‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 109 sur 161 · I.ÉVY-BRUHL · texte numérisé non relu

I.ÉVY-BRUHL

éclipse pendant l'époque sombre où la scolastique était toute-puissante : elle renaquit avec un éclat d'autant plus vif à l'aurore du xvir3 siècle. C'est sur elle que Descartes bâtit son système ...» Cette science de la nature est symbolique, sans doute, et, si l'on ose dire, extérieure. Elle a pourtant sa vérité. L'esprit peut s'en satisfaire, et l'expérience a prouvé que c'était un merveilleux instrument de conquête.

Jacobi est donc fort loin de condamner le mécanisme absolument. Au contraire, il pense, comme le dira plus tard F.-A. Lange, que c'est une excellente hypothèse pour l'étude scientifique de la nature. Tout ce que Jacobi a voulu établir, c'est que le mécanisme est la formule inévitable de l'intelligibilité. Il peut donc conclure maintenant. Il n'y a pas pas de métaphysique scientifique, car notre connaissance proprement dite n'atteint pas l'être. Mais si l'esprit humain s'obstine à vouloir construire une métaphysique, une seule est logiquement possible, c'est le spinozisme. Seul en effet ce système « explique » Dieu et la nature, en passant analytiquement de l'un à l'autre. Seul, il n'hésite pas à proclamer l'universelle nécessité de tout ce qui est, a été ou sera. Seul, il permet de comprendre toutes choses sub specie cVtrrnïtatis. Toute métaphysique qui refuse de ramener le principe de causalité au principe de substance, et tous deux au principe d'identité : toute métaphysique qui hésite à appeler Dieu natura naturans, et à" l'identifier avec la natura naturata, reste à moitié chemin, et n'arrive point à la parfaite intelligibilité. Avec un Dieu distinct du monde, avec la contingence, avec la finalité, apparaissent l'inexplicable, l'incompréhensible, le mystère. L'insupportable fatalité ne peut être levée que par une philosophie de la croyance.

Jacobi a donc établi son dilemme : d'un côté, intelligibilité, démonstration, mécanisme, c'est-à-dire spinozisme; de l'autre, mystère, contingence, liberté, c'est-à-dire platonisme ou christianisme. Il faut choisir. Le choix ne sera pas dou teux, car le spinozisme est intenable.

Il l'est d'abord, parce qu'il nie Dieu. « Le spinozisme, c'est l'athéisme '. » Formule surprenante : Jacobi n'a-t-ilpas fait lui-môme, plus d'une fois, un éloge enthousiaste du sens religieux de Spinoza? Ne sait-il pas qu'on va protester de toutes parts ? Que Herder et Gœthe, en particulier, laisseront difficilement accuser d'athéisme leur métaphysicien favori, et qu'ils le proclameraient plutôt, comme fera pluâ tard Schleiermacher, « ivre de Dieu »? Cette fois encore Jacobi abuse, ou, pour mieux dire, il mésuse des mots : le paradoxe s'atténue quand on précise le sens spécial qu'il leur donne. Est athée, selon Jacobi, quiconque n'est pas théiste. Dès que l'on ne croit pas en un Dieu vivant et conscient, créateur et juge de de l'univers, on n'a pas le droit de parler de Dieu. Entre l'anthropomorphisme et l'athéisme, point de milieu.

Sans doute la raison proteste contre un anthropomorphisme enfantin, qui se représente Dieu sous une forme servilement humaine, avec un corps, des pieds, des mains, ayant besoin d'un œil pour voir, d'une oreille pour entendre, et de réfléchir pour savoir ce qu'il veut *. « Mais elle se révoltera encore bien davantage si, divinisant la nature, tu lui enseignes un Dieu qui a fait l'œil, et ne voit pas, qui a construit l'oreille, et n'entend pas, qui a produit l'entendement et ne perçoit rien, ne sait rien, ne veut rien. . . et n'est donc rien ! Dis donc franchement : Dieu n'est pas !.. » Or Spinoza se déclare contre l'anthropomorphisme en termes fort nets. La conclusion est facile à tirer. Spinoza, il est vrai, avait l'âme sincèrement religieuse. Il a vécu comme un saint, avec la seule passion de la vérité. Il a cherché Dieu de tout son cœur. Lui-môme n'était donc pas athée : son système l'est

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