‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 4 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

CONCEPT FONDAMENTAL DES DOCTKINES DE TAINE LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE

Hippolyte-Adolphe Taine a été l'un des esprits les plus variés et les plus féconds, en même temps que les plus clairs et les plus disciplinés, qui aient paru de nos jours; esprit marqué au coin français, mais qui a néanmoins reçu et transformé en un puissant travail d'assimilation, par suite des habitudes mentales de sa race, de nombreux germes d'idées émanés de l'âme germanique. Peu d'écrivains ont su, comme lui, même dans son pays, où la philosophie et la science se séparent rarement de la littérature, associer dans toutes leurs œuvres les recherches patientes de la critique et de l'histoire au culte de l'art, la pensée forte à l'imagination inspirée. Nul à notre époque n a tenté, comme lui, même dans les autres pays, d'imprimer l'empreinte rigoureuse du système scientifique à la critique littéraire et artistique, défaire de l'his-

loire une psychologie, de réduire toute la matière et les principes des sciences morales aux procédés et aux méthodes d'investigation des sciences naturelles, en mettant au service de chaque partie de son œuvre une faculté qui domine celle-ci tout entière et en est le trait distinctif: lesprit philosophique qui envisage les choses dans leur ensemble et du haut d'idées générales et compréhensives.

Nous verrons plus tard si, dans lunion de qualités aussi diverses et opposées que la recherche minutieuse des faits et la tendance à les dominer du haut de vastes synthèses, den animer la masse parle souffle de l'imagination et de l'art, on ne sent pas çà et là un certain efl*ort ; si, en Taine, le philosophe, et avant tout le philosophe systématique, n'a pas nui souvent à l'écrivain. Tous ceux qui conservent la vive impression de la première lecture de ses livres les plus connus, trouvent sans doute beaucoup de vérité dans le jugement que porte sur lui, comme écrivain, Frédéric Amiel, la sensitive intellectuelle de notre siècle (i). Mais ce je ne sais quoi d'un peu forcé, de trop voulu, que révèle, môme dans le style, la symétrie de la période, et qui, d'autre part, est compensé chez Taine

(l) « J'éprouve udc sensation pénible avec cet écrivain, comme un grmcement de poulies, un cliquetlement de machine, une odeur de laboratoire. Ce style tient de la chimie et de la technologie La science y devient inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort et âpre; mais cela manque de charme d'humamté, de noblesse, de grâce... Cette lecture est instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante ; elle dessèche corrode, attriste ». Fragments d'un Journal intime, édit. de 1887* t II, pp. 109-110. - Ce jugement d'Amiel, dit d'ailleurs très bien M. Gabnel Monod, témoigne de « l'excès que son âme maladive portait en toutes choses >». Les Maîtres de Vllistoire : Renan, Taine Michelet, 3« édit., 1896, p. 160.

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par une grande variété et richesse d'expression et par des éclats de véritable éloquence, produit chez le lecteur l'eiTet d'une maia vigoureuse qui sait le guider, et a son attrait. Nous sentons ainsi à chaque page de l'écrivain ce que Pascal aimait à trouver dans un livre : l'homme et son caractère. C'est comme le son de voix habituel d'une intelligence toujours sûre de ce qu'elle veut et en attitude constante de combat pour la conquête du vrai, auquel elle est prête à subordonner tout le reste, à commencer par la considération des conséquences que pourra exercer, sur le sentiment public et dans la pratique de la vie, la démonstration du vrai ni dissimulé ni voilé (1).

C'est, en un mot, le principe de « la science pour la science » qui inspire Taine, et qui le pousse à chercher sans cesse devant lui ce qu'il croit être le vrai, sans jamais détourner les yeux ni en arrière ni aux alentours. Le besoin intellectuel de la recherche et de la démonstration du vrai, et rien que du vrai, envisagé du haut d'idées générales et par vastes synthèses, a toujours été le mobile le plus puissant qui a donné l'impulsion aux facultés dominantes de son âme (2). A cette disposition s'en unissait chez lui une autre, propre, elle aussi, à la trempe d'esprit philosophique : celle qui lui faisait vivement ressentir le plaisir

(1) « Quelle différence y a-t-il entre un philosophe et un orateur? Un philosophe cherche à trouver et à prouver des vérités générales, rien de plus. 11 aime la science pure et ne s'occupe pas de la vie pratique ; il ne songe pas à réformer le genre humain. Il pense à la morale, mais comme il pense à la chimie ». Les Phiiosophes classiques du xix« siècle en France, 3» édit., 1868, p. i4i-

(2) « Cet amour passionné de la démonstration pure «lui fait le philosophe... » [Ibid.)

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intime découlant de la combinaison libre des idées abstraites associée à la contemplation des faits.

Dans cette aptitude pour la pensée et pour la joie de la pensée, qui ressemble à la faculté en vertu de laquelle le musicien de vocation combine artistement les formes des sons et se complaît en elles, résidait la force première qui a mû Toeuvre de Taine. Chez lui, rhomme et le citoyen se confondent pleinement avec l'écrivain, le philosophe, le critique, Thislorien. Ayant quitté de très bonne heure l'Université, à laquelle il n'appartint que quelques mois, au début de sa carrière, il professa ensuite de longues années à TEcole des Beaux-Arts. Mais l'activité de sa pensée, à laquelle se réduit toute sa vie, a été entièrement absorbée, on peut le dire, par son travail d'écrivain. Ses œuvres n'offrent pas trace de cet « esprit professionnel » qui, en tout pays, marque si souvent d'une empreinte de coterie les àoctrines de certains écrivains enseignants. Et l'on ne peut pas dire davantage que, comme historien de la Révolution, il ait écrit par amour ou par haine de parti, dans le vrai sens politique de ce dernier mot. A sa critique souvent acerbe des hommes et des faits de la démocratie jacobine, qui lui avait attiré l'épithète de réactionnaire, on peut en effet opposer sa critique non moins tranchante, non moins radicale, de l'ancien régime. Et si la première dépasse souvent la mesure, si le relief trop cru donné aux ombres préjudicie fâcheusement à la clarté lumineuse du grand tableau, il n'en est pas moins vrai que ce qui passionne le critique, jusqu'à le rendre parfois injuste, ce n'est jamais la considération des choses du moment, ou une attache

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avec les partis politiques militants, en dehors desquels il se tint toujours (i).

Non qu'il soit resté indifférent aux grands intérêts et aux problèmes du présent et de l'avenir de sa patrie. Les terribles événements de 1870 le bouleversèrent, et, comme à Ernest Renan et à d'autres esprits éminents, étrangers jusque-là, aussi bien que lui, aux choses de la politique, lui firent prendre la plume, lui suggérèrent de pieux conseils à l'adresse de son pays. Ce fut alors que, pour rechercher dans les erreurs du passé l'origine des malheurs nationaux du présent, il conçut le dessein des Origines de la France contemporaine, dont le premier volume, VAncien Régime, parut en 1876. (JEuvre de longue haleine, de conception ardue, qui compte certainement parmi les plus importantes de notre époque, mais qui est restée malheureusement incomplète, l'écrivain ayant succombé sous l'effort d'une tâche aussi écrasante.

Dans cette œuvre, comme le montre la Préface, on sent de toute évidence la préoccupation du moment historique qui l'a suggérée : le manque d'estime qu'éprouvait à très juste titre l'auteur pour le système parlementaire, sous la forme qu'il a revêtue chez nous autres Latins, et qui l'achemine vers ce qui peut arriver de pire à un système gouvernemental,— suivant le mot de xMachiavel, — le mépris. Mais, dans sa juste sévérité à l'égard des hommes et des erreurs du passé,

(1) On n'a de lui que deux écrits plus ou moins poliUques et de circonstance : Du Suffrage universel et de la manière de voler, publié en 1872, et un autre, qui a paru en octobre 1870: U Opinion en Allemagne et les conditions de la paix, où vibre profondément la note patriotique.

Barzellotti. 2

par rapport au présent, la passion qui parfois lui fait dépasser les bornes a uniquement sa source dans ks idées auxquelles il oppose les faits, qu'il trouve inférieurs et défectueux. Cette passion pour les idées transparaît chez Taine sous les formes rigoureuses de l'analyse critique, et elle constitue le côté le plus personnel, et, par conséquent, le plus attrayant peutêtre de son œuvre ; elle en explique à la fois les excès et les défauts. Même ce qu'il y a de moins vrai dans son portrait de Napoléon, - seul côté de son Histoire où il pourrait sembler avoir suivi le courant d^erpinion alors dominant en France, — provient, si l'on regarde au fond, de sa passion /o^^zV/ttc pour une théorie, non de la haine pour Tliomme, et beaucoup moins encore de rattachement à un parti ou à une cause.

11 dépasse les bornes, nous k verrons, en voulant concentrer à toute force la richesse des éléments du génie napoléonien en une ou deux formules exprimant celle qui en est pour lui « la faculté maîtresse », et qui devrait nous l'expliquer tout entier ; et ainsi il n'en rend qu'un des nombreux aspects et nous présente rhomme presque fixe, immobile dans une attitude unique, sans le faire revivre sous nos yeux dans la variété multiforme de sa grande vie épique.

L'erreur, si elle existe, réside ici dans l'application trop systématique d'une formule abstraite de psychologie à une individualité trop puissante et trop vaste pour pouvoir y entrer tout entière ; elle réside dans la doctrine et dans le procédé de la méthode critique, mais non dans les tendances et dans les intentions de l'écrivain. Celles-ci' sont purement philosophiques et historiques, seulement inspirées par son œuvre, qui est

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celle d'un homme étudiant une grande âme et recherchant les ressorts et les forces motrices de celle-ci. Le prince Jérôme-Napoléon lui-même, qui, dans une ardente critique de ce qu'on peut appeler la partie la plus discutable de l'Histoire de Taine, la qualifia de « libelle », ne crut pas pouvoir en rechercher les motifs au dehors. Il les imputait à « la philosophie » de l'auteur et à u la folie métaphysique », qui, disait-il, lui avaient voilé la vue du vrai et la pleine et large intelligence des faits (i).

Pour bien comprendre l'œuvre de Taine dans toutes ses parties, même dans celles qui sont défectueuses ou fausses, il est donc nécessaire de le considérer avant tout comme penseur et comme philosophe ; de voir comment il fut amené, par les conditions de répoque où il se forma, à déployer les aptitudes les plus originales de son esprit dans la direction qui fut la sienne et à laquelle il resta toujours fidèle.

Taine ne nous a pas donné, dans ses œuvres, uue philosophie au sens habituel que l'histoire des systèmes métaphysiques attache à ce mot. Si 1 on se laissait aller à des conjectures sur la forme différente qu'aurait pu prendre son esprit à une autre époque, on pourrait se le figurer chef audacieux et écouté de quelque grande école réunie par lui autour d'un système déduit d'un seul principe, et auquel le caractère

(1) Le prince Napoléon, Napoléon d ses détradeurs : M, Taine, 1887 pp. 1-57.

par rapport au présent, la passion qui parfois lui fait dépasser les bornes a uniquement sa source dans tes idées auxquelles il oppose les faits, qu'il trouve inférieurs et défectueux. Cette passion pour les idées transparaît chez Taine sous les formes rigoureuses de l'analyse critique, et elle constitue le côté le plus personnel, et, par conséquent, le plus attrayant peutêtre de son œuvre ; elle en explique à la fois les excès et les défauts. Même ce qu'il y a de moins vrai dans son portrait de Napoléon, — seul côté de son Histoire où il pourrait sembler avoir suivi le courant d'opinion alors dominant en France, — provient, si l'on regarde au fond, de sa passion logique pour une théorie, non de la haine pour l'homme, et beaucoup nooins encore de l'attachement à un parti ou à une cause.

11 dépasse les bornes, nous le verrons, en voulant concentrer à toute force la richesse des éléments du génie napoléonien en une ou deux formules exprimant celle qui en est pour lui « la faculté maîtresse », et qui devrait nous l'expliquer tout entier ; et ainsi il n'en rend qu'un des nombreux aspects et nous présente riiomme presque fixe, immobile dans une attitude unique, sans le faire revivre sous nos yeux dans la variété multiforme de sa grande vie épique.

L'erreur, si elle existe, réside ici dans l'application trop systématique d'une formule abstraite de psychologie à une individualité trop puissante et trop vaste pour pouvoir y entrer tout entière ; elle réside dans la doctrine et dans le procédé de la méthode critique, mais non dans les tendances et dans les intentions de l'écrivain. Celles-cî' sont purement philosophiques et historiques, seulement inspirées par son œuvre, qui est

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celle d'un homme étudiant une grande âme et recherchant les ressorts et les forces motrices de celle-ci. JUe prince Jérôme-Napoléon lui-même, qui, dans une ardente critique de ce qu'on peut appeler la partie la plus discutable de l'Histoire de Taine, la qualifia de « libelle », ne crut pas pouvoir en rechercher les motifs au dehors. 11 les imputait à « la philosophie » de l'auteur et à « la folie métaphysique », qui, disait-il, lui avaient voilé la vue du vrai et la pleine et large intelligence des faits (i).

Pour bien comprendre l'œuvre de Taine dans toutes ses parties, même dans celles qui sont défectueuses ou fausses, il est donc nécessaire de le considérer avant tout comme penseur et comme philosophe ; de voir comment il fut amené, par les conditions de l'époque où il se forma, à déployer les aptitudes les plus originales de son esprit dans la direction qui fut la sienne et à laquelle il resta toujours fidèle.

Taine ne nous a pas donné, dans ses œuvres, une philosophie au sens habituel que l'histoire des systèmes métaphysiques attache à ce mot. Si l'on se laissait aller à des conjectures sur la forme différente qu'aurait pu prendre son esprit à une autre époque, on pourrait se le figurer chef audacieux et écouté de quelque grande école réunie par lui autour d'un système déduit d'un seul principe, et auquel le caractère

(i) Le prince Napoléon, Napoléon elses délracleurs : M, Taine, 1887 pp. 1-57.

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et les tendances intellectuelles de son fondateur auraient peut-être, en un âge de foi et d'abstractions métaphysiques, imprimé une empreinte morale et religieuse. xVlais il pensa et écrivit à une tout autre époque. Entré, dès les premières manifestations de son esprit avide de clarté et d'analyse, dans ce courant d'idées scientifiques et critiques qui forme le caractère dominant de la pensée et de la litlérature de la seconde moitié de notre siècle, il en devint un des initiateurs les plus résolus: il donna quelques-unes des formules morales et esthétiques que s'assimila l'intelligence contemporaine. Tout jeune, il avait lu et étudié h fond les philosophes anciens et modernes, et médité sur les problèmes capitaux de la connaissance humaine. Au lieu de construire un de ces systèmes métaphysiques qui ont la prétention d'assigner les dernières limites à la pensée humaine, il se prépara à trouver « une voie à suivre dans le travail des idées ».

(( Je n'ai point tant de prétention que d'avoir un système », écrivait-il dans la Préface d'un volume renfermant quelques-uns de ses premiers travaux; «j'essaye tout au plus de suivre une méthode. Un système est une explication de Tensemble, et indique une œuvre faite ; une méthode est une manière de travailler, et indique une œuvre à faire. J'ai voulu travailler dans un certain sens et d'une certaine façon, rien de plus. La question est de savoir si cette façon est bonne. Pour cela, il faut la pratiquer (i) ».

Cette déclaration de la part du philosophe est sincère. Nous verrons néanmoins que l'œuvre de son

(i) AiS8a/s de critique et d' histoire, 2« édil., 1866, . .

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esprit n'est pas restée exclusivement contenue dans les limites où il semble avoir voulu l'enfermer ici, et qu'elle a abouti à quelque chose de plus qu'au projet d'une méthode de recherche et de travail scientifique.

Et cette œuvre, non seulement par les principes dont elle dérivait, mais, plus encore, par l'application large et géniale qu'il en fît de bonne heure à l'histoire et à la psychologie des peuples, de la littérature et de l'art, répondit aux besoins de nombreux esprits. Taine exerça, surtout dans les dix dernières années du second Empire, une influence toujours croissante, et fut en vive faveur auprès d'une grande partie du public pensant de France et d'autres pays (1).

Combattu avec acharnement par les conservateurs, par les « hommes d'ordre», il était admiré surtout par les jeunes gens delà génération nouvelle, qui voyaient en lui le chef d'une sorte de radicalisme philosophique, armé contre les doctrines officielles de l'État et de la tradition, et qui prenaient pour leur mot d'ordre, en exagérante ce sujet la pensée du philosophe, quelquesunes de ses assertions publiquement condamnées par l'évoque d'Orléans. « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes. Il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement

(1) « Aucun écrivain n'a exercé en France, dans la seconde moitié de ce siècle, une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie môme, on retrouve la trace de cette influence ». G. Monod, Les Mattres de V Histoire, p. 107. — M. Albert Sorel, le successeur de Taine à l'Académie française, a dit dans son discours de réception (7 février 1895; : « Dans aucune branche de l'activité intellectuelle il n'a laissé les choses au point où il les avait prises »».

musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et comme le sucre (i) ». Emile Zola, alors à ses débuts, s'appropriait ces paroles, et les arborait, en guise de bannière du naturalisme importé par lui dans la littérature, h la tête de son roman de Thérèse Raqiiin^ qui fît scandale. M. Paul Bourget nous a décrit le mouvement d'enthousiasme et de sympathie qui, immédiatement après 1870, au lendemain de la guerre, faisait accourir par centaines les jeunes gens de son âge, la plupart à peine échappés du collège, dans la vaste salle de l'École des Beaux-Arts, où Taine enseignait pendant les quatre mois d'hiver. <( Le maître parlait de sa voix un peu monotone et qui timbrait d'un vague accent étranger les mots des petites phrases ; et même cette monotonie, ces gestes rares, cette physionomie absorbée, cette préoccupation de ne pas surajouter à Féloquence réelle des documents l'éloquence factice de la mise en scène, — tous ces petits détails achevaient de nous séduire. Cet homme, si modeste qu'il semblait ne pas se douter de sa renommée européenne, et si simple

(1) Histoire de la Littérature anglaise, 2^ édit., 1866. Introduction» p. XV. — Qu'une interprétation fausse et partiale ait été donnée alors de cette phrase célèbre, c'est ce qu'a démontré, dans son bel article du Journal des Débats, le vicomte Melchior de VogUé, qui n'est ni un positiviste ni un naturaliste. Dans cette phrase, dit-iU « on reconnaît... une vérité banale à force d'évidence ». — La susdite phrase ayant fait l'objet d'une discussion au sein de l'Assemblée nationale (16 décembre 1872), Taine expliqua sa pensée dans une lettre publiée par le journal cité plus haut (19 décembre). Il y disait que, tout en expliquant par voie d'analyse psychologique les facteurs moraux de la vertu et du vice, on ne reste pas indifférent pour cela h l'un et à l'autre ; « on n'excuse pas un scélérat parce qu'on s'est expliqué sa scélératesse... On peut être déterministe avec Leibnitz, et admettre néanmoins avec Leibnitz que l'homme est responsable, etc. ».

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qu'il semblait ne se soucier que de bien servir la vérité, devenait pour nous Tapôtre de la Foi nouvelle. Celui-là du moins n'avait jamais sacrifié sur Tautel des doctrines officielles. Celui-là n'avait jamais menti. C'était bien sa pensée qu'il nous apportait dans ces petites phrases si courtes et si pleines, — sa pensée, profondément, invinciblement sincère... (1) ».

Ici, grûce au disciple qui l'a si bien compris et interprété, nous nous voyons en présence du maître, peint au moment de sa plus grande popularité, dans l'attitude qui a donné un si fort relief à toute sa vie intellectuelle : dans cette profonde sincérité d'esprit, qui dédaignait tout mensonge, toute rhétorique, et ne lui a jamais permis de croire que les idées eussent une nationalité politique ou fussent chose de sentiment, de parti ou de secte, et aussi que la cause du vrai put jamais être servie par celui qui, avant de le proclamer, s'inquiéterait des faveurs ou des haines du public, de l'opportunité du moment, des convenances politiques ou morales, des conditions pratiques de la vie. Ce principe de l'objectivité absolue dans la recherche du vrai et de son indépendance de tout motif non scientifique qui put l'inspirer, Taine l'avait professé dès ses premiers écrits, quand ce courage pouvait lui coûter, — comme ce fut le cas au sortir de l'Ecole normale, — l'exclusion des meilleurs postes de l'enseignement, encore aux mains, à cette époque, de Victor Cousin et de son parti philosophique.

(1) Essais de psycfioloyie contemporaine, i883; t. I, pp. 179-18O.

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Hippolyte-Adolphe Taine naquit à Vouziers, département des Ardennes, le 21 avril 1828. Sa famille lui donna les premiers exemples d'une vie domestique réglée et laborieuse, dans une région peu riche, où, a dit Michelet, le caractère des habitants est sérieux et austère, où les esprits tendent à la critique. C'est là que, dans son enfance, lui vint, des grandes forêts voisines, la première impression de la nature, « celle que le reste de la vie achève et ne dissipe plus », et qui apparaît si puissante dans ses ouvrages.

Son père étant mort en 1840, sa famille se rendit à Paris, afin de mieux pourvoir à l'éducation deTenfant.

Il était délicat de santé et réclamait beaucoup de soins. Sa mère, qui avait une grande tendresse pour lui, le garda auprès d'elle et lui fît suivre les cours du collège Bourbon, où il se distingua parmi tous ses condisciples, et remporta toujours les premiers prix (1). La tendance rigoureuse aux spéculations philosophiques, qui devait être un des traits dominants de son esprit, apparaît immédiatement chez Tadolescent. Sérieux et réfléchi, il fixe de lui-même, dès l'âge de quatorze ans, l'ordre et les heures de ses études, qu'il observe rigoureusement. Elève du cours

(1) Pendant quelque temps, avant que sa mère se rendit à Paris avec ses filles, il demeura comme interne à rinstitution Mathé, dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Durant la maladie de son père, il était resté dix-huit mois dans un pensionnat ecclésiastique de Rethel.

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de philosophie que professait M. Bénard, « il avait déjà un système du monde tout pénétré de déterminisme spinoziste ; et surtout une manière qui lui était propre de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur presque mathémalique(i) ».

En 1848, il fut reçu le premier à l'École normale. Le directeur des études était alors M. Vacherot, que Taine dépeignit plus tard, dans Les Philosophes classiques, sous la belle figure du «philosophe Paul»; parmi les professeurs, on comptait Saisset, Havet et Jules Simon. La promotion de . cette année-là, dit M. Gréard, fut « une des plus brillantes que l'Université ait produites. Elle réunissait Taine, Sarcey, About, Paul Albert, de Suckau, Libert, Merlet et bien d'autres qui se sont fait un nom dans la critique ou dans l'enseignement (2) ».

(1) Les Maîtres delllisloire, p. 60. — Ce livre de M. G. Monod, que j'aurai Toccasion de citer plus d'une fois encore, est la source la plus importante pour qui veut connaître l'écrivain et l'homme. M. Monod a été en relations personnelles avec Taine, et il a pu. en outre, utiliser certains documents inédits relatifs aux premières études et aux premiers écrits de celui-ci.

(2) Préuost-Paradol : Élade suivie d'un choix de lettres, '2* édit., ,894, pp. 12-14. — Nous croyons devoir reproduire ici la description vivante que trace M. Gréard de TÉcole normale en ces années-là. « Un souffle puissant, dit-il, agitait à cette époque et pénétrait l'École. Toutes les opinions, toutes les croyances y avaient, comme dans les périodes de développement libéral, leur pleine liberté de défense et d'action. Mais, à travers ces divergences, . un courant général portait les esprits vers un ordre nouveau de recherches, auxquelles chacun, pour ses propres tendances, demandait une lumière et un appui. L'observation des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, était arrivée à prendre une part notable de la place qu'avait occupée par privilège, et non sans excès, Tétude des pures théories. L'École normale a été un des berceaux de la critique appelée depuis la critique scientifique. On dévorait les articles de Sainte-Beuve. Balzac excitaitl'enthousiasme ; c'était, pour les veillées prolongées

La maturité et la force d'intelligence de Taine, la laideur et la solidité de ses études, étonnantes chez un jeune homme de vingt ans, lui attirèrent aussitôt l'estime et le respect affectueux de ses camarades, qui allaient souvent le consulter, ou, comme ils disaient, le « feuilleter ». Ils sentaient en lui un esprit déjà formé et en possession d'idées personnelles. Aux jeunes gens que nous avons nommés vint s'ajouter un peu plus tard Prévost-Paradol, que Taine avait connu au collège Bourbon. Dans une lettre en date du 20 mars 1849, que cite M. G. Monod, Taine fait à son ami les aveux suivants : « Je me suis fait un grand plan d*étude, et je destine mes trois années d'Ecole h le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe... Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup;... mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète.

« Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'Ecole, à

ou pour les matinées commencées aux premières lueurs du jour» le livre de chevet; à ceux que retenait la consigne du jeudi ou du • dimanche, les règles de la camaraderie prescrivaient d'apporter un volume de la Comédie humaine. On suivait avec la même curiosité réfléchie les découvertes de la chimie et de l'histoire, les progrès de la physiologie » . — Prévost-Paradol avait pour Taine, dit plus haut M. Gréard, « une affection empreinte de déférence; ...en philosophie, alors que Taine était déjà à l'École, il avait entretenu avec lui une correspondance suivie ». — C'est dans ce livre de M. Gréard que se trouvent les lettres de Prévost-Paradol à Taine, que je citerai plus d'une fois. — Voir aussi Francisque Sarcey, Souvenirs de jeunesse, i885.

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étudier en outre les sciences sociales, l'économie politique et les sciences physiques ; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres(i) ».

Ici la philosophie est déjà conçue dans sa signification la plus vraie et la plus haute, comme l'ont toujours conçue et vécue les penseurs dignes de ce nom : moins comme une doctrine et comme un système de doctrines à étudier et à professer, que comme la consécration de l'existence entière à la conquête libre et désintéressée d'un savoir compréhensif , dirigé vers de hautes aspirations idéales (2). Et c'est ainsi que Taine devait la pratiquer.

Malheureusement, le résultat final des études ne correspondit pas aux efforts du jeune normalien ni aux jugements favorables de la plupart de ses maîtres. Il échoua au concours d'agrégation de philosophie d'août i85i, par suite de la divergence profonde qui s'accusait dès ce moment entre la direction de sa pensée et les doctrines de l'éclectisme, encore dominantes dans l'enseignement officiel, et qu'Adolphe Garnier et d'autres défendaient à l'École (3). Quoique

(1) G. Monod, Op. cit., pp. 62-68. — Cette lettre et les lettre» suivantes à Prévost-Paradol ont été communiquées à M. G. Monod par M™« Taine, qui « l'a guidé, dit-il, dans toutes ses recherches ».

(2) Telle est aussi la conception très vraie que se faisait de la philosophie Gœthe, auquel Taine a tant emprunté, comme nous le verrons. Pour le poète allemand, « chaque philosophie est une forme différente de la vie, une façon particulière de la comprendre et de s'y poser ». E. Caro, La Philosophie de Gœthe, 1880.

(3) On trouvera dans le livre de M. G. Monod (pp. 68-74) et dans les lettres de Prévost-Paradol à M. Gréard, reproduites par celuici (XI à jciii), l'histoire de cet insuccès de Taine au concours

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jugé incapable par ses examinateurs d'enseigner la philosophie, il fut cependant nommé en province ; il accomplit ses devoirs de professeur avec l'activité consciencieuse et l'enthousiasme qui étaient dans sa nature. Mais il n'eut pas la patience de supporter longtemps les ennuis et l'opposition sourde, trop visible, que ses convictions lui attirèrent de la part des autorités, surtout après le coup d'État (1). « En moins d'une année, il tomba d'une suppléance de philosophie à Toulon à une suppléance de sixième à Besançon (2) ». Il se révolta, et, abandonnant renseignement, retourna à Paris. En mai i853, il obtint le diplôme de docteur es lettres, après avoir soutenu brillamment ses deux

d'agrégation de philosophie, qui, dit M. Monod, fit presque scandale, tant était grande la réputation du jeune philosophe, et favorable l'impression que son examen avait faite sur ses condisciples. Victor Cousin, à l'influence duquel on a parfois attribué l'échec de Taine, non seulement n'y avait eu aucune part, mais s'en était montré fort mécontent. « La vérité est, conclut M. G. Monod, que ses juges avaient sincèrement trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition sèches et fatigantes >». L'opinion que s'était formée de lui et de son esprit Adolphe Garnier, on la connaît par Jules Simon, cpii, après la mort de Taine, a reproduit dans le journal Le Temps le jugement de Garnier à l'égard de VEssai sur les Fables de La Fontaine, présenté par Taine comme thèse de doctorat. Jules Simon raconte que, l'ayant lu et admiré, il avait écrit à Adolphe Garnier pour lui recommander le jeune candidat. Et son collègue en Sorbonne, après avoir pris connaissance de la thèse, lui avait répondu qu' a elle manquait de jugement et de talent », sans parler de beaucoup d'autres choses, et qu'on agirait sagement en fermant à l'auteur la carrière de l'enseignement philosophique.

(ly II y eut, au sujet du coup d'État, un échange de lettres entre Prévost-Paradol, qui était encore à l'École normale, et Taine. Les lettres du premier se trouvent dans le livre de M. Gréard. M. G. Monod cite quelques fragments de celles de Taine, qui, tout en désapprouvant l'acte de Louis-Napoléon, regardait comme un devoir, après le plébiscite, d'accepter en silence le nouveau régime.

(2) A. Sorel, Discours de réception ù l'Académie française.

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