social dépendra de la prédominance d'une force capable de réprimer et de contenir les impulsions aveugles des instincts, des besoins, des intérêts , des passions du plus grand nombre ,

{i) La Science et la Religion, 18^, p. 83.

(2) Histoire de la Littérature anglaise^ t. II, p. i58 ; — et L Ancien Hégime, t. IF, pp. .^7-5y.

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L'oplinùamc moral Ar Housse.» cld«lo«»c !• pi .losopL du xv.n- «iècU- avait fonJ^ le pnnc.pc de « Z^««ineU. populaire sur la prém.ss.- «!"« '"«^

lois de la raison, el, parconsiquenl. est capable de Lvcrner. Tain- P«rl d'une idée opposée q«je«l en fub«tane« celle de la Iradilion relig.euse ehn-Lenno .

ridée d'un fonds P-i»i^ »'*'*^ ^^ •'" X ' H eu liocU bcsUaux et malvoiUanU. et .1 en dédu.t J nc^ Lil# ou. pour m'exprimor ainsi, la m.norlé pollue des .nas.cs populaires (.). 1» es. da.r que,

L^ècRivAiN, LK piiiLOsofiii:, i/no>i>iK 377

quaudoi) pix>rei^î$c une telle doctrinC) on ne |>eut nourrir une grande foi clans \es hienf^itH sociaux que la démocratie attend du sulTrapc universel. Noire philosophe en était un des adversaires les plus ré:^lu.s. L'opuscule oïl il traite celte question, le seul de ses écrits inspira* |>ar des intentions politiques^ conclut en conseillant un sysU^me de vole à deux degrés, comme plus adaptée la e«ipac:il/î pi»lttique de la grande masse des électeurs franç^^is. Au lieu d'admettre, avec leîi |>oliticiens de la démocratie contemporaine, que la participation de tous les citoyens au gouvenicmcnt du pays doive impliquer leur prétendue égalité intellectuelle et moralci de façon que, dans un État libre, tous puissent être aptes 5 tout, il croyait que lexcrcice du |>ouvoir politique et Tadministration publique sont au nombre des choses qui exigent !e plus d'aptitude et une éducation spéciale; qu*il faut, en conséqucDOCi dans toute société librement organisée» de« classes politifiues dirigeantes formées par une large culture et par la tradition. I.»es révolutionnaires de 1789 détruisirent celles de la vieille France, en vertu de la même erreur qui les porta h vouloir changer de fond en comble l'ordre social et politique fiui ét^iit le résultat de toute son histoire^ et k s'imaginer |M>u*voir en improviser un nouveau ; tandis que la constitution d'un Ktat, qui est une chose organique, ne fait sa preuve et ne dure que quand elle s*est formée et développée avec lui, a vécu de la mt^me vie au cours de I histoire. ,Crfer de toutes pièces une constitution nouvelle, cesl là une entreprise audessus des forces humaines. Sans doute, on peut et Ton iloit r^^former, mais liMilement et avec beau-

LA l'IllLOSOPlIlE DE II. TAINE

coup de précautions. Larl politique est une œuvre d'observation continue et d'expérience. 11 proc de d'une science dont le critérium dirigeant doit être, comme en médecine, d'adapter constamment les moyens de traitement et d'hygiène aux conditions vitales des organismes auxquels il ^»PP «q""- .^J' ces conditions diffèrent beaucoup d Ltal à blat, de peuple à peuple, et il peut même se trouver parmi elles des. préjugés héréditaires » que le législateur soit contraint de respecter. » Au-dessous des institutions, des chartes, des droits écrits, de 1 a manacU officiel, il y a les idées, les habitudes, le caractère, la condition des classes, leur position resnective leurs sentiments réciproques, bref, un echeveau ramifié de profondes racines invisibles sous le tronc et le feuillage visibles. Ce sont elles qui nourrissent et soutiennent l'arbre. Plantez 1 arbre sous les racines, il languira, et tombera sous la première

bourrasque (1) ». , ,,. i i

Taine écrivait ces lignes h propos de 1 Angleterre.

Il montrait comment il y a, en ce pays, derrière les

formes du gouvernement constitutionnel par emen-

taire, ce que Ton ne trouve pas derrière es formes

constitutionnelles transplantées, diaprés le modèle

anglais, dans nos régions du continent: tout un orga-

nisme historique d'institutions qui les soutient et les

rend efficaces et sincères. La plante du système repré^

sentatif qui, en France, en Espagne et en Italie, est à

neur de terre et se flétrit dans le parlementarisme, vit

UVbas d'une vie à elle, parce qu'elle est enracinée

(i) Noies sur rAmjlehrre, 3e édil.. 187^*. P- 217.

L'ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, L HOMME

dans son sol. Le mal qui vicie absolument Tinstitution du régime représentatif, hors du pays et de la race d'où il nous est venu, a son origine dans une première faute, que je qualifierai de lèse-spontanéité des lois historiques. A l'œuvre de celles-ci on a cru pouvoir substituer ces mécanismes politiques improvisés et artificiels qu'un choc suffit à déranger et qui n'ont pas prise sur la vie réelle d'un peuple, parce qu'ils sont seulement la fiction, l'artifice d'une technique sociale abstraite. De là leur rapide corruption, marchant de pair avec celle des classes politiques, dans la main desquelles ils sont subitement devenus des instruments de gouvernements de partis, ou plutôt de clientèle et de secte. Cela est advenu surtout en Italie, où l'ulcère désormais invétéré de l'esprit sectaire, qui nous ronge depuis des siècles, ne pouvait trouver un meilleur aliment. Taine use, en parlant de l'indéniable bassesse intellectuelle et morale do la majorité des hommes politiques des pays européens où règne le système représentatif, d'un langage sarcastique brûlant comme un fer rouge. Ernest Renan, lui aussi, n'a cessé d'employer un langage analogue, bien que tempéré par la fine ironie habituelle à cet écrivain. Et tout le monde sait que le fait et le dogme de la souveraineté populaire, substitué aujourd'hui à celui du droit divin, ont trouvé en Angleterre des critiques de la force d'Herbert Spen* cer et de sir Henry Sumner Maine. Le parlementarisme, on peut le dire, est désormais, en Europe et en tous pays, l'objet des attaques des meilleurs esprits et des savants les plus distingués.

L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, L'hOMME

Ainsi la doctrine de ïaine, sous quelque côté qu^il envisage la nature humaine et la vie, ne nous suggère qu un seul précepte dUiygiène morale : obéir aux lois de la nature et de Texistence, et nous accommoder à elles. Les forces naturelles sont innocentes, et nous les accusons à tort du mal que, le plus souvent, nous nous causons à nous-mêmes, en les détournant de leur but (i). Pour juger avec sérénité les choses de la vie, il faut les considérer comme le physicien considère les phénomènes naturels, dans lesquels il ne voit autre chose qu'une succession de causes et d'effets. Rien ne contribue davantage, observe Taine, à tranquilliser Tesprit. Félix qui poluit rerum cognoscere causas ! avait dit aussi -et Virgile Ta répété - la philosophie antique, quand elle était devenue, après Aristole, une sorte d'ascétisme, de calmant intellectuel des épouvantes et des préoccupations morales du vieux

monde près de mourir.

'i)r;est encore la docliine de Spinoza, qui a émis rcUc idée: « Rien n'arrive, selon moi, dans Tunivcrs, <iu'on puisse attribuera un vice de la nature. Car la nature est toujours la même : partout elle est une, partout elle a même vertu et même puissance ; en d'autres termes, les lois et les règles de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont partout et toujours les mêmes, et, en conséquence, on doit expliquer toutes choses, quelles quelles soient, par une seule et même méthoile, je veux dire par les règles universelles de la nature ». Éthique, 3* partie, début.

Mais, nous l'avons vu, chez le penseur français qui voudrait, à l'aide de la science, parvenir à cette superbe impassibilité, à Vataraxie du sage antique, persiste invincible, avec ses besoins, avec les instincts héréditaires de son cœur, Thomme moderne, fils du christianisme. Aux yeux de celui-ci, la mesure de la valeur de la vie, ce n'est pas la réalité regardée en elle-même, mais les exigences idéales du sentiment et de la conscience morale. L'indignation dont riiistorien des Origines de la France conlemporaine frémit contre les excès et les fautes des révolutionnaires, s'inspire d'une haute idée de la justice et de la liberté sociale, d'une foi profonde en leur avenir possible, foi que le déterminisme professé par lui ne condamne pas, si l'on veut, mais ne présuppose même pas. Et dans ses théories positives, relatives au beau, nous l'avons vu aboutir, en dernière analyse, à l'idée d'une parenté de l'art avec la morale. Même dans la note dure et presque cruelle de ses jugements habituels sur l'homme et sur la vie, il semble qu'on saisit la douleur de quelqu'un qui s'irrite contre une réalité qu'il voudrait meilleure, et qu'il voit trop en beau, parce qu'il la regarde du haut de sa fantaisie d'artiste, tandis qu'une analyse implacable vient la lui déchiqueter entre les mains et lui en dessécher la fleur.

En ceci réside le véritable motif du pessimisme qui, selon moi, n'est cependant pas, comme le dit M. Paul Bourget, « le dernier mot de l'œuvre tout entière » de Taine. Chez lui, c'est l'observateur, non le philosophe, qui était pessimiste ; non l'observateur large, direct, qui regarde les choses et les hommes tels

'i^-lJ^-

'•, „ni TaiHC n'eut pas une vérLlable expérience quilsson -Tamene P i-^bservateur qui

large et directe de la vie, i"- «construit >. Ihomme moral, <=«"^'"^'\ j! ' 'JJ^ l t à la façon des raisonneurs », moins d après es î ' • ' delréalilé que sur les documents recueillis Îr:Tes test; g^Ls poètes naturalistes et dans

e roman contemporain (0- Les écrivains c hez^es-

7. .;it« - -«on ae .. poUU,«e proche ^ ÎllTcml. a-hommes el didte „m » donna,, alors en spectacle à Pans (2) ». . , »

X " ta'it en effet une période ;^^<-^;^^ moins encore en politique quen matière d idées et ïa l Quela France traversait au lendemam de la chu ; de la Monarchie de Juillet et de la République de 48 au début du second Empire; période de tllo. qui vit, à la première épreuve des faits,

est vraie, elle produit aes eue f r*rndémie française. e.s •• A.Sore^i)/seo„rs «^ -^^^^^^^^

(2) C'est ce que notent tous les «-"uquc ^.^^

paVUérementenrdieM ,,,,,non A

bien différents, M. ^^^^f ^^^^ ^ Bro^^^ dans sa réponse à celui-ci . r Académie française, eWeihu ae «rogne,

l/ÉCRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME

s'évanouir lout un ordre de théories sociales illusoires, tandis que disparaissaient de Thorizon ces idéals du romantisme qui avaient fait germer, pendant plus de trente ans, une si riche floraison littéraire. « C'est vraiment alors, dit M. F. Brunetière, que le siècle a tourne, qu'il a changé de face, pour ainsi dire », et que toutes les « magnifiques espérances de sa première moitié», pour citer les mots de M. Paul Bourget, ont « fait banqueroute (1) ». En France aussi, les nouvelles tendances de l'époque s'accusaient, à cette heure, non par une direction philosophique et littéraire déterminée, mais avant tout — nous avons vu combien Taine le sentait — par un besoin inquiet de nouveauté, par la recherche d'une critique et d'un art fondés sur la vérité expérimentale et historique, sur l'étude et sur l'expression impersonnelle de la réalité, dépouillées des abstractions des éclectiques et d'une rhétorique dont on avait trop abusé (2).

(i) F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique en France ad iix« siècle, t. I, p. 294 ; — Paul Bourget, Essais de psycholoyie contemporaine, t. I, p. 2o5. « L'échec retentissant des Burgraves, en i843, venait de consommer la banqueroute du romantisme ». — V. Giraud, Essai sur Taine : la Quinzaine, 16 avril 1899.

(2) Voici en quels termes, dans un article des Débats (2 mai 1866) sur un ouvrage posthume de Géruzez, les Mélanges et Pensées, Prévost-Paradol parle de l'École normale de son temps : « Au milieu de cette jeunesse curieuse et hardie, qui ne voyait partout que des problèmes à résoudre et qui se flattait bien d'en venir à bout, qui eût fait volontiers dater de son entrée dans le monde iotitc science et toute philosophie, et qui cependant s'était plus ou moins pénétrée de philosophie allemande... » — V. Giraud, Ibid. — Comment le siècle <» changeait alors de face » et comment se di*essait, contre les idéals et les théories du romantisme, toute une nouvelle conception de la vie et de la société qui tendait à se traduire dans les faits, deux choses, entre autres, le montrent : la

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l'écrivain, le philosophe:, l'homme

la vie, qui sortait du déterminisme scientifique, s'était ouvert seulement un peu après la seconde moitié du siècle, en littérature et en art, une voie en dehors des écoles ; et à ce moment déjà commençait à prévaloir partout en Europe la critique qui combattait toutes les formes de l'idéalisme moral apparentées au christianisme.

En France, où la tradition de l'école et celle de l'Eglise résistèrent à cette critique bien moins longtemps qu'en Allemagne et en Angleterre, et où le spiritualisme des éclectiques pouvait être regardé comme vaincu, la nouvelle conception du monde et de la vie suggérée par la science respirait de toutes parts dans Fair. Les jeunes gens, contemporains de Taine, en étaient imbus. Dans un tel milieu, ce qu'on y a nommé aussi « le mal du siècle » avait gagné en recrudescence, mais sous une forme différente du mal déjà apparu avec les romantiques et avec les poètes de « la douleur du monde », de ce que les Allemands nomment le Weltsclimerz. C'est que la note pessimiste intime qui se faisait alors sentir provenait d'un état de l'âme contemporaine bien différent. La muse de cette douleur nouvelle n'est plus l'individualisme rebelle de l'idéaliste solitaire en lutte avec tout et avec tous, torturé, comme Manfred et René, par des désirs impossibles à satisfaire et par des rêves démesurés. La noirceur qui, aux yeux de presque tous les écrivains de l'école réaliste, obscurcit l'aspect moral de la vie, a pour cause l'ombre que jette dans leur âme le grand fantôme de la fatalité naturelle subie par l'homme. Il se sent accablé par elle dans la lutte pour l'cxis-

Barzellotti. 25

lence, seul, comme il l'est, dans un monde de force» aveugles et inconscientes, où il n^aperçoit aucune Irace de enalité providentielle el divine. Plus lard, le terrain gagné en Allemagne par le pessimisme philosophique fut un nouvel indice de ccl étal de malaise des âmes, incapables de foi et en proie néanmoins à la nostalgie de l'idéal religieux. Si ce pessimisme n'eut véritablement pas d'éclio en Franco avant 1870, les dispositions momies de ce jeune public de Iccleurs parmi lesquels il connnençu «lors h pénétrer, avec le roman russe, ne diiïrraicnl repenclanl pas en substance de celles de la génération antérieure. Celle-ci, dit Taine, entra dans la vie kous le drapeau d'une lillérature qui disait ^ le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mul faite, et Thomme avorté ou gûté (1) ».

Le jeune philosophe avait senti et étudié, dans l'esprit de sou temps, ces raisons, les plus déterminantes pour lui aussi, de la maladie du siècle. Dans l7/i>toire de la Liltéraiure anglaise, il aborde ce sujet à propos de Byron, et expose ex professa la conception de la vie su^^^^érée par la science. Il avoue qull ne voit pas, en ce moment, de remède k celle mnhidio pour M notre génération (qui), comme les pré<édentés, (en) a été atlcinte », et ne ^ • n relèvera ja-

(1) Hï$t9lre 4i€ la UUtrufurt ^aghUe, i, IV, |»p. ^it^ao--^ J**l P*rt* tong:ucc»eul «le celle »Uuâlio« «le la peiiitéo et «le U vied'itiiêpêHi© de UMdéU: curopécDne» «olrc i^Docl iWo, «JauM nnonlravaU M^k cité, publié e« 11% par U Nuoih» Aatùi^fUt de Rome : Hpes^imhtno f{tùio(ieo ia GtrmoAia t U prMema imtak éei noitri tmpi^ — Voér aui^4 un rcmni^uafele •rtielc de M. JulcR Umallns Mr Vinfiutnc9 4#< Wtérttiurti du Ncré : ittvm des Dttrx Mondes, déCMIlbre i^. (ReprVKluU dann le» Contfmfiprmtn*, îfi «érif.)

L'éCRlVAIN, I.K IHILOSOIMIK, L'HOMMK SSj

Diais qu'à demi. Nous » pi-viendrons — dit-il — à la vérité, non au calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c*esi notre intelligence; nou.s n'avon.^t point de priîM* sur nos senlim»^nts(i) >♦. L antinomie indéniable, qui persiste profonde entre lc« exigences idéîiles de notre coeur, tel que Ta faîl une éducation séculaire, cl le» exigences positives de iâ «cienee et de In vérité, paraissait à laine une raison suftir^nnle pour <pril établît une ligne de démarcation entre la science et la vie, entre la morale philûsophiqur, dont il voyait la forme la plus haute et la plus vraie en .Marc-Aurèle, et la morale pratique et la religion. La nécessité de cette séparation, qui floit assurer la pensée scientifique contre tout risque de subordination à de« vues et à des Uns qui ne sont pas les siennes, il Tavait affirmée dè« ses premiers travaux. L'étude .sur le livre de Jean Reynaud, Cid el Terre, écrite avant 1860, tendait résolument u la démontrer. Mais ici et dans ses chaleureuses page» sur Byron, il envisage d'un ceil sur, avec une foi sereine de néophyte, — foi qu'eut aussi Kenan, — r« avenir de la science .», destinée, dit-il, fc reater un jour Tunique maltresse et Tunique guide de l'homme, auquel clic apportcni, avec « la lumière de rcspril,.. U sérénité du cieur (a) ». Lhymne qu'il chante, dans ces pages, en Thonncur de la science future, dont il attend le principal remède aux misères et au malheur de l'homme, est véritablement Thymne d*un croyant (3).

(1) Histoire es la LUtètaturt tmifla(te, t. lY. p. ia*-

(il /Wd. ^ .

(3) M. V. Giraudobtu-ne n\^ nùisoit.don» loii ^♦♦•l d4Jà elle par

v.îR^' f^'

Mais dans ses dernières années, - son ami m! Mekhior de Vogué nous l'alteste, - celle expcclalive sereine de l'avènemenl final de la science ava.l fait place chez lui à une préoccupalion. Ce profond trouble d'équilibre intime que les idées scien .nques mal comprises, mal dirigées et ma applw qîées, introduisent aujourd'hui en bn d espnts ou grossiers ou trop faibles pour les digérer et s en faire un aliment vital, lui donnait à penser. « Je n aurais dû - disait-il à M. de Vogué un peu avant de mourir - écrire sur la philosophie qu'en latin pour les initiés; on risque trop de faire du mal aux autres (i) ». Avec la délicatesse exquise de tact mora instinctive à une âme aussi haute que la sienne, .1 éprouvait presque un remords d'avoir pu manquer de

.0, ouc .e .Wre ..e Renan ,V1..«. ^:^£:^]::S:Zr^

»'.„;' a ordinaire lié sa vie suprasensiblc en une gerbe sp.nfuX'qui e tr,uté'alare... //«raie psycHologie de nur^U^ T^^ZilluMoal dans thMoire des Utlératurts... La vraie l.lleratÛrêduntlpoqué est celle qui la peint et lexprime... La cnUquc Tadmiré iusVici les chefs-dœuvre des "t.^-^"- -™-; .■;.«'^ admirons les belles formes du corps humam. La cnlique de lavent Tes admirera comme lanalomisle qui perce ces beautés sonsiblespouT trouver au delà, dans les secrets de l'organisation, un o^re d^beautr mille fois supérieur .. Cette .critique de lave- Tir . c^ sera celle de Taine, et Renan en parle déjà la langue ^ .Trts ceruinemenl. conclut M. V. Giraud Ta.ne "« pu s-nspi«, du l«r« de n«na«. publié « .«srv I.» venté t^v "» »""'^; «^Uuo«l laulro de Hegel. <lo«t H. «ont nourrin tou. d«ux •« ml» «ount que du . divin Sptnox* .. iVcr I4«nrr rfe U, «oicncy, pp. t^-iT»-)

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 889

respect à des persuasions et à des croyances restées peut-être Tunique consolation de ceux qui les professaient. Et il se proposait, dans la conclusion de ses Origines, de faire remonter en partie à l'initiation encore imparfaite de la foule aux nouvelles idées scientifiques qui circulent à travers notre milieu social, la cause de l'inquiétude malsaine et de cette éclosion continue de nouveautés dissolvantes qui secouent les bas-fonds de la société et pourraient la jeter dans ranarebie. Ce qui toutefois, à mon avis, sans lui enlever son ancienne foi on Taclion de la science, lui fit envisager avec une sympathie toujours plus rcspcclueuse Taclion iu>cialc cl morale du christianisme, ce fut moins lu peur des maux présents ou iinminenls, que l'élude toujours plu» large et plus vraie de Tâmc humaine cl de son histoire. « Parmi les soutien» qu'... exige l'infinniléde Thommc, il inclinait de plus en plus, dan» les dernière» années de sa vie, — nou» dit M. A. Sorcl, — à placer la rcli^'ion chrétienne (1) •». Mais, ajoulcron»nous avec celui-ci, ♦< nul ne peut dire quil rompit les nœuds d airain qu'il s'élait librement forgés ... Hien absolument nlndique, dan.s le» dcrnièn^H pages sorties de s^ plume, qu'il se suit rapproché» je ne dis pas d'une foi religieuse positive, maiï5 même qu'il ait reconnu explicilcmcnt ce fondîs intime de vérité (|ui est commun, on peut Taffirmer, aux doctrines le» plus hautes du christianisme cl h la science morale. Ouoi qu'il en soit, les témoignage» de ses amis suffisent à nous fairiî bien apprécier le changement qui

Sgo

l'ÈCRD-AIS, I.B MIILOSOPIIB. L HOMME

s'est opéré tout au moias daM la direcUon de sa |>eiisée Ce que l'on peulafûrmer avec c«rtiUidc, c'csl qiHle fond de celle-ci n'a jamais varié. Peu de Icmpaa^-aul de mourir, dit M. G. Monod. « il déclarail que si le champ des hypothèses métaphysique» et de» possibilités infinies s'était élargi pour son espril, il lui était toujours impossible d'admellrc Icxislcncc d'un Dh-u personnel gouvernant arbitraireraenl le monde par de» volontés particulières (1) ». ^uanl à la démarche, mal comprise tle quelques-uns. par laquelle ce libre penseur, catholique dn nai8»nce, exprima Ir désir d'être enterré selon IcrilcprolesUint, M. G. Monod l'explique ainsi : « Son avcreion pour lesprit de socle, pour le» manifestation» bruyantes, pour les discussions oiseuses, lui faisait redouter un enlcrremenl civil qui aurait pu paraître un acle dho.slilité contre la religion cl lui aUirer des hommages in»pii<s plus par le déiUr de conlrislcr les croyant* qu«« par celui d'honorer sa mémoire. Il éUit heureux, au contraire, de témoigner sa svnqKilhic |»our la grande force morale cl sociale du chrislianiMiw. Un «nUrrcment catholique, d'autre pari, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de se» doctrines. Il savail que l'Eglixe prolosUnle i>ouvail lui accorder des prières toul en i«8i>ecl«nt son indépendance, t\ sans lui atlribuer de* regnUs ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il • voulu être conduit à son dernier repos avec la ôimpHcité qu'il portait en toute» chose», sans discours académiques, M»« |>ouipe militaire, sons rien aussi qui pût prêter aux disputer

(1) Op* cJf.» p. i3a.

pâggionnre^ des hommes cl ajouter à celle nnnroliie morale donl il ovail cherché ii combaUrc les effeU en en d<^mèlanl le» causes (i) »•

Son acle d'adieu «uprôme à la vie el aux hommes témoignr donc, lui nu!<î*i, de celte sîncérilé et de celle pi*obit4^ courageuRcs qui faisaient la foixx de Thomme et du penseur, de son profond respect pour V(kn\e humaine, allié h une grande modestie, à une haine instinctive de loulc apparence cl riirtoriquc vaincs, î\ une aversion invincible pour l'esprit de secte elde parti qui» dans nos pays latins, vicie de fond en comble toute la vie publique.

Tous ceux qui le connurent do prts s'accordent en effcl à dire, d'une voix unanime, que la vigueur cl l>l«Wation de Tilme furent» chex Taînc, à la hauteur du lalent. L unité de principes et de vues qui apparaît chez lui d^s ses premiers travaux» persiste, fortement voulue cl constante, aussi bien dans la conduite de sa pensée de philosophe que dans sa vie laborieuse d'homme de science, de professeur» d'écrivain. « A ceux qui l'accuient de dissoudre l'Ame humaine en une série plus ou moins flottante d'états d'âmes, on peut n|K>ndre — dit encore M. A. Sorel — et par sa doclrinc de la faculté maîtresse, qui concentre cl gouverne toute r^mc durant toute la vie, el par l'exemple de son âme, la plus identique b soi-même qui ail jamais été *. Celle faculté maîtresse, nous l'avons vu, était chex lui, pour qui l'cnvi.sagc sous le rapport intellectuel, celle duphilosophe, qui conçoit les choses au moyen didées générales; elle se révélait par un

art puissant de virtuosité logique, qui lui faisait porter aussi dans l'analyse des faits la rigueur de la démonstration scientifique. Mais elle s'alimentait tout entière à la source du caractère moral du penseur et de rhomme, dont la vie a été, dans les moindres actes, admirable de cohérence, de fermeté, de rectitude constantes. Ce procédé rectiligne que sa pensée, uniquement préoccupée du vrai, observe toujours dans l'ordre des idées, la logique morale de son caractère honnête Ta porté dans l'œuvre entière de sa vie, consacrée uniquement à la science, sans jamais en subordonner les vues à des considérations ou à des intérêts qui lui sont étrangers.

Cette concentration continue et voulue de tout son être moral en une seule œuvre et en une iâée dominante se fait sentir également dans la structure de son style, si rigoureux et si symétrique. S'il a un défaut, et il l'a, c'est précisément de ne jamais laisser s'écarter l'esprit des lecteurs de l'idée principale, qui pénètre, se fixe, se rive en quelque sorte, de toutes parts, dans la pensée de l'écrivain et dans son expression. Comme artiste en prose, il est certainement un admirable coloriste, l'un des plus grands de la langue française; mais si l'on peut le définir à juste titre « un homme de science qui voit la nature avec un œil de peintre », ce qui prédomine, dans sa manière de peindre, ce qui même souvent y est excessif, c'est la netteté et la rigueur logique du dessin, la régularité, la symétrie extrême des lignes et des contours des idées. Et, au dessin de la pensée, il fait toujours servir le coloris de la parole, de telle sorte que jusque dans ses descriptions de lieux et de

L ÉCRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME ^

choses vivantes, où circule constamment une analyse ou une démonstration, il n'y a pas, on peut le dire, un adjectif, une épithète, une image qui ne renforcent l'idée de l'écrivain (1). . , • En cela aussi, la « forme d'intelligence » qui lui fut propre emprunte son caractère à celle de fesprit français. « Il faut, pour qu'il comprenne, - dit Tame au sujet decelui-ci,-que la seconde idée soit contigue à la première, sinon il est dérouté et s'arrête: il ne va que pas à pas, par un chemin droit; Tordre lui est inné;... (il) pose une à une les pièces à la suite des autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles (2) », et de façon à ne jamais laisser dans l'ombre leurs rapports et le passage de l'une à l'autre. « Ma forme d esprit - dit une note écrite le 18 février 1862 - est française et latine; classer les idées en files régulières, avec progression, à la façon des naturalistes (3) ». La clarté et la pleine transparence de 1 expression de la pensée, auxquelles se prête si bien, chez les écrivains français, la plus logique et la plus parlante de toutes les langues, sont à un haut degré des qualités de son style ; mais elles se trouvent presque toujours jointes à une intensité de sentiment qui le pénètre de toutes parts. Plus peut-être qu'aucun écrivain de notre temps, il eut cette force de « logique passionnée » qui était, aux yeux de Michelet,

(i)M.A.Sorel distingue avec perspicacité deux manières dans le st Ve de Taine. -On sait que celuiK^i a aussi écrit des vers, douze BonnetI, en l'honneur de ses trois chats familiers. Puss Ebène et Mitonne, et qui sont tout simplement parfaits. Nous les donnons

en appendice.

(2) Histoire de la Littérature anglaise, t. I, p. 90.

(3) G. Monod, Op. cit., p. 98.

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 3çf)

le caractère dominant des esprits vraiment supérieurs

de son pays. • .,, •

Malgré tout cela, il y a dans sa physionomie d écrivain, d'artiste et d'homme, dans toute sa manière d'envisager les choses et la vie, plus d'un trait qui tient au fond de l'esprit anglais, dont il reçut l'empreinte dès l'enfance, alors qu'un vieil oncle lui apprit la langue anglaise et qu'il commença à se passionner pour la littérature d'outre-Manche. Peut-être fut-ce en vertu d'une « affinité élective « de son tempérament mental avec celui des Anglo-Saxons, qu'il admira tant leur culture, leur histoire et leurs institutions, jusqu'à les préférer presque en tout à celles de son propre pays. Son portrait, peint par son ami Bonnat, quand il vieillissait déjà, a, dans l'air de la tête, qui est de type tout latin, et dans les yeux mi-clos, tendus, comme voilés par la pensée, cette expression de recueillement méditatif qui se rencontre le plus fréquemment chez les hommes du Nord, de race germanique, enclins par instinct et par habitude à se replier sur eux-mêmes. En le regardant, dit M. A. Sorel, « on sent que Taine, malgré sa passion pour la couleur, préférait encore à la vision éblouissante du monde la vue intérieure, celle qu'il avait dirigée une fois pour toutes vers les grandes idées simples, par les grandes lignes précises et continues (i) ».

(l) Difour» de réeepUon à r.\i-(iiiémie françahf.

11 est temps d'arriver à la conclusion de celte étude. Nous nous y sommes proposé, le lecteur l'a vu, d'exposer et d'examiner l'œuvre dHippolyte Taine, en l'envisageant au point de vue des aptitudes diverses de penseur, de critique et de psychologue artiste qui lui étaient propres, et qui la marquent tout entière. Pour l'embrasser et en saisir l'unité de dessein, sans en laisser échapper les contradictions et les dissonances, il fallait avoir constamment l'œil fixé sur tout cet ensemble de conditions et de causes qui nous l'expliquent, parce qu'elles concoururent à la produire, et qui, dans le milieu intellectuel et dans le moment où il commença à écrire, lui imprimèrent une forme durable. Tel a été le but de notre étude. Nous voyons, dans la théorie du philosophe français, une tentative de conciliation entre deux directions spéculatives opposées : entre l'idéalisme métaphysique, qui dominait en Allemagne dans le premier tiers de ce siècle, et le positivisme et le naturalisme scientifique qui commençaient à prévaloir en France entre i85o et 1860. Formée dans cette période de transition pour la philosophie et pour la culture entière de l'Europe, la pensée de Taine se laissa dériver vers le grand courant des idées de son temps. Ce qui le caractérisait, il nous l'a dit luimême , c'était la tendance des doctrines métaphy-

• ^ y^ *ii*

siques et historiques clc Técole allemande et de l'esprit philosophique allemand h « descendre dans les sciences (1) ». Taine entra dans cette voie, ai-je dit, avec la conscience claire de ses propres besoins intellectuels comme de ceux de son époque, Tœil tourné vers cette direction d'esprit que la pensée française devait suivre, selon lui, pour rester fidèle à ses traditions, entre la pensée germanique et la pensée

anglaise.

L'idée qu'on pourrait appeler la cellule embryonnaire d'où sort toute la philosophie de Taine, c'est ridée de « l'unité de groupe », observée dans toutes les formes d'organisme et de développement que les faits de l'esprit humain, collectif et individuel, prennent dans leur vie historique. C'est Tidée qui avait été réduite en système par Herder et par Hegel, et à laquelle fait pendant, en sciences naturelles, l'idée de «l'unité de type des organismes animaux », pressentie par Goethe, et que la biologie contemporaine a, par la suite, entrepris de démontrer. Au moment où l'intelligence du jeune Taine prenait sa direction, les théories «le Lamarck et de Darwin étaient répandues dans l'air intellectuel ambiant, et les deux grands courants de recherches et d'études dont Taine fut pénétré tout entier, le courant historique et le courant scientifique, n'allaient pas tarder à confluer. Ce fut entre i85o et 1860, date indiquée plus haut, que le jeune écrivain, qui alors étudiait avec ardeur les philosophes allemands et fréquentait, à Paris, les laboratoires scientifiques, transporta dans l'histoire et dans la critique

(i) Histoire de la Lillérahire anglaise, t. V, p. 270.

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 897

littéraire et artistique les idées biologiques de Gœthe, en les dessinant, si je puis m'exprimer ainsi, sur un fond de spinozisme, de dialectique hégélienne et de positivisme français. Lui-même, nous l'avons vu, dès la première exposition qu'il nous fait de sa doctrine dans Les Philosophes classiques, 1 a dérive de l'hégélianisme et d'une nouvelle interprétation qu'il dit avoir tentée de la notion de cause, en modifiant celle qu'en donnaient les disciples d'Auguste Comte. De la cause, laquelle est en même temps pour lui la loi et Vidée dominantes de tout un groupe de faits, la loi et l'idée qui nous en donnent le lype, sortent, par une nécessité de déduction logique, toutes les propriétés fondamentales du groupe. Peu importe que celui-ci soit constitué par les caractères historiques ou par les divers aspects de la culture d'un peuple dérivant de l'hérédité de race modifiée par le climat et par les circonstances, ou qu'il soit au contraire formé par l'ensemble des facultés d'un homme de génie, concentrées dans une faculté maîtresse unique, qui les engendre et les dirige.

L'idée qui domine la philosophie et la critique de Taine est tout entière ici. Elle consiste, comme il l'écrivait à Prévost-Paradol, le 24 juin i853, « à faire de l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une anatomie et une physiologie ». Pour lui, cette anatomie et cotte physiologie, appliquées à l'histoire, devaient être une psychologie comparée des variétés de structure et de type que présente l'âme humaine dans les formes diverses de la culture et de la vie des peuples. « J'ai fait ce que font les zoologistes », écrit-il le 29 avril 1864 à E. Havet, qui

lui avait adressé des objections au sujet de sa Préface de V Histoire de la Littérature anglaise, « lorsque, prenant les poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances générales, doit produire les espèces. C'est là une construction scientifique semblable à la mienne », conclut-il, en faisant allusion à la façon dont il a procédé dans son livre. Mais quand il ajoute, dans la môme lettre : « Je tiens à mon idée, parce que je la crois vraie, et capable, si elle tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne par terre depuis Montesquieu; je Tai ramassée, voilà tout », il me semble, contrairement à Tavis de M. G. Monod, qu'il ne s'est pas compris luimême et contredit ses autres affirmations, beaucoup plus vraies et mieux fondées. Les « rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations numériques », qu'il veut établir entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et morale, il les nomme, avec Montesquieu, des lois (1), et cette idée de loi historique, ainsi que l'autre idée du « milieu », il peut les avoir empruntées à l'auteur de YEspril des lois, La conception de l'unité organique du monde humain et de ses principales variétés de type et de structure psychologiques, qui est le fond de toute sa doctrine, il les doit à l'école historique allemande et à

(i) M. A. Sorel, après avoir cité la phrase deTaine où il est question de Montesquieu, la commenle ainsi : «Nous reconnaissons le» îameni rapports nécessaires qui dérivent de ta ruUure des ctioees ».

l'Écrivain, le philosophe, l'homme 899

Gœthe. C'est là un premier germe fécondant de sa pensée, qui s'y nourrit du sentiment de la vie historique, très puissant en lui, et des idéals de son imagination de philosophe artiste , qui s'inspire des métaphysiciens allemands, et qui voit dans le monde de l'esprit et de la nature une unité vivante gouvernée par des lois intimes d'évolution (1).

(i) Cette lettre est si importante, et, comme le dit M. G. Monod, elle caractérise si admirablement la conception que Taine eut de l'histoire, que nous croyons utile de la donner ici en entier.

« Je n'ai jamais prétendu — ainsi s'exprime Taine — qu'il y eût dans l'histoire ni dans les sciences morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie. - (Il avait pourtant - fait observer ici M. G. Monod dans une note — défini l'histoire : « une géométrie vivante ...) — L'histoire n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant, de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface, en distinguant entre les sciences exactes et les sciences inexactes, cest-à-dire les sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se groupent autour de Thistofre, toutes deux opérant sur des quantités, mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si Ion peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'état social, etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces relations générales nécessaires que j'ajipelle lois, avec Montesquieu ; c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La préface expose le système de cea lois historiques, les connexions générales des grands événements, les causes de ces connexions, la classification de ces causes, bref, les conditions du développement et des transformations humaines. Vous citez mon parallèle entre la conception psychologique de Shakespeare et celle de nos classiques français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois ; ce sont des types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour mon-

/lOO

Seulement, cette conception de Técrivain français est, et demeure toujours en réalité, une intuition qui ne sort pas du domaine de la fantaisie spéculative et du sentiment. Au contenu de cette intuition, qui est emprunté aux phénomènes de la vie interne, il substitue, sous raction, dominante en lui, de la réflexion, un autre contenu bien différent : celui d'une conception mécanique du monde en vertu de laquelle les opérations de Tesprit aussi se présentent à sa pensée avec des données, dirait Herbert Spencer, avec des symboles tirés de Texpérience externe. Chez Taine, ces deux modes si différents et même opposes d'interpréter l'univers se superposent lun à l'autre et en partie aussi alternent entre eux, sans jamais s'accorder intimement; cela apparaît dans toute son œuvre, qui reste comme déchirée jusqu'au fond par la contradiction inconciliable, par Thiatus (|u y ouvrent, plus encore que deux systèmes d'idées philosophiques, deux directions traditionnelles de la pensée philosophique divergentes l'une de Tautre dans tout le cours de l'histoire. Celle de ces deux

li-er ensuite coniincnl le type unique, combiné avec les circonstances générales, doit produire les espèces. C'est là une construction scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie comme eux d'indiquer les types généraux sur lesque s sont bâUs les êtres vivants, et ma méthode de construction a la même portée en môme temps que les mêmes limites.

« Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle tombe i>lus lard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne par terre depuis Montesquieu, je l'ai ramassée, voilà tout ». G. Monod, Op. cit., pp. ii5-ii7.- Pour voir le rapport entre les idées exprimées dans cette lettre et les idées de 1 école historique allemande et de Gœlhe, il faut la comparer avec un passage de rintroduction de Vllisloire de la Littérature anglaise, p. xii.

L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, L HOMME

4oi

directions qui a ses représentants dans les philosophes français du dernier siècle, lesquels, disait Gœthe, ne purent jamais concevoir la vie de l'esprit et la conscience que comme Teffet d'impulsions ou de causes externes, est sinon le point de départ, du moins la forme doctrinale définitive sous laquelle se fixe la pensée de Taine dans son livre de L' Intelligence (i). Lui-même l'admet, en se donnant comme disciple de Condillac et en nommant la philosophie du xviii® siècle « la philosophie classique de la France ». Il traduit, ou, pour employer son expression, transcrit les idées que « TAllemagne a données à l'esprit de notre temps », en les repensant dans la forme de l'intelligence française (laquelle, dit-il, ne parvient à la métaphysique que par l'analyse) (2), et en y portant l'esprit positif de son temps, dominé par la méthode et par les résultats de la science expérimentale. Là où Hegel voyait dans la cause une idée^ un être métaphysique, et Carlyle un héros, il substitue un fait générateur d'autres faits. Le « groupe » univers qui apparaît à sa fantaisie spéculative, de môme qu'à celle des stoïciens et des panthéistes allemands, quelque chose de

(1) Au sujet de l'opposition historique qu'il y a entre les deux directions de la pensée philosophique (l'allemande et la française), que Taine a voulu unir et fondre ensemble dans sa doctrine, voir les belles et justes considérations de M. V. Delbos dans son livre cité (pp. 227-236), auxquelles je me range pleinement. Quant à l'accord substantiel du concept de l'univers, propre à l'esprit de Gœthe, avec celui qui est comme le fond de toute la philosophie allemande, depuis Leibnitz jusqu'à nos jours, il faut lire, dans les Conversations de Gœthe avec Eciiermann, l'entretien du poète avec Falk, en janvier i8i3, le jour des funérailles de Wîeland. Ce sont là des pages d'une importance tout à fait exceptionnelle.

(2) Nouveaux Essai» de critique et d'histoire, p. 211.

Barzellotti.

vivapt d'orgam7«e, une force productrice deffels il le ; ;T„tf colJune série de phénomènes consU ua. l/fond de l'esprit et des choses, et dont chacun est 1 i étment nécessaire d'un groupe de faits de même Xè Tui 'e aét^rmine et ,ui en est la cause. Chac,u groupe de faits est à son tour conditionne pa u froupe plus général qui est aussi sa cause, et oi> pourraitîhéoriquement remonter de groupe en groupe uTuà une cLe unique qui serait ^^^^^ tout ce qui existe. Dans cette conception, la force, dée la'cause, le fait arrivent à se conf— e J , s. Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu à la métep»i> s^^ue j'imagine que cette métaphysique aurait él^ uu Xn sme monislique dans lequel les phénomènes duTonde sensible et les idées du moi pensant n auaielété que les aPP-ces successiv^^^^^^^^ nent pour nos sens les manifestations de 1 être soi de l'idée en soi, de l'acte en soi ». "c'est en ces termes que M. G Monod résume c principes et les prémisses métaphysiques de la doc Le de Taine (0- Mais les --f '^"^-..fj^; P^, plexitésqui y apparaissent, quand nous lex^m'^^ Ln à fond, suffisent à expliquer, à mon avis, coiu ^Zi les critiques ont pu non seulement la jug^r, mais a comprendre de la manière la plus différent.. E Caro qui l'un dos premiers, après la publication Is Philosophes français, livre hostile h ses maîtres,

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méditait et auquel M. G. Monod laii auu , volume.

L'IÎCRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hoMME 4o3

en entreprit l'examen dans un article peu bienveillant qui fut considéré comme la réponse de l'école éclectique, lu. reprochait de revêtir des formules de Hegel le naturalisme de Diderot (.); Edmond Scherer faisait de lu. un pu., positiviste (.) ; Gustave Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce que Spinoza avait exposé en géomèt.e (3) ; tous s'accordaient en généi-al pour le blâmer de vouloir appliquer des class.ncal.ons, des méthodes et des formules scienfif.qucs « la critique litl^Taire et à l'histoire, et pour condamner son système, tout en admirant son talent (4).

Chacun de ces jugements était en partie fondé au point de vue de tel aspect et de tel élément du sy.stè.ne. Pe.-so.me n'en saisissait la substance et la contrad.ct.on fondamentale. Je crois avoir démontré en quo. celle-ci consiste, et qu'on ne peut la nier. Si l'on ava.t tort de qualifier le système de Taine : « un méange hybride de métaphysique allemande et d'idéologie française „, ce système n'est pas non plus comme l'affirme M. G. Monod, « parfaitement cohérent solidement construit (5) „. La métaphysique qui •s y dessme à peine, et seulement en très grandes lignes, ne s'appuie pas sur une critique de la valeur et des limites de la connaissance. La psychologie,

,^ ^'T/' '^'T ''T ""' ^'""^ '""'' ■ ^'""^ contemporaine, juin

iS' "wLIr^n """T'" "'" '<^""""' ^'^- Caro publié soui"" uire . L Idée de Dieu et ites nouveaux critiques

^""J,^'^^^'^^^^ identique scientifique: Bibliothèque universelle i858 --Cet article a été réimprimé dans les Mélanges de cruZr^^^^^ 18^ sous le titre : M. Taine et la critique /ositiviste' ' """'

^^l^ Panthéisme dans l'histoire : Bévue des Deux Mondes, i- avril

(4) G. Monod, Op. cit., p. 106.

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L ECRIVAIN, LE PHILOSOPHE, l'hOMME 4o5

qu'il en a faite à la critique littéraire, artistique et historique. Cela lui assigne une place notable parmi les plus éminents explorateurs de Tesprit humain. Nul n a su, plus et mieux que lui, élever à une règle de méthode le principe exprimé aussi par Renan et admirablement pratiqué par Sainte-Beuve dans son Port- Royal: à savoir que, pour comprendre à fond Thomme moral, il faut moins étudier, comme on Ta fait pendant des siècles, Yâme en général que les âmes, et non seulement celles des individus, mais aussi et plus encore celles des foules, des peuples, des races- Cest le côté qui rend sa figure de penseur et d'observateur plus grande aussi en dehors de la France. Dans sa patrie, on peut dignement Tapprécier comme un des plus grands artistes de la prose que possède Tadmirable littérature française. L'œuvre de sa pensée appartient à l'histoire du mouvement d'idées scientifiques et positives qui, au commencement de la seconde moitié du siècle, y succéda au romantisme et aux doctrines de l'école éclectique. En combattant celles-ci, il affirma les siennes, qui donnèrent plus tard, en quelque sorte, le mot d'ordre, les formules dirigeantes, h tout ce mouvement de la pensée et de la culture de la nouvelle génération dont il fut, avec son ami Ernest Renan, vers 1870, dit M. A. Sorel, « l'un des chefs reconnus (i) ».

Aujourd'hui, le courant intellectuel qui, jadis, allait au positivisme et au naturalisme, commence déjà à refluer. D'autres impulsions et d'autres exigences de Fesprit et du cœur se font sentir, en France aussi,

(1) Discours de rêceplhn à l' Académie française.

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