Voyez supra, ch. v, p
et leurs amis. Gela suffit à condamner les déistes, trop satisfaits de leur religion naturelle, qu'ils prétendent fondée sur les seules lumières de la raison. Ils se flattent, par exemple, de démontrer l'existence de Dieu, au moyen de la preuve ontologique. Mais si cette preuve vaut quelque chose, c'est pour Spinoza, non pour eux. Car elle conduit bien à l'affirmation d'un être nécessaire, d'une substance éternelle (et Spinoza n'en demande pas davantage) ; mais elle ne prouve pas du tout l'existence d'une cause intelligente et bonne de l'univers, et qui en soit distincte. Donc les philosophes qui trouvent bon de recourir à de telles démonstrations en métaphysique, et qui ne vont point jusqu'au spinozisme, pèchent évidemment contre la logique. Ils manquent ou de vigueur ou de sincérité. Tiraillés entre deux tendances contraires, ils ne suivent franchement ni l'une ni l'autre. D'une part, ils sont bien aises de donner à leur doctrine, avec la forme déduclive, une apparence de rigueur. Mais d'autre part, ils seraient bien fâchés de ne plus trouver dans leurs conclusions la justice et la bonté de Dieu, en un mot, l'a Providence. Ils s'en tirent par un compromis dont souffrent à la fois la logique et leur doctrine : car ni leurs démonstrations ne sont probantes, ni le Dieu qu'ils démontrent n'est le Dieu que réclame la conscience. Jacobi alors les somme de choisir : ou il leur faut aller jusqu'au bout de leur méthode, et se rallier franchement au mécanisme spinoziste, qui est leur seule conclusion légitime; ou ils doivent avouer qu'ils ont fait fausse route, renoncer à leur prétention de comprendre l'absolu, et risquer avec Jacobi le salto mortale.
Outre cette incomparable supériorité logique, Jacobi trouve encore dans le spinozisme une autre raison de le préférer aux doctrines de son temps. Il y découvre une philosophie originale et forte, qui contraste étrangement avec les banalités courantes ; une philosophie qui ne s'arrête pas à la surface des choses, qui va droit au problème capital, une vraie philosophie de la vie et de l'être. En ce sens, l'admiration pour Spinoza a été l'un des principaux symptômes de la
réaction qui s'annonçait, et à laquelle Jacobi poussait de toutes ses forces : réaction contre l'influence des philosophes issus de Locke en France et en Angleterre, réaction contre la « philosophie populaire », qui avait accepté cette influence, et dont la modeste ambition s'était bornée à être claire, raisonnable, libérale et vulgarisatrice. La génération nouvelle, celle de Herder, de Jacobi, de Goethe, ne se contente plus du rationalisme terre à terre qui suffisait à ses aînés. Elle en sentie vide, elle le trouve mesquin, étroit, ridicule dans sts prétentions, faible dans ses démonstrations. Elle réclame à grands cris une philosophie plus profonde et plus substantielle. Kant répondra à cet appel. Mais la Critique de la Raison pure ne paraîtra qu'en 1781, et pendant les onze années qui précèdent, Kant, tout entier à son œuvre, ne publie rien. Dans l'intervalle, le sens métaphysique renaissant en Allemagne se jeta sur la pâture que lui offrait Spinoza. L'Ethique apparut presque tout d'un coup comme une sorte de révélation. La profondeur métaphysique de la pensée, la sobriété puissante et l'accent religieux du style produisirent un effet prodigieux. On se passionna pour cette doctrine dédaigneuse du vulgaire, qui ne sacrifiait rien à la préoccupation du succès, ni à une superstition de fausse clarté. A côté des Baumgarten, des Lambert, des Garve, des Mendelssohn, à côté même de leurs modèles français et anglais, Spinoza sembla un géant. On sentit que pour lui la philosophie n'avait été ni un métier, ni une arme, ni une pédagogie, mais bien la contemplation du vrai au point de vue de l'éternité. Ni Voltaire, ni Hume, ni Rousseau, ne pouvaient se mesurer à lui. Il appartenait à une autre famille d'esprits.
Jamais philosophe ne songea moins que Spinoza à séduire ses lecteurs. Son unique souci est de les convaincre. Et pourtant, chose bizarre, c'est surtout sur les imaginations qu'il agit alors. En dépit de son latin plus qu'à demi scolastique, il les charme (le mot n'est pas trop fort), par son austère poésie. Son appareil déductif ne rebutait pas, ne surprenait môme pas des lecteurs accoutumés à le subir dans
les gros volumes de Wolff et de ses élèves. Ils n'étaient sensibles qu'à l'originalité, à la grandeur, à la beaulé métaphysique de ce que recouvrait cetle enveloppe un peu dure. Ils se sentaient en présence d'une pensée pour ainsi dire éternelle : ils éprouvaient le frisson du sublime. Hegel dira qu'en lisant Spinoza il lui semblait marcher dans la majesté d'une haute et silencieuse fulaie.
Aussi bien, pour les contemporains de Jacobi, pour Gœthe surtout, Spinoza est-il par excellence le métaphysicien de Dieu et de la nature, profond, vivant, impassible comme elle. Ce que Gœthe trouve de plus admirable dans le spinozisme, c'est comme la nature y est proclamée et démon Irée divine. Dieu se manifeste partout, etiam in herbis et lapidibus. « Le naturaliste en moi est panthéiste • », écrit Gœthe à Jacobi. Le poète l'est souvent aussi, quoi qu'il dise, et le philosophe l'a toujours été. Gœthe, il est vrai, n'est philosophe que dans le sens le plus large du mot. Il évite avec soin le vocabulaire et la méthode techniques.. « Gomment je me comporte avec la philosophie? écrit-il. Tu peux l'imaginer sans peine. Quand elle se propose de faire des distinctions, je ne m'y sens pas propre, et je puis même dire qu'elle m'a nui parfois, en ce sens qu'elle dérangeait ma marche naturelle. Mais lorsqu'elle cherche à retrouver l'unité des choses, quand elle fortifie la conviction spontanée où nous sommes, que nous ne faisons qu'un avec la nature, quand elle assure et transforme cette conviction en une intuition profonde et paisible. . . alors la philosophie est pour moi la bienvenue*. »
Cette philosophie n'est pas difficile à reconnaître. C'est assurément le spinozisme. Gœthe ne s'en est jamais détaché. Au moment de la querelle de Jacobi avec Mendelssohn, le nom de Spinoza revient souvent dans les le!tres de Gœthe. Il
1. Briefwechsel zwischen Gœthe vnd Jacobi, p. 261. Lettre du 6 janvier 1813. — Cf. Dichlunj und Wahrheil, lit. XVI.
2. Briefwichiel zwischen Gœthe und Jacobi, p. 22*3. Lettre du 23 novembre 1801.
en parle sans prétention. En vrai poète, il sent Spinoza, il ne l'analyse pas. Il en goûte la forme pleine et abrupte, et les fortes expressions. Cette métaphysique est pour lui comme une vaste symphonie dont les harmonies le ravissent, sans qu'il cherche à en décomposer la structure ou l'orchestration. Il jouit simplement de l'entendre, et de se sentir disposé par elle à la contemplation de Dieu dans la nature. « Je ne puis dire que j'aie jamais lu de suite les écrits de ce grand homme ; que jamais l'édifice entier de ses idées me soit apparu devant les yeux dans son ensemble. Mes habitudes de pensée et de vie ne me le permettent point. Mais, quand je le lis, il me semble que je le comprends; c'est-àdire, il ne me paraît jamais se contredire ; et il exerce sur ma façon de sentir et d'agir la plus salutaire influence... Aussi ne m'est-il pas facile de comparer ce que tu dis de lui avec lui-même. La pensée et l'expression sont chez lui si étroitement unies que, pour moi du moins, on dit tout autre chose quand on n'emploie pas ses propres termes.. . Tu exposes sa doctrine dans un autre ordre et avec d'autres mots ; il me semble que la logique si parfaite de ces idées subtiles doit en souffrir souvent ». » Toute transposition de Spinoza paraît infidèle à Gœlhe, tout commentaire suspect. Ou plutôt, le seul commentaire digne du texte est d'étudier la nature avec un respect religieux. Quand Goethe cherche les lois de l'optique, quand il observe les métamorphoses des plantes et le squelette des animaux, il sent la présence de Dieu même dans la sagesse infinie de la nature et dans la nécessité de ses lois.
Le panthéisme qui charmait Goethe et beaucoup de ses contemporains ne coïncide pas exactement avec la philosophie de Spinoza, telle qu'elle ressort aujourd'hui d'une étude scientifique et objective des textes. Leur imagination y mettait un peu du sien. Elle rapprochait ce panthéisme surtout logique de celui des stoïciens :
1. Briefwecîisel zwischen Oœthe uni Jacobi, p. 86. Lettre du 9 juin
. . .totamque infusa per artus Mens agitât molem, et magno se corpore miscet.
Ainsi, Spinoza éliminait rigoureusement de son système toute finalité : et néanmoins, dans le spinozisme allemand de la fin du xvin0 siècle, la finalité joue un rôle capital. Il s'agit, il est vrai, d'une finalité purement interne. Et Spinoza ne suggérait-il pas un peu lui-môme cette infidélité à son principe par la fameuse proposition 5 du livre III : « Tout être tend, autant qu'il est en lui, à persévérer dans son être, et cet effort même constitue l'essence de cet être »? N'est-ce pas une autre expression, plus métaphysique et plus pleine, du principe stoïcien : «Tout être vivant, aussitôt né, travaille à sa propre conservation » ? Le théorème de Spinoza pourrait alors s'entendre comme une loi de finalité enveloppée dans la définition môme des ôtres. Au moins est-ce ainsi que Jacohi paraît souvent l'interpréter, et il en fait un usage constant dans son exposition du spinozisme. Selon lui, l'effort de l'être pour persévérer dans son être ne diffère point de l'appélilion des monades de Leibniz. « Leibniz, dit-il, explique les causes finales par un appetitits, un conatus immanens (conscientia sui prœditus) ; pareillement Spinoza, qui, en ce sens, les admet parfaitement, et pour qui la représentation de l'extérieur et l'appétit constituent l'essence de l'âme x . »
Prenons-y garde toutefois. Jacobi n'entend pas que Spinoza se ramène à Leibniz, ni qu'il ait admis un principe d'harmonie immanente, l'ordre dominant la loi môme, et la convenance morale pénétrant la nécessité géométrique. Au contraire, il pense que si Leibniz avait été jusqu'au bout de ses principes, c'est lui qui aurait fini par se ranger au spinozisme. Car Leibniz veut expliquer l'essence des choses, et l'univers rendu intelligible ne peut ôtre qu'un pur mécanisme. La gloire de Spinoza est de l'avoir compris et démontré comme personne ne l'avait fait avant lui. La loi de la conservation et
d. sw, IV, 67.
du développement des êtres ne contredit donc pas la conception mécaniste : elle y rentre elle-même. Comment Jacobi conçoit-il cette réduction de la finalité au mécanisme ? Il ne nous l'a pas dit Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'ira pas, comme Gœthe, presque jusqu'à confondre le spinozisme avec le panthéisme antique. Pour lui le spinozisme demeure un système qui exclut la finalité aussi rigoureusement que la contingence. Rien ne pouvait être que ce qui est, et tout arrive par la vertu d'une nécessité géométrique.
Il ne faut donc pas attacher trop d'importance à certains passages où Jacobi semble, en s'appropriant une théorie spinoziste, y introduire l'idée de finalité'. « L'âme, dit-il, par exemple, se manifeste comme le principe de la nature organisée en tout vivant, puisque, avant toute expérience sensible, elle le dirige au moyen de connaissances innées, sans lesquelles il ne pourrait se conserver ni se développer. » Ainsi la faim ne consiste point seulement dans la douleur ressentie par l'animal qui a besoin de nourriture. Cette douleur n'est que douleur. Elle ne comprend aucun sentiment de quoi que ce soit en dehors d'elle, encore moins aucun sentiment du plaisir qui lui est contraire, et qui la fera disparaître en se produisant. Donc la faim, en tant que désir, pressent, cherche et trouve son objet avant toute expérience sensible. Celle-ci n'est rendue possible que par le désir, et par conséquent n'est pas l'origine du désir. De môme dans tous les cas : toujours le désir, — source primitive de la connaissance du bien, véritable révélation, — regarde par delà la sensation. Il aperçoit ce qui causera une sensation contraire, et il découvre le chemin qui y conduit. Il est prophétique. Il produit ainsi l'expérience et l'entendement. Chez l'homme, il devient la raison. En un mot la faculté de désirer, ainsi comprise, est l'âme même.
Jacobi aime cette formule. 11 y revient souvent, et il la développe en termes qui sont presque purement spino-