‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 17 sur 29 · CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINE

Le grand travail historique (|ui a pour titre : Les Origines de la France contemporaine, est l'œuvre capitale de Taine. Il lui a consacré plus de la moitié de sa vie d'écrivain et tout l'effort de son esprit déjà •mûr. On dirait qu'il a voulu nous y offrir la mesure de la valeur démonstrative de ses théories, en les appliquant à un ordre de faits historiques qui, plus qu'aucun de ceux étudiés jusqu'ici par lui, étaient en contact avec les conditions présentes, avec la culture, avec les idées et avec la vie de son époque et de sa patrie.

De cette façon l'écrivain, sans pourtant jamais quitter les hautes régions de la science, en appliquait les vues h ce qu'il désirait le plus et comme citoyen

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LA FIIILOSOPIIIE DE II. TAINE

et comme Franç^ais : la conservation de la société civile dont il faisait partie. Les années qui suivirent la guerre ruineuse entreprise contre TAllemagne, et les horreurs sanglantes de la Commune, jetèrent une ombre de découragement sur la pensée et sur les écrits de presque tous les grands esprits de la France. Victor Hugo écrivit Y Année terrible, Ernest Renan les Dialogues philosophiques^ au sujet desquels une dame, qui venait de les lire, dit à Fauteur qu'ils lui avaient « fait froid au cœur ». C'est alors que Taine mit la main à son Histoire. Celle-ci n est au fond qu'une grave condamnation de la Révolution et du premier Empire, d'où sont sorties presque toutes les institutions actuelles de la France (i).

(i) Peu de temps avant qu'éclatât la guerre entre la France et l'Allemagne, Taine était parti, le 28 juin 1870, pour visiter ce pays, « dont la transformation récente par la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. .. 11 avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipzig, Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de famille et par la déclaration de la guerre «. G. Monod, Op. cit., p. 121. — Dans son remarquable livre, France, l'écrivain anglais E. Courlenay Bodiey, qui a bien connu Taine et le visita, peu de temps avant sa mort, dans sa villa de Menthon Saint-Bernard, dit que les Oriyines de la France contemporaine furent conçues par l'auteur « vers les débuts du second Empire », en i854, à la suite de la lecture de VHisloire parlementaire de la Révolution française de Roux et Bûchez. Taine avait été frappé de « la médiocrité intellectuelle » des hommes de la Révolution. M. Bodiey dit que Taine est « le philosophe qui, plus que personne, a modifié Taspectde la Révolution française ». Et parlant du caractère spécial de Tinflucnce exercée par le philosophe, il ajoute que son livre n'eut pas d'action, il est vrai, sur les masses populaires, sur le Parlement ou sur les élections, mais « il mérite l'épithète de livre /aisa/î/ époque plus qu'aucun autre livre de notre temps. Car la tendance la plus frappante de l'opinion en France, dans le dernier quart de ce siècle, est la modification d'attitude mentale visà-vis de la Révolution > (pp. 67-70).

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE StOy

Taine, durant la guerre, fut douloureusement impressionné par les malheurs nationaux, et sortit du recueillement de ses études pour s'occuper de la chose publique. C'est ce qu'attestent son opuscule Du Suffrage universel et de la manière de voter, publié en 1871, et ses considérations sur \ Opinion en Allemagne et les conditions de la paix (1), qui portent la date du 9 octobre 1870. Dans ces dernières pages, il cherche à démontrer que la grande majorité des Français, par suite des conditions sociales dans lesquelles ils vivent depuis des années, est disposée à une paix durable, et que celle-ci ne fera certainement défaut ni à l'Allemagne ni à l'Europe, à condition que la première n'annexe pas la Lorraine et l'Alsace. La thèse soutenue par l'écrivain lui faisait un devoir de se montrer confiant dans l'avenir promis à son pays par la démocratie, et dans la sta-

(1) Reproduits dans les Hssais de critique et d: histoire, 1882, pp. 4i.5- 43i. — 11 est utile de noter que la première édition de ce volume, publiée en 1857, renferme des morceaux qui ont disparu des éditions suivantes, à partir de 1882, et qui «« ont été remplacés »> — dit un Avertissement de deux lignes — « par d'autres qui ont paru moins faibles ». Les morceaux supprimés sont ceux sur Rouge et Noir, de Stendhal, et Daniel Vlady, de M°i« Camille Selden. On trouve à leur place, outre les pages sur VOpinion en Allemagne^ les études qui suivent : Voyage en Espagne, de M™c d'Aulnoy, /'É<7o/e des Beaux-Arts et les Beaux-Arts en France, Sainte Odile et Iphigénie en Tauride, Prosper Mérimée, et le peintre Gleyre.

{Note du trad.)

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bilité des fondements du nouvel ordre social qui en était sorti, il y avait environ un siècle. Aussi s'explique-t-on que la note pessimiste ne s'accuse pas aussi amèrement ici que plus tard dans son Histoire^ chaque fois surtout que l'écrivain fait allusion au présent.

La Préface du premier volume, publié en 1876, et les Préfacés des volumes suivants, jusqu^à ceHe du tome I*'' du Régime moderne (septembre 1890) ^ offrent en quelque sorte le reflet de Tétat d'âme du philosophe, qui se sent chaque jour davantage en contradiction passionnée avec les idées et les tendances de la démocratie contemporaine, et les im^ plique dans* la condamnation qu'il édicté des institutions et des pratiques de gouvernement de la première Révolution. C'est une contradiction par laquelle l'homme entier, que domine tout ce qu'il a de plus cher et de plus sacré, — l'adoration du vrai^ — '■ se heurte à une série de choses et de faits qui hii paraissent former le plus absolu et le plus évident contraste avec toutes les parties, avec tous ïes aspects de ce vrai tel qu'il le conçoit, et qui soTrt en conséquence pour lui plus que malfaisants : absurdes. L'impression que causent au lecteur les premières pages de l'œuvre est celle qui peut-être le frappe le plus et le domine jusqu'à la fin. Elle dérive de l'intensité et de la continuité du ton de polémiste que conserve toujours l'auteur, et qui, s'il lui enlève sa sérénité, lui donne aussi, il me sembïé^ une force d'accent vibrant, une vigueur de persuasion qui se cortrm-unî<3ftièrft afux aulrei^, el iMptîmertt au livre un caractère et un relief tout personnels.

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On sent que celui qui écrit ainsi n'est pas un historien conune les autres, qu'il s'est proposé moins de narrer des faits que de les combattre, en détruisant tout un ordre d'idées qui s'abrite derrière etcc et qu'il sonde et examine jusqu'à ses derniers éléments, pour lui en apposer un autre, meilleur à son avis et préférable, parce qu'il est fondé sur le vrai (1).

Si cette façon de faire servir l'histoire à une démonstration scientifique nuit ou non au livre de Taine avant tout sous le rapport de la foirme,et si elle est de nature à diminuer ou à détruire la foi du lecteur^ ce n'est pas ce qu'il importe, suivant moi, de rechercher icd. L'œuvre a une physionomie tellement nouvelle et à soi, que s'arrêter à discuter s'il est bon oa mauvais qu'elle ressemble plus ou moins à d'autres d'un type déjà connu, cela ne me paraît pas devoir ajouter grand'chose à l'entité du jugement à porter sur elle. La chose principale, c'est de la comprendre; c'est de voir comment un penseur aussi systématique, aussi conséquent avec ses théorie», devait forcément les introduire dans l'histoire elle-même; comment la manière dont l'historien considérait et jugeait les faits, et certains faits, devait dépendre nécessairement de la structure de l'organe intellectuel et de la nature du rayon visuel avec lesquels il les regardait.

Ce qui, à première vue, nous frappe le plus dans le livre de Taine, c'est qu'il nous met sous les yeux

(1) Le projet de Taine ékait (f « explkfner pear Téende des révohi- Uons surveaue» entre 1789 et 1804 Tétat d'instabilité politique et lô malaise social dont aouHre la Franre et qui raflTaibftt ^aducltement •. G. Monod, Op. cii.,p. im. « Mcm livre ►», éeril-^l à E. Havet, le 24 Baars 1878, « si j'ai assez de force et de santé ptym Tachever,' sera une consultation de médecin ». Ibid., p. 224.

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seulement Taspect odieux et laid de la Révolution, et laisse de côté ou ne veut pas reconnaître ce qu elle a de beau, de généreux et d'héroïque. Celte manière de procéder dépend, je crois, de la rigueur du critérium trop absolu auquel il en soumet les principes, et qui rincline à ne voir pour ainsi dire que du mal, là où il croit ne devoir constater que fausseté et erreur. Cette identification du bien et du mal moral des choses et des faits avec ce qu ils ont en eux de vrai ou de faux, mesurés à l'échelle absolue des idées, est conforme à l'habitude de penser des esprits systématiques, des « intelligences mathématiques », telle qu'était celle de Taine; c'est la première prémisse du raisonnement par lequel le pessimisme philosophique de nos jours conclut que la nature et la vie sont profondément mauvaises et malfaisantes, parce qu'elles impliquent en soi la contradiction et l'absurde.

Il convient cependant de faire remarquer que le philosophe français n'avait pas toujours jugé avec cette sévérité inexorable Tœuvre des révolutionnaires de 1792 (1). Un passage de son étude sur Car/t/Ze est caractéristique à cet égard. Il reproche au grand historien anglais sa condamnation trop absolue de la Révolution, condamnation que lui-môme devait par

(1) Dans la lettre à E. Ilavet citée plus haut en note, il disait : « J'ai écrit en conscience, après Tenquète la plus étendue et la plus minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89 ».

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE â6l

la suite prononcer à son tour. « Il n'a vu que le mal dans la Révolution française... La philosophie qui a produit et conduit la révolution était (aux yeux de Carlyle) simplement destructive... La théorie des droits de l'homme, empruntée à Rousseau, n'était qu'un jeu logique, une pédanterie... Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par l'anarchie effrénée... La destruction accomplie, restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la vanité; toute la nature démoniaque de rhomme apparut, et avec elle le cannibalisme ». Après avoir ainsi résumé la manière de voir de l'historien anglais, Taine dit pour son propre compte : « Ajoutez donc le bien à côté du mal, et marquez les vertus îi côté des vices ! Ces sceptiques croyaient à la vérité |)rouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens embrassaient dans leurs sympathies riiumanilé tout entière. Ces furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des principes abstraits... Us sont dévoués à la vérité' abstraite comme vos puritains à la vérité divine ; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la religion ; ils ont eu pour but le salut universel, comme vos puritains le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société, comme vos puritains dans l'âme. Ils ont été généreux, comme vos puritains vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique,

sociable, prompt à la propagande, et qui a réforiioé 1-Eira»ape, pendant que le vôtre ne servait qu*à

vous (i) »-.

En lisant ces paroies où Thislorien français porte à la lettre presque les mêmes accusations qui seront ensuite, non sans raison, portées contre lui-*môme, on ctA lente de penser que le Ion âpre de son réquisifeoire contre les délires de la grande Révolution contient rpeut-^être, en môme temps que la voix sévère de la critique, l'écho de quelque sentiment qui a dû 0|>éyer«ur l'écrivain, et auquel celui-ci n'est pas parvenu à se soustraire (2). Ce sentiment d'horreur, d'aversion mêlée de mépris pour les excès des passions populaires, qui est ila note dominante de tout le livre, il doit l'avoir éprouvé, comme une de ces impressions qui, une fois subies, ne «'oublient plus, à l'occasion des actes odieux de la Commune. Que ceux-ci aient frappé au vif son cœur de citoyen et de Français, qu'ils aient fait vibrer chez lui la fibre la plus délicate d'une nature comme la sienne, celle de la révolte dédaigneuse contre la méchanceté unie à Tabsurdilé, on le voit par quelque allusion jetée çà et là, on le sent dans la comparaison tacite, qu'il fait , mentalement, entre les horreurs d'autres époques, qu'il retrace avec indignation, et celles des époques rappirochées de lui. L'image de Tanimal de proie, de la bête fauve, «du reptile, vient d'elle-même ^ous sa plume dhaque fois »qu'il parle de la plèbe ivre de

(1) Histoire delà LiUéralure anglaise : Carlyle, t. V : pp. 3i9-322.

(îi)'C'4«t ce quedit Bellement M.' G. Bfonod, son ami personnel : « Il avait été bouleversé jusqu'au fond de Téme par la guêtre, par les conditions cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune ^KÛp. cif., pp. iai-122.

sang. Dans la Préface du volume sur Le Gouvernement révolutionnaire, cette image se fixe en celle du crocodile, que les Egyptiens conservaient dans le lieu le plus secret de leurs temples et adoraient à peu près comme nous autres, aujourd'hui, nous nous faisons un dieu de la plèbe souveraine. Le culte du crocodile a été pratiqué en France, ,dit l'historien, à la fin du siècle dernier, et on en a la preuve à tout instant danp l'opinion que la iiiajorité des Français professent sur l'œuvre des révolutionnaires de 1792 et de 1798; opinion qui 5'appuie sur une légende née, ajoute Taine, entre 1825 et i83o, et qu'il a voulu dissiper à l'aide de son Histoire. De quel œil, tandis qu'il écrivait, il envisageait la France contemporaine, c'est ce que nous dit un de ses biographes. « Il vit les hommes de 1793, et même ceux de 1789, à la lueur des incendies du mois de mai 1871. 11 y a cinq ans, au plus fort du bruit que faisait son ouvrage sur la Révolution, — dit M. Anatole France, — je le rencontrai un jour sur la place de la Concorde. 11 était déjà vieillissant, Tœil éteint et les lèvres détendues. — « Et vous, me dit-il, de sa jolie voix monotone et zézayante, ôtesvous aussi l'adorateur du crocodile ? » — Pour lui, le crocodile, c'était la démocratie. Il ne la haïssait pas, étant trop sage pour rien haïr. Mais il ^^en faisait une image horrible. (Cette image dans un esprit si logique et si lié venait d'un pessimisme .profond (1) ».

(i) H. Gaslcls, ,/{ef u€ encyclqpéfUque : Taine inlipfiey i*' axJfil i$93.

Un des traits les plus singuliers du livre, et, j'ajoute, une des nombreuses contradictions aussi auxquelles Tauteur n'a pu, ni peut-être même voulu se soustraire, c'est celui-ci : quoique ne l'ayant pas (M-rit, comme aurait voulu le faire l'historien ancien, sine ira el studio, il Ta pourtant conçu et composé d'après une méthode présupposant avant tout, dans l'âme de l'écrivain, non seulement l'absence de tout esprit de parti, mais l'examen le plus objectif, le plus serein et le plus désintéressé de son sujet. Cette méthode devait, conformément à ses idées, dériver comme une conséquence logique de sa conception de l'histoire. Celle-ci, pour lui, est non un art, mais une science d'observation : science des causes générales des faits sociaux, moraux et politiques, étudiés aux époques et dans les formes diverses de la culture humaine. C'est l'application rigoureuse, méthodique, que l'historien fait à chacune d'elles en particulier des lois générales qui règlent le développement de la vie de l'homme moral et social en tout temps et en tout lieu, et que la psychologie recherche en elles-mêmes. « Tout historien perspicace et philosophe — dit la Préface de L'Intelligence — nous donne la psychologie d'une époque, d'un peuple, d'une race »; et aussi Véthologie^ aurait-il pu ajouter avec Stuart Mill, puisque l'histo-

rien ne vise à rien d'autre qu'à « décrire une âme humaine ou les traits communs à un groupe naturel d'âmes humaines » ; traits qui forment, en substance, le caractère de ce groupe d'âmes, de ce peuple, de cette nation, de cette race, quels qu'ils soient. Le problème reste donc, pour l'historien de la France et de sa révolution, le môme qu'il était pour l'historien de la littérature anglaise et pour l'historien de l'art : « Etant donnée une... société, quel est l'état moral qui la produit et quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus propres à produire cet état moral? (i) ». En d'autres termes, étudier l'homme qui se trouve placé au milieu de ces conditions, « l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche, qui se bat, qui travaille (2) ». L'histoire, observe avec raison Taine, est restée jusqu'ici trop enfermée dans les abstractions. Et non seulement elle a trop usé et abusé de la narration des batailles, des sièges, des assauts de villes, etc., de la partie tout extérieure et anec- (lotique des mouvements populaires, mais elle a donné une importance trop grande et exclusive à la politique, aux institutions, aux lois. « Laissez là la théorie des constitutions et de leur mécanisme, des religions et de leur système, et tâchez de voir les hommes à leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs repas, comme vous le faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en Italie, vous regardez les visages et les gestes, les

{i) Histoire de la Litiéralure anglaise, Introduction, pp. xliii-xliv. (2) Ibid.y Introduction, pp. viii-x.

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>LA PHILOSOPHIE X>E H. TAJNE

trottoirs et les tavernes, le oitadio qui se promène çt l^ouvrier qui boit (i) ».

C'est là ce que Je critique psychologue a voulu faire et ce qui donne à son Histoire un aspect original à côtt'î de toutes celles qui Tout précédée. Thiers, Mignet, Lamartine, Edgar Quinet, Louis Blanc, Michelet surtout, s'étaient .occupés de l'œuvre des assemblées révolutionnaires, avaient pris pour centre de leur récit les scènes tumultueuses qui s'y étaient déroulées, les lîgui:es de leurs principaux acteurs politiques, les Girondins et les Jacobins (2). C'est le grand mérite de Taine, que lui reconnaissent même ses critiques les plus sévères, d'avoir fait apparaître comme premier, comme unique acteur du grand drame révolutionnaire, la ^France entière, et, outre Paris, la province ; d'avoir fait bien comprendre, pour la première fois, les conditions morales et sociales qui contribuèrent si fort à produire et à hâter les événements de la capitale. Mis à nu par lui avec une merveilleuse pénétration critique, avec une grande noaveauté et richesse de docjuments, le fond du souS'Sol jfolcanique dans lequel couvait et éclata simultanément de tous les coins de la France l'éruption de 1789, lui a fourni, ontre autres révélations certaines, la preuve -r?- l'un

{1) Histoire de la Lilléraltire anglaise^ Ibid.

(2) Je ne sais si l'ouvrage de Carlyle, très original, comme tous les OMvrages de ce grand écrivain, peut «être considéré comme une Histoire. La peinture vivante des taits et des esprits est Tun des mérites suprêmes de Michelet. Je ne rappellerai ici que la description très vive du retour de la famille royale après la fuite à Varennes.

(3) Cet aspect de Tœuyre de Talqe a été Ipué >pQr tous ses critiques. — Voir, à ce sujet, Timporlantet ti^èfiiOfi. article de^l. F.

des résultats les plus neufs et les plus incontestables de sa critique — que derrière la révolution politique U y eut une révolution sociale, qui se manifesta par \es jacqueries, dès avant la prise delà Bastille. Elle avait été préparée par .la lcnl« et fatale désagrégation -de toute cette société, où la monarchie et les classes supérieures, la noblesse et le clergé ne jouaient plus le rôle qu'ils avaient joué autrefois, ne rendaient plus à l'organisme politique la valeur correspondante des firkvilèges qu'ils en recevaient, ^t pesaient ainsi d'un poids intolérable sur la ma.sse du peuple, iqui payait J)eaucoup plus et participait infiniment moin>s qu'eux aux ibénéfices sociaux.

Le premier volume des Origines esl , sinon le plus vigoureux, du moins le mieux composé de l'ouvrage, celui où l'écrivain a le plus sûrement maîtrisé son sujet. Il se réduit à. une large preuve convaincante de la première partie de salhèse. Prise dans son ensemble, celle-ci se résume aiitsi : il n'est pa« vrai, comme la Jégende a voulu le montrer, que la Révolution, engagée au début dans une voie exemple de péril, se soit tout à coup précipitée, parce que ses meilleurs éléments se sont laissé dominer et vaincre par les plus subversifs. Elle a été au contraire, dès le commencement, la ruine complète de tout l'ancien ordre de choses ; ruine à laquelle non seulement la Convention, mais la Constituante elle-même prêta la main. Toutes deux en effet fui*erit impuissantes à refréner l'impulsion qui entraînait les masses populaires vers Vanarchie spontanée, d'où devait sortir

BruneUère : Un hiêiorien de la Révolution p*ançaiiie : Revue des Deux il#onc/es,<i5 septembre i885.

onsuito Vanarchie légale^ déjà inaugurée avec les Girondins et ayant abouti, avec les Jacobins, au règne de la Terreur. De sorte que le rouage des pouvoirs publics, ébranlé aux premiers coups, s'était rompu; le gouvernement, tombé tout à coup sinon de façon évidente, mais en fait, aux mains des factions extrêmes et des assemblées populaires, dont les chefs se dévoraient entre eux, était descendu toujours plus bas, jusqu'à ce qu'il appartînt aux jures, aux plus violents, aux démagogues assoiffés de sang; puis, ceux-ci disparus à leur tour, la fièvre révolutionnaire un peu calmée après Thermidor, on avait vu surgir à la tête des affaires Thomme extraordinaire qui devait les pacifier, les réorganiser, et fonder l'édifice civil de la France moderne.

Cette France du « régime moderne » est sortie de la France de la « Révolution » comme celle-ci de r « ancien régime ». Et Fauteur, en nous donnant, dans les trois parties de son livre, l'étude de la transformation par laquelle passe en moins de vingt années tout Torganisme social de son pays, nous montre constamment la continuité des causes qui la font naître du fond du caractère de la race, de ses dispositions et habitudes mentales, de la fermentalion qu'y produisent les idées des temps nouveaux, sous la pression du vieux et faible Etat autoritaire, des préjugés de la misère et de la faim, dans tout un milieu intellectuel qui les propage de haut en bas, des philosophes et des classes pensantes jusqu'à là plèbe (i).

(i) Voir un article de M. F. BruneUère : Les Philosophes et la Révolution française^ à Voccasion d'un livre récent: Revue des Deux

On connaît l'analyse de la formation de la doctrine révolutionnaire, une des parties les plus belles et les plus neuves de l'ouvrage. C'est une véritable analyse, parce qu'elle nous donne, à l'aide d'un procédé qui est presque de la chimie psychologique, la formule de cette doctrine, après l'avoir décomposée dans ses éléments. Ceux-ci, selon Taine, sont au nombre de deux : V esprit classique et V acquis scientifique. Ils constituent des ingrédients qui ont cela de particulier, qu'étant séparés ils sont salutaires, et qu'étant combinés ils font un composé vénéneux.

La nouvelle conception du monde moral et de l'homme, tirée par la philosophie du xviii'' siècle de la nécessité des lois physiques, prit, en })assant à travers l'intelligence française, dans la lutte de la raison contre le dogme religieux et le « préjugé héréditaire », une force de propagande et une puissance d'action sociale qu'elle n'aurait jamais eues par elle seule. Cela provenait de ce que de grands écrivains l'exprimaient en généralités abstraites et faciles, en une langue aussi claire et aussi logique que l'était déjà devenue la langue française, grâce à l'influence de sa littérature classique et du style oratoire dans le long usage de la vie de société sous là monarchie, dans les salons élégants parmi des gens qui ne pensaient qu'en causant. Empreintes d'une forme d'autant plus accessible et faite pour plaire que plus pauvre était le fonds de vérités positives qu'elles renfermaient, celles mêmes d'entre les doctrines des philosophes qui auraient dû s'adapter le

MondeSy i5 octobre 1878. Il s'agit du livre de Félix Rocquain sur L'esprit révolutionnaire avant la Révolution.

LA PHILOSOPHIE DE H. TAlNfl

LES ORiaiNES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 27!

Ir

mieux aux faiU de la vie sociale, deviurenl, aux main^ des révolutionnarres et des démagogues, un insti^ument de nouveautés politiques, très propre à détruire tout Pancien oidre de choses, mais impuissant à en réédifîef un autre stir des bases solides. Ce qui les faussait, c'était le dogmatisme métaphysique, leur prétention de vouloir refaire de fond en comble la société et l'Etat sur un dessin abstrait, avec une espèce de « géométrie morale » qmi construisait a priori l'idée du citoyen sut celle de V « homme nat«rel » de Rousseau, qui n'a jamais existé, et sans tenir compte des conditions historiques de Tépoque et de la société auxquelles cette idée devait s'appliquer.

Cette erreur capitale avait pour premier germe la tendance, propre aux âmes françaises, à vouloir porter à tout prix dans les faits la logique absolue des idées. Taine en fait dériver tous les vices de construction de l'édifice social et politique créé par les républicains, et qui, après avoir servi à leur tyrannie révolutionnaire, fit place à celui qu'érigea le despotisme militaire de Napoléon. La critique pénétrante avec laquelle Thistorien sonde les bases de toutes ces institotiotis, surgies des ruines de 1' « ancien régime », contient en soi l'unité du concept dirigeant qui lie toutes les parties de l'ouvrage, et notis montre dans quel esprit celui-ci a été écrit.

C'est l'esprit des doctrines historiques modernes au milieu desquelles s'était formée Fintelligence de Taine. Elles partent de la prémisse que rien de ce ([ui se produit dans l'histoire et dans la civilisation d'un peuple ne peut avoir vie, si, comme il advient en tout organisme, cela n'y naît pas et ne s'y développe pas spontanément. Nulle des grandes institutions vraiment historiques n'est l'effet de ï'a«ction préconçue et interitionHelle de quelque volonté parti* culière; à la formaftiort de chacune, au contraire, ont concouru l'âme entière, le génie d'une race et d'un peuple, avec l'inconscience créatrice de leurs forces collectives. Or,, pas un seul côté de l'œuvre de la révolution française, on peut l'affirmer, ne porte témoignage de la compréhension de ce principe. Aussi s'explique-t-on — comme l'a fait remarque^ avec raison M. Anatole Leroy-Beaulieu — que Tlristorien, qui, en la jugeant, ne le perd jamais de vUé, ait trouvé en elle tant à condamner. L'enquête sévère à laquelle il la soumet, lé porte à faire leur procès à a pensée et à Tâme même de l'époque. Gelle-éi s'imprima tout entière dans son rationalisme^ qui n'apercevait les choses et les faits qu'à travers les idées générale». Il enleva alors aussi toute vigneù? et toute spontanéité aux créations de l'art, et UfUïe

Ifcfe-

vérité aux conclusions de la critique philosophique et historique.

C'était en effet, comme le démontre très hicn Tain(% un seul et même « tour d'esprit » qui empêchait alors les penseurs et les poètes de faire preuve d'une inspiration immédiate, comme on dirait aujourd'hui, de comprendre et de saisir sur le fait la réalité vivante des choses et de la reproduire telle quelle, et qui cachait aux politiques les lois de la spontanéité et de l'organisme complexe des faits sociaux, à commencer par celles du grand fait de la tradition, La « raison raisonnante », qui s'insurgea contre celle-ci, qui voulut prendre sa place, ne reconnaissait comme ayant droit à l'existence que les faits dans lesquels elle avait retrouvé les traces de sa propre oeuvre consciente, réfléchie et intentionnelle. Aussi voulut-elle détruire entièrement la trace d'un passé qu'elle ne comprenait plus. Et elle ne vil pas comment, dans les institutions religieuses, dans les usages traditionnels, dans les « préjugés héréditaires » où s'est déposé le détritus d'expériences et d'adaptations sociales plus que séculaires, se cache l'œuvre d' « une sorte de raison qui s'ignore », et qui, si parfois elle veut prouver sa légitimité à l'aide de titres apocryphes, en a pourtant toujours un d'authentique, qui est le meilleur de tous: la ténacité avec laquelle elle s'enracine dans les habitudes, dans les mœurs, dans les idées, dans la vie entière des peuples.

Ainsi, la méconnaissance des lois historiques de la tradition et le fait de leur avoir refusé une place dans le nouvel état de choses produisirent ce qu'eut

d'artificiel, de violent et d'éphémère, l'œuvre des gouvernements révolutionnaires et des deux constitutions de 1791 et de 1798 : la persécution, la proscription des ecclésiastiques non reconnus par la loi, le culte de la déesse Raison, les changements qu'on prétendit introduire dans les usages, les mœurs, les solennités, l'ère, les poids et mesures, jusque dans les noms du calendrier. Toute la vie d'un grand peuple fut extirpée dans ses racines historiques, en vue d'être renouvelée. La conception de l'État fut ramenée, de longs siècles en arrière, vers la conception ancienne et classique de Sparte et de Rome, en vertu de laquelle le citoyen appartenait tout entier à la cité et n'était qu'un organe du corps social, au lieu de constituer, comme il l'est devenu par l'effet du christianisme et de la civilisation moderne, une personne morale autonome, qui se réserve, dans le for de sa conscience, des devoirs et des droits intangibles. Jamais, au nom de la liberté, la liberté ne fut davantage violée. Des théories gouvernementales fondées sur l'égalité et sur la fraternité universelles engendrèrent un despotisme pire que l'ancien. C'est que le pouvoir central, qui voulait tout tirer à lui, dirigé, comme il l'était, par des mains non expérimentées et discordantes, n'avait pas prise sur les services publics désorganisés par l'anarchie. Il ne pouvait, en conséquence, s'exercer qu'entre les convulsions de la violence et de l'arbitraire féroce qui s'étaient substitués à la loi. Aux ruines, aux attentats contre les personnes et les choses, la Révolution ajouta un autre mal plus profond et plus grave, parce qu'il pénétra jusqu'aux sources de la vie natio-

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nale, qu'il tarit. Ce fut lé gaspillage d'énergie et de sponianéité sociale né de la concentration gouvernementale des pouvoirs publics et de Tadministralion, parvenue alors à Textrême, et qui se continua sous TEmpire.

Cette même France, qui, durant la Terreur, luttait héroïquement contre les armées de presque toute l'Europe, qu'elle chassait de ses frontières, était, à l'intérieur, comme frappée de paralysie dans les principales fonctions de sa vie civile. Les nombreux organes par lesquels elle avait agi auparavant, les parlements, les associations, les confréries, les corporations d'arts et de métiers, les corps professionnels, déjà languissants de vieillesse sous la monarchie, retranchés ensuite par le fer révolutionûaire, vinrent à faire complètement défaut, laissant isolé ei sans défense le citoyen en face de TEtat absorbant et tyrannique, qui le confisquait à son profit, et éteignait ainsi dans la nation toute vigueur d'initiative individuelle. Par suite de sa tradition monarchique, sous laquelle avaient disparu toutes les seigneuries, toutes les immunités et libertés locales, la France tendait déjà à la concentration excessive. Après que la rafale révolutionnaire eut passé sur elle, en nivelant tout, elle devint le terrain le plus propre à y fonder ce grand édifice de despotisme régulier et savant qui constitua l'œuvre de Napoléon : « œuvre d'égoïsme servie par le génie », comme la définit Taine.

L'histoire n'offre pas, après l'exemple de l'empire des Césars, un autre, exemple de tout un immense travail de reconstruction sociale, administrative et politique, dont la voie ait été plus ouverte par

avance et la matière mieux préparée. Jetés dans le ereuset ardent de la Révolution et refondus en une masse homogène, tous les éléments de l'organisme national français attendaient la main qui leur donnerait une nouvelle empreinte. Bonaparte, Premier Consul, est le véritable fondateur de la France moderne. Avec lui, « par l'alliance de la philosophie et du sabre », l'anarchie légale de l'État jacobin, sorti du Contrat social, fait place au despotisme militaire centralisateur, modelé à la grande effigie classique de l'empire romain. Le Premier Consul se propose de ressusciter celui-ci, et, à son exemple, il veut porter par les armes, dans toute l'Europe, la discipline du régime français. La France nouvelle qu'il construit, « logiquement, tout d'une pièce, d'après mi principe général et simple », est une nation « manœuvrée tout entière du haut en bas » dans une immense caserne administrative, dont les grandes lignes sont demeurées intactes depuis 1800 jusqu'à aujourd'hui, avec presque toutes les institutions du Consulat, qui ont survécu à huit changements de régime politique. Ici, dit Taine, « le passé rejoint le présent, et l'œuvre qui est faite se continue par l'œuvre qui, sous nos yeux, est en train de se faire ». Et l'historien peut, après être parvenu à nous montrer, dans ce passé, les premiers germes des institutions de la société française contemporaine, et après en avoir retrouvé les racines dans les institutions napoléoniennes, s'arrêter pour la considérer dans l'ensemble de son organisme, telle qu'elle est aujourd'hui et vit à côté d'autres sociétés dans le « milieu modenie », eu examinant les « facilités et les difficul-

lés qu'une société constituée comme la nôtre trouve à vivre dans ce nouveau milieu ».

Telle est, dans ses lignes principales, la trame de l'ouvrage. Dans la dernière partie, restée malheureusement incomplète par suite de la mort de l'auteur, — et qui ne lui aurait plus demandé, semble-t-il, que quelques mois de travail, — il s'était proposé d'élargir les limites de cette étude historique de la France seule, où il s'était circonscrit jusque-là, et de s'y livrer à un plus large examen des conditions et de la vie de notre temps. Peut-être aurait-il eu ainsi l'occasion de mettre mieux en relief la physionomie de la grande figure historique dessinée par lui; de nous montrer — et c'est peut-être ce qui manque le plus à son livre — pourquoi et à quel degré le mouvement de 1789 se distingue des autres, avec lesquels il a pourtant certaines causes sociales et politiques communes. Avant lui, Alexis de Tocqueville, qui avait été le premier à instituer une large enquête sur les antécédents de la Révolution, en avait aussi observé avec perspicacité un des caractères distinclifs, qui la rapprochent des grands mouvements religieux : sa tendance à la propagande auprès des autres peuples. « La révolution française a opéré, par rapport à ce monde, précisément de la même manière que les révolutions religieuses agissent en vue de

l'autre; elle a considéré le citoyen d'une façon abstraite, en dehors de toutes les sociétés particulières, de même que les religions considèrent l'homme en général, indépendamment du pays et du temps. Elle n'a pas recherché seulement quel était le droit particulier du citoyen français, mais quels étaient les devoirs et les droits généraux des hommes en matière

politique (i) ».

La remarque de Tocqueville, pour le dire en passant, si elle est vraie de la Révolution française, nVst pas aussi vraie, comme semble le croire cet historien, de toutes les religions observées historiquement en elles-mêmes. Sans doute, les aspirations universelles et humanitaires, et l'idée des droits de Vhomme, furent la force par excellence de la propagande révolutionnaire; mais il est certain que celleci n'aurait pas si facilement éveillé un écho en Europe, si elle ne l'avait trouvée déjà disposée à lui prêter l'oreille, en vertu de la tendance de Tépoque aux réformes sociales et politiques, inaugurées à l'avance par les princes. C'est à cette force d'impulsion tangentielle — si l'on me permet cette expression — qui portait la révolution de 1789 hors de son cercle spécial d'attraction, vers tout un grand mouvement d'idées communes alors à d'autres peuples (mouvement d'idées avec lequel, pourtant, il ne faut pas la confondre), qu'elle doit cette haute importance historique et humaine qui, le soir de la bataille de Valmy, arracha à Gœthc ces mémorables paroles, devant l'état-major prussien consterné: « Je pense que, sur

( i) L'ancien Régime et la Révolution. i856, pp. 42-43.

cette place et à partir de ce jour, commeuce une nouvelle ère pour Thistoire du monde, et nous pourrons, dire : J'étais là (i) ». Envisagée sous cet aspect, l'individualité historique de la grande âme révolutionnaire se détache en un relief plus accusé encore : de la môme façon que la figure d un homme vraiment extraordinaire grandit à nos yeux, quand nous la rapprochons de celles de ses contemporains, dont il exprime sous une forme plus puissante la pensée et Tesprit (2).

Or, c'est précisément cette individualité historique du mouvement français que Taine ne met pas suffisamment en relief, parce qu'il n'en sort jamais et ne nous le fait pas voir du dehors et au delà des causes nationales dont il est provenu. Il tourne au contraire sa critique contre le principe abstrait de l'universalité et de l'égalité des droits de l'homme, qui, vrai ou faux, donna sa plus grande valeur' historique et pratique à la Révolution et détermina aussi son succès dans d'autres pays de l'Europe. Chose qui n'a rien d'étonnant, — remarque M. Anatole Leroy- Beaulieu, — vu que la théorie du « milieu » profes-

(1) Campagne de France (la nuit du 19 et la Journée du '20 se|> tembre).

(2} Alexis de Tocqueville, V Ancien Régime el la Révolution, p. agv — Taine a, sous plus d'un rapport, continué le travail de recherches commencé par Tocqueville. Celui-ci prit connaissance, il nous le dit lui-même dans son Avant-Propos, de documents qui n'avaient pas été consultés jusque-là, tels que les procès-verbaux des assemblées d'États et des assemblées provinciales, les cahier» dressés par les trois Ordres en 1789, et les archives de l'intendance de Tours. Michelet fit aussi des recherches diligentes, en particulier sur la guerre de la Vendée, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans la Préface de son Histoire de la Révolution française.

sée par l'historien est l'antithèse la plus directe des théories formant le Credo des hommes de la Constituante. A leur erreur de principes, transportée dans les faits, Taine attribue la faute originelle de la Révolution, qui fut la source de tous ses crimes. Et jamais, peut-être, on n'a dirigé contre les idées de 1789, même au nom des vieilles théories du droit divin, une critique aussi logiquement implacable que celle qu'en a faite le Joseph de Maistre du positivi.sme (i).

Mais c'est justement la rigueur de logique à outrance avec laquelle est menée cette critique, qui empêche ses jugements d'être toujours impartiaux. Elle ne sort jamais du procédé rectiligne des déductions, à l'aide desquelles l'historien applique les jugements aux faits. Et ainsi il advient que ceux-ci échappent assez fréquemment, dans le mouvement riche et varié de leurs éléments et de leurs circonstances, à la rigidité des formules dans lesquelles la chimie de l'analyste psychologue voudrait les faire tous entrer et les dissoudre sans résidu. Alors le lecleur s'aperçoit que le critique n'est pas entièrement

1 Un des points capitaux sur lesquels porte la critique de Taine contre la Révolution française, ce sont les principes de la célèbre « Déclaration des Droits de THomme »>. Taine le dit expressément dans sa lettre à E. Havet déjà citée par nous. Et ici encore, comme en d'autres parties de sa doctrine, il s'est inspiré de Carlyle, qui non seulement était en désaccord avec les principes de '1789, mais qui lésa maltraités et a qualifié la « Déclaration des Droits », de « théorie des verbes irréguliers ». — M. Anatole Leroy-Beaulieu a publié dans la Revue des Deux Mondes (i" janvier 1882 un important article sur l'œuvre de Taine, intitulé: Un Philosophe historien. La critique de Tauteur ^es Origines de la France contemporaine s'accorde aussi sur beaucoup de points avec celle de Joseph de Maistre el de Burke.

exempt lui-même du défaut de cette habitude d*esprit, en vertu de laquelle la philosophie du xviii* siècle perdait, dans la simplicité de notions trop abstraites, le sens intime des choses et de la vie.

Certains faits dont Taine impute entièrement la faute à ridéalisme des révolutionnaires, celui, entre autres, qu il condamne le plus, — la table rase faite par ceux-ci de tout le passé, — lui seraient apparus sous un jour plus vrai, s'il en avait cherché la cause première dans la tendance du peuple français à procéder, au cours de sa vie politique, plus par sauts et par bonds et par démolitions, que par voie de compromis et d'adaptations graduelles de l'ancien au nouveau. Certes, le rationalisme abstrait des hommes de 1789 contribua à les détourner môme de la tentative de renouer au passé les institutions qu'ils auraient fondées. Mais ici on peut se demander si, étant données les conditions de l'époque, cela aurait été possible; si la netteté avec laquelle Taine est parvenu c^ nous montrer que, même avant sa ruine définitive, le vieil organisme traditionnel de la France avait perdu toute sa vigueur, n'aurait pas dû le porter à conclure que toute greffe sur l'ancien tronc historique était désormais impossible, et celte ruine nécessaire. Or, il n'a pas tenu suffisamment compte d'une pareille nécessité. Après avoir très justement démontré quels avantages apporte au corps social une aristocratie héréditaire comme celle de l'Angleterre, et quel mal s'est fait la France en proscrivant tous ses nobles, il ne parait pas s'être posé clairement ce problème: si, dans ces circonstances, sous l'aiguillon de la faim, en face des armées étrangères et des

représailles menaçantes des émigrés, l'opposition surgie alors entre les classes inférieures révoltées et oppressives et leurs anciens oppresseurs n'était pas devenue désormais une véritable lutte à vie et à mort, ne pouvant se terminer que par la violence, et, conséquemment, par des excès aussi condamnables moralement que faciles à expliquer (i).

Et c'est à les expliquer que vise, en fait, toute la démonstration de l'historien. Seulement, lui, qui est un positiviste et un déterministe si rigoureux, il

(1) Dans mes remarques sur la valeur des critiques dirigées par Taine contre la Révolution, je suis d'accord avec M. Augusto FranchetU, qui a publié, dans la Nuova Antologia (livraisons des i»' avril, 16 juin, i«' et 16 décembre 1889, et 1" avril 1890), cinq très beaux articles consacrés à la recherche et à l'explication des conditions sociales et politiques de la vie italienne et de notre conscience nationale à l'époque de cette révolution. Il a porté dans son étude sa pénétration habituelle et la connaissance profonde et sûre de ce moment historique, dont il a fait preuve dans ses autres travaux. — Quant à Taccusation, adressée aux révolutionnaires de 1789, d'avoir rompu tout lien avec le passé, le premier à la formuler et à la soutenir avec une éloquence remarquable fut, on le sait, Edmond Burke, dans ses célèbres Reflections on ihe Revolulion in France, publiées en 1790. Parmi les assertions profondément vraies qu'on y trouve, contentons-nous de reproduire celle-ci : « By this unprincipled facility of changing ihe state as often, in as muchand in as many ways as there are floating fancies and fashions, Ihe whole continuiiy and chain ofthe commonwealth would be broken. No one génération could link with ihe other. Men would become lillle bélier Ihan the /lies of a summer ». Taine met aussi au nombre des plus grands maux inOigés à la France par la Révolution, l'instabilité politique (voir le Régime moderne, t. III, passim). Sur la valeur de sa critique et sur le reproche que je lui fais de s'être contredit, il faut lire aussi les articles de MM. Anatole Leroy-Beaulieu et F. Brunetière, que j'ai déjà cités. Que Taine, en blâmant la destruction complète de l'ancienne société française opérée par la Révolution, ail songé à la manière d'agir tout opposée de l'Angleterre, dont il fut toujours admirateur, c'est ce que dit également M. G. Monod. Pendant la Commune, il avait été appelé à Oxford pour y faire des conférences. — Voir, en outre, le livre de M. Chéresl, La chute de Vancien Régime (1874).

LA PlIILOSOPilIE DE H. TAINE

se contredit. Il semble en effet imputer à faute, je ne (lis pas à ces hommes, — beaucoup d'entre eux en ont commis, et de très grandes, — mais au fait luimême, au mouvement tout entier de la grande catastrophe révolutionnaire, de ne s'être pas arrêté» ou du moins de ne s'être pas engagé plus doucement sur la pente où Tavait poussé une première impulsion fatale.

La répartition du sol de la France entre un grand nombre de petits propriétaires, comme l'avait déjà démontré Tocque ville, avait commencé à s'opérer avant la Révolution ; néanmoins, l'une des plus, importantes transformations sociales effectuées par celle-ci fut d'avoir fait passer, par la vente des biens du clei^é, par les confiscations et les spoliations, la propriété foncière d'une partie des citoyens français aux mains d'une autre partie. Ce fut ainsi une véritable révolution agraire. Taine a très bien démontré tout cela. « Quels que soient les grands noms dont la Révolution se décore, liberté, égalité, fraternité, — dit-il, — elle est par essence une translation de propriété... En cela consiste son support intime, sa force permanente, son moteur premier, et son sens historique ». Mais, tandis qu'il fait voir que ce fut précisément la terreur d'un retour possible à l'ancien ordre de choses qui poussa aux derniers excès les nouveaux possédants, devenus maîtres de la France,, contre les privilégiés d'autrefois, et donna à tous les^ actes du régime révolutionnaire l'empreinte d'un gouvernement violent de parti, on ne s'explique pas comment ensuite il le condamne si absolument, pour être devenu en fait ce qu'il devait être fatalement:

un gouvernement démocratique social, le règne, tyrannique de la classe populaire insui^ée contre les autres. Entre celles-ci qui, comme l'ont démontré récemment divers historiens, ne songèrent jamais, en réalité, à abdiquer la possession de leurs vieux privilèges et s'imaginaient les tenir de leur ancien droit de conquête; — entre les nobles qui n'admirent jamais que leur « Ordre pût cesser d'exister comme il avait existé jusqu'alors », et le peuple qui, au contraire, voulait le détruire et se mettre à leur place, il ne pouvait y avoir d'accord ou de compromis, de trêve d'aucun genre. C'était, je le répète, une lutte à vie et à mort, qui dura jusqu'à extermination. Ainsi l'exigeait la logique inexorable des faits. [Certainement une des premières causes des maux infligés à la France par la Révolution provient de ce qu'elle fut h la lettre une révolution, non une évolution. Mais les choses pouvaient-elles être autrement qu'elles ne furent, et, vu les conditions dans lesquelles elles se produisirent, ne pas aboutir à cette violente rupture avec tout le passé, qui, a très justement remarqué Tocqueville, est précisément le trait distinctif du mouvement français? Cette rupture accéléra dans le reste de l'Europe aussi la ruine du vieil édifice civil et politique, qui, sans cette impulsion, se serai^ désagrégé tout seul, morceau par morceau. Telle est la question que se posent spontanément les lecteurs de l'œuvre de Taine. C'est le mérite de celuici, a dit Karl Hillebrand,*de nous avoir démontré que le grand changement social et civil de la France ne pouvait se produire sans chocs et sans destructions violentes. Mais tandis que l'historien nous

suggère cette question dans les termes les plus clairs et les plus rigoureux, la réponse offerte, et qui est sous-entendue par le livre tout entier, est loin d'être toujours aussi satisfaisante et explicite.

Ces fâcheuses incertitudes et contradictions dans lesquelles tombe Thistorien, et que la critique a relevées, laissent les lecteurs perplexes sur ce qu'il s'esl véritablement proposé de démontrer, dans un livre qui, il faut le noter, voudrait être et est tout entier une démonstration. Ainsi, après que les recherches pénétrantes du premier volume, le mieux composé de. tous, nous ont dévoilé les abus et les maux qui condamnaient à une mort fatale tout l'ancien ordre de choses de la monarchie française, on est quelque peu étonné, dit M. F. Brunetière, de lire dans les volumes consacrés à la Révolution qu'une partie au moins des substructions du vieil édifice croulant aurait pu durer encore, et qu'avec quelques réparations et en y conservant un certain nombre des anciens locataires, il aurait peut-être été possible de l'adapter aux usages et à la vie des temps nouveaux. De même, on reste incertain entre le jugement qu'on doit, d'un côté, porter à l'égtird des Girondins, lorsqu'on lit le Gouvernement révolutionnaire, et, d'un autre côté, celui tout opposé qui ressort de la Conquête jacobine. On ne com[)rend pas bien quels sont

les vrais Girondins, et s'ils sont identifiés avec les u énergumènes et les cuistres, les bavards outrecuidants et les niais emphatiques » de ce dernier volume, ou, au contraire, avec les hommes qui, dans le précédent, sont présentés comme cultivés et bien élevés, et en (lui l'historien voit « l'élite et la force, la sève et la fleur » du parti républicain. Ces oscillations et incohérences proviennent, remarque le critique que nous citons, de ce que Taine n'a pas su bien arrêter et bien déterminer dans son ensemble, avant de se mettre à écrire, sa conception des choses et des événements. Celle-ci s'est formée peu à peu dans son esprit, au fur et à mesure qu'il composait. C'est qu'il a été parfois accablé sous la variété et l'abondance des matériaux. La multitude infinie des détails, qu'il ne se lasse pas de suivre un à un, lui a fait perdre quelquefois de vue les lignes générales et l'harmonie des proportions du cadre dans lequel il aurait dû les ranger sous un même jour. L'analyse continuelle et infatigable à l'aide de laquelle il prétend pénétrer toujours plus à fond jusqu'aux derniers éléments du sujet, a parfois déchiqueté celui-ci entre ses mains, l'a empêché de le maîtriser complètement. De là d'assez nombreuses répétitions, et, en plus d'un endroit, une distribution défectueuse de la matière. L'ordre de certaines parties du livre semble pouvoir être parfois interverti, et la marche en est souvent ralentie ; ou bien, au lieu de procéder en ligne directe, elle tourne et revient sur elle-même. Ce sont là des vices de composition, et aussi de forme, qui proviennent non pas du défaut d'art, chez un écrivain aussi consommé et achevé que Tétait Taine, mais plu-

tôt de l'idée qu'il s'était formée de la manière d'écrire l'histoire. Elle est, à son avis, une science d'observation. Elle doit, au lieu de se perdi*e dans les généralités et dans les considérations abstraites, viser aux faits et surtout aux « petits faits », décrits dans toutes leurs circonstances, aux anecdotes, aux détails vifs, pittoresques, caractéristiques, auxquels se réduit, pour qui y regarde de près, tout grand événement, et que la plupart des historiens considèrent comme un accessoire négligeable. Le procédé propre à l'art de Taine réside dans l'énumération et dans l'accumulation de pareils faits bien particularisés et de leurs circonstances, dans le choix de ceux qui déterminent et dépeignent le mieux tout un état de choses ou un moment de l'histoire, et autour desquels il sait habilement gi'ouper tous les autres qui en dépendent, qui leur donnent plus de lumière et de relief. L'impression de vérité ainsi produite sur l'âme du lecteur est des plus vives, et tire toute sa force de la répétition et en quelque sorte du poids, de l'accumulation matérielle des preuves de fait, qui forcent sa conviction et le portent à se laisser convaincre. C'est, remarque très justement M. Anatole Leroy-Beaulieu, « comme une grêle incessante de projectiles sous laquelle il finit par céder et par se rendre ». Mais il faut dire aussi que la qualité et le choix des faits, des documents, des témoignages, ne répond pas toujours à la quantité; que le crible par lequel l'historien les passe n'est pas toujours des plus scrupuleux ; que souvent il réunit, comme s'ils avaient une égale valeur, des témoignages qui en ont, au contraire, une bien différente; que dans le vaste dépouillement fait

par lui des archives publiques et privées, des relations d'employés, des mémoires et des journaux privés, il n'a pas toujours pesé avec assez de circonspection jusqu'à quel point était recevablc le témoignage de «ceux qui, pour avoir été trop mêlés aux faits, ne les ont pas toujours vus ou rapportés avec une pleine vérité et ne pouvaient les juger sans idées préconçues ni sans passion. La façon dont Taine s'est servi des documents, et, conformément à l'exemple de Tocqueville, a conduit, avec une pénétration et une largeur de recherches qu'on n'a pas dépassées, la grande <*nquête qui est un des côtés les plus originaux de son Histoire, a été l'objet de nombreuses appréciations. Il resterait beaucoup à dire encore à ce sujet. On a examiné et vérifié, dans ces derniers temps, bon nombre de ses jugements sur les causes des événements qui contribuèrent le plus à l'explosion de la Révolution, par exemple son exposé de la situation des populations des campagnes. Son ouvrage a eu l'heureux effet de provoquer tout un mouvement fécond de recherches et de critique. Je ne puis que l'indiquer ici. M'étendre sur ce point, ce serait dépasser les limites et le but de ce livre-

La méthode-constamment suivie par Taine est Tapplicatiou la plus rigoureuse qui ait jamais été faite, à un sujet historique, du double procédé d'analyse et de déduction des phénomènes d'après leurs causes.

Ce procédé, il l'a décrit dans Les Philosophes classignes comme propre à la science et à la philosophie, et, en conséquence, à l'histoire, qui participe de Tune et de Taulre. Des deux parties dont il se compose, la première consiste à pénétrer à Tintérieur des grands faits complexes jusqu'à leurs éléments les plus simples, qui leur sont communs avec d'autres faits, et qui en représentent les causes les plus intimes et les plus générales. C'est un instrument de réduction et de simplification^ que l'intelligence de Taine, avec son instinct logique si fin, essentiellement français, traite d'une façon merveilleuse. Je ne crois pas qu'aucun historien de sa nation, avant lui, ait montré mieux qu'il ne l'a fait comment, derrière les faits et les motifs immédiats et les plus visibles de la Révolution, que tout le monde jusqu'ici regardait comme ses causes véritables, il y en a eu d'autres plus cachés et plus vrais, d'une action plus profonde, plus efficace et plus large. Etant donné — pour employer son terme technique — un groupe de faits, personne, mieux que lui, ne s'entend à le résoudre dans les faits générateurs qui en sont les causes. On peut en citer, comme exemple, la célèbre analyse de Y esprit révolutionnaire^ et celle, non moins belle, de \ esprit jacobin. Cet esprit est, aux yeux de l'historien, le produit malfaisant d'une société en dissolution, d'une habitude de penser fausse et procédant par formules vides, propre à des gens infatués, à des fous raisonnants, à des monstres qui se croient « hommes de conscience », et qui, prêchant au nom des idées et des droits du peuple, n'ont en réalité d'autre culte que celui d'eux-mêmes et de leur orgueil

LES ORIGiNES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 28t)

démesuiv. Eu de pareilles analyses psychologiques, Taine s'affirme en maître. Parfois, sans doute, il pousse trop loin le procédé de déduction, et il est excessif dans sa théorie. C'est ainsi que, dans le portrait de Napoléon, il veut déduire tout un large groupe de faits d'un seul de leurs éléments et les résoudre en une formule unique. Mais, quoi qu'il en soit, son Histoire est tout entière un exemple de la précision presque géométrique à laquelle peut arriver, sous la main d'un observateur artiste, l'étude des grandes forces collectives de l'ûme humaine. Ici il pénètre à des profondeurs qu'il n'avait jamais atteintes. Dans son Tite-Live et dans son La Fontaine, dansT/Z/sioire de la Littérature anglaise, il avait dessiné à larges traits la physionomie de deux grands écrivains et celle de la culture de tout un peuple, en nous en donnant les contours les plus accusés, ainsi que les aspects et les moments caractéristiques. Dans ces livres il faisait œuvre, au fond, de portraitiste des hommes et des temps. Dans les Origines de la France contemporaine, au contraire, il s'agit d'un des plus grands événements historiques auquel toutes les puissances et toutes les passions de l'âme humaine aient jamais pris part, qu'il veut pénétrer jusqu'à ses dernières couches, en nous en donnant, si je puis m'exprimer ainsi, les diverses coupes, en nous en laissant voir le mécanisme intime et l'action des forces morales élémentaires qui y entrent en jeu. Il veut faire de son Histoire une sorte de mécanique moléculaire de ces forces de la Révolution. Je ne connais pas d'historien, parmi les modernes, qui s'entende mieux que lui à décom-

B.VnZELLOTTI. 19

âgo

poser, jusqu'en ses dernières unités, la matière des factions politiques et à montrer comment s'y meuvent, dans les tumultes populaires, ce que Manzoni a si bien nommé les « âmes de la foule », quelles classes et quels groupes divers d'hommes, quelles formes nombreuses de passions et d'idées s'y mêlent ensemble, pour lui donner une impulsion unique. Sauf la différence qui existe naturellement entre l'analyse d'un psychologue et la narration d'un romancier, je ne saurais peut-être trouver de pages qui, plus que celles de la sédition milanaise dans les Fiancés, rappellent, par la profondeur et la subtilité de l'observation des faits, de nombreuses pages de la Révolution. Dans le premier et surtout dans le second volume de cette œuvre, où la narration marche de pair, d'une façon supérieure aux autres volumes, avec la critique et avec la psychologie, l'auteur est parvenu en plus d un endroit à faire véritablement de l'histoire une peinture et une démonstration de l'àme motrice des événements publics-, ^uand il nous décrit la foule qui assiste aux séances des assemblées, qu'elle tyrannise; quand il nous montre de quelles recrues se forma Tannée des Jacobins; quand il nous dépeint si vivement les sans-culottes envahissant, le 20 juin 1792, les Tuileries en présence du roi; ou, ailleurs, l'attaque du palais, puis les massacres de Septembre et les bandes qui les commirent, — ici et là, on peut le dire, il évoque devant nos yeux les faits dans toute leur évidence historique, tandis qu'il nous en montre, en même temps, les raisons et les mobiles intimes.

VU

Il évoque les faits, ai-je dit, -mais non les acteurs de ceux-ci. Pas un seul d'entre eux, sans excepter Napoléon, ne nous apparaît comme une figure nettement dessinée, opérant dans toute la continuité et la succession historique de ses actes. Des principaux personnages de la Révolution, de ^Mirabeau, par exemple, c'est beaucoup s'il cite deux ou trois fois le nom et quelque action ou quelque parole. Une seule figure se détache bien nettement sur le tableau et l'occupe tout entier. C'est celle de l'aveugle fatalité historique, qui, sous l'impulsion des besoins et des passions populaires se déchaînant après une compression de plusieurs siècles, soulève de fond en comble l'âme nationale française et la pousse à secouer, à abattre tous les obstacles que peuvent lui opposer le passé, la tradition, les lois, les hommes et les choses. L'historien veut nous donner l'impression, et il nous la donne réellement, que nous assistons à une sorte de cataclysme humain, seulement comparable à quelque immense phénomène naturel. La fureur croissante de la Révolution, qui renverse tout, fait penser à celle d'une convulsion de la mer engendrée par des commotions volcaniques , où chaque flot nouveau chasse et dépasse le précédent, et où tous battent d'un même choc les digues de la rive et les font crouler

successivement. Je ne connais pas d'autre Histoire qui, plus que celle-ci, pourtant si peu descriptive, évoque aussi grandiosement, dans notre esprit, rimage antique de ràvo^TX^ grecque, de cette redoutable irresponsabilité collective des grands faits publics, dépassant le plus souvent toute prévision, toute intention de la part de ceux qui y coopèrent, et dans laquelle se noie en quelque sorte lœuvre individuelle, souvent responsable, des volontés particulières * qui concourent à la produire.

Non pas toutefois que, dans Tétat présent de notre savoir, après les réponses souvent instructives, mais souvent fallacieuses aussi, de la statistique, de la psychiatrie, des théories relatives au milieu, à l'hérédité et au climat, je croie le grand problème de la responsabilité humaine en droit de se dire résolu dans le sens du déterminisme le plus rigoureux. Peut-être est-il de ceux qu'on ne résoudra jamais entièrement, parce que les profondeurs extrêmes de l'esprit et de la nature resteront toujours insondables h la vue bornée de l'intelligence humaine, à laquelle on pourrait appliquer le mot de Manzoni au sujet de notre cœur : « Il sait à peine un peu de ce qui est advenu». Peut-être les conquêtes qui nous apparaissent comme un triomphe définitif du savoir sur Tinconnu ne sont-elles, chacune prise à part, qu'une courte étape dans notre lent rapprochement de la vérité, que nous tentons d'interpréter, et dont nous ne déchiffrerons jamais le sens intime. Bien que limitée et relative, notre connaissance de la causalité du vouloir humain nous offre néanmoins, dans le champ de l'expérience, plus d'une donnée sûre

w^mt

pouvant guider le jugement moral du psychologue et de l'historien. Quelle que soit la doctrine professée par l'un ou par l'autre à l'égard de la nature métaphysique et des moteurs de notre volonté, une chose reste certaine pour tout observateur impartial: c'est que, dans les événements publics auxquels concourent les grandes forces collectives de l'histoire, les individus qui en sont les acteurs ont chacun une sphère d'initiative et d'action d'autant plus large et impliquant conséquemment pour eux une responsabilité d'autant plus grande, qu'ils se trouvent plus en état, par hasard ou grâce à leur mérite, d'influer sur la marche des choses et de diriger le gouvernail.

De là lesjugements sévères, presque toujours justes, que l'opinion de la majorité prononce sur certains hommes, à la suite des malheurs publics. Et, du reste, aucun philosophe de la statistique ne nie désormais que la régularité des lignes et des proportions sommaires des faits sociaux puisse s'accorder avec la variété qu'imprime à chacun d'eux, séparément, la différence des formes d'action des caractères individuels ; et celte différence, si elle entre dans les unités isolées composant ces faits, disparaît dans leur total (i). La vraie question consiste plutôt à décider si le caractère individuel est ou n'est pas lui-même le produit de causes tout à fait indépendantes de nous ; s'il nous est donné une fois pour toutes, ou si nous-mêmes nous pouvons, au contraire, comme le prétend Stuart Mill, contribuer à le former et à le

(1) Voir, à ce sujet, le livre classique de Leslie Stephen : Science of Ethics, chap. i, p. 21. Londres, 1882.

modifier; si et jusqu'à quel point, derrière la nécessité des causes et des forces historiques pesant sur les grands événements, persistent intacts la responsabilité, le mérite ou la faute de ceux, au moins, qui en eurent l'initiative, qui en furent pars magna. La conscience humaine a toujours été unanime à répondre affirmativement. Le déterministe peut, il est vrai, s'imaginer en toute bonne foi qu'il ne la contredit pas essentiellement, quand il reconnaît dans les actions des hommes la conséquence de leur caractère. Mais plus il assigne, en les jugeant, une part prépondérante aux aptitudes héréditaires, h la force du milieu et des autres causes naturelles ou sociales dans la détermination de notre caractère et de sa structure, plus il est difficile de rechercher, sous cette enveloppe de circonstances et d'influences qui nous prédisposent, et de retrouver aussi, dans les plus intentionnelles des manifestations de notixî caractère et de notre esprit, un dernier noyau, pour parler ainsi, qui nous appartienne originellement et dont nous puissions nous considérer comme la cause vraie et initiatrice, comme les auteurs responsables. C'est là ce qu'il faut dire du déterminisme historique de Taine. L'accuser, comme fait M. A. de Margerie, d'avoir supprimé « toute la moralité de l'histoire », c'est aller trop loin. Peu de livres respirent, autant que les siens, — et j'en appelle sur ce point à tout lecteur impartial, — un sentiment moral aussi élevé, une indignation plus noblement passionnée contre le mal. Dans ses autres ouvrages, quoique d'accord également sur ce point avec les positivistes, il n'a jamais abordé ex pro-

fesso la question métaphysique de la liberté. Et cette question, d'ailleurs, du moins comme l'a comprise et traitée jusqu'ici la philosophie des écoles, ne pouvait trouver place dans une doctrine telle que la sienne, qui voit * dans l'opération causale des agents moraux une pure continuation de celle des forces de la nature. La Préface des Essais de critique et d'histoire renferme cependant un passage où il aborde ce problème, en réponse aux objections d'un adversaire quelconque. (( Il vous reproche — dit-il — de transformer l'homme en machine, de l'assujettir à quelques rouages intérieurs, de l'asservir aux grandes pressions environnantes, de nier la personne indépendante et libre, de décourager nos efforts en nous apprenant que nous sommes contraints et conduits au dehors et au dedans par des forces que nous n'avons pa^ faites, et que nous devons subir ». Celui qui raisonne ainsi, réplique Taine, « oublie ce qu'est une àme individuelle, comme tout à rheure il oubliait ce qu'est une force historique ; il sépare le mot de la chose ; il le vide et le pose à part, comme un être efficace et distinct. Il cesse de voir dans l'iUne individuelle, comme tout à l'heure dans la force historique, les éléments qui la •composent, tout à l'heure les individus dont la force historique n'est que la somme, à présent les facultés •et les penchants dont l'Ame individuelle n'est que l'ensemble. Il ne remarque pas que les aptitudes et les penchants fondamentaux d'une ûme lui appartiennent, que ceux qu'elle prend dans la situation générale ou dans le caractère national lui sont ou lui deviennent personnels au premier chef; que lors-

qu'elle agit [)ar eux, c'est d'a|)iès elle-niôine, par sa force propre, spontanément, avec une initiative complète, avec une responsabilité entière; et que l'artifice d'analyse par lequel on distingue ses principaux moteurs, ses eifgrenages successifs et les distributions de son mouvement primitif, n'empêche pas le tout, qui est elle-même, de tirer de soi son élan et sa direction, c'est-à-dire son énergie et son effort (1) ». Prises à la lettre, de telles paroles indiquent cette ligne intermédiaire, constituant une sorte de compromis entre le positivisme et les doctrines idéalistes, le long de laquelle, suivant la remarque de Stuart Mill, Taine a tracé la voie à sa propre pensée. Mais, pour qui examine d'un peu plus près Tordre d'idées qui a suggéré cette réponse, celle-ci ne résout en rien le fond de la question débattue entre le déterminisme et ses adversaires.

Vin

Les Origines de la France contemporaine nous montrent que l'auteur ne s'est jamais proposé l'examen et le jugement des responsabilités individuelles impliquées dans les événements publics, qu'il ne les a jamais envisagées à un point de vue rigoureusement moral. C'est ce que, au contraire, a voulu faire Manzoni dans un écrit laissé incomplet et publié par Ruggero Bonglii sous ce litre : La

(1) p. xvii-xvm. — Voir la note de la page 22.

Hivoluzione francese del 1789 e la Rivoluzione italiana del 1869. Saggio comparativo (1).

Cet écrit n'est qu'un long fragment et accuse à plus d'un signe, il faut bien le dire, la vieillesse du grand poète. Celui-ci le commença vers soixantequinze ans, et le recopia cinq ans plus tard ; puis il l'abandonna. Mais, oulre l'importance que lui donne le nom de son auteur, qui s'intéressa beaucoup à l'étude de la Révolution française, le livre de Manzoni mérite l'attention à titre de comparaison avec celui de Taine et quand on considère, à côté du but à peu près commun aux deux écrivains, la diversité profonde des méthodes historiques et des critériums dont ils se sont inspirés. L'un et l'autre se sont proposé de détruire la légende révolutionnaire; tous deux ont condamné les auteurs des excès de la j)ériode de 1789 à 1798, au nom de l'école historique, (|ui leur a reproché d'avoir rompu, dans leur violente rébellion contre tout le passé d'un peuple, ce que Burke a si bien nommé « la continuité et la chaîne entière de la communauté humaine ». Seulement, en motivant cette condamnation, Manzoni reste, dans ses conclusions, plus fidèle que Taine à ses prémisses critiques. Prenant pour épigraphe les vers de Pindare : « Dies vero subséquentes — Testes sapientissimi », il invoque comme sa muse la haute équité d'un jugement moral à l'égard des faits et des hommes; jugement exempt des passions qui avaient ébranlé leur époque et tendait à en rechercher et à en peser les responsabilités. Il veut montrer que « ce

(i) Milano, Fratelli Richiedei, 1889. - Ruggero Bonghi y a joint une excellente Préface.

298 LA PlllLOSOPIIIK DE H. TAINE

qu'il y eut d'injuste et de détestable dans la Révolution est imputable, en premier lieu, aux ambitions et aux appréhensions également aveugles de certains hommes qui ouvrirent, sans intention, mais sans excuse, le champ aux furieux et aux scélérats : ceuxci comme ceux-là, certes, trop nombreux, mais constituant néanmoins, tous ensemble, une faible partie de la nation (1) ».

Sincèrement chrétien et d'une moralité rigide d'idées et de conduite, grandi h une époque où la masse des idées traditionnelles, déplacées par la tempête révolutionnaire, recommençait à graviter de tout le poids de son autorité sur les îimes, le grand poète ne pouvait qu'apporter dans l'histoire les mêmes critériums qui l'avaient dirigé dans sa vie et dans toute son œuvre. C'étaient ceux qui lui avaient fait écrire la Colonne infâme, et, contre l'attente générale, trouver en ce sujet matière non à un roman attendrissant, mais à des recherches judiciaires et morales pénétrantes, comme Ruggero Bonghi Ta dit de l'œuvre. Or, ces critériums se résument ainsi pour lui : c'est que nulle puissance d'opinions et de motifs sociaux, nulle pression d'idées ou de circonstances extérieures ne peuvent absoudre un homme, sain d'esprit et que rien n'empêche de discerner le bien, de la part de responsabilité qui vient à lui incomber dans une

(1) '< Quanto ci fu nella Riuoluzione ifingiuslo e di delesiahile è da riferirsi, corne a prima cagione, aile ambizioni e aile apprensioni iigualmenle cieche di alcuni che aprirono, senza intenzione, ma scnza scusa, // campo ai furiosi e agli scellerati : troppi certamente e nuelli e quesli, ma piccola parie, tutti insiemCy delta Nazione ». Introduzione, p. i5.

erreur ou une faute publiques ; qu'en conséquence, pour les hommes du tiers-état, coupables d'avoir détruit, sans un juste motif, le gouvernement de Louis XVI, « ne peut en rien valoir l'excuse des enfants : je ne l'ai pas fait exprès ». Leur erreur et leurs fautes furent, selon Manzoni, « le résultat d'une impulsion passionnée, aidée par le sophisme, conseiller né des passions,... de ce mélange d'illusion et de mauvaise foi qui est le propre de celles-ci ».

Nous nous trouvons ici, on le voit, en face d'un jugement sur les acteurs de la Révolution qui est d'accord en substance avec celui de Taine. Cependant il est déduit de principes diamétralement opposés aux siens, et remonte jusqu'à l'idée de la responsabilité morale, exclue ou implicitement niée par lui. Le poète chrétien et spiritualiste donne aux hommes une puissance personnelle du bien, à laquelle on ne voit pas quelle place une doctrine connue le déterminisme de Taine peut encore laisser dans l'âme humaine. Cette doctrine, nous le savons, fait de l'état d'équilibre de la saine raison « un accident rare et heureux », et elle voit, dans les idées absurdes, dans les passions aveugles ou insensées au milieu desquelles, semblable à l'homme ivre dont parle Luther, la raison se débat le plus souvent, une nécessité presque fatale du tempérament héréditaire, du caractère, de l'éducation, de toute l'énorme pression des « circonstances enveloppantes », qui opèrent du dehors et au dedans de nous sur notre volonté et sur nos actes.

Sans décider ici laquelle des deux doctrines doit être préférée à l'autre, — et toutes deux renferment

3oo

une partie de la vérité, — il est certain qu'en les appliquant à leurs jugements, concordants en substance, sur les faits de la Révolution française, les deux écrivains ont suivi une manière bien différente d'envisager ces faits dans leur perspective bistorique. A Taine, Tétendue de l'espace dans lequel il les embrasse, avec l'aide d'un immense matériel de documents, ne laisse voir ces faits que par groupes et par 'grandes masses, dans lesquelles les individus disparaissent derrière les foules, pesant de tout le poids de leur impulsion sur les délibérations des assemblées : densiim hiimeris vulgus, selon l'expression d'Horace. Manzoni pari, au contraire, de l'idée, admise par presque tous les bistoriens antérieurs à lui, dune portion prépondérante d'initiative à laisser à l'œuvre de ces assemblées. Sur le fond de leur responsabilité collective, il veut mettre en relief la responsabilité individuelle des figures historiques les plus saillantes. Et parfois il se tire admirablement de cette tAcbe, comme, par exemple, en ce qui concerne Mirabeau. Il l'avait déjà fait dans le dialogue De V Invention, oh, à propos du fameux mot de ce tribun: « la petite morale lue la grande », il raconte que Vergniaud, d'abord adversaire déclaré de la mort du roi, répondit à un député qui lui demandait pourquoi il l'avait ensuite votée : « J'ai vu se dresser devant moi le fantôme de la guerre civile, et je n'ai pas cru que la vie d'un homme pût ôtre mise en balance avec le salut d'un peuple ». « C'était un homme — conclut Manzoni — qui, reconnaissant avoir agi contre sa conscience, ne croyait pas faire un aveu, mais pro-

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3oi

poser un exemple; un homme qui s'imaginait s'être élevé, avec sa tranquille, prévoyante et souveraine raison (oh! misérable orgueil que le nôtre!) au-dessus du droit. C'était la grande morale qui tuait la

petite (i) ».

De ces responsabilités coupables, tapies derrière

Terreur et le sophisme, le haut sens moral de l'auteur des Fiancés aurait su en trouver d'autres; en particulier dans ce groupe des Girondins que Taine accuse aussi d'avoir, par faiblesse et par zèle ambitieux de parti, contribué à précipiter les choses et à rendre ainsi plus facile la victoire des Jacobins. Mais Manzoni abandonna son travail, après avoir esquissé à peine les événements des trois premiers mois de la Révolution. On ignore pourquoi il le laissa inachevé. Par suite de son grand âge, dit Ruggero Bonghi, et parce que, au point où il était arrivé, « l'haleine désormais lui manquait pour poursuivre un examen aussi scrupuleux et minutieux des hommes et des choses, que celui auquel il s'était jusque-là

livré ».

Mais peut-être commen(:,ait-il à sentir vaguement, en supposant que sa conscience d'artiste et de critique ne le lui dît pas déjà, que cet Essai renfermait en lui-même — sans parler d'assez sérieuses difficultés de composition inséparables du plan qu'il s'était tracé — un vice d'origine dans son point de départ (2). Ce point de départ — le titre l'indique —

(1) Michelelnie le fait rapporté par Manzoni; mais l'observation du poète moraliste n'en est pas moins vraie ni moins profonde.

(2) Pour ce qui concerne la composition du travail, on ne peut comprendre comment, étant donnés les développements que

<Mait une coiiiparaisoii liislorique entre deux faits : la grande Révolution frani^aise de 1789, et la révolution italienne de 1859. Or, ces deux faits ne sont nullement comparables entre eux. Tandis que le premier a une importance universelle , le second n'a guère qu'un intérêt national. Quant à la valeur et aux proportions historiques de leurs résultats, elles diffèrent beaucoup plus encore.

La Révolution frauijaise, en dépit de toutes ses erreurs et de tous ses crimes, avait offert au monde le spectacle grandiose d'un peuple qui, opprimé à l'intérieur par la plus atroce et la plus odieuse des tvrannies, se lève en bloc contre les ennemis du dehors, pour défendre les principes de liberté et d'égalité qu'il a proclamés, ainsi que le territoire de la patrie. Dans les convulsions de l'anarchie et de la Terreur où elle avait fait tomber ce peuple, l'organisme des institutions qui, jusque-là, l'avait régi, s'était dissous; mais le génie organisateur de Ronaparte, sorti de la Révolution victorieuse, avait dressé, sur les ruines de la vieille France, un nouvel édifice gouvernemental qui subsiste encore, malgré tous ses vices originels de construction, et qui s'est prêté \y la vie moderne du peuple frani^ais.

La révolution italienne est pure de grandes fautes; mais, sous deux aspects, il n'y a pas de comparaison possible entre elle et la Révolution française. En premier lieu, elle n'est passée par aucune épreuve capable de retremper loiile la nation au feu du sacri-

devaient alleindre les considérations sur la Révolution française, celles sur la RévoluUon italienne auraient pu prendre Tampleur en rapport avec les dimensions de Touvrage.

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3o3

fice; en second lieu, elle n'a pas su lui donner jusqu'ici, en trente années, une yra/e et stable assiette économique, morale et politique, digne de ses traditions. Admirablement et héroïquement préparée par les écrivains et par les martyrs ; guidée par la main de Cavour et de Victor-Emmanuel, ainsi que par les audaces géniales de Garibaldi; parvenue, non par sa propre force, mais avec l'aide de la France, en 1809, puis en 1866 et en 1870, après une guerre malheureuse et grâce à des événements inespérés, à l'acquisition de l'indépendance et de l'unité nationale, notre révolution n'est pas l'œuvre de la vertu et des sacrifices de toute la nation. Elle a été commencée et faite, on peut le dire, uniquement par une classe sociale : la bourgeoisie, qui presque seule en a profité, en donnant, selon ses [ïlans de gouvernement, la plus large liberté politique à un peuple nullement préparé à en faire usage. L'acquisition de Rome, dont Manzoni fut encore témoin, a été la pierre de louche de l'infériorité des classes politiques italiennes vis-à-vis du devoir historique qui leur incombait, de former et de discipliner à une vie nouvelle le peuple italien. Au milieu des ruines de la Rome antique et î\ c6té de la papauté, la chétive stature morale du nouveau royaume disparaît dans l'ombre gigantesque des deux plus grandes créations historiques dues au sens politique qrganisateur du peuple latin. Pas une seule idée vraiment nouvelle et organique, digne de rester dans notre histoire, ne nous a été apportée jusqu'ici par les hommes trop inférieurs qui ont succédé à Cavour dans la direction des affaires publiques; pas une seule institution, si l'on en excepte

3oA

LA IMIILOSOPIIIE Di: II. TAINE

l'armcc et la marine, n'est vérilahlement nuire et ne peut être qualifiée de vitale (i). Dans ses relations morales avec l'Église, dans linsiruclion populaire el en matière d'études, la nouvelle Italie n'a pas émis, en trente ans, une idée nouvelle et qui lui appartint en propre. Sisyphe de la finance, elle n'est pas parvenue, en trente ans, à arrêter une fois pour toutes, d'une main ferme, le formidable rocher du déficit, qui menace sans cesse de l'écraser. Son rouage administratif, très compliqué et en môme temps inefficace, a tous les défauts de la centralisation française sur laquelle il est copié, sans en avoir les mérites de rapidité, de précision, de régularité presque militaire. Sous l'influence délétère du parlementarisme, l'Etat, chez nous, est devenu désormais une grande coalition d'intérêts locaux, régionaux et privés, qu'on nomme à tort la chose publique; une immense agence de placement pour les clients et les grands électeurs des députés les plus industrieux, de laquelle le gouvernement n'est que le comité distributeur et le gérant non responsable. Et, pendant c(^ temps, au milieu du vide moral et économique que fait la politique autour de ragriculture, de l'industrie, du commerce, de l'art, la foi active en l'idéal, l'alacrité dans le travail et dans les études élevées, tout ce (|ui devrait constituer les forces vives du pays, est entravé dans son développement.

Telle est l'Italie sortie de la révolution de 1809.

(1) Qu'il soit juste de faire une cxtoption pour la marine et pour Varmée, c'est ce que tout le momie sont en Ualie. L'admirable attitude de l'armée pendant les événements de mai i8y8 a confirmé cette opinion.

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3o5

Et dès la période qui s étend de 1860 à 1870, comme dans les premières années qui suivent, quand Manzoni abandonna son Essai comparé^ un observateur aussi fin que lui aurait pu voir à plus d'un signe dans quelle voie nous étions engagés (1).

On dira peut-être : le parallèle établi par Manzoni entre les deux révolutions tendait à montrer non leur ressemblance, mais leur diversité. Elle consistait, à ses yeux, en ce que la nôtre « avait ét^ une révolution juste », que rendait ^nécessaire la division dans laquelle les anciens gouvernements maintenaient le pays; tandis que la Révolution française « n'avait pas de juste raison » pour détruire le gouvernement de

(1) Dans la révoluUon italienne de 1859, même si on la considère, ainsi qu'on le doit, comme la continuation de celle de 1848-1849, il n'y a certainement jamais eu d'attentats contre les personnes et contre la propriété le moins du monde comparables aux massacres et aux spoliations commis en France. La faute capitale de la révolution italienne, qui ne fut pas Toeuvre de tout le pays, est le r<Me prédominant joué de tout temps, et aujourd'hui encore, dans toute notre vie politique, par l'esprit de secte, de camaraderie, par la camorra, la mafia, la consorteria, en un mot la partigianeria sous toutes ses formes ; les moins exempts de cet esprit sont aujourd'hui encore beaucoup des hommes d'État et des écrivains qui prêchent le plus la morale et la rectitude politique, et que j'appellerai / catoneggianti (les hommes posant pour le Caton). Quant à ce que je dis de l'échec complet, au bout de plus de trente années, de l'œuvre de l'organisation morale, intellectuelle, économique et administrative du pays, qui aurait dû être le meilleur fruit de la révolution et de Tunité, j'obsei*ve que c'est là aussi l'opinion d'écrivains étrangers qui nous veulent le plus grand bien et constituent des juges impartiaux et objectifs. En ce qui concerne la façon dont tous les partis qui se sont succédé jusqu'ici au gouvernement du pays ont dirigé l'administration et les finances, il suffit, pour nous borner là, de songer à la ruine économique de presque toutes les grandes communes italiennes, causée ou facilitée par l'État, qui, en portant atteinte à leurs ressources, les a appauvries, attendant ensuite, avec une rare sagesse, qu'elles se refissent aux dépens des contribuables. L'État, en Italie, est le fils

Babzellotti.

Louis XVI, et, par là, de vrrilablc et haute nécessité morale et historique qui la légitimât. Les améliorations politiques que réclamait la France, et qu'elle avait réclamées dans les instructions données à ses représentants aux états- généraux, auraient pu, dil Manzoni, être obtenues sans la destruction du gouvernement actuel, opérée par le tiers-état.

Telle est la thèse de Manzoni. Or, il me semble que dans la façon même dont il Fa posée réside le défaat de son écrit, envisagé non plus au point de vue moral, mars au point de vue critique et historique. Prétendre prouver qu un événement qui renouvela de fond en

mal élevé et malfaisant qui, de temps en temps, contraint son père ou ses plus proches parents h payer ses dettes.

— En relisant, au bout de quelques années, cette appréciaUon sévère de l'influence qu'ont exercée sur la vie italienne les classes poliUques et le parlementarisme, l'auteur ne croit pas, en toute conscience, devoir la modifier. Au point où en sont actuellement les choses, en dépit du progrès économique, matériel et mtellecluel qui s'est certainement manifesté en lUlie durant ces dernières années toutes les personnes sans préjugés et sincères, h queUiue i>arli qu'elles appartiennent, disent d une voix unanime que ce progrès a pu s'effectuer malgré les incessants obstacles que l'action perturbatrice, déprimante, malsaine, exercée par la poUlique et par rÉtat sur les forces vives de la nation, a opposés à son développement. L'ingérence malfaisante de l'élément poUtique dans toutes les parties de l'administration publi(iue, spécialement sur les municipalités, saute chaciue jour davantage aux yeux de tous. Rien de plus étiange, à première vue, et cependant rien de mieux prouvé par les faits, que cette antithèse profonde entre la vie de l'État et la vie de la nation, par laquelle elle n'a i>as tout à fait m le gouvernement qu'elle mérite ». Tout son avenir dépendra de la force, qu'elle trouvera ou non en elle-même, de renouveler se» classes dirigeantes, de les contraindre à accorder leurs intérêts et leurs buts gouvernementaux avec les vrais intérêts moraux de la vie du pays, et de refouler le champ U'action de l'élément purement politique dans ses justes limites, au aelà desquelles U n est plus, comme il doit être, l'une des fonctions de l'organisme naUo- 09l, mais devient, comme il lest aujourd'hui, une action perturbatrice malsaine, une maladie chronique de la vie publique.

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3o7

comble la situation et la physionomie de la France et donna un autre cours à son histoire, n'a pas été nécessaire, et, comme le dit Ruggero Bonghi, que « tout ce que la France trouva amélioré dans sa constitution tout entière à la suite de cette tempête, elle Taurait également obtenu si cette tempête n'avait pas éclaté », c'est une entreprise qui peut sembler soutenable, sous le rapport dialectique et académique, à un esprit aiguisé ; mais je ne sais si elle se soutieni, quand on la juge avec les principes et avec Tesprit de la critique historique. Celle-ci, en effet, ne doit pas se préoccuper de ce qui peut sembler possible, mais de ce qui est réellement arrivé. Or, Manzoni aurait pu voir qu'une thèse comme la sienne n'est guère soutenable, si, au lieu d'examiner d'un peu trop près et sur le premier plan du tableau, ainsi qu'il le fait, les responsabilités individuelles de chaque acteur des événements, il avait pénétré davantage au dedans d'eux. Alors il aurait constaté clairement l'œuvre des grandes forces historiques et celle des masses populaires. Mais c'est précisément cette pénétration qui manque presque complètement au travail de Manzoni, et qui, au contraire, s'affirme avec tant de largeur, et, disons-le, avec une bien plus grande vérité historique, dans celui de Taine.

Néanmoins, le sentiment moral de l'écrivain qui, dans les faits et les personnages historiques, aime, admire, glorifie le bien, abhorre et blâme le mal, ce

^3fiî

^-ism^

sentiment s'exprime aussi profondément chez l'iiistorien français que chez n'importe quel autre historien ancien ou moderne. Il y a dans les six volumes sur la Révolution (i) plus d un passage empreint des couleurs et des ombres vigoureuses des portraits de Tacite. Seulement, chez celui-ci, comme chez tous les grands historiens de Rome, c'est l'orateur moraliste qui fait entendre sa voix; chez l'historien français, au contraire, c'est le critique qui parle, visant toujours à juger les actes des hommes dans leur connexion causale avec la nature du caractère et des conditions historiques dont ils sont les effets. Marat, Danton et Robespierre nous apparaissent comme trois figures gigantesques de scélérats, dans Tâme desquels Tardeur des passions révolutionnaires a fait germer et croître, en une désastreuse moisson de morl, la mauvaise semence du crime associé au délire; le premier et le dernier, hommes et écrivains médiocres, rendus pervers, Marat, par un instinct, héréditaire en lui, de brute ambitieuse et sanguinaire; Robespierre, par la férocité froide du sophisme philosophique sLctaire des Jacobins, desquels il nous donne le véritable type mental. Danton, au contraire, fut un grand homme d'action, aux passions fortes, né pour soulever et déchaîner la fureur révolutionnaire, non

(1^ Le grand ouvrage de Taiiie a été publié sous deux formes, d'abord en six volumes in-8-, puis, en 1899, en onze volumes m-iO, plus un Index général, avec cette indication : 22- édition. Dans les éditions in-8-, V Ancien Régime forme un volume, la Héifolutton en forme trois, le Régime moderne, deux. Dans la nouvelle édition in-16, la première partie a deux tomes, la deuxième partie six, la troisième partie trois. C'est d'après cette nouvelle et déftmtive édition nue nous donnons toutes les citations du livre.

* {Soie du trad.)

pour la guider et la contenir, et qui devait être, et fut des premiers, broyé par elle.

Dans l'examen du caractère et de la vie de ces trois grands accusés de l'histoire, l'analyse puissante de Taine a la sévérité et la rigueur de la déposition d'un psychiatre appelé devant les jurés. Mais, au cours de cette énumération précise, scientifique, des données de fait, des signes d'où ressort son diagnostic de la maladie morale et physique de ces trois hommes, l'indignation mal réprimée paraît faire trembler la main qui les dessine. Chaque trait de plume de l'historien est un stigmate d'infamie imprimé sur leur front.

L'éloquence souvent si animée de cet aliéniste expert, qui s'échauffe alors qu'il semble ne vouloir donner qu'un avis ou exposer le résultat d'une consultation, est celle de l'accusateur et du juge qui condamne. Çà et là ce dernier, devenu lui-même partie, attache à tel ou tel des coupables, — à Robespierre, par exemple, qu'il qualifie à plusieurs reprises de cuistre, — des épithètes qui ne conviennent pas trop au langage de l'histoire. A ce sujet aussi on a observé que, chez Taine, l'homme est en contradiction avec le philosophe et avec le critique naturaliste. Il s'était proposé, dit-on, et lui-même nous l'atteste dans la Préface de son œuvre, de suivre les vicissitudes historiques de la Révolution du même œil que l'entomoloffiste étudie les transformations de l'organisme d'un

insecte. Seulement, le savant, le naturaliste ne s irritent pas contre le sujet sur lequel ils expérimentent; ils ne l'aiment ni ne le haïssent, et se bornent à l'observer. La critique est juste, mais c'est un grand honneur pour Taine de l'avoir méritée. Son âme hau-

3io

tement morale et généreuse se révolte contre Timpassibilité qui, conformément à sa théorie, aurait dû faire envisager froidement à Thistorien les horreurs et les fautes racontées.

Le philosophe positiviste, le savant ont beau prétendre que la matière, les principes, les méthodes des sciences morales doivent se réduire à ceux de la physique et de la biologie. Ils ne pourront jamais obliger celui qui observe ou juge un phénomène du monde moral, qui écrit ou lit Thistoire de grands crimes ou de grandes veHus, à se maintenir, en face de son étude, dans le même état d'âme et d'esprit que le naturaliste qui observe la chute d'un corps oh les contractions nerveuses d'une grenouille décapitée.

Ceci ne nous apparaît nulle part avec autant d'évidence que dans la dernière partie de l'œuvre, où il est question de Napoléon et du « régime moderne »^ conséquence des institutions données par lui à la France. Ce n'est pas que la sévérité excessive de l'historien, qui peut le faire passer, aux yeux de qui ne le connaît qu'imparfaitement, pour un homme et un écrivain de parti, lui soit inspirée par d'autres motifs, que par ceux propres h son esprit. Dans ces trois, volumes, que la forme mesurée de la pensée et du style rapproche beaucoup de celle d'un traité, la passion court latente et profonde. Mais c'est la passion logique du raisonneur, qui, dans une série causale

LES ORIGINES DE LA FRANGE CONTEMPORAINE 3n

<le prémisses cl de conséquences de faits où domine, présente en tous, l'œuvre d'un seul homme, aperçoit comme une immense et unique responsabilité. En^ vertu d'elle, ils viennent à retomber et à peser de t^ut leur poids sur lui. Il les remplit de lui-même ^t de sa grandeur, il les couvre de son ombre et se confond avec eux. Le concept, dominant dans toute l'œuvre de Taine, d'une logique de l'Histoire, me paraît se transformer ici en celui d'une justice fatale, d'une Némésisde l'Histoire. Napoléon est vraiment \ homme fatal que le poète a si bien caractérisé dans cette superbe image : « Deux siècles l'un contre l'autre armés se tournèrent vers lui, soumis et comme attendant leur destin : il leur imposa silence, et s'assit en arbitre au milieu d'eux (i) ». Aussi nous apparaît-il comme mystérieusement responsable d'avoir assumé sur lui l'hérédité historique de l'un, et d'avoir imprimé au front de l'autre la forme de son génie militaire et politique. L'œuvre de Napoléon est, en fait, le fruit nécessaire de celle de la Révolution, qu'il achève et résume, en la dominant, en la disciplinant, en la faisant passer victorieuse sur toute l'Kurope. Mais il jette en outre les fondements dune œuvre de reconstruction beaucoup pl«s durable, à laquelle il insuffle la puissance de son génie organisateur. Et cette œuvre nouvelle, qui est la France

(i) ...Duesecoli

L'un contro Valtro armalo Sommessi a Lai si volsero Corne aspeitando il fato :

Ei fé sîlenziOy ed arbilro S* assise in mezzo a Ion

(Manzoni, Il cinqiie Maggio).

Ar

3,2 LA PHILOSOIMIIE UE H. TAINE

moderne, il la ,.orle loul entière dans sou esprit et dans sa puissante main, il y vit et continue a y suvivre, comme le penseur et le poète dans leurs créations: « Tel est - dit Ihistorien - 1 éd.fice soc.al construit par Napoléon Bonaparte; ^[-^^'fr.^'^ priétaire et principal habitant, de 1799 \ '8' 4' «1 a f-\' ia France moderne; jamais caractère md.vuluel na si profondément imprimé sa marque sur une œuvre coUective, en sorte que, pour comprendre œuv.e, c'est le caractère qu'il faut dabord observer .) ..

Taine, abordant immédiatement l'examen du caractère de l'homme, entre dans cette analyse qu. fit tant de bruit et lui valut tant de critiques; analyse excessive, hasardée sous plus dun aspect, mais qu. renferme cependant des traits d'une grande venté et d'une grande beauté. Napoléon est à ses yeux un homme d'une autre race que la race française, un homme aussi d'une autre époque. 11 cons .lue un merveilleux -< cas dalavisme ... Descendu de la mê.ne souche que les grands Italiens de la Renaissance issu d'une ancienne famille florentine, .1 est un rejel puissant,auquel le terrain de la forte île natale a conservé intactes les énergies latentes du gén.e lal.n, ne pour dominer. El ces énergies croissent, s affirment sous une forme de grandeur peut-être sans égale, grâce à la greffe de ce rejet sur le tronc de la Révofution, à un moment fatal de Ihisloire de la France, quand ce pays ne pouvait se sauver de 1 anarch.e que îar le despotisme, et que, dans la course effrénée de toutes les ambitions, le pouvoir suprême devait ôlrc le prix du plus fort et du plus audacieux.

(1) Le Régime moderne^ t. 1, p. 4-

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3l3

L'historien traite de main de maître la forme du g^nie napoléonien. Il en met en relief, parmi les facultés extraordinaires de pure empreinte italienne, la puissance, la rapidité foudroyante de vision immédiate et concrète des choses, l'intuition divinatrice des hommes, l'imagination artistique, créatrice de nouveaux idéals, unie à l'abondante et multiple connaissance des détails techniques. Mais à côté des lumières, les ombres : la violence de ses passions, son ambition insatiable, son peu de foi ou plutôt son manque absolu de foi en la vertu, sa tendance à faire de sa propre personne le centre de toute chose, et de tout homme un instrument approprié à ses desseins; l'ombrage qu'il prenait de toute puissance ou grandeur morale autour de lui; enfin, sa folie d'avoir voulu étendre et pousser toujours davantage jusqu'au monstrueux son œuvre de conquête et de domination, qui, finissant par outrepasser toute limite, devait s'écrouler sous ses pieds (i).

Dans cette analyse pénétrante du génie de Napoléon et de ses actes, l'historien dit à chaque page des choses vraies. Ce qui n'est pas aussi vrai, c'est la conception générale et le jugement d'ensemble (jui en ressortent sur la valeur morale de l'homme. Faire en somme de lui, comme le fait Taine, rien qu'un égoïste gigantesque, c'est, à mon avis, le rapetisser; c'est s'enlever tout moyen de comprendre, au delà des apparences, la grandeur vraie de ces prédestinés

(i) Dans quelques-unes de ses belles Causeries du Lant//, Sainte- Beuve, à propos de YHistoire du Consulat et de PEmpire, de Thicrs, parle de la tendance au « monstrueux », qui était une des caractéristiques du génie de Napoléon .

de rilisloirc qui, comme lui, résument dans leur âme Fâmc (l'un peuple et de plusieurs générations. Certes, les hommes du tempérament de Napoléon se transportent eux-mêmes, avec leurs idées et leurs passions, en tout ce qu'ils font. Mais même quand ilstravaillent pour leurs propres fins, ils poursuivent, avec la sublime inconscience du génie, une œuvre d'utilité commune : du moins tant qu'ils restent véritablement grands, c'est-à-dire tant qu'ils sont, comme les penseurs, comme les artistes supérieurs, les interprètes des idées, des sentiments, des besoins universels. Vouloir peser et compter un à un tous les moteurs de leur action puissante, prétendre enfermer celle-ci tout entière en deux ou trois formules, c'est s'atteler à un calcul dont la donnée finale et totale, trop vaste pour la capacité de notre intelligence, nous échapperait toujours, même dans le cas où Ton parviendrait à recueillir tous les chiffres de ce calcul. Plus que le critique et l'analyste peut-être, attentif» à faire passer par leurs subtils alambics l'essence ailée de l'œuvre d'un de ces génies souverains, le poète est dans le vrai quand il s'arrête pour la contempler et s'en remet à la postérité de décider si leur gloire est la véritable gloire.

Sur Napoléon, le jugement est déjà en grande partie prononcé. La résurrection actuelle, en France, de la l^ende et de la gloire napoléoniennes, la multitude des publications relatives à la personne de l'empereur, à côté de cette constatation que la majorité des Français n'a pas refait un seul pas vers l'idée politique tombée avec le second Empire, fournissent plus d'un indice de la teneur de ce jugemenl. L'écrivain

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE 3l5

impartial peut désormais être l'interprète de son équité. Taine veut l'être sincèrement. Il me semble qu'il parvient à se rapprocher de l'équité, moins dans son appréciation de l'homme et de son caractère, que dans la vaste étude consacrée à la valeur sociale de ses actes et des institutions fondées par lui. Il montre très bien comment Bonaparte a été grand dans son consulat, en rendant à la France la paix intérieure, la sécurité et la protection des personnes et des choses; en réorganisant tous les services publics troublés par l'anarchie révolutionnaire; en préparant la voie au retour des émigrés et au rétablissement du culte religieux; en pourvoyant à la réfection au moins partielle, par l'intermédiaire de l'État, qui l'avait dispersé, du patrimoine de l'Eglise, des établissements de bienfaisance et des écoles. Dans son œuvre réparatrice et rénovatrice, Napoléon donna satisfaction à d'autres besoins sociaux, que la Révolution avait excités, mais non satisfaits. Supprimant toute trace de privilèges, i! maintint parmi les citoyens l'égale répartition de toutes les charges, <le tous les droits et avantages publics ; « il ouvrit », selon sa magnifique expression, « la carrière aux talents » ; il les appréciait à leur juste valeur, et personne plus que lui ne sut les enflammer de l'amour de la gloire. Mais il demanda trop aux hommes. Démesuré en tout, il tendit en un effort trop prolongé et trop vaste l'âme de la nation, qu'il finit par surexciter et par se rendre hostile. Dès 1808, après la déposition des Bourbons d'Espagne, et surtout en 1812, à la suite de la malheureuse campagne de Russie, le désaccord, devenu toujours plus profond entre les intérêts de son ambition effrénée et ceux de

la France, vient atténuer les proportions morales de sa figure d'homme d'État et de héros, pour la rapprocher de celle d'un aventurier de génie. S'il aima la France, il l'aima, dit Taine, « comme un cavalier aime son cheval; quand il le dresse, quand il le pare et le pomponne, quand il le flatte et l'excite, ce n'est pas pour le servir, mais pour se servir de lui en qualité d'animal utile, pour l'employer jusqu'à l'épuiser, pour le pousser en avant, à travers des fossés de plus en plus larges et par-dessus des barrières de plus en plus hautes: encore ce fossé, encore cette barrière; après l'obstacle qui semble le dernier, il y en aura d'autres, et, dans tous les cas, le cheval restera forcément h perpétuité ce qu'il est déjà, je veux dire une monture, et une monture surmenée (i) ». L'image, au fond, esl exacte; mais elle s'adapte mieux à la dernière période de l'œuvre napoléonienne, où le conquérant sans frein prend désormais le dessus sur l'homme d'Etat, qu à l'œuvre vraiment nationale et durable du Premier Consul, réorganisateur de la France. Le fait de n'avoir pas tenu compte, autant qu'il le fallait, de la distance qui sépare celui-ci de celui-là, et de nous avoir représenté l'image morale de tout l'homme comme fixée en une attitude unique, en dehors du mouvement de sa puissante vie historique, voilà, selon moi, — et je l'ai déjà noté, — l'erreur la plus évidente commise par le critique français.

Du reste, il observe avec raison que le vice capital du régime napoléonien a été d'avoir voulu trop gouverner, d'avoir fait de tout l'engin politique une im-

(i) Le Régime moderne, t. I, pp. i35-i36.

mense machine, admirable par la puissance et la régularité presque militaire qui lui permettait d'être mise en mouvement par un seul homme; mais, précisément pour cette raison, son action était tout extérieure; elle se substituait à la personne du citoyen, dont elle faisait une sorte d'automate dans la main du pouvoir central, en comprimant tous les ressorts d'initiative spontanée.

L'intervention de l'Etat dans chaque fonction de la vie sociale est, pour Taine, le principal défaut de structure de l'édifice élevé par Bonaparte. Il aggrava ainsi le mal déjà causé à la France par la centralisation monarchique; loin de le supprimer, il élargit le vide ouvert par les usurpations et par les ruines de la Révolution entre l'individu et le pouvoir central, vide qui laissait celui-là isolé en face de celui-ci, et privé de l'usage des organes intermédiaires d'association et de corporation qui servent à la vie collective locale. La Révolution, qui avait supprimé les provinces pour les remplacer par les départements, avait cependant laissé trop de liberté aux communes. Le Premier Consul, en s'emparant du pouvoir politique, concentra toujours davantage aussi dans sa main le pouvoir civil et administratif, par la suppression des derniers restes d'autonomies locales, d'initiatives individuelles et collectives. Puis il envahit despotiquement le domaine de l'autorité religieuse, en violentant l'Eglise par la contrainte du Concordat, en emprisonnant le pape; il domina absolument les écoles, les esprits, la presse; il voulut être et fut tout : « le suprême évêque, l'universel hospitalier, l'unique professeur et instituteur, bref, le dictateur de l'opi-

.'pps^.

nion, le créateur et directeur de toute pensée politique, sociale et morale, dans tout son empire (i) »•

L'écrivain, ici, ne raconte pas, il démontre. Les trois tomes presque entiers du Régime moderne constituent un large examen, à la fois critique et doctnnal, des institutions napoléoniennes, destiné à montrer comment celles-ci compriment encore Tûme de la France. En habituant les citoyens à tout attendre de rÉtat, en leur interdisant de s'associer librement pour un intérêt commun, en faisant des sociétés locales, qui devraient être des organes vivant de leur vie propre, autant d'agents de l'État, tous créés sur un même type et maniés par lui, elles enlèvent toute initiative et toute force à l'action sociale des citoyens. L'auteur défend la doctrine diamétralement opposée à celle des socialistes extrêmes ou collectivistes, qui réclament romnipotencc et l'omniprésence de l'État dans toutes les parties et fonctions de l'organisme social. Ils ne remarquent pas, ou plutôt ne veulent pas remarquer que son action aurait pour conséquence la pire des tyrannies : celle qui ayant détruit, chez le citoyen, le véritable moteur intime de toute activité civile, — la liberté d*initia-

(i) Le Réyinie moderne, t. Il, p. 74.

live individuelle, — amènerait Tarrêt et la mort du corps social tout entier (1).

Il faut noter le ton ironique dont le critique raille, dans toute cette partie de son livre, cerlaines utopies actuelles de liberté mal entendue. Il met en lumière, parmi les autres conséquences malfaisantes de la démocratie envahissante et de son instrument, — le suffrage universel, — la pire de toutes : l'éloignement, en matière d'affaires publiques, des meilleurs, des plus intelligents et des plus probes, qui menace de faire un jour de la représentation nationale, dans les pays parlementaires (et c'est déjà presque le cas en Italie), une véritable sélection des pires. Certaines pages de Taine, que j'ai le regret de ne pouvoir citer ici, admirables par leur puissance d'analyse et par leur franchise courageuse, nous expliquent très bien que cet ouvrage ait rendu son nom si impopulaire (2).

Dans ce large examen de l'action sociale de l'État napoléonien, l'auteur considère en détail les relations de cette action avec l'Église et avec l'École. La conception, essentiellement latine et italienne, que Bonaparte eut de la religion, qu'il envisageait comme une

(1) Jo ino j)(>rmctlrai de citer ici, à ce sujet, ma pri^face à la IraducUon italienne du livre d'Herbert Spencer, L'Individu et l'Etat, où j'expose les formes principales qu'ont prises, en notre siècle, les

doctrines relatives aux rapports entre l'action de l'Etat et l'activilé individuelle. — Lapi, Gittà di Castello, 2^ édil., 1886. La tra. <luction est de Sofia Fortini-Santarelli.

(2) M. G. Monod dit : « La recherche de la popularité lui était aussi étranKère que la crainte du scandale. Son premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois suivants ceux de la Révolution, les deux derniers ceux de l'Empire... Il était en ilehors et au-dessus des partis ; il ne songeait qu'à la France et à la science ». {Op. cit., p. 127.} Comme doit l'être, ajoutcrai-je, le véritable philosophe et le grand écrivain.

SâO

discipline morale des dmes nécessaire à maintenir l'ordre civil, le porta à se faire de TÉglise plus qu'une alliée : un instrument de domination; et, du clergé, une autre milice, présidée par le pape, mais, en fait, asservie et soumise en tout à TÉtat (i). Les deux Concordats n'eurent pas d'autres mobiles politiques. « Il faut une religion au peuple, et il faut que cette religion soit dans la main du gouvernement », avait dit le César français. Seulement, quoique sa politique, à la fois adroite et violente, ait serré d'une main vigoureuse, tant qu'il en eut la force, la bride de l'Église en la dominant au moyen du pape et des évêques, cela n'a pas empêché que cette politique n'ait eu pour dernier effet de raffermir et d'accroître, en des temps plus récents, l'autorité centrale de Rome et sa puissance sur tout le clergé ainsi que vis-à-vis des gouvernements laïques. Le Concordat, que Taine nomme un « coup d'Etat ecclésiastique », et qui faisait du clergé français « un corps de fonctionnaires de l'Etat », amena dans l'Église française, par la déposition en masse, due au pope, de quatre-vingt-cinq évêques de l'ancien régime, une révolution profonde qui marque la fin des libertés gallicanes et ouvre la voie à l'ultramonlanisme. Forcé par Napoléon, qui ensuite eut à s'en repentir, Pie VII fît alors acte de souveraineté absolue et de dictature sur l'Église entière. C'est là un acte sans exemple dans l'histoire de celle-ci. 11

(i) Nai)Oléon a dit : « Une religion établie est une sorte d'inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des charlatans et des sorciers ; les prêtres valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs d'Allemagne ». Discours t Rapport el Travaux sur le Concordat de i8oi.

donna à la Rome papale pleine liberté d'initiative et de direction dans les autres concordats conclus depuis lors avec presque tous les États de l'Europe et avec quelques-uns de l'Amérique. « Toutes les grandes Églises actuelles de l'univers catholique sont l'œuvre du pape... Il ne les a pas reconnues, il les a faites, il leur a donné leur forme externe et leur structure interne (i) ». Ce premier grand pas fait par Rome dans la voie de la concentration du pouvoir suprême, en matière de discipline et de hiérarchie ecclésiastiques, en amena deux autres non moins importants, qui ont rendu le pape l'arbitre de l'Église, même dans les décisions morales et théologiques. C'est la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception et de celui de l'Infaillibilité.

La principale des grandes forces historiques de la société moderne a toujours échappé davantage, par cette voie, aux mains des gouvernements laïques. Avant 1789, ceux-ci en subissaient parfois l'influence; ils avaient toutefois plus de prise sur elle. A cela a contribué le désaccord patent, qui s'accroît de jour en jour dans les pays catholiques, entre laïques et prêtres, entre croyants et non croyants. Ce désaccord, qui ne cesse d'augmenter le nombre des incrédules, même dans les classes populaires, unit en même temps de plus en plus les croyants avec le clergé, sous l'autorité du chef de l'Église, grandie, en matière spirituelle, de tout ce qu'elle a perdu en pouvoir politique. Ainsi, la diffusion du libre examen religieux et scientifique autour de la grande commu-

(1) Le Régime moderne, t. III, p. 71.

Barzellotti.

nauté des ûilèles, y rend toujours plus rare rindépendance relative en matière de discipline et de foi, qui, à un moment, donna naissance aux Églises nationales. Dans un tel état de choses, celles-ci n ont plus leur raison d'être; et depuis longtemps, en efTel, l'Église gallicane a disparu. En France aussi, spécialement dans les campagnes, le clergé, qui en très grande partie sort du peuple et a peu de contact avec les laïques pensants, est désormais tout entier dans la main des évêques, humblement soumis au pape. Et ce qui contribue à le rendre ultramontain, c'est la presse ultramontaine, devenue dans l'Eglise — comme l'a noté Renan — une puissance particulière, directement inspirée par Rome, et qui souvent se rebelle contre le pouvoir des évêques et leur tient tête. En attendant, surtout en France, se fondent chaque jour de nouveaux Ordres religieux; le nombre des couvents s'accroît. En 1789, sur 10.000 femmes, on comptait 28 religieuses; en 1866, 45; en 1878, 67. Mais ce qui, plus que le nombre encore, donne une valeur sociale de propagande h cette milice du catholicisme, c'est le fait suivant: ceux qui s'y enrôlent ne le font plus, comme jadis, contraints par leur famille ou alléchés par l'espoir de privilèges ou d'avantages sociaux; la plupart y entrent spontanément et y demeurent toute leur vie, par vocation. Les suppressions d'Ordres religieux, les persécutions gouvernementales, renouvelées aussi sous la troisième République française, n'ont fait qu'accroître cette ferveur religieuse et la rendre plus militante. L'esprit de corporation, l'habitude de la discipline, ainsi ressuscites dans les clergés séculier et régulier.

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTÈaiPORAINE SâS

iont de ceux-ci un puissant instrument de domination sur les consciences, mis par la tradition de l'État napoléonien entre les mains de l'Église romaine. « Voilà donc aujourd'hui l'Église catholique : un Etat construit sur le type du vieil empire romain, indépendant et autonome, monarchique et centralisé, ayant pour domaine non des territoires, mais des âmes, partant international, sous un souverain absolu et cosmopolite dont les sujets sont

aussi les sujets de divers autres souverains qui sont laïques (1) ».

Examinant dans leurs différentes parties les institutions napoléoniennes, Taine les suit des yeux jusqu'aux racines, encore profondes, qu'elles ont dans la vie et dans IMme du pays. Le but final du livre apparaît ainsi toujours plus clair. II consiste à nous donner la psychologie de la France et des Français d'aujourd'hui, pour en tirer, comme conclusion, le diagnostic des maux propres à leur organisme national et en essayer le degré de résistance. C'est à cela que vise avant tout l'écrivain. Il nous montre l'empreinte laissée par le despotisme de Napoléon dans Tinstruction et dans l'éducation de son peuple, qu'il voulait tenir en plein dans sa main et façonner au double point de vue intellectuel et moral, en fai-

(0 Ls Réf^me modernf, t. 111, p. id5w

sant de lui, à sa volonté, un docile instrument gouvernemental. Sa vaste pensée dominatrice, qui prétendait « revendiquer pour soi et s'adjuger en propre tout le champ de Faction humaine », vit que, pour pouvoir diriger Tadulte, le citoyen, il fallait discipliner l'enfant et Tadolescent, c'est-à-dire tenir dans sa main récole,en faire sur toute la ligne une création, un organe, un monopole de TÉtat. C'est à cela qu'il visa, en donnant une forme nouvelle à toute l'instruction'secondaire. Elle fut « son œuvre personnelle »>, et, sous ce rapport, la plus complète de toutes. Elle devait lui soumettre les classes supérieures et cultivées, qui étaient entre ses mains un instrument de nature à dominer les classes inférieures, la grande masse de la nation. Pour les écoles populaires et primaires, l'État napoléonien s'en soucia moins. Il ne se préoccupa que de les surveiller, de maintenir leur enseignement dans des bornes très étroites, de les laisser sous la tutelle ecclésiastique. Les familles et les communes en payaient les frais. Il toléra les écoles privées, mais il les vit toujours de mauvais œil; il les assujettit en tout aux règles, à l'autorité et aux plans des écoles gouvernementales, en les mettant dans une situation qui les empêchait à jamais de rivaliser avec celles-ci. « Quant à moi », dit un jourTempereur au Conseil d'État, « j'aimerais mieux confier l'éducation publique à un Ordre religieux, que de la laisser libre, abandonnée aux particuliers ».

Pour lui, la nécessité suprême de cette éducation du citoyen, à laquelle devait servir l'école à tous ses degrés, c'était l'uniformité de la discipline et du type moral que celle-ci était chargée d'imprimer dans les

âmes et dans les esprits, de façon à devenir une sorte de fabrique de produits humains que l'État pût employer à ses fins. Pour en concentrer et en rendre efficace le travail, Napoléon conçut ce que l'historien nomme la « machine universitaire », celle de ses institutions qui a été la plus durable et continue à avoir prise sur la vie morale, sur les habitudes intellectuelles et sur l'éducation de la jeunesse française. Destinée, ainsi que le disait son fondateur au Conseil d'État, à (( diriger les opinions politiques et morales », l'Université de France fut modelée comme une grande corporation laïque, à l'instar des Ordres religieux du catholicisme romain, et en vue de les remplacer dans l'enseignement public. «Les jésuites», disait Napoléon, « ont laissé, sous le rapport de l'enseignement, un très grand vide». Il définissait l'Université une « société de jésuites laïques » , nés pour le service non de l'Église, mais de TÉtat, et voulait qu'elle s'inspirât d'un principe puissant de discipline et de subordination tenant le milieu entre l'esprit monacal et l'esprit militaire. Il établit à cet efifetdans tous les établissements d'instruction, sans en excepter l'École normale, un système d'éducation ayant pour but de former les âmes juvéniles à l'habitude de l'obéissance passive, de préparer dans le collégien et dans l'étudiant le sujet dévoué, de faire de l'école le vestibule de la caserne. « Cette vie scolaire est circonscrite et définie d'après un plan rigide, unique, le même pour tous les collèges et lycées de l'Empire, d'après un plan impératif et circonstancié qui prévoit et prescrit tout jusque dans le dernier détail, travail et repos de l'esprit et du corps, matières et méthodes

de l'enseignement, livres de classe, morceaux à traduire ou à réciter, liste de i.5oo volumes pour chaque bibliothèque, avec défense d'en introduire un de plus sans une permission du Grand Maître, heures, durée, emploi, tenue des classes, des éludes, des récréations, des promenades, c'est-à-dire, chez les maîtres et encore plus chez les élèves, létranglement prémédité de la curiosité native, de la recherche spontanée, de l'originalité inventive et personnelle, tellement qu'un jour, sous le second Empire, un ministre, tirant sa montre, pourra dire avec satisfaction : A cette heure, dans telle classe, tous les écoliers de l'empire expliquent telle page de Vii^ile (i) ».

Les effets définitifs et les plus fâcheux de ce mécanisme scolaire, créé en vue dadapler les Français aux plans et à la conservation de l'ordre politique constitué, se faisaient surtout sentir dans l'enseignement supérieur. Il avait déjà fléchi en France avant la Révolution. Loin de recouvrer sa vigueur sous l'Empire, il continua plutôt à baisser toujours davantage. 11 y avait à cela une double raison. D'une part, toutes les forces et toute l'âme de la nation étaient tournées ailleurs. D'autre part, dans la voie où l'achemina l'action centralisatrice du régime napoléonien, l'enseignement supérieur manqua toujours de celle indépendance et de cet idéalisme désintéressé qui avaient été sa marque dislinctive dans les Universités du moyen âge, et qui aujourd'hui le font vivre d'une vie si intense dans les Universités allemandes. Cuvier, revenant de visiter, en 1811, sur

(1} Le Régime moderne, t. III, p. 226.

Tordre du gouvernement, les Universités de la Basse-Allemagne, indiquait dans son Rapport Tesprit de ces institutions. La science y était, comme aujourd'hui encore, enseignée et étudiée pour ellemême, et on y ouvrait — pour employer les termes de Taine — « le plus large champ et la plus large carrière aux facultés, au travail, aux préférences dé Tindividu pensant, maître ou disciple (1) ». Seulement, la première condition qui rend possible cette liberté d'études et cette recherche désintéressée du savoir, c'est — dit notre historien — l'existence « d'un corps indépendant, approprié, c'est-à-dire autonome, abrité contre l'ingérence de TÉtat, de l'Église, de la province, de la commune, et de tous les autres pouvoirs généraux ou locaux, pourvu d'un statut, érigé par la loi en personne civile, capable d'acquérir, de vendre, de contracter, bref, en propriétaire (2) ». En France, où le droit public, même sous le régime révolutionnaire, n'avait laissé subsister, à côté de l'Etat, aucune autre société vivant d'une vie propre et autonome, des Universités de ce type ne pouvaient alors surgir. Et des quelques traits, décolorés par le temps, qui restaient encore visibles, avant 1789, sur la physionomie des vingt-deux Universités françaises, la réforme de Napoléon ne laissa pas trace. « L'Université unique et compréhensive qu'il a fondée exclut les Universités libres, locales et multiples. Elle était l'Etat enseignant, et non pas la science enseignante». Les deux types d'organisation universitaire, le sien ei celui du moyen j^ge et de l'Allemagne , étaient en

(1) Le Régime moderne, t. III, p. 248.

(2) Ibid.

Wî

désaccord absolu. Ils différaient non seulement par la forme extérieure, mais plus encore par le but, qui, dans l'Université napoléonienne, était tout pratique' et se réduisait à faire de l'instruction un moyen de domination sur les esprits. En laissant ceux-ci s'inspirer de l'universelle et libre curiosité du vrai, objectivement étudié, en leur enseignant à penser par eux-mêmes sur toute chose, il y avait danger que l'école devint, à un moment donné, un foyer d'opposition politique et de révolte.

L'organisation de l'instruction supérieure, telle que la conçut la reforme napoléonienne, avait d'ailleurs pour but, dans la terrible situation du pays, de lui donner les hommes nécessaires pour combler les vides faits par la Révolution, surtout dans les classes supérieures. Il fallait des hommes pourvus d'une culture générale et spéciale propre aux professions et aux emplois civils, pouvant faire l'office, dans la main de l'État, d'une monnaie frappée à son coin, de bon alliage, mise en circulation par lui seul, et seulement pour son usage et pour l'utilité publique. D'où la création d'écoles spéciales, que Napoléon voulut strictement professionnelles et pratiques, et qui, sous son règne, maîtrisèrent tout l'enseignement supérieur. Non seulement dans les branches d'études où la physique et les. mathématiques s'appliquent à l'art de l'ingénieur et particulièrement à l'art militaire, mais aussi dans les sciences historiques et dans celle du droit, l'esprit de cet enseignement, sous le régime impérial, visa en conséquence moms à la science en elle-même qu'à l'exercice des professions ,i des arts qui répondent aux exigences de la vie

sociale et à la pratique des services publics. Napoléon disait un jour, devant le Conseil d'Etat, qu'il avait plus de confiance en un médecin qui n'avait pas étudié les sciences exactes, qu'en un médecin qui les connaît à fond. Et il voulait que les écoles de droit formassent surtout des juristes pratiques, « des hommes capables d'appliquer ses lois, mais non de les juger ». Dans tout ce vaste champ de recherches, auxquelles Montesquieu avait déjà ouvert la voie et sur lequel a poussé, grâce à l'école historique, la science comparée des lois et des sociétés humaines, les limites de renseignement du droit ancien, tel que le prescrivit le décret du 19 mars 1807, étaient à peine celles d'une introduction à l'étude du code napoléonien. En traitant des Institutes de Justinien, on devait retrancher ce qui n'était pas applicable à la législation française, et remplacer ces matières « par le rapprochement des plus belles lois répandues dans les autres livres du droit romain; à peu près, observe Taine, comme « dans les classes d'humanités, où l'on réduit la littérature latine aux beaux passages des auteurs classiques (i) ».

Cette direction imprimée aux études supérieures tournait les esprits moins vers la science, la littérature et l'art, cultivés d'une façon désintéressée, que vers leurs applications d'utilité pratique, au profit du système politique régnant. Depuis Auguste, aucun des grands despotes qui ont donné leur nom à une époque n'a su, comme Bonaparte, ajouter force et splendeur à son pouvoir, au moyen de la science

(i) Le Réijime moderne, t. III, p. 258.

appliquée aux arts cl aux œuvres publiques. C'est ce dont lémoignenl les travaux monument^iux qu'il fit exécuter dans lout FEmpire, alors qu il était à l'apogée de sa grandeur, au lendemain d'iéna. Sans aucun doute, son génie avait compris que la pensée scientifique, en substituant k la vieille conception du monde une autre conception pouvant, à son tour, avoir prise sur les sentiments et sur la conduite morale des hommes, constituait une nouvelle forme de puissance, semblable à celle exercée, en d'autres temps, par les idées religieuses. Maïs né, comme il Tétait, pour tout dominer, il ne cessa jamais d'envisager d'un œil défiant les conséquences que cette puissance nouvelle pouvait entraîner dans la vie civile et dans les affaires de l'État. Il préféra s'entourer d'hommes nourris dans l'étude des sciences exactes, qu'il cultivait lui-même, et il entretint toujours des suspicions à Pégard des adeptes des sciences morales et philosophiques. 11 les désignait sous le nom d'idéologues, qui emportait pour lui une idée de mépris. Il les accusait, non k tort, d'avoir abusé des théories et des principes de .la philosophie, en les appliquant h la vie civile et à la politique, ol d'avoir ainsi imprimé au mouvement révolutionnaire français un premier pli fâcheux (i). Mais, h c<Mé de celle légitime aversion de l'homme positif pour les rêveurs et les raisonneurs n priori, il en ressentant

(i) • C'csl à l'idéologie, à celte lénébr<«ut*« mélophy»iqi»o qui, en rc<iicrcha»l i»vec Miblililé Ie8 vmii*ch \^ti»bn>n, veiil sur ces ba*cn ÎMiAcT la l^icisIflUon d<» pcu|»l<«t, im llcti d'opproprtcr le» M» A \n conMl««nc« «lu tfflftir bumnin H aux kx<»nif tle nil«lo«rc» qu'il Uiit ntlTlbiier louft \^ raAÏhcuni de nolr^ belte FWiicc -. P«n>lc**

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peut-être une autre, non moins instinctive, qui lui faisait redouter dans les philosophes, dans les observateurs désintéressés de l'esprit humain, des rivaux, des juges dangereux de son <euvre et de son pouvoir. Comme de toutes les autres grandes forces vives du corps social, il voulait se servir de la science et la maîtriser. C'est ainsi que Tlnslitut de France, auquel la loi du 23 janvier i8o3 enleva la classe des sciences morales et politiques, devint sous l'Empire, bien plus qu'il ne l'avait jamais été auparavant , une créature et un ap|»eiidiee de l*Ktat. Napoléon se complaisait à ajouter, même dans ses proclamations de guerre, «^ tion tiliY^ de général eu chef, celui de membre de rinslilul. Mais fl supporta toujours avec inipatienrr <ry avoir des collègue» et des égaux; il y voulait des sujets, soumis à son moindre geste, et punit, même chex les plus illustres, tout acte, toute pun:»le de nature à lui drmner de l'ombrage. La même main soux'erainc qui attirait ^i soi les hommes de valeur, |K)ur les rendre docilc^i s'ubaisMiit s/évèi*c, inexorable . sur les suspects, sur les récalcitrants, sur tous ceux qui .sor* taient de l'orbite qu'il avait tracée (i). Olte iiii>uic main bridait la presse, le théâtre, la chaîn% |Mir une censure des plus vexatoires; elle allait jus4|u\^ impo- 8er à la plume den historiens le tran.s|Mirent dont ils devaient suivre le» lignes, dans leurs jugements sur les hommes et »ur lesépcMpu's,

(il Commit #n Ut/noignoai. i*niir^ «ulrc* «M«nple«, l<« persécu-

Tel est, dans ses grands traits, le tableau tracé par Taine de l'œuvre sociale et politique de Napoléon. Les teintes, comme on le voit, en sont presque toutes assombries. L'auteur semble les choisir à dessein parmi les plus obscures, et il les emprunte assez fréquemment à des documents et à des écrivains non impartiaux. J'ai déjà observé que, dans son jugement sur les institutions du Consulat et de TEmpire, le philosophe s'est plus rapproché de la sereine équité de rhistoire que dans son jugement sur la valeur morale de Bonaparte. Et je ne me dédis pas ici au sujet de la grande part de vérité que renferme au fond sa critique, si nous la rapportons, comme il le fait luimême, à la valeur sociale et politique de ces institutions examinées en elles-mêmes et dans leurs derniers résultats, et jaugées avec une bien autre idée de l'État et de ses fonctions que celle qu'eurent alors la France et Napoléon . L'idée de l'omnipotence de l'État, qui les inspire toutes, sortait du fond de l'œuvre historique de la Révolution, et elle passa de son œuvre dans celle de l'homme qui l'acheva, la domina, l'organisa et la personnifia victorieusement. Il est certain que cette idée et Tapplication qu'en fit le génie impérieux d'un tel homme, en transformant le despotisme démocratique des Jacobins en une autocratie militaire, ne pouvaient être ni ne sont,

surtout aujourd'hui, dans leurs effets lointains, un bienfait pour la France.

Il me semble seulement que, dans cette partie de sa critique aussi, l'auteur n'a pas été, plus que dans d'autres, trop d'accord avec lui-même. Il ne tient pas suffisamment compte de tout cet ensemble de conditions sociales et de circonstances dans lesquelles se trouvait la France à l'avènement de Napoléon, et qui s'imposèrent à lui dans le dessin général de son œuvre, comme dans les diverses parties de celle-ci et aussi dans sa modalité. En nous l'exposant, sans la raconter et sans la transporter point par point, ainsi qu'il aurait dû le faire, dans les moments historiques d'où elle est sortie, l'écrivain nous la présente telle qu'une figure détachée de son fond, et qui, pour cette raison, ne nous apparaît pas sous sa vraie lumière et dans la perspective où nous devrions la regarder. Il oublie ou ne remarque pas suffisamment que ce dont il faut toujours tenir com[)ie, en la jugeant, c'est avant tout la nécessité urgente d'aviser à un état de choses qui, prolongé quelque temps encore, aurait tué la France. Sur un terrain couvert des ruines de toutes les anciennes institutions de ce pays, il s'agissait de réédifier bien vite, au milieu d'ennemis de toute espèce, entre deux batailles, avec des ouvriers qui, eux-mêmes, avaient étj3 en grande partie les auteurs de ces ruines; et de réédifier en visant surtout à s'emparer, d'une main ferme, de toutes les forces nationales, en vue de leur donner une unité nouvelle de combinaison et de travail centralisé. De cette façon, non seulement les bases de l'édifice, mais sa forme, et, en grande partie, sa des-

tinatioii, étaient dcjà en quelque soile indiquées» Plus encore qu'un consul, le souverain de la France fut et ne pouvait être qu'un dictateur, un che( militaire investi de pouvoirs suprêmes dans des temps extraordinaires. Son œuvre,, qui date presque tout entière, dans ses parties essentielles, du Consulat et non de l'Empire, devait ainsi conserver pour toujours son empreinte d'origine. Plus tard, il lui manqua — lui-même le disait à Sainle-Hélène — le temps et le calme nécessaires pour la corriger et la jxîrfeclionner comme il l'aurait voulu.

Étant données les conditions du moment, qui la firent telle qu'elle fut, nous nous expliquons qu'elle ait encore été, même dans ses parties les plus excessives à nos yexxTC, ce qu'où pouvait faire alors de meilleur. Au sortir de la Révolution, à la suite des lois tyranniques édictées par celle-ci contre le clergé, l'Église française était un chaos de factions et de sectes irréconciliables. Le Concordat y ramena l'ordre, et, avec lui, la paix des consciences. C'était une des conditions du calme politique, qui ne pouvait venir que d'une main pleine d'autorité, sacrée, l'imposant de haut. L'éducatioû publique, dit Thiers, était ou nulle ou abandonnée aux ennemis de la Révolution (i).

(i) Bonaparte établit quatre-vingt-deux lycées, « qui étaient des pensionnats où la jeunesse, casernée, retenue pendant les principales années de l'adolescence, devait subir la double influence d'une forte instruction littéraire, et d'une éducation mule, sévère, suffisamment religieuse, tout à fait militaire, modelée sur le régime de l'égalité civile. Il voulut y rétablir l'ancienne règle classique, qui assignait aux tangues anciennes la première place, ne donnait que la seconde aux sciences naatlwmatiques et pàysiques, laissant aux écoles spéciales le soin d'achever l'enseignement des dernières. Il avait raison en cela comme dans le reste >». Histoire du Consulat et de F Empire, édit. de i845, t. III, année %Sw, p. 47^.

Ceux-ci possédaient presque toutes les écoles privées; un assez grand nombre trafiquaient d'elles. Les écoles centrales, où se donnait l'instruction secondaire, avaient montré leur impuissance à enseigner. La culture littéraire classique, en laquelle Napoléon avait grande confiance, baissait chaque jour davantage. L'institution des pensionnats, antérieure de quelques années à celle de l'Université, visa surtout à unir une forte discipline éducative à une culture classique intense, à enlever la jeunesse française aux mains des ennemis irréconciliables du nouvel ordre de choses que réclamaient l'époque et la nation, à attirer aux écoles de l'État, par l'appât de six mille quatre cents bourses gratuites, les familles en grande partie défiantes ou hostiles. « Il faut », disait le Premier Consul au Conseil d'État, en mai i8oa, « que nous fondions une société nouvelle, d'après les principes de l'égalité civile, dans laquelle tout le monde trouve sa place, qui ne présente ni les injustices de la féodalité, ni le pêle-mêle de l'anarchie. Il est urgent de fonder cette société, car elle n'existe pas. Pour la fonder, il est nécessaire d'avoir des matériaux: les seuls bons, c'est la jeunesse (i) ». C'était une lutte qu'il engageait contre ceux qui auraient voulu revenir au passé. Les idées qu'il y apporta furent des plus hautes qui aient jamais inspiré un homme politique. Et si, même sur ce point, son œuvre n'est pas tout entière « du granit », sur lequel ses détracteurs « mordront » en vain, ainsi qu'il la proclamait à Sainte- Hélène, il serait néanmoins injuste de lui refuser une

(i) lUdoire du Consulat et de l'Empire, t. III, p. W.

vraie grandeur, de ne voir dans le pacilîcaleur de la France, qui poursuivait alors un intérêt général, qu'un ambitieux, qu'un homme avide de dominer.

D'autre part, Taine a grandement raison de s'étendre sur les vices d'une éducation donnée par l'Etat, sur le pli antinaturel et antisocial que la vie de collège, réduite à une vie de caserne, imprime dans l'âme dos jeunes gens, en leur enlevant l'expérience du monde et des hommes, l'initiative individuelle, l'habitude de se diriger et d'agir par eux-mêmes, en fatiguant trop les esprits et en leur imprimant à tous une empreinte commune. Cet examen de la valeur et des effets du système de l'école française est suggéré par des principes de psychologie pédagogique que lexpérience a déjà largement confirmés. Seulement, les prémisses d'où part Taine et sa conclusion au sujet de la ressemblance fondamentale entre l'idée jacobine de « l'éducation par l'État » et l'idée napoléonienne, font penser que le critique a été trop sévère et peut-être injuste, en attribuant à un homme seul, si grand qu'il soit, l'initiative et la responsabilité de toute une tradition scolaire vers laquelle l'esprit français était déjà porté par sa nature et par ses habitudes mentales. La concentration et le monopole de la culture entre les mains du pouvoir public devaient se produire tôt ou tard comme derniers effets de la concentration de toutes les fonctions supérieures de la vie sociale, Intellectuelle, artistique de la France, déjà opérée sous la monarchie, et de la concentration politique et administrative commencée par la Révolution et imposée par elle à l'œuvre de Bonaparte. Si profondément qu'il y ait gravé sa marque personnelle, il ne

s'est cependant pas soustrait à la nécessité de cette loi historique en vertu de laquelle le génie, le héros

— dirait Carlyle — ne crée rien de durable, dans l'ordre de la pensée comme dans celui de l'action, qu'en suivant la voie qui lui est tracée par le caractère et par les besoins de son peuple et de son époque.

La réussite des institutions napoléoniennes, leur durée jusqu'à nos jours dans l'école, l'aide de tout temps prêtée par l'organisation universitaire, comme le note Taine, aux vues gouvernementales de tous les partis politiques de la France, y compris la démocratie républicaine ; le fait qu'aujourd'hui encore « cette armée de collégiens », dont fourmillent les écoles, soit une chose « qu'on peut dire toute spéciale à la France », que signifie tout cela, sinon que la semence répandue par Napoléon tomba dans un terrain propice, et que son œuvre ne fut pas autre chose que la dernière conséquence du grand syllogisme révolutionnaire, préparé depuis des siècles, auquel l'eurythmie latine de son génie se borna à imprimer une forme logique plus rigoureuse? Comme Taine nous le montre en fait, chaque fois que les écoles privées, laïques, commençaient à reprendre vie, « le fatal préjugé français qui fait de l'État l'entrepreneur de l'instruction publique », remettait la main sur elles ; chaque souffle de liberté, si court fût-il, dû au retrait ou à l'allégement de cette main, — par exemple, après la Monarchie de Juillet,

— ne profita qu'au clergé, qui s'arrogea le monopole de l'enseignement. Celui-ci, remarque l'historien, est partagé aujourd'hui entre l'État et l'Église. Or, l'échec qu'ont subi en France la spontanéité et l'initiative

BaRZELLOTTI. 22

LA PHILOSOinilE DE H. TAINE

individuelle des « expériences pédagogiques », toujours d'autant plus faibles qu y ont prévalu les idées et les libertés démocratiques, ne peut être que le résultat de conditions historiques dépassant de beaucoup l'action de la réforme napoléonienne, qui ont opéré de longue main sur le fond de la société et de IVsprit français. Ce que celui-ci, avec ses instincts, avec ses traditions autoritaires renforcées par cette grande dictature des consciences qu'est le catholicisme romain, mit du sien dans le caractère de cette réforme, porte au fond l'empreinte comnmne à tous les produits de la culture et du génie latins, modifié cependant, en quelques-uns de ses traits les plus essentiels, par le génie logique de la race française. Que telle soit la conclusion répondant le mieux non seulement au déterminisme historique professé par Taine, mais aussi aux prémisses de son jugement final sur l'œuvre de Napoléon, l'écrivain le sent, et il le dit même très clairement dans les dernières pages. Sa critique de « Tentreprise scolaire » de Napoléon se transforme, à mesure qu'il l'approfondit, en une très fine psychologie de l'école laïque moderne d'empreinte française et latine, à laquelle il veut opposer l'école d'origine germanique, comme plus apte à favoriser le développement spontané et harmonique de toutes les facultés de l'homme et à former son caractère.

Ainsi, vers la fin de l'ouvrage, on retrouve nettement — comme on retrouve dans la streita finale

d'une suite de sons leur Leitmotif — ki prémisse sous-entendue par toute la critique de l'historien : la comparaison tacite qu'il établit constamment entre la France et l'Angleterre ou les autres nations germaniques. Pour lui, l'infériorité historique des résultats définitifs du mouvement de 1789 vis-à-vis de ceux d'autres grandes transformations politiques, consiste en ce que la nouvelle société française n'a pu créer un ordre de choses durable, et en ce qu'elle a cherché celui-ci dans une forme de vie politique opposée à celle qui l'avait déjà assuré à d'autres nations d'autre race, et, avant tout, à la nation anglaise. Le modèle d'un Etat tel que celui sorti, sous sa forme définitive, de la Révolution de 1688, et qui repose sur la reconnaissance du droit des citoyens à se gouverner eux-mêmes, est toujours présent à son esprit. Il est à ses yeux l'antithèse de l'autre, qu'il condamne résolument : de l'Etat jacobin et napoléonien, qui est tout et fait tout, qui usurpe tous les rôles, môme celui d'instituteur et d'éducateur.

Dans ses volumes sur la Révolution, Taine avait donné à entendre — s'il ne l'avait pas dit expressément — que le vide le plus grand, peut-être, causé par celle-ci dans la société française, est le manque d'une aristocratie capable d'y remplir les mêmes devoirs politiques que remplit, chez elle, l'aristocratie anglaise. Il applique à l'Université napoléonienne le même terme de comparaison qui lui avait fait mesurer les défauts des autres institutions : dans les études supérieures, l'absence de grands instituts autonomes semblables aux Universités allemandes ; dans les écoles secondaires et primaires, la différence radi-

cale entre les collèges français et les maisons d'éducation anglaises, qui n'ont rien de la caserne et ou l'élève est en pension che. le professeur, mange à sa table avec lui et avec les dames de la ma.son, mène une existence qui continue jusqu à un certa.n point celle de la famille. Les ydes sur l'Angleterre, résultat des observations faites durant trois voyages, en 1861, en 1862 et en 187., contiennent les mêmes remarques, ramenées, là aussi, à une comparaison entre l'école anglaise et l'école française. Le reproche capital adressé à celle-ci atteint avec justice les systèmes d'éducation qui prévalent aussi en Italie, et, en général, dans toute l'Europe 'atine-L école a pour Taine, le défaut de ne pas préparer 1 élève à là vie Elle lui emplit la tête de connaissances, e e ne lui affermit pas la volonté et le caractère, e e ne lui donne pas le sens pratique des choses Elle ne le prépare donc pas aux épreuves et aux luttes de l'existence. Elle forme en lui le travailleur, 1 erudit, l'être cultivé, mais non l'homme. Et le désaccord, déjà si accusé, entre les effets moraux de 1 éducation donnée à nos adolescents et les exigences de la vie, menace d'augmenter toujours davantage, à mesure que les progrès de la culture contemporaine réclament, de quiconque veut embrasser une profession, un labeur cérébral et une dépense de forces le plus souvent disproportionnés aux résultats.

Cette large critique de l'école française, 1 auteur la mène jusqu'à nos jours. Son intention était - il nous le dit lui-même -de terminer par des observations sur « la famille « l'examen des institutions sur lesquelles repose la vie de son pays. U nous aurait fait

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voir comment ont agi sur son organisme aussi les grandes causes transformatrices des sociétés modernes, et, en particulier, parmi celles propres à la France, « les lois jacobines sur le mariage, le divorce, la puissance paternelle, Téducation », qui ont également pénétré ensuite, avec une partie de leur esprit niveleur, dans le Code Napoléon. Celui-ci, en effet, ne voit « au fond, dans la propriété, qu'un moyen de jouissance », non la base d' « un établissement à perpétuité ». Parmi les maux dont souffre le plus la société française, Tauleur aurait cherché à expliquer, en le déduisant de tout Tensemble de ses causes morales et historiques, le pire peut-être et le plus menaçant : la décroissance de la natalité. Ainsi, après avoir étudié dans leur processus de formation les institutions incarnant la France nouvelle, leur ensemble actuel aurait pu lui apparaître comme un tout vivant de sa vie propre au sein de celle des autres nations de TEurope, « dans le milieu moderne ». Le diagnostic établi par l'historien dans son livre, que lui-même a nommé « une consultation de médecin », l'aurait, de cette façon, conduit à conjecturer quelles probabilités il y a aujourd'hui, pour la France, d'une vie durable et d'une adaptation aux nouvelles conditions d'existence faites désormais à tous les organismes politiques par la lente action transformatrice des idées scientifiques et par la modification du concept du monde. Celui-ci, opérant sur les esprits, et descendant des plus cultivés jusqu'aux plus grossiers, dérange leur équilibre, fondé sur la tradition d'autres idées, et semble, pour l'instant, vouloir les troubler par la suggestion de dangereuses innovations so-

ciales. Taine — disent les éditeurs du dernier volume des Origines -^ s'^^tait proposé de démontrer quels eftets cette dissolution croissante de Tancien ordre de choses pourra produire sur la vie de sa patrie, comment et jusqu\\ quel point elle devra se ressentir des conséquences qui en résultent déjà dans presque toutes les parties de TEurope.

Ces conséquences sont, entre autres, « Técrasement des corps faibles par TÉtat, sa tendance croissante à ringérence, à l'absorption de tous les services, la descent<5 du pouvoir aux mains de la majorité numérique ». Recherchant quelle doit être la nouvelle orientation historique des sociétés modernes, le critique se serait demandé de quelle façon « le' facteur commun » qui les transforme se combine, dans la société française, avec « les facteurs spéciaux permanents et temporaires » du système sur lequel elle se fonde. « Chez ces Français dont on peut définir Tesprit et le caractère héréditaires, dans cette société fondée sur les institutions napoléoniennes, mue par un mécanisme administratif, quelles sont les tendances particulières de la démocratie égalitaire qui cherche tout de suite k s'établir ? Parmi les maladies qui nous sont particulières, la nat<ilité faible, l'instabilité politique, le manque de vie locale, le relard du développement industriel et commercial, la tristesse et le pessimisme, pout-on démêler quelle part provient d'un défaut d'aptitude à nous transformer dans le sens voulu par le nouveau milieu? Étant donné cv que Ion sait de nos origÛM», do noire p!iychoIogîe, de notre conftlilulion pn's^^nle, de no^ circonstance», quels espoirs nous sont permis? )»

A ces questions qui, visant les maux présents de la France, en indiquaient les remèdes, Taine — nous disent ses amis — n'aurait pas répondu d'une manière très j>ë rem ptoire. Quand on Tinterrogeait sur la politique du jour, il s*en remettait à rexpérience, à laquelle, en matière de réformes et d'innovations sociales, la philosophie doit céder le pas. Il se regardait comme un médecin appelé en consultation, qui ne connaît pas suffisamment les circonstances particulières à un certain cas et fait ses réserN-es sur son mode de traitement. Oux qui l'ont fréquenté dans les dernières années nous disent que plus d'un indicr le fnis:iit bien augurer de la situation future or mui \w\s.

Mais quelles que fussent sur rr point Mies idées, le» derniers IraiU du tableau hi«»lorique ci philosophique, qu'il n a pucomplMoinenl terminer, sont là devant nous, tracés de façon :\ nous laisser voir clairement où il voulait les faire convrrgiT, en guise de couronnement de son Iniviiil ainsi que de son œuvre intellectuelle tout entière. La llicse qui en forme le centre est une thèse de psychologie comparée des peuples et des races, étudiées dans leur oi^anisme mental, tel que nous Toffre Thistoire de la culture, et, en par* ticulier, celle des deux plus gnmdes civili^atiun^^ qui« depuis de« i$iècle^, »e disputent la suprématie en Furopc : la civilisation germanique et la civilisation latine, liludier, comparer les facultés dominantes du tif/H* mt*nlal ex{irin>é en chacune d'elles» en conaidérer les formes comme autant de manifcslalions du génie humain qui se complètent entre elles et aboutissent à un \i\M unique plus élevé, telle a été l'idée dirigeante de toute la critique du philosophe français, depuis sa

thèse sur La Fontaine et son Histoire de la Littérature a/ifl/a/se, jusqu'à ses Origines de la France contemporaine. Cette idée apparaît aussi dans ses œuvres moins importantes, même dans celles qui, au premier aspect, pourraient sembler n'être que des descriptions de lieux et de mœurs : dans le Voyage aux Pyrénées, dans les Notes sur Paris et sur l'Angleterre. Derrière la sérénité objective de l'esprit critique qui lui suggère son parallèle entre les deux grandes civilisations rivales, le faisant plus pencher, peut-être, vers la civilisation germanique que vers la nôtre, il y a néanmoins toujours une préoccupation intime, un amour intense, une passion « tendre et silencieuse « pour sa patrie, - disent ses éditeurs, à laquelle il veut d'autant plus de bien qu'il la blâme et la réprimande pour ainsi dire davantage. Dans l'émotion qui fait trembler sa main et lui arrache des malédictions, alors que, dans son Histoire, il sonde les plaies de son pays, on sent bien moins la colère qu'une grande pitié à l'égard de la mère adorée.

Toutes ses éludes comparées sur le passé de la littérature, de l'art, de la vie sociale en Europe, peuvent être regardées comme une introduction ou une préparation à celle sur les Origines de la France contemporaine. Celle-ci, à son tour, est tout entière une psychologie de l'esprit et de l'âme de sa patrie, un diagnostic clinique anxieux établi par l'écrivain au lit de sa grande et chère malade. Dans le plan primitit qu'il s'était tracé, l'œuvre se serait terminée par une description de la France contemporaine, qui nous aurait dressé,', outre la statistique numérique des personnes, la statistique morale des âmes ». Sentant ses

forces diminuer et sa vie approcher de son terme, Taine avait renoncé à ce travail. « Mais, à cette entreprise demandant tant de science, tant de sens intuitif, tant d'habitude de l'observation juste, de la vue des ensembles et des généralisations précises, à cette vaste étude exigeant une connaissance si approfondie, non seulement de la France, mais des sociétés qui peuvent offrir des points de comparaison avec elle, on peut affirmer qu'eût suffi l'auteur des xVotes sur Paris, des Notes sur l'A ngleterre, de VA ncien Régime, le critique habitué à interpréter les civilisations par les littératures et les œuvres d'art, le penseur enfin qui, pour se préparer à sa dernière et à sa plus grande tâche, avait fait cinq fois le tour de la France, observant sa vie avec des yeux d'artiste, à la lumière de l'histoire et de la psychologie, et faisant précéder son étude philosophique d'une enquête visuelle (i) ».

La mort de Tauteur a laissé incomplet le dernier volume des Origines de la France contemporaine; mais son grand travail n'en forme pas moins un tout, qui offre au critique tous les éléments nécessaires pour le juger. Ce jugement, toutefois, ne pourra devenir impartial à tous les points de vue, tant que ne se seront pas apaisées les passions qui, en France,

(i) Le Régime moderne, t. III, Avant-Propos, par André Chevrillcm.

pp. VIII-IX.

aujourJ'hui encore, luttent autour des idées sociales et philosophiques professées par Técrivain, comme autour des idées qu^il a frappées inexorablement. Celles-ci surtout sont de telle nature et si vives, que Ton s'explique très bien comment la publication de presque chaque volume des Origines a déchaîné contre lui chacun des partis politiques qui s'agitent

en France.

11 y a cependant un aspect sous lequel ce grand travail peut, dès aujourd'hui, être jugé avec vérité: c'est celui de l'art, de la forme, comprise dans son plus large sens, comme dernier résultat de l'élaboration littéraire qu'un écrivain arrive à nous donner de sa conception, quelle qu elle soit, selon le plan qu'il s'en est tracé et le but qu'il s'est proposé. Examinée en soi, en effet, elle a sa valeur propre, suivant laquelle l'œuvre est plus ou moins heureusemeiil venue, ou mémo manquée.

Envisagé à ce point de vue, la première impression que produit le livre de Taine est, à mon avis, celle-ci: c'est un livre qui en présuppose un autre ou d'autres, auxquels il répond, en nous en donnant sur toute la ligne la réfutation, l'antithèse, ou plutôt la contrepartie ; c'est la réplique d'un accusateur à une défense déjà présentée, dans l'espèce, par les partisans et les panégyristes de la Révolution et du premier Empire. Leur thèse est la prémisse sous-entendue à laquelle se réfère tout l'ouvrage, et qui nous en explique, outre le ton de polémique, les lacunes et les omissions les plus notables. Ainsi, par exemple, celle relative à la guerre de Vendée, dont l'examen ne rentrait pas dans le plan

de l'historien; celle de l'indication des dates des faits et de leur succession, comme celle aussi des circonstances, des situations diverses mêlées à l'œuvre des principaux acteurs, qu'il ne nous présente jamais dans son processus historique continu, mais qu'il nous offre seulement comme un résultat de leurs caractères et de leur manière d'être. De là, suivant moi, outre le manque de clarté, l'atteinte portée à l'efficacité, à la vérité même de ses jugements historiques. Tel son jugement trop rigide sur les institutions et l'œuvre de Napoléon, qu'il met en bloc sous nos yeux, dans ses traits les plus larges, en la projetant, en quelque sorte, hors des particularités du moment historique dans lequel elle s'est produite; et celte façon de nous montrer en Bonaparte seulement le législateur et l'homme d'Etat, distinct du guerrier, nous empêche, il faut le dire, de voir en son entier et de bien comprendre aussi cet unique aspect sur lequel s'arrête l'écrivain. Le lien logique intime de l'idée qu'il veut nous donner de la signification historique et (\o la valeur du grand mouvement français, lien que les critiques révoquent en doute, non sans raison, nous serait apparu plus étroit, si, au lieu de projeter cette idée dans l'étude des faits, du haut de sa théorie, il l'avait laissée s'affirmer d'elle-même sous la trame de ceux-ci, s'adapter à leurs plis infinis, en refléter le mouvement et l'organisme vivants (i). A ce point de

(i) Par quelle étiulc allentivc des écrivains contemporains de la Révolution il avait cependant cherché à se former une idée de celle-ci, c'est ce que témoigne l'article sur MalIel-<lu-Pan, écrit durant la composition des Origines, pour servir de Préface à la

vue Michelel est admirable. Mais sa faculté maîtresse d'écrivain est l'antithèse de celle de Taine. Ce n'est pas la déduction logique et l'analyse, c'est le sentiment, « le cœur », - il l'a dit lui-même, - q«., chez lui, pénètrent et inspirent l'œuvre tout entière et souvent la rendent vraiment divinatrice.

Ce qui se fait le plus sentir au lecteur, dans le grand travail de Taine, c'est le défaut de proportion entre la masse des matériaux employés, 1 effort qu'il lui en a coûté pour s'en servir (on le constate çà et là), et le degré définitif de finesse avec lequel il est parvenu à les mettre en œuvre dans 1 exécution de son livre. Sous ce dernier rapport, 1 ouvrage manque du jet techniquement parfait ; mais il est admirable dans plus d'une partie, là ou le psychologue artiste a réussi à faire marcher de front son travail de pénétration analytique, dans la recherche des causes génératrices des faits, avec la reproduction bien nette de leur vie intime. Il n y est pas toujours parvenu, cependant, de sorl^ que l'analyse surabonde, finit par fatiguer, et que les matériaux restent souvent à l'étal brut. De plus, la conception que l'écrivain se fait de l'idéal de son œuvre et de celui de l'Histoire n'a pu réussir à pénétrer la composition entière de son travail sous une forme vraiment organique. Le livre lient le milieu

Correspondance inédile de Mallel-da-Pan avec '•*7"-'";;^f;*"''-'''^„'; \ Jf i ,ic» nubliée d'après le» manuscnls conservés aux de 1794 a >79o. puDiitc «"V'^ M:„h»l CM arlicle a été iHia- !.f<-hivp<» de Vienne, par André Michel. l>ci aruoic •• ».t nrimé dans lès Derniers Essais de critique et ^hislo.re, pp. .89- L Patmi Tes publications de Taine, il faut citer encore «/„ ::;;„;.« î"nce/.79. ^ .795= Lettres d'un témoin de la BéooluUon française, traduit de l'anglais, 1872.

entre la dissertation scientifique et l'histoire, et le caractère et les procédés de celle-ci et de celle-là y alternent par intervalles entre eux, sans que le travail d'élaboration critique et philosophique propre à la science ait uniquement préparé et précédé (ce qui aurait dû être le cas) l'autre travail tout artistique de

rhistorien.

A coup sûr, un écrivain ayant, comme lui, le sens si délicat des proportions et de Teurythmie dans Tart, s'est certainement rendu compte de l'obligation où il était d'allier; dans son livre, la recherche de la psychologie historique avec l'histoire proprement dite. Dans les parties de l'œuvre où il se tire le mieux de cette tâche, dans les volumes sur V Ancien Régime et sur la Conquête jacobine, le travail de substruction qui la fait poser tout entière sur les idées philosophiques de Técrivain, se fait seul sentir, est simplement indiqué, sans trop empiéter sur le champ réservé à Tart et sur les proportions du dessin qu'il doit remplir. La magnifique analyse des origines de la société féodale, du rôle historique de la religion et de l'État, celle de l'esprit classique, presque toutes les Introductions, qui font songer à celles mises par Machiavel en tête des livres de ses Histoires florentines, sont comme autant de blocs de granit sur lesquels il appuie sa critique. La masse et fampleur de la matière y sont merveilleusement maîtrisées par l'écrivain. 11 ne laisse pas pénétrer, dans la forme définitive de son travail, la préparation sur laquelle il

rétablit.

Mais on ne peut en dire autant de l'ouvrage entier. La grandeur de l'entreprise semble avoir outrepassé

Sx)

la mesure sinon du talent, du moins des forces et de la vigueur physique de Técrivain, qui a Héchi sous le fardeau. Déjà la troisième partie de la Révolution {Le Gouvernement révolutionnaire) présente, comparée aux deux précédentes, d'abondantes répétitions. L'accumulation des matériaux et des faits est une cause assez fréquente d'encombrement, et ôle au lecteur la vue claire des choses. Dans le Régime moderne, principalement, où il est question de la justice distributive dans l'État napoléonien et de la nature des sociétés locales, l'œuvre de recherche historique se transforme en un traité. En tète de chaque chapitre se trouve, sous forme doctrinale, une thèse de sociologie et de psychologie développée ensuite presque point par point. Le lecteur doit forcément remarquer qu'il n'y a pas assez de lien et de proportion entre cette partie de l'ouvrage et les autres parties. Et néanmoins, môme en faisant la part des taches, peut-être inséparables d'une entreprise aussi audacieuse que ce grand travail, ce que celui-ci a de monumental, de puissamment nouveau, durera toujours. Dans ce champ d'études parcouru par Taine, ceux mômes qui suivront une autre voie seront obligés, pour ne pas s'égarer, de ne jamais perdre de vue les traces profondes qu'il y a laissées.

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