‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 22 sur 29 · L ABSOLU · texte numérisé non relu

L ABSOLU

Un concert vague emplit l'espace illimité ; Les ondes de Télher palpitept en cadence ; L'atome imperceptible exécute sa danse, Sur un rythme savant, à sa forme adapté.

Par son premier élan et son poids emporté, L*astre roule, décrit son orbe, et recommence ; Le monde harmonieux, sous un archet immense, Vibre, et chante tout bas Thymne de sa beauté.

O mes bienheureux chats! Votre rouet paisible Nous apporte une voix de ce chœur invisible Où se dit le secret du mystique univers.

O grave mélopée ! O musique discrète ! J'écoute, je comprends ; mon cœur devient poète, El mon cœur tout entier a frémi dans mes vers.

LE POINT DE VUli

Mendiants et bannis de leur terre natale, 11 est, dans la forêt, de délicats enfants; Pour hôtes et seigneurs ils ont des éléphants Au cœur affectueux, à la trompe brutale.

Le colosse rugueux dans sa bauge s'étale, S'ébroue et beugle, éclate en hoquets triomphants. Couvre ses protégés de baisers étouffants, El ses pieds ! Garez-vous : leur rencontre est fatale.

Tel l'homme pour le chat ; notre hospilalitc Lui pèse ; avec effort il s'est acclimaté. Aujourd'hui l'amitié brille dans ses yeux glauques ;

Il se livre au loucher de nos grossières mains ;

Il tolère la voix des éléphants humains. [rauques .

Mais que leurs pieds sont lourds et que leurs voix sont

TAINE HISTORIEN DE L'ART

Par le Professeur Adolfo VENTURI

Lettre à Monsieur le Professeur Giacomo Barzellotti

Rome, le i«' janvier 1900.

Mon cher et éminent Collègue,

Le grand hislorion Irantais que vous avez dignement célébré ne s'est pas demandé, en signalant la correspondance exacte et nécessaire « que Ton rencontre toujours entre une œuvre et son milieu », si dans le milieu des arts représentatifs il y avait des éléments particuliers qui les séparent et distinguent d'autres manifestations de la vie. En observant les plantes de laurier, de chêne et de myrte, qui croissent dans un même terrain, on remarque que chacune d'elles tire de ce terrain les lymphes qui lui donnent la nourriture, la forme et la beauté, et, bien que toutes représentent la force productrice du sol, chacune la

TAINE HISTORIEN DE L ART

représente sous un aspect différent. Ces plantes vivent dans le sein de la même mère, la terre, respirent le même air, sont baignées par la rosée et par la pluie, chauffées par le soleil, exposées aux mômes orages. Mais le laurier toujours vert, aux branches raides, ne pourra jamais être confondu avec le myrte aux nombreuses ramures, et tous, deux ne pourront jamais atteindre à la majesté du chêne. Il en est de même de tant de manifestations de l'esprit humain ; les lettres, les sciences, les beaux-arts se manifestent comme des expressions multiformes de la vie. Ce sont autant de voix de l'humanité, d'impulsions occultes de l'esprit de race, de palpitations de la nature humaine, d'idéalités qui s'incarnent et resplendissent d'une manière différente. Les arts, les lettres, les sciences se conforment à la vie de l'entourage et jaillissent de sources particulières qui affluent par voies diverses et s'avancent dans leur cours sans se rencontrer ni se confondre. Le grand philosophe français n'eut peut-être pas une connaissance juste du milieu où se déroula le plus pur et le plus beau des arls romans. Il vit « l'imagination de l'Italien classique, c'est-à-dire l'imagination latine, analogue à celle des anciens Grecs et des anciens Romains », et ne se rendit pas compte de la formation du « style nouveau », du changement survenu dans la conscience populaire, de la naissance de l'art italien, qui fixa la vigoureuse idéalité moderne, le sentiment humain, la passion. Tainese trompa comme tant d'autres qui, en vertu d'un préjugé académique, firent consister la Renaissance dans l'imitation des formes classiques ou dans la traduction de certains caractères qui ne répondaient plus aux idéalités des temps nouveaux; c'était voir la source de la vie artistique là où, au contraire, elle était à peu près tarie. De même qu'on ne peut pas dire que la langue du Dante et de l'Arioste soil une renaissance de la langue latine, ainsi l'on ne peut pas affirmer que l'art de Giotto, de Donatello, de Leonardo et de tous les autres héros qui tâchèrent d'atteindre le but suprême assigné par Dante à l'artiste : la vérité de la vie, soit une renaissance de l'antiquité classique. La

LETTRE DU PROFESSEUR A. VENTURI

suprématie de celte dernière sur Tart nouveau caractérisa la Renaissance, forma le grand art, selon Taine. Pour nous, au contraire, elle détermina la fin du mouvement ascensionnel de Tart, c'est-à-dire la décadence. La grande et profonde sincérité n'existait plus ; dans Teffort pour grandir les formes, l'art avait perdu ses rapports directs avec la nature, son caractère intime, son esprit; il ne parlait plus, mais déclamait à la façon des rhéteurs ; et alors le langage moderne se tut et la grammaire de Priscien prit la parole.

Taine, (jui voit tout fleurir en Italie parmi les décombres, et tout se graver en images antiques, considéra naturellement Fart du xv" siècle comme incomplet, comme le IVuit de « chercheurs encore frustes, secs ou raides ». Giovanni Bellini est encore pour lui un maître manquant de maturité ; et Masaccio lui semble un peintre « prescjue accompli», étant, selon lui, « un inventeur isolé ». Cependant la perspective de Téloignement nous a fait apparaît n^ plus grand que nature le maître mort jeune, disparu de la terre comme un météore. Masolino, novateur grandiose qui fut son maître, a été identifié avec Masaccio, de sorte que celui-ci vit encore plus glorieux dans notre mémoire, pour avoir recueilli la gloire des autres. En vertu d'un certain besoin de Thomme à tracer dans l'histoire des lignes nettes, on a fait des distinctions quand il était difficile d'affirmer où finissait le droit de l'un et où cornmençait celui de l'autre; pour indiquer les sommets historiques, à la satisfaction du public, qui veut voir les cimes, les choses et les hommes les plus élevés, on n'a plus montré les chemins qui guidaient vers les hauteurs. Taine aussi a vu en Masaccio « un inventeur isolé » ; eh bien! il n'en fut pas un. En effet, entre Masolino, qui détermina en Toscane, à Rome et en Lombardie, les nouvelles idéalités de l'art, il y eut à Florence, au commencement du XV*' siècle, toute une légion de précurseurs. Masaccio ne fut pas u un précurseur méconnu qui n'est point suivi », si on le considère dans le grand chœur artistique florentin, entre Pesellino et Andréa delCastagno

TAINE HISTORIEN DE L ART

et Paolo Uccello ; entre Ghiberti et Brunelleschî et Donaiello. La grandeur de Masaccio ne saurait être dite précoce; mais ce fut bien plutôt le développement du génie de Tari toscan qui apparut précoce ; et l'on ne peut pas dire que cette grandeur « ne sera comprise qu'un demisiècle plus tard », parce que, Masaccio mort, ses conquêtes faisaient partie du domaine de l'art toscan ; voilà ce que, à la même époque, Léo Battista Alberti a reconnu dans la dédicace de son livre De Pictura. Évidemment Taine voit un fait isolé dans un fait progressif, l'exception dans la règle ; mais, de cette manière, il découvrit son système, montra qu'il professait les principes de l'ancienne Académie, les critériums du commencement du siècle, d'après lesquels le quattrocento était archaïque, tandis que la perfection existait plutôt dans la décadence bolonaise des Carraches. Depuis que Taine a écrit ses pages, le point de vue ou d'orientation de la critique d'art a changé, en même temps que la mesure de la valeur de notre diapason artistique. Le philosophe s'exprimait encore comme les soldats de Napoléon !«'*, qui entassaient dans le Louvre les toiles du Guerchin et du Guide, et qui nous laissèrent, heureusement pour nous, les tableaux de la pi*emière Renaissance ; mais depuis lors nous avons assisté à une transformation générale du goût en Europe. A Pier délia Francesca, que Taine n'a pas même rais au nombre des chercheurs incomplets du xv* siècle, peut-être parce qu'il s'est aperçu de sa grandeur et ne voulut pas en faire un second inventeur isolé, nous accordons les plus grands honneurs; nous avons placé bien haut, bien haut, dans le panthéon de l'art, Donatello ; le quattrocento nous est apparu comme le grand âge d'or de l'art italien. En attendant, au lieu de nous arrêter à n'apprécier que les reconstructions classiques, nous nous sommes mis sur la même rout-e que les philologues, pour bien comprendre l'art moderne qui a parcouru le môme chemin que les langues néo-latines ; et nous avons aperçu tout un monde nouveau inconnu à Taine et aux néo-classiques. Nous avons vu, depuis l'époque de Constantin jusqu'à Justi-

Barzellotti.- 28

LETTRE DU PROFESSEUR A. VENTURI

nien les peuples latins recueillir Thérilage de rancien u nmir le lécucT au monde moderne, ei s'apprêter nterL c^^^^^^^ aux récits des Évangiles et des , fastes du christianisme ; nous avons vu ensuite 1 belen sL byzantin se faire, à travers le moyen âge, e tl^en dri'hériUge des temps de décadence; les arts Smans entonner les chants de l'épopée chrétienne. La Ze du mouvement une fois déterminée, l'art ilalien nous est apparu dans son essor triomphal, s élançant de con- ZéTen conquête ; et ce que nous avons vu, ce ne sont îas des précurseurs isolés, méconnus, mais toute une î/ion d'artistes, comme alignée dans les siècles, qm se transmettait de main en main le travail d'autant plus beau, plus lumineux, plus grandiose. ■

Hippohle Taine, toujours préoccupe de la grande peinliire du xvi« siècle, n'a pas aperçu les caractères propres à rart italien. Cet art « dédaigne ou néglige le paysage ; la grande vie des choses inanimées ne trouvera ses peintres L'en Flandre ». C'est ainsi qu'ilécrit, oubliant comment ritalie, précoce aussi dans la représentation du paysage T>arvin jusqu'à y i^fléter les sentiments qui dominaient

VaS de fa collection Crespi, à Milan avec les arbres presque dépouillés courbant leurs branches sur lesquelle^ ondoient dVrares feuilles jaunies; la campagne d un azur profond, sous un voile d'ombre, limitée par la ligne blanche de l'horizon; les nuages blanchâtres poussés par le vent d'hiver, derrière les décombres du vieux monde. Et voyez encore le même maître dans l'autre tableau des Adieux du Christ à sa mère; scène douloureuse à> lumière pâle du soir, avec des figures dont les ombres se dessinent longuement sur le sol, tandis que, dans le lointain, le dernier rayon de lumière crépusculaire semWe ^^évanouir, en se reflétant dans les ombres et dans les vapeurs azurées de la plaine. Et voyez enfin le soir ora- Zk dans le tableau de la Piété de Sébastien del Piombo, t Vit^rbe ; et l'aurore, dans celui de Giorgione au musée de Vienne, cpji représente Enée en tram de delimitei le

TAlNE HISTORIEN DE L ART

lieu oii il va fonder Rome, Mais, sans multiplier les exemples, concluons qu'il n'est pas juste de comparer la peinture iUlienne avec la flamande, relativement au sens de la vie des choses inanimées. Il n'y a pas là de rapport, parce que les Flamands du xvii« siècle exprimèrent ce que les Italiens avaient les premiers enti^evu et

déterminé.

L^ chronologie détruit le rapport de Taine, là même où il met, à propos de la représentation de la vie réelle ou de personnages contemporains, les Flamands du seicento d'un côté, les Italiens du cinquecento de l'autre. Il n'était pas permis d'oublier que, dans le quattrocento tout entier, nos peintres avaient transformé les scènes religieuses, mythologiques, etc., en représentations de la vie sociale. On ne représenta plus des formes de convention, comme par force d'inertie, mais on figura des scènes fantastiques ou historiques, avec la simplicité de celui qui les a vues de ses propres yeux sur la place ou le long des rues de sa ville, sur les balcons ou sous les plafonds à caissons de son logis. La personnalité de l'artiste se révèle de toute manière avec une sincérité, une ingénuité, une fraîcheur des plus suaves ; et, dans l'antique Olympe, les divinités s'éveillent pour reprendre leur costume ; les héros classiques ressuscitent pour s'enrôler avec les soldats des républiques et des seigneuries italiennes ; les figures bibliques revivent entre les massiers et les syndics des corporations. Dieu et les saints descendent des nues pour recouvrer la forme humaine. Toute figure sacrée ou profane, allégorique ou historique, trouve dans la société de l'artiste sa forme et son fond.

Taine sut certainement tout cela, mais il ne voulut pas en tenir compte, pour continuer plus facilement sa comparaison entre l'art flamand du xvii« siècle et l'art italien du XVI*. Les peintres italiens, écrit-il, « à mesure que l'art s'achève, évitent de plus en plus 1 exactitude littérale et la ressemblance positive ». Mais les termes de la comparaison ne sont pas exacts, parce que, dans le cinquecento, rantiquité classique détourna l'art italien de S2i voie ; çt

436 LETTRE DU PROFESSEUR A. VENTURI

, on ne peut mesurer une roule à partir du point où elle ae la tête ne peuvent P^^/^^^'»";^^ ^^bU^es idéalités

*^''" rriS "ùr;:;:.u srr .rrs

représenta comme par le passé, avec "■"- .•:

eîse, les courtisans de la cour des Méd«c.j de^«b'«« dames et des gen«»«hommes fo^n Uns Si <1 a«t^^^^

tarent de traduire ^^^!^^^'^^X^!^TJ;Z.^ ^ ainsi par impuissance ^^ f^^^^^^ ^^^^^ jj^^ ., c'est répéterdesconvenfonsel des phrases o« ^^^

P^""^""' jre^reTt" tTarÏÏrand! ^ntre un art qui LTdTaccom;; -- et un art qui a fleuri plus

^twrrîa^rordelTd:^?^ chronologiques poussa T^ ÎTa^ des rappnjch^.- ^^fetTelrdC

écrit-il, « ne se propose pomt de découper sur

, r ...^ FUi» ne se propose point d exprimer les

le Larmoyeur, Elle ne ^^ P J^ compliqués, comme sentiments profonds, extrêmes, cuu ^ ^ ^ .

Delacroix d.ns son Hamkl ou d.ns son J«~ -J'jJ

ÉTJi ;r irj^- r;: re. v.-.

TAINE HISTORIEN DE l'ART

.laloi-s Mais Tainc considère toujours la forme comme în but: non comme un moyen de l'art italien De là les SéducLs erronées du Phi>osoph« A appui de ses^Pnions il invoque laide de Benvcnuto Cellini, qui a déclare Te le point important de lart du dessm consiste à bien faTre un homme et une femme nus. De telles déclarations Slors-le, furent émises quand lart était sur le pont ÏrcTompli; son cycle, pour sarréter sur la voie de -s triomphes, et que l'antiquité classique avait saturé 1 art nouveau en le réduisant à limitation. Tame a raisonne comme Vasari, qui a mesuré beaucoup d'artistes à son aune et selon les canons michel-angelesques ; maisVasan Zl bailleurs faire abstraction de ses goût«- ne <1-.. IZ être toujours trop pris au mol, quand il répéta t des choses à son point de vue subjectif. Taine cependant s es a'Hop écho' puisqu'il avait été élevé dans les principe académiques en vogue de son temps. La gén^r» 'O» <» laauelle il appartenait pariait art, comme elle pariait l.Ue ifet poSique. LaUue, fondée - «1- JPP^ chements continuels des œuvres d art entre f^^^^^ encore dans son enfance , tandis que les Académies dominaient L'iconographie artistique /ai-^ 'es P~^ nas et n'allait pas bien loin ; la physiologie des émotions, Sqmssée par Dar^vin, ne recevait pas d'applications en dehoidu champ scientifique. Taine accepta donc lauforïé des inscriptions appliquées aux tableaux dans Jcs «raleries- et c'est ainsi que, dans son Voyage en lalie ft)i 'attribue à Rapha.l le tableau de Naples represen- Lt Léon X, qui, au contraire, est une copie d And^^a del Sarto- il lui attribue aussi le Cardinal libaiaeo Îladite" galerie, peinture de Bronzino. ««"«'« mémo volume (p 74), il assigne à Leonardo 1 œuvre d un élève, pte .U il c c le « charmant Christ du Corrège », qui est une copie du Carrache ; page .96, il menhonne un Fra Bartolommeo, œuvre tout à fait abtmée de Fnincesco Francia; page .58, il applique à Leonardo »« J"J«»ent qm convient en propre à Bernardino Lumi; page 262, il parle de tlbleau" du Titien qui n'ont jamais été de cet artiste ;

438 LETTRE DU PROFESSEUR A. VENTURl

page 263, il ne s'aperçoil pas que le Sacrifice disaac de la galerie Doria, est de Lievens, que les 7 rois âges de la même galerie ne sont pas de la main du T.Uen, mais «ont une froide copie du Sassoferralo. A la page su vante, il cite comme étant du Bronzlno un portrait de Machiavel qui devait faire partie dune série de portrails d'hommes illustres, et qui est une atroce copie ; et il disserte au sujet d'une Lucrèce Borgia de Paul Véronèse, qui n'est ni Lucrèce Borgia ni une œuvre de Véronèse. Page 268, il cite le Dominiquin, et oublie le Corrège, Antonello de Messine, etc. En résumé, Taine a manque de la préparation nécessaire à qui veut traiter des choses de l'art et il en parle comme un admirateur des formes classiques qui ne s'aperçoit pas du changement des sentiments et des idéals, lors môme qu'il aurait bien pu, grâce à sa vaste érudition, remarquer les caractère» de 1 art qui s est mêlé à nos traditions, à nos mœurs, à notre vie.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-Propos du traducteur . • Préface de la traduction française Préface de l'édition italienne . .

Pages

Page 1