LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE LHISTOIRE
thèses : la thèse latine, De personis plaionicis, dont il reproduisit ensuite les parties principales dans son essai sur Les Jeunes Gens de Platon, et la thèse française, Essai sur les Fables de La Fontaine, qu'il refit et publia de nouveau en 1860, sous le titre de La Fontaine et ses Fables.
Ses années d'études à TÉcole normale et son court professorat en province laissent déjà apparaître chez lui les premiers germes des idées directrices et centrales que développera plus tard son œuvre. C'est là un des exemples les plus frappants de la persistance et de la continuité avec lesquelles un esprit foncièrement logique peut travailler pendant toute sa vie, en donnant à ses produits intellectuels, dès ses premiers essais, une même base de principes, de méthode, et, pour dire le vrai mot, d'orientation idéale (1).
Non pas, comme je chercherai à le montrer, — et c'est sur ce point en particulier que je m'écarte des biographes et des critiques les plus autorisés de Taine, — que, au fond et sous Tétroit enchaînement logique de sa doctrine, il n'y ait des contradictions qui la pénètrent tout entière (9). Mais celles-ci ne
(1) M. G. Monod, qui, comme je Tai déjà noté, a consulté les manuscrits de Taine, dit à ce propos que, quand il quitta renseignement, il « avait déjà dans l'esprit sinon la formule, du momsla conception très nette des idées génératrices de son œuvre entière >>. Dans une lettre du mois d'août 1862 à Prévost-Paradol, il lui parle d'un Mémoire sur la Connaissance, où sont déjà indiquées les idées fondamentales du livre de L'Intelligence, écrit seize ans plus tard, mémoire qui se réfère à cette théorie de la faculté de l'abstraction qui joue un si grand rôle même dans ses livres sur Vart.
(2) Pour ne citer ici qu'une de ces contradicUons, échappées à MM. V. Delbos et G. Monod, comme à tous ceux qui affirment la cohérence^ logique absolue de tous les éléments de la doctrine de Taine, remarquons simplement que son pessimisme est en contra-
soiil pas imputables à des transformations, à des changements de direction et de convictions philosophiques qui se sont opérés dans sa pensée, laquelle a toujours procédé en droite ligne; elles proviennent bien plutôt de la disparité originelle des éléments et des aptitudes primitives dont se composait son esprit, qui était à la fois celui d'un penseur spéculatif tendant à l'abstraction, et d'un artiste né, d'un observateur et d'un fin psychologue.
Parmi les facultés dominantes de Taine, celle qu'il faut appeler sa « faculté maîtresse »,— expression heureuse créée par lui et devenue désormais presque populaire,— la puissance logique d'abstraire, de concevoir au moyen d'idées générales, et de déduire de celles-Kii, qui est la faculté du philosophe, se révéla la première chez lui. Les notes des professeurs de l'Ecole normale à son sujet indiquent déjà, comme premières caractéristiques de son esprit, « l'élévation, la force de pensée», et aussi, comme défaut principal, « un goût excessif pour l'abstraction w.Vacherot, qui le comprit le mieux, avait dit presque prophétiquement : « La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser (i) ». Il n'est pas étonnant que, sur un pareil esprit, né pour la démonstration, ouvert à la rigueur des formules et des déductions d'une logique à outrance, la géométrie métaphysique des
diction avec Toptimisme qui constitue le fond et Tesprit de tout le système de Spinoza, dont il accepte plus d'une prémisse. Nous montrerons cependant en son lieu que le pessimisme de Taine n'est pas absolu et ne constitue pas le dernier mot de sa doctrine. — Voir, à ce sujet, l'écrit de M. Victor Giraud, professeur à Fribourg : Taine et le pessimisme d'après les autres et d'après lui-même,
(i) G. Monod, Op. cit., pp. 65-68.
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livres de V Éthique ait excité, à la première lecture, une attraction irrésistible. Spinoza, dès le début de sa vie intellectuelle, avait été son maître.
« Je vais lire Spinoza, qui me semble ton maître », lui écrivait son condisciple Prévost-Paradol, en discutant de métaphysique avec lui, au mois de mars 1849. Et dans une autre lettre, faisant allusion à une thèse « sur les sensations » écrite par son ami, alors professeur en province, pour l'agrégation des lettres, il lui disait ceci : « Tu as digéré le Spinoza que j'ai lu, et tu me le rends par tous les pores ». Et ce qui avait le plus contribué à l'insuccès de son examen à l'École normale, c'était d'avoir pris comme thème de sa seconde leçon orale, où il devait exposer les principes de la morale, quelques-unes des propositions les plus hardies de YÉthique. L'idée de la grande unité des choses et de leur nécessité, dont la loi pénètre tout, et qui est à la fois ordre logique de raison dans notre intelligence et ordre de causalité réelle opérante dans la nature, cette audacieuse conception panthéiste, entrée dans l'esprit du jeune collégien avec la première lecture de YÉthique, ne cesse d'y demeurer, et reparaît comme fond suprême de sa pensée même dans ses œuvres Uttéraires et historiques. 11 est vrai, nous le verrons mieux par la suite, que le Spinoza dont il s'inspire dans les œuvres qui rendent la substance de sa doctrine, est un Spinoza passé, pour ainsi dire, à travers les spéculations métaphysiques des Allemands, principalement de Hegel, regardé avec l'œil et entendu avec le pathos poétique de Wolfgang Gœthe et avec l'âme de Marc-Aurèle, dont Taine nommait les Pensées son « catéchisme ».
Durant son séjour en province, il s'était adonné tout entier à l'étude des philosophes et des grands écrivains allemands, et ceux-ci avaient fait germer dans son intelligence des idées et des vues fécondes. Ce qu'il y a de vraiment neuf et de plus durable dans son œuvre, — ce concept d'une psychologie de l'histoire et des formes de la civilisation appliquée h l'analyse du génie des peuples, des races et des individus, et à l'interprétation des produits des arts et des littératures, — nous le voyons poindre dès ce moment dans les détails que nous offrent ses lettres sur cette période de labeur solitaire et fécond, alors que la lecture de Hegel l'introduit dans l'étude du monde de l'histoire, tel que, après Vico^ l'esprit germanique l'avait conçu, de Herder aux romantiques, dans sa loi d'évolution organique.
« J'essaye de me consoler du présent en lisant les Allemands », écrit Taine à Ernest Havet, le 24 mars i852. « Ils sont par rapport à nous ce qu'était TAngleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve des idées à défrayer tout un siècle (1)». Paroles que ne doit jamais perdre de vue celui qui veut bien s'expliquer la formation de l'œuvre de Taine. Elles nous montrent comment s'est éveillée de bonne heure en lui la conscience des conditions historiques de la pensée contemporaine et de
(1) G. Monod, Op. cit.f p. 84- — Voir aussi le jugement dans VHistoire de la Littérature anglaise^ t. IV, p. 289, sur les Allemands : « L'Allemagne imprime le branle à la révoluUon des idées, comme la France à la révolution des mœurs. Ces bonnes gens... se trouvent tout d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race n'a l'esprit si compréhensif ; nulle n'est si bien douée pour la haute spéculation ». Au tome V du même ouvrage, page 271 et suivantes, on lit des jugements analogues.
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celles de la civilisation de son pays, au milieu desquelles, ainsi que nous le verrons, il chercha à s'orienter dès ses premiers pas. Parmi les idées qui soufflaient autour de lui, et dont le génie germanique, entré le dernier dans la culture européenne, avait produit un nombre h « défrayer tout un siècle .,, celles qu .1 respira aussitôt à pleins poumons, ce furent les Idées historuiues. 11 était porté vers elles par son tempérament de critique réaliste, et ces idées à cette époque, répondaient le plus, dans toute l'Europe, à l'esprit du temps (i).
Par contre, la critique de la connaissance, telle que I avait conçue Kant, qui constitue, avec les doctrines de l'école historique, une des acquisitions durables apportées dans la culture moderne par l'es prit germanique, ne lattira jamais beaucoup. Ses œuvres n'indiquent pas qu'il ait étudié Kant ex professo, qu'il en ail reconnu toute la valeur historique et scientifique. Cesl peut-être là l'unique lacune dans une culture aussi large, et, sous tous les autres aspects, aussi complète que la sienne; lacune visible je croîs, dans sa doctrine. Au demeurant, il fut et resta toujours, en philosophie, plutôt un métaphysicien et un psychologue qu'un crUir,ue au vrai sens du mot. Et puis, la ferme et saine direction logique de son esprit lucide de Français, le sens vif et sûr qu'il eut toujours de la réalité, ses fortes études de choses et de sciences positives, tout cela l'éloigna
(1 ) La Préface de VHhloire de /„ Lilléralure analaise et un na««»„„ des PhUosopHes classiques (pp. 3o3-3o4; nous're TeÏnenfsu • !e qu au temps de Taine, avait déjà été fait, même en France sur le terram de 1 histoire. ''lance, sur
Barzellottï.
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de rintempérance et du vague de la métaphysique des écoles postérieures à Kant, l'achemina dans une tout autre voie. Hegel lui-même, qu'il affirmait avoir lu en province chaque jour, pendant un an entier, avait fini par le fatiguer. « Je viens de lire la Philosophie de VHisloire de Hegel », écrivait-il en juin 1S62. «C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise (1) ».
Lui aussi a dû éprouver ce qu'éprouvent nos ûmes latines —j'en ai fait moi-même l'expérience — à la suite d'une longue étude passionnée de la métaphysique allemande, qui est certainement, avec les métaphysiques grecque, hindoue et alexandrine, l'un des plus énormes efforts de la pensée humaine. A côté du vif sentiment, inspiré par elle, d'une espèce d'ivresse intellectuelle et d'une sorte d'action communicative, nous sentons surgir peu à peu en nous le besoin de rétablir l'équilibre de toutes nos facultés dans l'eurythmie de la pensée des classiques anciens, et de nous reposer sur eux comme sur une terre ferme, après avoir tlolté dans cet océan de spéculations.
Or, nul esprit plus que celui de Taine n'a ressenti ce besoin, si latin, de la régularité, delà mesure, des formes et des processus de l'intelligence. Il dut le ressentir d'autant plus fortement, — comme cela ressort de ses œuvres, — que sa vocation et son art d'écrivain devenaient plus conscients, et que la direc-
(1) G. Monod, Op. cit., p. 85, en noie. — Voir, en outre, ce que Taine lui-même a dit de la philosophie allemande, en 1874, dan» un article que reproduisent les Derniers Essais de critique et d^Jtiistoire [1* édit.,p. ii2). Apropos de Schopenhauer, qu'il appelle pourtant un penseur, il qualifie les systèmes philosophiques allemands d' « immenses ballons dégonflés qui.gisent à terre >».
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tion de ses études le porta des hauteurs des théories sur le terrain des faits.
Et néanmoins, je le répèle, dans ce premier contact de son esprit avec l'esprit germanique naquit et se développa ce qui est proprement la partie originale de sa doctrine, la conception, ou, pour mieux dire, la vision de l'unité et de l'organisme vivant du monde de l'histoire; conception, vision à la fois de philo^ sophe et d'écrivain artiste, auxquelles il imprima la forme de son talent, et qui contrastent avec ce qu'il ne cessa d'emprunter par la suite aux doctrines, de la philosophie du xviii« siècle et du positivisme contemporain (i).
Goethe, que Taine a appelé « le père de toute la grande culture contemporaine », lui servit d'interprète quant à ce que l'esprit germanique pouvait lui offrir déplus vital.
On doit remarquer, en effet, qu'il cite l'auteur de Fausl chaque fois qu'il lui faut signaler les origines et les premières impulsions, dans le dernier siècle et dans le siècle actuel, de ce courant d'idées qui porte avec soi la pensée moderne. Pour cette raison, il le range, avec Herder et Ottfried Muller, parmi les promoteurs de cette étude « des variétés de l'âme humaine », dans laquelle consiste, suivant lui, un
(i) pans une de ses lettres, dont nous parlerons à la fin du livre, il dit avoir emprunté à Montesquieu sa conception de l'histoire. Mais il faut noter que, mentionnant cet écrivain dans son Essai sur Tite-Live (p. 171), il dit de lui qu' « il prend plus de plaisir à placer des commentaires qu'à saisir des lois universelles »>, que « son système imparfait est encore incomplet », et que « la philosophie de l'histoire est dans les contemporains ». Voir, en outre, Les Philosophes classiques, pp. 3o3 3o4.
des « pas décisifs qu'on a faits en histoire » à notre
époque (i).
Le jeune critique qui prenait la recherche et la compréhension de ces « variétés » pour une des bases de sa méthode, se sentait très redevable au « grand Goethe, qui par son Tasse, son Iphigénie, son Divan, son second Faust, devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les Ages, semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de Tespace, et donnait une idée de Tesprit universel ». Goethe, en outre, avait été « le premier h faire pénétrer Tesprit philosophique dans la littérature ». Puis, « devenu naturaliste tout en restant poète », il avait entrevu et transporté de la métaphysique dans la science l'idée de l'évolution (Eniwickelang), et avant Lamarck, Geoffroy Saint-Ililaire
(1) Pour se rendre compte de l'importance ca|»itale que Taine attribue, dans l'histoire de la pensée et de l'art modernes, à Vinitiative de l'esprit germanique et particulièrement de Gœthe, il suffit de lire outre l'Introduction de l'ouvrage, les nombreux endroits du tome IV de VlUstoire de la Litléralure amjlaise, où il met en relief celte initiative. Après la page 289. dont nous citons un passage dans notre texte, il faut voir la page 809, où Gœthe est appelé « père ou promoteur de toutes les hautes idées modernes » ; la page 3i(>, où il est dit que « la domination de Tesprit philosophique », porté par les Allemands dans toute la culture moderne, passa aussi en Angleterre ; la page 32G, où le sentiment (lue Shelley eut de la nature est qualifié de « germanique •» ; la page 288, où on lit ceci : « Dans celte confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la première, qui produit la poésie historique, la seconde, qui produit la poésie philosophique ; ...l'une et l'autre si profondes que nul de leurs représentants, sauf Gœthe, n'en a deviné la portée»; et.enfin, les passages du livre \W{V Age moderne, chap. i, § 4), où, parlant du Fausl, Taine dit que cette œuvre est « l'épopée du siècle et l'histoire de l'esprit humain » (p. 809), que ridée mère du poème est « l'idée dominante du siècle » (p. 879), et que le poète « ressuscite le vieux monde... en historien, non en croyant " (p. 382) Dans rintroduction (p. ix), parlant du premier pas fait h
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et Darwin, il l'avait appliquée à la biologie, grâce à sa géniale conception d un type et d'un dessin communs aux organismes. Cette conception, je crois, jointe aux idées de l'école historique, a suggéré à Taine plus d'un élément de sa doctrine, qu'il nous présente « comme fondée sur les analogies entre rhistoire humaine et l'histoire naturelle », et qu'il a exposée avec tant de force synthétique dans l'Introduction de VHisloire de la Liltéralare anglaise, puis dans la Préface des Essais de critique et d'histoire (1).
notre époque en histoire, et qui consiste à retrouver « Ihommc agissant, l'homme corporel et visibie, qui mange, qui marche, qui se bat, qui travaille », il ajoute : « On la fait en Europe à la renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing; ...un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin Thierry, M. Michelet et tant d'autres ... Du reste, il ne faut pas oublier que si, comme le pense Taine, la culture moderne de la France doit beaucoup à la culture germanique, Gœthe disait à Eckermann : '< Je dois beaucoup aux Grecs, aux Français... », et l'on sait «pielle chaleureuse attention il prétait, dans les dernières années de sa vie, aux productions de la jeune littérature française et aux écrivains du Globe.
(1) Je ne puis qu'indiquer ce point, qui demanderait un développement beaucoup plus long. Mais avec quelle méthode Taine applique à l'étude de l'histoire les procédés des sciences de la nature, spécialement de la biologie moderne, et reproduit les idées mères de la philosophie de la nature de Gœthe, le lecteur peut le voir non seulement dans les œuvres scientifiques du poète allemand, — en particulier dans Y Inlroduclion à Vanalomie comparée {1795) et la Métamorphosée des plantes [\-j^), — mais aussi dans Vérité et Poésie [Wahrheit und Dirhtumj) et dans les Conversations avec Eckermann. Dans celle du i3 février I829, entre autres, Gœthe, observant la façon dont les plantes et les animaux se développent en vertu d'une unité de dessin et de type, constate des lois et des faits analogues dans le monde humain. .< La plante va de nœud en nœud et se termine enfin par la fieur et la semence. Dans le règne animal, il en est de même. . . Ce qui se produit ainsi chez chaque mdividu se produit également pour les collections d'individus... L'idée que j'ai est mystérieuse, difficile à exprimer, mais je la
Ce qui, de plus, devait l'attirer vers Goethe, ce fut également Taffinité qui existe entre le sentiment delà nature, dont s'inspirent tant de ses plus belles pages, et ce qu'il nous donne comme caractéristique de la grande poésie de notre temps, apparue, ainsi qu'il le pense, avec l'auteur de Faust et d'Iphigénie en Tauride; sentiment tout pénétré d'une idée panthéiste de la divinité et de la vie universelle de la nature, que lui-même signale comme «germanique », eX retrouve aussi chez Shelley, uni à des « émotions
païennes ».
M. Albert Sorel a noté, avec beaucoup de raison, comment une telle manière de sentir la nature s'unit aussi chez Taine à une disposition « singulière », qui lui venait peut-être de ses premières impressions juvéniles, « à découvrir, dans leur genèse, les mythes primitifs, à deviner, derrière la légende humaine, la majesté des choses naturelles ». Et M. A. Sorel ajoute : <( Ce fut là son trait d'union avec Gœthe ; c'est parce
conçois pourtant bien ». La lecture aUenlive des œuvres scientifiques du grand poète montre, je le répète, que de sa façon d'observer Funilé et révolution des formes naturelles, Taine a tiré les idées directrices et les procédés de sa critique psychologique ; que, comme il le disait dès i852, dans une de ses lettres à Prévost- Paradol, il voulait faire « de l'histoire une science, en lui donnant, comme au monde organique, une anatomie et une physiologie >». Quant à Gœthe, on sait de reste quelles découvertes capitales, aujourd'hui reconnues par la science, il a faites en anatomie comparée et dans la morphologie des plantes. 11 a précédé, sur ce terrain, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Darwin, et on connaît ses relations avec le second de ces savants. — Voir sur ce point plus spécialement : E. Caro, La Philosophie de Gœlhe; — Lewes, Life of Gœlhe, chap.ix; — et David-Frédéric Strauss, L ancienne et la nouvelle Foi, trad. L. Narval, §§ 55-56, pp. i63 i68. Strauss fait observer que Kant a précédé non seulement Laplace, mais aussi Darwin.
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détour qu'il atteignit l'àme antique, et ce n'est pas sans intention qu'il a réuni, dans l'une des études où il a le plus livré de lui-même, la vision de la forêt des Vosges et l'évocation de la piété païenne : Sainte Odile et Iphigénie (i) ».
On peut ajouter : Gœthe est le trait d'union par lequel, dans la pensée de Taine, la conception spinoziste de lunité et de la nécessité rationnelle et causale des choses s'unit à une intuition de la vie divine «t de la puissance créatrice des forces de l'univers. C'est une intuition poétique et métaphysique à la foife, <[ui constitue, nous le verrons, l'un des traits dominants de sa doctrine, celui par lequel elle se rapproche le plus de celle des métaphysiciens aUemands. On sait comment Gœthe — lui-même l'a raconté dans Vériié et Poésie et dans ses Conversations avec Eckermann — sentit, dès la première lecture de Spinoza, que cette doctrine, tant condamnée, satisfaisait au vif le besoin qu'il éprouvait de se représenter l'œuvre de Tabsolu divin sous la forme de la nature indéfiniment et éternellement productrice. Le sens de profonde vérité, à la fois religieuse et poétique, qu'eut toujours, pour l'auteur du Faust, la conception d'un Dieu, vivant et opérant en toute chose, fut le contenu nouveau et concret à l'aide duquel son génie de penseur poète remplit et aviva les formes abstraites des idées spinozistes de substance et de cause. L'« absolu» de V Éthique du philosophe hollandais €t sa conception géométrique et mécanique de la nature se transformèrent, en passant par l'esprit du grand écrivain, en quelque chose de bien différent. Il
[ï) Discours de réception à C Académie française.
a exprimé son idée à ce sujet en quelques vers magnifiques. « Que serait un Dieu qui donnerait l'impulsion du dehors, qui ferait tourner l'univers en cercle autour de ses doigts ? Sa tâche, c'est de mouvoir le monde dans l'intérieur, de porter la nature en lui, de résider lui-môme dans la nature, de sorte que ce qui vit et opère et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa force, de son esprit (i) ».
Or, ce besoin ressenti par Gœthe de repenser à sa façon le panthéisme de V Éthique, en l'adaptant à la forme de son esprit, est le même qui porta le génie philosophique allemand, comme le remarque M.V.Delbos, îi «s'assimiler le spinozisme en le transformant», en y ajoutant de son fonds propre « le sens de la vie partout diffuse qui anime la nature et l'histoire, de l'évolution dans la vie et du progrès dans l'évolution ». Car, —je continue à citer M. Delbos, — « ce qui reste au fond de l'esprit allemand comme principal ressort de son activité, c'est le sens ou l'idée de la nature infinie et divine, créatrice delle-môme et de ses formes, faisant émerger à sa surface, par une génération spontanée et incessante, les êtres sans nombre qui l'annoncent à la conscience de l'homme (2) ». Qu'il suffise d'indiquer ici, comme l'a très bienfait
(l) Was wâr' ein Gotl, der nur von aussen sliesse, Ini Krehs das AU am Finger laufen liesse ! Ihm ziemts, die Well im Innern lu bewegen, Nalur in Sich, aich in Nalur :u hegen, So dass, was in Ihm lebt iind webt und isl, Nie Seine KrofI, nie Seinen Geist vermissl.
(GflETHE, Golt und Well, Proœmium.)
(2) Victor Delbos, te proh/rme moral dans la philosophie de Spinoza et dans thisloire du spinozisme, 1893. Félix Aloan. C'est un livre d'une grande valeur.
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le critique en question, que c'est là une des idées mères de la grande spéculation germanique tout entière, depuis Leibnitz jusqu'à nos jours. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point. En attendant, quiconque a bien lu Taine se rappellera avec quelle fréquence cette idée réapparaît, dans ses œuvres, comme un Leiimolif; et elle y est empreinte dune force et d'une intensité d'expression qui font penser bien plus à la forme quelle revêt dans Faust, à partir de la première scène, qu'aux arides notations abstraites dans lesquelles l'enferment les métaphysiciens qui ont succédé à Kant. C'est particulièrement dans les œuvres de la première période (i853-i864), notons-le, que le jeune universitaire, devenu écrivain et étudiant les .\llemands, /ra/jsc/vW/ - pour employer son mot heureux - dans le langage et dans les images du grand poète panthéiste, la nouvelle conception du monde {Weltanschauuni,) dont la trame idéale, lors de la formation de sa pensée, était venue en quelque sorte s'ourdir dans la chaîne du spinozisme abstrait de ses années de collège et d'École normale (i) Dans l'essai sur Sainte Odile et dans les superbes pages de l'Histoire de la Lillérature anglaise, quand Il parle du Faust, l'aride formule géométrique du panthéisme de VÉthique, présente à l'esprit de l'écrivam,semplit, s'avive tout entière de cette poétique intuition de « la nature vivante et créatrice », qui est la
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LA PHILOSOPHIE DE H. TAlNE
forme sous laquelle le jeune Gœthe repensait le Dieu de Spinoza. Ces « profondes puissances génératrices... par lesquelles tous les vivants arrivent sous la clarté du jour, qui sont désormais nos dieux )),dit Taine, célébrées par Gœthe et par les autres grands poètes modernes, nous font penser à la nalura nalurans du philosophe d'Amsterdam. Et de même, quand Taine, dans les pages dont il s'agit, énumère les diverses réponses faites par les poètes au problème actuel de la vie et nous indique comme la dernière et la plus profonde de toutes, comme celle « où aboutissent tout le travail et tout^ l'expérience du siècle », la réponse faite par Goethe et qu'il résume ainsi : « Tâche de te comprendre et de comprendre les choses », que faitil, en réalité, sinon reproduire en même temps la substance des conclusions morales de Y Éthique? C'est, je le répète, la pensée de Gœtlie à laquelle il recourt comme moyen d'interprétation et de transcription, et à travers laquelle son tempérament de philosophe artiste sent le besoin de faire passer, pour mieux se l'assimiler, tout ce qu'il emprunte aux produits de la culture germanique.
Mais bornons-nous pour le moment à ces considérations. Il est temps de revenir aux détails de la carrière littéraire de Taine. J'ajouterai seulement que je consens à reconnaître, avec M. V. Delbos, — qui a affirmé par maintes bonnes raisons « la parenté philosophique de Spinoza et de Taine », — que le spinozisme est, avec l'hégélianisme, au nombre des éléments originaux qui constituent la doctrine d^i critique français. Je n'hésite pas à l'admettre, comme le lecteur a déjà pu le voir ; à cette condition, toute-
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fois, qu'on ne perde jamais de vue, en analysant cette doctrine, ce qu'ajoute à cet élément spinoziste, en particulier dans certaines œuvres de Taine l'in fluence exercée sur lui par la pensée germanique, à travers laquelle le spinozisme n'avait pu passer c'est M. V. Delbos lui-même qui le démontre d'une iaçoji très claire, - sans se transformer profondément.
La renonciation de Taine à l'enseignement et son retour à Paris, où il avait décidé de se fixer en y vivant de sa plume, furent un pas décisif pour le développement de son esprit. Affranchi d'entraves professionnelles et de tout autre stimulant que le besoin intime de rechercher et de proclamer la vérité il se mît en devoir de le satisfaire de son mieux. II y était aidé en outre par le courant du temps et par l'esprit de sa génération, dans « ce Paris studieux de i853 qui dans une sorte d'effervescence sourde de mine et de laboratoire, couvait une révolution dans la science et dans les lettres françaises... On y travaillait, on y pensait, sans autre objet que la vérité, sans souci des conséquences pratiques ; que dis-je? avec le mépris (le ces conséquences (i)».
Dans ce milieu, « qui était fait pour développer mais aussi pour pousser aux extrêmes, du côt^ où il penchait », un esprit inexorablement logique tel que e sien, il put exercer, à l'aide d'un large contact avec la vie et avec les hommes, qui jusqu'alors lui avait manqué, toutes ses rares aptitudes de penseur et d écrivain.
(■) A. Sorel, Discours de réception à t Académie française.
C'est le moment où Tesprit d'Hippolyte Taine entre en pleine possession de lui-même. Jusqu'ici, l'obligation des études universitaires et son métier de professeur l'ont contraint à méditer presque uniquement sur ce qu'on pourrait appeler l'aspect doctrinal et technique de la philosophie, sans lui permettre de sortir du champ des abstractions et des généralités. Luimême, dans une lettre de i8o2 à Prévost-Paradol, se disait u desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes ». Maintenant, à Paris, la nécessité où il se trouve, comme écrivain, de traiter les sujets les plus variés de littérature, d'histoire et de critique, et de s'exprimer en une forme accessible à un vaste cercle de lecteurs, lui donne occasion de porter tous ses efforts là où,du reste, l'incline sa vocation véritable, « le pli primitif et permanent» de son esprit : vers l'analyse psychologique et l'explication raisonnée du monde de la réalité humaine et de
sa vie historique.
A un tel ordre de recherches appartiennent, dès cet instant, presque toutes les œuvres qu'il produit en quarante années de travail intense, à peine interrompu par de courts repos forcés. Lui-même, raconte M. Gaston Deschamps, qui l'a connu personnellement, affirmait, « dans un des rares moments où il consentait aux confidences personnelles », avoir passé sa vie « à faire de la psychologie appliquée (i) ».
(i) La Vie et les Livres : Taine, 2- série, 1895. — Le journal leA/om/e, du 12 mars 1894, a cité une leUre du 12 déixnnbre 1890, où, à propos d'un article dont H était l'objet, Taine écrivait à l'auteur, M. Yves Le Querdec : « Je n'ai jamais fait que de la psychologie appliquée onde la psychologie pure, chacune des deux aidant l'autre ». V. Giraud, Essai sur Taine, son œuvre et son in/luence. {La Quinzaine, 16 avril 1899).
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L'Essai sur TileLive^ écrit de mai à la fin de décembre 1853, pour un concours de l'Académie française, mais publié seulement en i8ô6, ouvre la série de ses travaux dans ce champ de recherches. L'Essai sur les Fables de La Fonlaine, en effet, ne parait, entièrement refondu, qu'en 1860 (1). Taine discourt sur le grand historien de Rome avec une vaste érudition. 11 établit un parallèle constant entre son auteur et les phases historiques, les instincts, les institutions, les tendances héréditaires du peuple dont il est Tinterprète, et, en même temps, compare sa pensée et son art avec l'idée que l'on doit se faire aujourd'hui du devoir du critique et du philosophe en matière d'histoire, comme de celui de l'historien entant qu'artiste.
Cet Essai sur Tile-Live fut chaleureusement recommandé à l'Académie par Guizot, qui depuis quelques années connaissait Taine et savait l'apprécier; il ne put néanmoins obtenir l'entière approbation de ses juges qu'après une prorogation du concours, qui per mit à l'auteur de corriger quelques passages incriminés. Le rapport de Villemain en parle comme d' « un travail solide et neuf, où le sentiment de l'antiquité et la méthode moderne s'unissent à propos ... Le jeune et habile érudit... a dû faire un morceau d'histoire autant qu'une œuvre de critique... Non que l'auteur ait nulle part pris le ton du panégyinque, ni qu'il ait na-
(1) Il est vrai que cet Essai, publié en 18O0 sous ce titre : La Fontaine et ses Fables, avait déjà paru auparavant, et on en trouve annoncée une seconde édition, antérieure à i856, imprimée chez M"" V^« Joubert, rue des Grés, i^. Quoi qu'il en soit, VEssai sur Tile-Live est le premier travail que Taine composa et refit pour le public, au début de sa carrière d'écrivain, après avoir quitté l'enseignement.
C'est le moment où Tesprit d'Hippolyte Taine entre en pleine possession de lui-même. Jusqu'ici, Tobligation des études universitaires et son métier de professeur l'ont contraint à méditer presque uniquement sur ce qu'on pourrait appeler l'aspect doctrinal et technique de la philosophie, sans lui permettre de sortir du champ des abstractions et des généralités. Luimême, dans une lettre de i852 à Prévost-Paradol, se disait « desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes ». Maintenant, à Paris, la nécessité où il se trouve, comme écrivain, de traiter les sujets les plus variés de littérature, d'histoire et de critique, et de s'exprimer en une forme accessible à un vaste cercle de lecteurs, lui donne occasion de porter tous ses efforts là où,du reste, l'incline sa vocation véritable, « le pli primitif et permanent » de son esprit : vers l'analyse psychologique et l'explication raisonnée du monde de la réalité humaine et de sa vie historique.
A un tel ordre de recherches appartiennent, dès cet instant, presque toutes les œuvres qu'il produit en quarante années de travail intense, à peine interrompu par de courts repos forcés. Lui-même, raconte M. Gaston Deschamps, qui l'a connu personnellement, affirmait, « dans un des rares moments où il consentait aux confidences personnelles », avoir passé sa vie « à faire de la psychologie appliquée (i) ».
(i) La Vie et les Livres: Taine, i" série, 1895. — Le journal \(i Monde, (lu 12 mars 1894, a cité une leUrc du 12 cléccmbre 1890, où, à propos d'un article dont il était l'objet, Taine écrivait à l'auteur, M. Yves Le Ouerdec : « Je n'ai jamais fait «pie «le la psychologie appli<iuée ou de la psychologie pure, chacune des deux aidant l'autre »>. V. Giraud, Essai sur Taine, son œuvre et son influence. {La Quinzaine, 16 avril 1899).
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UEssai sur TileLive, écrit de mai à la fin de décembre 1853, pour un concours de l'Académie française, mais publié seulement en i856, ouvre la série de ses travaux dans ce cliamp de recherches. V Essai sur (es Fables de La Fontaine, en effet, ne paraît, entièrement refondu, qu'en 1860 (1). Taine discourt sur le grand historien de Rome avec une vaste érudition. Il établit un parallèle constant entre son auteur et les phases liistoriques, les instincts, les institutions, les tendances héréditaires du peuple dont il est l'interprète, et, en même temps, compare sa pensée et son art avec l'idée que l'on doit se faire aujourdliui du devoir du critique et du philosophe en matière d'histoire, comme de celui de l'historien entant qu'artiste. Cet Essai sur Tite-Live fut chaleureusement recommandé à l'Académie par Guizot, qui depuis quelques années connaissait Taine et savait Tapprécier; il ne put néanmoins obtenir l'entière approbation de ses juges qu'après une prorogation du concours, qui per mit h l'auteur de corriger quelques passages incriminés. Le rapport de Villemain en parle comme d' « un travail solide et neuf, où le sentiment de l'antiquité et la méthode moderne s'unissent à propos ... Le jeune et habile érudit... a dû faire un morceau d'histoire autant qu'une œuvre de critique... \on que l'auteur ait nulle part pris le ton du panégyrique, ni qu'il ait na-
(1) n est vrai que cet Essai, public en 1860 sous ce titre : La Fontaine et ses Fables, avait déjà paru auparavant, et on en trouve annoncée une seconde édition, antérieure à i856, imprimée chez M- V^« Joubert, rue des Grés, 14. Quoi qu'il en soit, VEssai sur Tite-Live est le premier travail que Taine composa et refit pour le public, au début de sa carrière d'écrivain, après avoir quitté l'enseignement.
turellement Tesprit trop admirateur... Sa réflexion fine et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur... Son style [est] net et juste, parfois énergique et nouveau (i) ».
Ce jugement fait très bien saillir les traits les plus visibles du génie de Taine, considéré comme critique et comme écrivain. Mais ce qu'il faut noter avant tout^ dans ce travail déjeune homme, comme caractéristique pour sa pensée, déjà Hxée dans ses contours principaux, c'est l'apparition de l'idée qui constitue une des bases de sa doctrine et de sa méthode, Tidée de la faculté maîtresse. Celle-ci est pour lui la cause, la force première et génératrice ou le germe auquel, par une loi d'intime développement et de dépendance mutuelle, peuvent se réduire toutes les facultés d'un homme, formant dans leur ensemble un système de forces qu'on peut exprimer en une formule unique, et dont Ténergie et les effets, une fois donnée cette loi qui les mesure et les produit, peuvent être calculés et prévus. Telle est la hardie affirmation de Taine, résumée à peu près dans ses propres termes. C'est la forme la plus tranchée que le déterminisme scientifique puisse donner au concept mécanique de « l'automate spirituel qui est notre être », et dont les mouvements « sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris (2) ».
Notons que cette phrase et les deux ou trois autres (pas plus d'une demi-page en tout) par lesquelles s'ouvre le livre, y ont été ajoutées en guise de Préface
(i) La partie du rapport de Villemain relative à Taine est reproduite en tête de ÏEssaisur Tile-Live, 2« édit.,. 1860, pp. i-v. (2) Essai sur Tile Liue, Préface, p. vu.
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seulement lors de la publication de celui-ci, en i856; ce qui, soit dit en passant, fut loin d'être du goût de l'Académie, qui, non sans hésitation, l'avait couronné. Mais, en l'examinant bien, on constate clairement que le livre avait été conçu et exécuté de manière à pouvoir rentrer sous ce canon abstrait de méthode que l'auteur, en le retouchant pour l'impression, y a étalé en tête comme mot d'ordre. Il ne s'était en effet proposé que de prouver ceci : en premier lieu, que « toutes les parties du caractère et de la vie romaine se tiennent, et l'historien, en les rapprochant, en les. classant, en les interprétant, voit du milieu de tant de lois s'élever une idée dominante, qui exprime en abrégé le génie du peuple et contient d'avance son histoire, de même qu'une définition comprend en soi toutes les vérités mathématiques qu'on en déduira » ; et en second lieu, que toutes les parties et les qualités du génie de Tite-Live «forment un système,... i^ont les effets d'une qualité unique;... qu'une âme a son mécanisme comme une plante, qu'elle est une matière de science, et que, dès qu'on en connaît la force qui la fonde, on pourrait, sans décomposer ses œuvres, la reconstruire par un pur raisonnement (i) » . La substance de ce livre, où la critique psychologique de Taine fait ses premières preuves, réside dans les faits fondamentaux auxquels il arrive, en cherchant à surprendre le trait dominant du génie de Rome et du génie de son historien. Le trait dominant du génie de Rome, il le trouve dans l'esprit de réflexion, qui calcule les moyens en vue de la fin, esprit tout d'intérêt etd'égoïsme national,ne visant qu'à
(i) Essai sur Tite-Live^ pp. 122 et 3i5.
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la conquête ; et dans la prédominance de la volonté raisonnée, et non du sentiment, non de l'idéalisme religieux, intellectuel ou artistique. Quant au caractère du génie de Tite-Live, sa qualité maîtresse est celle de Torateur. Elle détermine d'elle-même le fond et le contenu ainsi que chaque partie extérieure de son œuvre, la pensée de Técrivain et sa forme, son style, son art.
Le procédé d'analyse et de démonstration critique suivi ici par Taine, lui-môme l'appelle « une construction », à la façon et avec le langage des mathématiciens. Ce mot nous fait aussitôt penser à la méthode géométrique de « son maître Spinoza », qu'il cite au début de sa Préface. Il est absolument conforme aux principes de celui-ci de supposer, comme fait Taine, qu'à l'ordre réel des causes et de leurs effets, se développant dans les choses et en nous-mêmes, réponde et soit adéquat l'ordre logique des idées qui le rendent dans notre pensée; de sorte que la science, retournant de celui-ci à celui-là, puisse nous donner dans ses formules le contenu entier de la réalité objective des choses, en le refaisant par déduction, en l'engendrant, pour ainsi dire, par définition.
Une telle présupposition, que Kant appellerait dogmatique, est contenue dans la doctrine de Taine, et revient dans ses autres écrits. Dans celui-ci elle ne lui sert que pour y encadrer le dessin logique de son travail.
C'est ainsi également que, dans la conclusion du livre sur Zes Philosophes classiques, composé deux années plus tard, la notion spinoziste et hégélienne de l'unité de la nature apparaît en dernier lieu sim-
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plement pour servir de cadre au tableau, rapidement esquissé, d'une théorie positive de la méthode et de la science.
L'Essai du «jeune et habile érudit », que Villemain félicitait de « son noble et savant début dans les lettres classiques », conserve encore l'empreinte des hal)itudes d'esprit du studieux universitaire et des procédés d'art de l'Ecole. La trame des idées directrices est un peu lâche et se montre trop à découvert, çà et là, dans le tissu de la démonstration. Et de même, quant au style, « il y a encore dans cet Essai quelque chose de raide, de froid et d'abstrait», comme le remarque M. G. Monod. Celui-ci note très justement la différence qui existe entre ce premier travail de jeune homme et les travaux postérieurs, où Taine s'est révélé dans la pleine liberté de son esprit ; cette différence saute plus fortement encore aux yeux de celui qui compare, comme l'a fait M. G. Monod, les thèses du jeune normalien, pour son concours d'agrégation et pour son doctorat, avec ses travaux d'un âge plus mûr, dont elles contiennent déjà en germe le concept et nous donnent comme une première esquisse. Un changement notable s'opère, dit M. G. Monod, non seulement dans sa manière de composer et dans son style, mais encore dans sa méthode d'exposition philosophique, alors que, dans toute l'ardeur de l'intelligence et de l'étude, il s'affirme écrivain, « se met en contact plus direct avec la réalité », et regarde les choses, les hommes et la vie pour philosopher, comme voulait Bacon, dictante mundo. Son style s'anime, se colore, acquiert du relief et s'illumine d'une profusion d'images. Au lieu du procédé déductif suivi
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jusque-là par lui dans ses travaux d'étudiant, où il part « du fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes », on voit maintenant apparaître le procédé inverse, l'induction. « H prend la réalité pour point de départ et remonte par groupements successifs de faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les conceptions a priori n'auront plus de place dans sa méthode que comme procédé d'investigation, au même titre que Thypothèse dans les sciences (i) ».
En passant ainsi de l'Ecole et du travail solitaire des dernières années (i852-i854) dans le plein mouvement de la culture moderne, l'esprit de Taine dépouille, en même temps que tout reste d'apriorisme philosophique, ce qu'il pouvait y avoir encore en lui d'idées traditionnelles. M. Gréard, entré à l'Ecole normale, avec Prévost-Paradol, dans la
(i) Il importe de reproduire ici ce qu'ajoute M. G. Monod, qui, je lai déjà indiqué, a pu consulter les manuscrits du philosophe et les archives de l'École normale. « Rien de plus instructif à cet égard, dit-il, que la comparaison de sa thèse française avec le volume intitulé : La Fontaine et ses Fables, qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la fable poétique; qui formait en i853 le premier chapitre, devint en 1860 le dernier. Une Introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol, la race, sur la personne et la vie de La Fontaine, prend la place de cette théorie et est destinée à expliquer l'œuvTe. Enfm, au lieu d'une conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même VEssai sur les sensations sous sa première forme partait du moi, de revTeX£x,eta,pour aboutir à l'impression sensible ; dans L'Intelligence, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour s'élever, par des généralisations de plus en plus étendues, h la loi et à la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec l'idée ». Op. c;/.,pp. 96-97.
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promotion qui suivit celle de Taine, et qui fut par conséquent condisciple de celui-ci, dit que, dans leurs discussions commencées au collège Bourbon, les deux amis « avaient d'un même mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l'abîme du scepticisme». Mais, notons-le, « pour Taine, ce n'était que le scepticisme cartésien, le doute par provision ; et dès son entrée à l'Ecole, il avaittravaillé froidement, géométriquement, à renouer l'enchaînement de sa pensée, à se refaire des principes (1) ». Il les avait retrouvés, nous le savons, dans le rationalisme de Spinoza, auquel, il le disait
(1) Je me permets ici de m'écarter de l'idée que M. A. Sorel, dans son Discours, semble s'être faite de cette crise de scepticisme par laquelle, comme l'atteste aussi M. Gréard, passa Taine .encore très jeune. M. A. Sorel nous la présente presque comme une crise de la pensée et du sentiment à la fois, à laquelle se ramènerait le pessimisme postérieur de Taine; tandis qu'il me semble, au contraire, comme cela résulte aussi des paroles de M. Gréard, son condisciple, que dans l'esprit du jeune écrivain, dominé par ses exigences logiques et spéculatives, ce scepticisme est resté un fait exclusivement de l'intelligence et un court moment de transition, en attendant le retour à la conviction rationnelle de la possibilité d'atteindre scientifiquement le vrai. Chez Taine, nous le verrons, l'observateur seul fut pessimiste et sceptique, non le philosophe. Il faut lire dans le livre de M. Gréard (p. 20) l'éloquent parallèle qu'il trace entre Prévost-Paradol et Taine : « Celui-ci grave, serein, repUé sur lui-même, jouissant de la recherche solitaire et de la moindre parcelle de vérité conquise comme du souverain bien; celui-là non moins perçant ni moins profond, pour peu qu'il appliquât sa pensée, mais sollicité par toutes sortes de passions, épris de toutes les jouissances du monde, dévoré du désir d'en savourer l'ivresse ». Taine déconseillait toujours à son ami l'action, et avant tout l'action politique, en lui montrant du doigt sapienlum lempla serena. — Voir en outre l'essai de M. Giraud qui admet, lui aussi, mais sans en fournir la preuve, une crise de l'âme de Taine, « peut-être plus longue et surtout plus douloureuse que ne le fut celle de Renan ».
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lui-môme, il avait «initié» son ami. Mais aux yeux de celui-ci, qui s'affirmait panthéiste matérialiste, le spinozisme de Taine semblait une doctrine à base spiritualisle. « Cette pensée dont tu es si fier, — lui écrivait Prévost-Paradol en 1849, — que tu la veux d'une nature unique et supérieure à Tunivers...» Et deux années plus tard, dans une thèse sur les Sensations, préparée en province et que la liberté de ses conclusions empêcha d'être admise par la Sorbonne, Taine avait pris pour point de départ l'évreXI/eia d'Aristote; il y traitait de « la nature de l'âme » et de « son union avec le corps ». Par suite d'un restant d'idées philosophiques traditionnelles, le jeune normalien (employait encore, en partie, le langage technique usité dans les écoles (1).
Mais, dès qu'il se mettra résolument de lui-même à l'étude des choses et des faits, la forme méthodique des procédés de la science, sa matière et sa terminologie donneront aussi, dans chaque œuvre nouvelle qu^il publiera, un caractère positif toujours plus accusé aux manifestations de sa pensée Dans le livre sur les Philosophes classiques, qu'il dit avoir conçu vers i852, en prenant part aux discussions d'une société de jeunes gens du Ouartier Latin, tous imbus de connaissances positives, Spinoza et Hegel occupent déjà dans la pensée de l'auteur une place beaucoup
(1) A lappui de ceci, voir encore la leUre du 1" août iS>2 à Prévost-Paradol. Taine lui expose le plan d'un Mémoire sur V Intelligence, — où sont indiquées les idées fondamentales du livre, écrit seize ans plus tard,- et lui dit: «Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi inséparable que la force vitale rest de la matière, etc. •» C'est là encore la manière de concevoir et le langage doctrinaire des écoles.
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moins importante que celle qu'y ont prise Condillac et les autres empiristes du siècle dernier, sur les traces desquels il veut ramener le positivisme contemporain. A YHisloire de la Liltévahire anglaise, écrite peu de temps après, appartient la phrase célèbre, que j'ai citée plus haut, contre laquelle protesta Dupanloup et qu'Emile Zola et les autres chefs du naturalisme littéraire prirent pour mot d'ordre, li^t, pour ne pas parler ici des écrits relatifs à l'art, c'est la principale de ses œuvres philosophiques, V Intelligence, qui, aboutissant au phénoménisme, marque un pas décisif dans son acquisition des procédés, du matériel, des moyens de recherche de la science positive, qu'il transporte dans l'ordre des disciplines morales (i).
Malgré cela, des premiers aux derniers pas faits par Taine dans cette direction, son attitude en face du plus haut problème du savoir restera toujours la même. La métaphysique aura toujours pour lui sa fonction nécessaire et sa place dans Torganisme de la science. La foi profonde qu'avait dans la recherche des premiers principes l'élève du collège Bourbon et de l'École normale, demeurera inébranlable chez le penseur mûr, « qui jusque dans ses dernières semaines agitera dans son esprit une hypothèse mécanique sur la constitution de la matière et la nature
(0 Parlant du changement qui, vers i854, s'opère dans les études et dans la méthode d'exposition philosophique de Taine, M. G. Monod ajoute : « Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, d'observaUons de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité parfois excessive «. Op.ciL, p. 98. — Les impressions et les observaUons dont est rempli le Voyage aux Pyrénées sont de cette nature.
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des corps (i) ». Même quand les idées capitales du naturalisme et du déterminisme mécanique seront venues — dirait un peintre — sur le premier plan de perspective dans le dessin de sa doctrine, sur l'arrière fond de celle-ci et de la pensée du philosophe restera encore la vision métaphysique et poétique de l'univers, qui lui inspirera ses plus belles pages (2).
MM. G. Monod, Emile Boutmy, et tous ceux de ses biographes qui l'ont le mieux connu, sont unanimes à affirmer que le motif dominant de l'œuvre entière de Taine a été le besoin logique de la démonstration, appliquée à des données réelles et concrètes et à des faits. « Il aimait d'amour la preuve, — dit M. E. Boutmy ; ^ il y excellait, il s'y délectait. D'abord et à l'origine, il pratiquait surtout la méthode déductive, celle du mathématicien et du géomètre; il rapprochait et enchaînait des abstractions. Plus tard, il se voua avec prédilection et exclusion à la méthode expérimentale ; il dressait des tables de présence et de carence ; il dégageait des inductions et des inférences... C'était toujours la preuve ». « Taine était — dit M. G. Mo-
(i) E. Boiitmy, //. Taine: Annales de r Ecole libre des sciences politiques, livraison du i5 avril 1898. -- Ces belles pages de l'éminent directeur de TÉcole libre des sciences politiques, dont Taine fut un des fondateurs, nous le retracent vivant dans sa physionomie intellectuelle et morale, par la main d'un des hommes qui l'ont le mieux connu et le plus aimé.
(2) Les notes inédites Sur les éléments derniers des choses^ écrites par Taine au mois d'octobre 1886, au mois d'octobre 1891 et au mois de juin 1892, et publiées dans la Bévue philosophique (juillet 1895), traitent en fait un sujet métaphysique. Elles étaient probablement la préparation d'un appendice à une nouvelle édition de L'Intelligence. Dans les dernières, celles de juin 1892, la doctrine de Taine sur l'essence des choses et de leurs éléments, qu'il envisage au double point de vue externe et interne, physique et psychique, apparaît toujours la même, et l'auteur n'y ajoute
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nod — un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que sur des notions concrètes. Ce serait mal connaître sa doctrine que de la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la connaissance de sa constitution intellectuelle. 11 était admirablement doué pour les mathématiques, et avait au plus haut degré le don du calcul mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit avait toujours pour point dedépart les faits, observés avec une puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie (i) ». Pour bien comprendre la structure de sa théorie et saisir le secret de son art, il ne faut jamais perdre de vue cette riche complexité d'aptitudes, à la fois logi-
rien de véritablement nouveau. Mais ce qu'il faut noter dans ces pages, comme témoignage d'un raffinement auquel était parvenue sa pensée^ philosophique, qui prévoyait une des objections les plus fortes qu'on pouvait soulever contre sa doctrine, c'est le scrupule critique qui lui suggère de la rapprocher le plus possible de la théorie de la relativité de la connaissance. « En somme, — con-^ clut-il, — ces mots : derniers éléments, premiers éléments, composants, indécomposables, signifient non pas la chose en soi (qui en soi est inaccessible), mais la chose par rapport à l'esprit, aux exigences de l'espriL.. etc. » Ces paroles, les dernières qu'il ait écrites, et qui jettent comme une nouvelle lumière sur le fond de sa pensée, peuvent être qualifiées de « kantiennes ». (i) G. Monod. Op. cit., pp. 97-98 et i55-i56.
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ques et intuitives, qui donnaient à son génie de philosophe et d'écrivain un double aspect, je dirais presque un double organe d'appréhension de l'être et de la réalité des choses et de la vie.
L'aptitude à les voir et à les représenter s'éveille en lui en même temps que sa faculté d'écrivain. LeVoyage aux Pyrénées est le premier ouvrage où il se révèle observateur et peintre d'une puissance de dessin et d'une touche descriptive qui lui assignent un rang des plus élevés dans la littérature française. Le livre, publié en i855, renferme les impressions rapportées par lui d'un voyage et d'un court séjour fait, l'année précédente, dans ces montagnes, pour se remettre d'un épuisement nerveux dû à une application excessive (i). Cette même année, il demeura longtemps à Orsay, chez un de ses cousins qui était médecin. Il l'accompagnait souvent dans ses visites, recueillant des observations au sujet des lieux et des habitants, et s'amusant à herboriser. Rentré à Paris, il se remit
(i) Dans ce livre, dit très bien M. G. Monod, « sous le voyageur érudit, observateur et humoriste, on voit partout percer le philosophe, dont la forte pensée affleure à chaque page comme la roche au milieu des gazons des vallées pyrénéenne», et qui cherche dans le sol, la lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée ». Les pages piquantes intitulées : Vie et Opinions philosophiques dun chat, ne portent pas seulement déjà l'empreinte du pessimisme exprimé par Taine dans ses autres ouvrages, et en particulier dans ses Notes sur Paris; elles sont de plus une satire de l'orgueil de l'esprit humain, qui croit avoir touché le fond du problème des choses, en se servant uniquement, pour le résoudre, des résultats très limités de l'expérience personnelle. Le livre fut écrit pour l'éditeur Hachette et devait être une sorte de guide aux Pyrénées. Il fut imprimé pour la première fois avec de belles illustrations de Gustave Doré, sous ce titre : Voyage aux eaux des Pyrénées.
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bien vite au travail. Il demeurait avec sa mère et avec sa sœur dans Tîle Saint-Louis ; il voyait souvent Prévost-Paradol, Edmond About, Gustave Doré, Planât, le « Marcelin » de La Vie parisienne, qui l'introduisirent dans la société des artistes, et Franz Wœpke, philologue et mathématicien éminent, pour lequel il eut toujours une espèce de culte (i). Ce fut alors qu'il fit la connaissance d'Ernest Renan et de Sainte-Beuve. En attendant, il continuait assidûment à étudier les sciences naturelles, qu'il avait toujours aimées; il fréquentait les amphithéâtres de l'École de médecine, les salles de dissection, les laboratoires des chimistes et des physiologistes ; il allait partout « où il croyait pouvoir saisir la réalité d'une vue directe et lucide (2)»; à la Salpêtrière, aussi, ^aûchant de découvrir, à travers les grossissements et les déformations de l'intelligence malade, le passage mystérieux de la sensation à l'image, et de l'image à la perception (3) ». Ce furent là les études auxquelles le livre de L'Intelligence emprunta la plus forte partie de son riche contenu scientifique. Ces années (1854-1864) de pleine exubérance juvénile, en particulier les années i855 et i856, sont les plus fécondes et les plus sereines de sa vie. Il ne les passe pas entièrement sur les livres, et, comme il avait fait jusque-là, sans presque quitter la conversation des savants; mais il se mêle au monde, regarde autour de lui, et étudie dans les rues, dans les salons, dans le peuple, les couches, les formes variées, les
(i) Voir, dans \cs Nouveaux Essais de critique et d'histoire, 2« édit. 1866, pp. 385-394, la belle et touchante nécrologie de son ami, dont il apprit la mort en Italie, en 1864.
(2) Gaston Deschamps, La Vie et les Livres, 2» série, p. i35.
(3) A. Sorel, Discours de réception à V Académie française.
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nuances de la société parisienne ; et la riche matière des observations sur les choses et sur les hommes, spécialement sur leur âme et sur leur caractère, recueillies sur ses carnets d'explorateur psychologue à travers la grande ville, vient se fixer dans une série « de croquis et de caricatures dessinés avec une méthode qui fait songer à l'application consciencieuse des maîtres de l'école flamande, et une fantaisie amère qui fait penser à Gavarni ou à Forain (i) ». Il en composa les Noies sur Paris : Vie et Opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, publiées dans la lie parisienne de i863 à i865, et qui parurent en volume, en 1868. C'est une galerie d'études qui sont prises, ou voudraient être prises sur le vrai, mais qui ne rendent pas toujours le vrai, ou, du moins, tout le vrai. Cela provient de ce que, en le regardant des yeux, l'auteur tient son esprit trop fixé sur l'idée qu'il s'est déjà formée des hommes et de la vie. En ces années-là, il voyageait beaucoup. En i858, il était en Angleterre ; et c'est au mois de septembre de cette année que doit se rapporter le voyage qu'il dit avoir fait, dans son livre sur La Fontaine^ « l'an dernier par la mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne », et qui lui laissa dans l'esprit le dessin et les teintes vives et précises du beau tableau par lequel s'ouvre ce livre.
La puissance de production qui distingue cette période d'épanouissement de son talent, est merveilleuse ; la vie des écrivains les plus féconds offre peu d'exemples pareils. En moins de deux années, de février i855 à octobre i856, il publie, rien que dans
(1) Gaston Deschamps, La Vie el les Livres, 2» série, p. 110.
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la Revue de F Instruction publique, trente-sept articles relatifs à l'histoire de la littérature française et de la littérature anglaise, et à l'éclectisme contemporain. C'est presque déjà toute la matière des Essais de critique et d'histoire rassemblés en deux volumes, le premier publié en i858, et le second en i865; c'est une partie de la matière de Y Histoire de la Littérature anglaise, annoncée dès le commencement de i856, et qui se dessine, à partir de cette date, dans une autre série d'articles de la Reoue des Deux Mondes, jusqu'à ce qu'elle paraisse en trois volumes, en i863; c'est enfin tout le livre Les Philosophes français du A7.Y« siècle, qui fit son apparition au commencement de 1857 (1). Dans cette série d'articles, dont les premiers déjà laissent apparaître cette analyse du caractère et du génie français « qu'il reprendra sans cesse, retendant et la complétant (2) », le critique tente, dans tous les sens, le terrain sur lequel il institue la vaste enquête de psychologie historique qui doit servir de pierre
(1) L'auteur donna de ce livre, en 1860, une deuxième édition légèrement adoucie, et, en 1868, une troisième, plus profondément retouchée, sous ce titre différent : Les Philosophes classiques du xixc siècle en France. « Cette édition diffère assez notablement des précédentes »», lit-on dans l'Avertissement. « Le titre de Touvrage a été modifié et se trouve plus exact. Un grand nombre de morceaux ont été retranchés, et plusieurs ajoutés. On a essayé de mieux marquer l'origine des théories que l'on réfutait et le caractère des philosophes que l'on décrivait. Mais le livre reste ce qu'il était, une étude d'histoire et de critique ». Les deux premières édiUons, qui donneraient lieu à un très intéressant travail de comparaison avec les suivantes, sont à peu près introuvables aujourd'hui, et c'est d'après la troisième que nous ferons nos citations. C'est pour cette raison aussi qu'après avoir donné ici le titre de la première édition de ce livre, nous le désignons partout ailleurs par son titre défmitif. [Note du trad.)
(2) A. Sorel, Discours de réception à t Académie française.
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de louche à sa méthode. On comprendra bien sa manière de composer, en remarquant comment « l'essai » — contrairement au procédé d'Ernesl Renan, maître aussi dans ce genre littéraire — lui sert en quelque sorte d'instrument de travail, pour y éprouver et y préparer non seulement l'élaboration de matériaux, mais encore le jet des idées directrices qui, refondues, entreront ensuite dans les œuvres de plus longue haleine. Plus d'une de ces dernières œuvres, comme les Origines de la France contemporaine^ nous montre le développement ultérieur d'idées déjà indiquées et comme éprouvées dans tel ou tel des essais de jeunesse. Citons simplement ici la comparaison, à laquelle il revient sans cesse, entre l'esprit classique des Latins et Tesprit des peuples germaniques. Elle poind déjà dans le bel essai sur M. Troplong et M. de Montalembert, écrit en avril 1807. Elle a des contours plus accusés dans le La Fontaine, refondu et publié en 1860. Elle forme une partie considérable du plan de Y Histoire de la Littérature anglaise^ et reparaît dans la dernière œuvre historique, où elle devait entrer aussi dans la conclusion, que l'auteur ne put écrire. On retrouve dans les œuvres principales les traces ou les germes de ses écrits même moins importants, qui peuvent paraître de circonstance. Plus d'un parmi eux, qui ne rentre pas dans les œuvres principales, mais qui y a été ajouté, comme les essais sur Carlyle et sur StuartMill^ nous fait penser à ces études de figures et de têtes par lesquelles les peintres se préparent à de grandes compositions, et qui parfois sont aussi finies que les tableaux dont elles devraient constituer l'esquisse.
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L'essai sur Balzac est resté fameux dans l'histoire de la critique du naturalisme contemporain (i).
Tandis qu'il « projette en ces ouvrages conçus en même temps, publiés coup sur coup, les idées directrices » de sa méthode philosophique, Taine en présente, dans l'Introduction de Y Histoire de la Littérature anglaise, un exposé magistral. « Elle se ramène— c'est ainsi que M. A. Sorel la résume — à quelques données simples : toutes les choses humaines, que ce soit le génie d'un artiste ou le génie d'un homme d'État, la littérature d'un peuple ou ses institutions, ont leurs causes, leurs conditions et leurs dépendances. Pour l'homme et pour le peuple, il y a une disposition initiale maîtresse et supérieure, qui dirige toutes les idées, et tous les actes. Elle procède de trois forces primordiales, la race, le milieu, le moment ». Il reviendra d'autres fois sur les lignes de ce plan de sa méthode historique et critique (après avoir parlé, dans Les Philosophes classiques, de la méthode en général par rapport à la science); et, chaque fois, il accentuera toujours davantage — comme dans la Préface des Essais de critique et d'histoire, écrite en 1866 — les points de contact que les sciences morales et historiques ont aujourd'hui avec les sciences naturelles, à
(1) Pour ce qui concerne la publicaUon de ses écrits de moindre importance, il suffit de transcrire ici la note suivante de M. G. Monod : « Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des Philosopher français au xix- siècle et dans niistoire de la Lilléralare anglaise, ont formé les deux volumes d'^ss«^\ /'.^;^':'''9"ee' dhisloire ( i858„ et des Nouveaux Essais de critique et d histoire (i865). La première édition des Essais contient (luelques arUcles sur des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d autres dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le dernier volume de la Littérature anglaise. Un volume de Derniers Essais de critique et d'histoire a paru en 1894 •>. Op. cit., p. 101.
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Taide desquels, pour employer son expression caractéristique, celles-là « se soudent » désormais avec celles-ci. A cet égard, la Préface des Essais et celle du premier volume des Origines de la France contemporaine, écrite en 1876, sont encore plus nettes et plus explicites que l'Introduction de Y Histoire de la Littérature anglaise. Et si, comme on le verra., les conclusions de la critique et de l'histoire, sur le terrain de l'esthétique et de la morale, pourront lui sembler différentes, sur quelque point, du pur naturalisme de sa doctrine, ce sera l'effet d'une heureuse contradiction à laquelle l'amènera, malgré lui, son profond sens moral. Pour voir comment ce naturalisme s'affirme, prend des contours toujours plus fermes à l'époque vraiment productive deson œuvre (i852-i864), il suffit de comparer la formule de la méthode du Tite-Live à celle, bien plus positive et scientifique, mise quatre ans plus tard en tête du La Fontaine, Là, tout en disant en substance la même chose, le philosophe déterministe exposait en termes abstraits, en citant Spinoza, une théorie métaphysique. Ici, dans le La Fontaine, comme, parla suite, dans la Préface de l'Ancien Régime, on croit entendre, bien plutôt qu'un critique ou un historien, un naturahste qui se propose de disséquer un insecte. Dans le Tite- Live, il parlait de « l'automate spirituel qui est notre être » ; le Là Fontaine commence par ces mots : « On peut considérer l'homme comme un animal d'espèce supérieure, qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les abeilles font leurs ruches. Imaginez qu'en présence des Fables de La Fontaine vous êtes devant une de ces ruches ».
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Dans V Histoire de la Littérature anglaise se révèlent au plus haut degré, marchant de pair, l'originalité géniale de la pensée et la puissance de l'art littéraire de Taine. Dans cette œuvre, dit M. A. Sorel, « il donna sa mesure. Par ce coup de maître, il ne se plaça pas seulement au premier rang de nos écrivains, il fit grand honneur, en Europe, à la littérature française (i) ». Mais si cette œuvre est celle où il a le plus répandu la richesse de son génie, Les Philosophes français du xix^ siècle sont le livre où il a mis toute l'impétuosité de sa jeunesse batailleuse, toute la verve de sa critique, où il a déployé le plus de fantaisie et d'abandon, et où sa prose se montre plus flexible et plus variée qu'en aucun autre. C'est un acte d'accusation dirigé contre l'éclectisme par le jeune normalien, refusé à l'examen, et qui à présent ose prendre les armes de la critique, de l'ironie et de la science contre les doctrines de ses maîtres, en découvrir les côtés faibles, en supputer la valeur historique et spéculative dans des formules si exactes, que la génération suivante les acceptera et les répétera comme des jugements définitifs.
A un autre point de vue encore, ce livre a une importance spéciale dans Tœuvre de Taine. Il nous fait voir celui-ci au moment où il regarde autour de lui pour s^orienter à ses premiers pas, comme penseur et comme écrivain, où il marche, dans une direction opposée à celle du spiritualisme contemporain, sur les traces de Condillac, qu'il « veut réhabiliter en le complétant et en l'élargissant », et où il suit dans
(i) A. Sorel, Discours de réception àVAcadémie française.
les matières morales et historiques, en psychologie et en métaphysique, les procédés des sciences exactes (i). La doctrine qu'il oppose, dans ce livre, à l'éclectisme de ses maîtres, et qui s'était formée dans son esprit durant les années d'Université et à l'époque de son enseignement en province, veut se tenir aux traditions de l'esprit français, et, en même temps, elle est en contact intime avec la philosophie contemporaine, spécialement avec la philosophie allemande.
Comme je l'ai déjà noté, l'auteur dit, dans sa Préface, que le livre lui a été suggéré par des conversations et des discussions tenues au Quartier Latin en 1802. Cela signifie tout au moins qu'il le conçut alors ou vers ce temps, car c'est l'époque où il commence à étudier les philosophes allemands et surtout Hegel, qu'il cite fréquemment et dont il accepte la doctrine sur certains points capitaux.
Bien que publié un an après le Tile-Live et quatre ans après que le La Fontaine avait déjà été écrit sous forme de thèse, le livre sur Les Philosophes classiques remonte donc par son contenu, sinon par son élaboration définitive, à une période antérieure de la formation de la pensée de Taine. Pour bien se rendre compte de la genèse et des éléments de celle-ci, il est nécessaire d'examiner cet ouvrage.
(1; G. Monod, Op. cil.fP- io3.
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Taine a déterminé avec vérité la place que la philosophie éclectique occupe dans l'histoire de la culture intellectuelle moderne, en la présentant comme un fait en rapport avec le romantisme français, et en lui attribuant des raisons plutôt littéraires, politiques et sociales, que spéculatives et scientifiques. Quand, par une matinée de 1811, Royer-Collard acheta chez un bouquiniste — raconte ironiquement Taine — les Recherches sur r entendement humain de Thomas Reid, et se servit de ce livre pour son éloquente réfutation de Condillac et de Cabanis, de laquelle sortit la nouvelle école spiritualiste de Victor Cousin et de Théodore JoufTroy, la France était, comme lui, fatiguée du scepticisme et du matérialisme des derniers Encyclopédistes, et éprouvait un vif besoin de foi, d'autorité et d'ordre. L'esprit des temps refluait vers le passé et vers la tradition religieuse presque avec la même force que le torrent de la Révolution, au milieu du dernier siècle, s'était précipité contre l'un et contre Tautre. Un indice de ce mouvement jadis inauguré par Jean-Jacques Rousseau, et que Michelet a si bien appelé « une résurrection du cœur », avait été le succès du Génie du Christianisme de Chateaubriand, publié en 1802, quand Bonaparte cherchait à réconcilier, par le Concordat, la France révolutionnaire avec Rome et avec l'Église. Six années plus tard avait paru le livre de L'Aile- Barzellotti. 5
magne, par M'"^ de Staël. Le titre seul indiquait la dérivation du nouveau courant d'idées et de sentiments apporté en France par la littérature que Georges Brandès a justement qualifiée de « littérature des émigrés ». Le romantisme, inné dans l'ûme germanique, poussait chez nous autres Latins, quand déjà, sur son terrain natif, il n'était pas très loin de s'épuiser; il y avait cependant produit une végétation d'idées et de formes littéraires qui ont des côtés puérils et maladifs, mais qui fut néanmoins beaucoup plus riche que les rameaux qu'elle allait projeter hors de l'Allemagne.
En Angleterre, à partir de Robert Burns, qui précède de plusieurs années tous ceux qui tentent ensuite d'affranchir la poésie des formes artistiques traditionnelles, le mouvement romantique, poursuivi par Waller Scott, par William Cowper, par Byron et par Shelley, ne quitte jamais le domaine de la littérature, ne s'unit pas, comme en Allemagne , à un large développement de la spéculation philosophique et religieuse, ne pénètre à fond aucun milieu social. 11 n'en fut pas ainsi en Italie, où Manzoni et son école en tirèrent une nouvelle veine d'inspiration et de critique qui, sous, l'impulsion du sentiment et de la poésie patriotique, pénétra comme une force vive jusque dans les classes, populaires (i).
En France, la tendance propre à l'esprit national de convertir les idées et jusqu'aux formes de l'art en ar-
(i) Voir mon essai sur La Littérature el ta Révolution avant et après 1848-1849, publié pour la première fois, en allemand, dans Yltalia, dirigée par Karl Hillebrand (Leipzig, 1874), et republié, en italien dans VAntologia detta nostra crilica tetteraria moderna,dc Luigi Morandi, i885.
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mes et en instruments de gouvernement ou de réformes politiques, qui chercha alors à greffer sur le passé, comme pour les légitimer, les nouvelles institutions nées de la Révolution de 1789, fît de la littérature de la Restauration et de la Monarchie de Juillet l'une des périodes les plus fécondes de la culture moderne. Cette littérature a laissé surtout dans le champ des études historiques des germes qui fructifient aujourd'hui encore. Ce mouvement de sympathie avec le passé, qui, interrompu pendant presque deux siècles à partir de la Renaissance, avait recommencé 5 vibrer dans Tesprit allemand après 1770, fut importé en France par les romantiques. Le jeune auteur de V Histoire de la conquête de fAngle-^ terre par les Normands put dire avec raison que notre siècle « était destiné à devenir le siècle de l'histoire ». Mais le désir qu'eurent toujours Augustin Thierry^ Guizot, Thiers, Michelct, et aussi Saint-Simon et Victor Hugo, de s'inspirer des besoins moraux des temps et de leur pays, accroît plutôt qu'il ne diminue leur valeur et leur importance dans l'histoire de la pensée et de la littérature (1). L'écho d'une société aussi intellectuellement agitée que l'était alors, en particulier, celle du grand centre parisien, — que le vieux
(1) Dans la Préface de son livre intitulé : Dix ans d'études hislo-riques [i9S5\ Augustin Thierry dit : « Mon attention... se porta avec curiosité vers Timmense désordre qui, dans le vi® siècle,, avait succédé, pour une grande partie de TEurope, à la civilisation romaine. Je crus apercevoir, dans ce bouleversement si éloigné de nous, la racine de quelques-uns des maux de la société moderne i il me sembla que, malgré la distance des temps, quelque chose de la conquête des barbares pesait encore sur notre pays, et que,, des souffrances du présent, on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à l'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule et à sa domination violente sur la race indigène »».
Gœthe enviait à la littérature française, disait-il à Eckermann, •— ne se perd jamais dans les écrits de Sainte-Beuve. C'est là ce qui constitue un des plus grands mérites de sa critique : celui d'être, comme il le réclamait pour la critique en général, « alerte, quotidienne, publique, toujours présente, une clinique chaque matin au lit du malade (i) ».
Or, il me paraît que ce contact avec l'esprit de la société française, qui donna tant de mouvement et de vie à la littérature de la Monarchie de Juillet, a enlevé de sa valeur et de son originalité à la philosophie des spiritualistes, au lieu d'y en ajouter. Celle-ci entre tout entière dans le cadre historique et national du moment où elle se produit, mais ne le déborde point, n a point de vrai relief qui lui assigne une place à part parmi les hautes manifestations désintéressées de la pensée moderne. Elle eut certainement le mérite d'affranchir l'âme française de l'étroitesse du sensualisme et du matérialisme du siècle précédent, d'éveiller un mouvement de recherches dans l'histoire de la philosophie, de donner, comme l'a dit Renan, «une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de Tordre moral (2) ». Mais cette façon de s'inspirer des motifs de convenance ou d'opportunité sociale, plus que des exigences idéales du vrai ; de se poser, avec Victor Cousin, en protectrice de Tordre public et presque en doctrine d'État; cette mainmise, pendant plus de trente ans, sur l'enseignement officiel, cette espèce de tutelle et de charge d'àmes qui la contraignait à
(1) Du génie critique et de Bayle: Portraits littéraires, 1862, l. I, p. 365
(2) Essais de morale et de critique : M. Cousin, p. 68.
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regarder toujours autour d'elle, à se plier à des égards et à des compromissions assez souvent de nature politique,— tout cela imprime à la philosophie des éclectiques le caractère historiquement inférieur de ces doctrines qui n'ont été que l'expression d'une classe et d'un milieu, des besoins d'un moment ou d'une forme sociale, non d'un peuple ou d'une époque.
Taine a mis admirablement en relief ce qui se cachait de vain et de faux, quant aux idées, sous la riche livrée littéraire et oratoire des doctrines éclectiques. Malgré leur empire sur l'opinion des classes dirigeantes et leur efficacité politique, cela les laissa isolées et impuissantes vis-à-vis de la science contemporaine, laquelle s'en détourna d'elle-même, ne recevant d'elles aucune idée générale et directrice. Le point de vue sous lequel les envisage Taine ne diffère pas beaucoup, en réalité, de celui auquel s'était déjà placé Auguste Comte, en condamnant les théories métaphysiques traditionnelles ; il consiste pour celui-ci à exclure de la philosophie toute recherche des causes et de l'essence des choses regardées comme servant de base aux faits, et à réduire toute la science à l'étude de ceux-ci, de leurs lois et de leur système. Mais chez le jeune positiviste, qui pourtant — et cela me paraît digne d'être noté — ne nomme jamais AugusteComte, respire déjà un esprit spéculatif plus large que celui du maître, plus en contact avec la pensée critique et historique de l'époque (i). On sent à chaque page,
(1) Nous verrons comme pourtant Taine, en indiquant la voie qu'il voulait suivre, se proposait de s'écarter non seulement du spiritualisme, mais aussi du positivisme d'Auguste Comte, et, nous l'avons déjà indiqué, comme il admit dès le début la possibilité de la métaphysique. Dans son étude sur Stuart Mill, au seul
chez le savant et le philosophe qui analyse les faits et les idées avec la précision scrupuleuse du chimiste, le psychologue artiste, sous le burin duquel apparaissent et s'animent les figures des philosophes qu'il passe en revue, en les plaçant chacune dans le milieu historique qui leur est propre.
Ce qui frappe les lecteurs, c'est la lucidité de l'analyse et du dessin, tracé d'une main sûre par un observateur qui, tout en dépeignant les hommes et les choses de son temps, en semble déjà éloigné. Et cependant l'œuvre est toute pénétrée de la chaleur latente d'une passion juvénile de l'auteur pour les nouvelles idées scientifiques, sous-entendues par lui, et qu'il dessine -ensuite à la fin du hvre. Chacune de ces figures a son milieu, son plan de perspective historique, qui est celui d'autres époques déjà passées. Un des principaux effets obtenus par le critique consiste précisément à faire voir au lecteur quelle distance il y a désormais «entre la pensée de ces chefs d'école, dont quelquesuns vivaient encore au moment où il écrivait, et la pensée de notre époque. Le bon Laromiguière, dernier commentateur de Condillac dans le premier quart de ce siècle, qui ne peut s'expliquer les accusations -d'athéisme et d'impiété portées par les spiritualistes contre les doctrines de son maître, et se sent comme perdu au milieu d'eux, est une vignette croquée, aux premières pages, d'une façon fine et définitive. Puis viennent deux nobles profils aux traits sévères et vigoureux: d'abord Royer-Collard, l'initiateur des
endroit où soit nommé Auguste Comte, bien que Taine fasse parler un jeune Anglais, on peut croire, à la façon dont il le fait parler, quMl ne tenait pas en grande estime Tesprit et la doctrine du fondateur du positivisme.
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doctrines spiritualistes, empruntées par lui à l'école écossaise ; esprit précis et dominateur, chrétien fervent, moraliste austère, homme d'ordre et d'autorité, qui met toute la puissance de sa pensée et de sa parole au service des principes traditionnels qu'il croit menacés, « et fait la police en philosophie » ; ensuite Maine de Biran, psychologue de vocation, qui pendant de longues années concentre tout l'effort de sa pensée à pénétrer au fond d'une idée unique, l'idée du moi, et la transforme en une entité métaphysique, en une -espèce de monade leibnitzienne ; admirable explorateur du monde intérieur, mais écrivain abstrus et enveloppé, scotiste attardé, dont ceux-là seuls comprennent les doctrines, qui sont initiés au sens intime du langage scolastique qui les recouvre.
Dans le groupe, deux figures seules se détachent du fond et se dessinent entières : celles des deux véritables chefs de l'école, Théodore Jouffroy et Victor Cousin. Le premier nous est représenté par le critique, qui en parle avec un respect plein de sympathie, comme « un homme intérieur », comme un esprit religieux par instinct et par éducation, qui, en passant du christianisme à la philosophie, y avait apporté avec lui la grande préoccupation des âmes religieuses : le besoin de les grouper toutes autour du problème des ''destinées humaines. C'est à cela que Jouffroy avait voulu, en fait, ramener tout le système de la philosophie pour y chercher « le salut sous un autre nom ». Taine nous fait voir combien ce grand intérêt moral, qui absorba Umte rexistence du philosophe, mort jeune encore, projeta sur elle de dignité ot de recueillement attristé. Et il se figure Jouffroy né et vivant en Angleterre,
dans le comté de Kent, vers la fin du xvii^ siècle et les premières années du xviii®, au sein d'un protestantisme à la fois pieux et éclairé qui conciliait les nouvelles idées de la science avec la Bible; passant son existence au milieu de ses livres et de sa famille, « à la campagne, dans une petite maison, au pied d'une colline, près d'une jolie rivière murmurante ». A côté de cette figure sévère de philosophe, celle de Victor Cousin forme un vivant contraste. Celui-ci n'est ni un philosophe, ni un véritable penseur, mais un orateur, que Taine, par la plus heureuse fiction, transporte deux siècles en arrière, à l'époque de M'"<^ de Sévigné, de M™^ de La Fayette et de Bossuet; il en fait un disciple de celui-ci et son successeur dans la chaire, un théologien gallican, homme d'église et de bonne société, qui, même en écrivant sur des matières philosophiques, y porte le langage et les habitudes intellectuelles du prédicateur, le besoin de réduire toute la science à la claire exposition des « vérités moyennes » demandées par son auditoire. Il tonne contre l'impiété naissante, et meurt retiré du monde, après avoir réfuté les œuvres de jeunesse de Voltaire, et écrit vingt volumes « devenus classiques et que les élèves de rhétorique apprennent par cœur en même temps que les oraisons funèbres de Bossuet ».
Cette fine satire de Tesprit et de Tœuvre de Victor Cousin renferme tout le nerf de la polémique de Taine à regard de l'école éclectique. C'est la partie du livre où l'on sent le plus vibrer les sentiments personnels de l'auteur, qui, avec la confiance hardie de ses vingtsept ans, attaque de front le maître toujours puissant, qu'il se met à démolir pièce à pièce, comme écrivain
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philosophique et comme philosophe, comme historien et comme biographe, comme érudit et comme philologue. Dans cet assaut à coups de scalpel contre la statue couronnée du chef de la philosophie officielle, on trouve déjà toute la pénétration psychologique des critiques futures de Taine. En lui, juge de Cousin, parle, et non sans passion, l'adversaire qui, abattant l'idole, dirige ses coups contre les parties qui répugnent le plus à son propre idéal. Il condamne avant tout, chez l'écrivain philosophe, la prédominance du géiîie oratoire, qui sacrifie le fond et la rigueur à la forme de la pensée, à son effet sur le public, aux convenances morales et civiles, à l'opportunité politique; il blâme, chez l'historien et le biographe, l'admiration accordée par lui à toute une époque, au xvii* siècle, et son indifférence absolue à en bien définir les traits, la physionomie, le caractère; il combat la tendance de l'écrivain à disserter sur les personnes et sur les choses, au lieu de nous les dépeindre et de les faire revivre. Chez Cousin, collecteur de minuties érudites et commentateur de textes inédits destinés à servir à une histoire de la philosophie éclectique, Taine admire l'homme d'étude, mais voit plutôt un ouvrier qu'un constructeur et un architecte original. Sous quelque aspect qu'il l'envisage, Victor Cousin reste toujours pour lui un orateur « égaré dans la philosophie », « un Père de TEglise », un écrivain du xvii*^ siècle, un Bossuet de la philosophie, qui, « dans l'exposition des vérités moyennes et dans le développement des sujets oratoires, a presque égalé la perfection des écrivains classiques (i) ».
(1) Quand je pense à Victor Cousin, je me rappelle toujours le