JACOBI ET LES SUCCESSEURS DE KANT
Est-il deux pliilosophies plus opposées, à première vue, que le réalisme moitié naïf, moitié mystique de Jacobi, et l'idéalisme transcendental et absolu de Fichte ? La Doctrine de la Science devait paraître à Jacobi le chef-d'œuvre de la philosophie telle qu'elle ne doit pas être. Jamais, semble-t-il, il ne trouvera une meilleure occasion de s'élever contre le « fanatisme logique », et de dénoncer les excès de la spéculation ivre d'elle-même. Il va triompher. Il va crier à Kant : « Voilà où devait conduire votre Critique de la Raison pure, poussée à ses dernières conséquences. Je l'avais bien prédit. »
Jacobi, en effet, ne s'en est pas fait faute. Il a montré qu'avec Fichte le kantisme évoluait dans le sens qu'il avait prophétisé dès le premier jour. Il n'a pas manqué non plus de relever, dans ce nouveau dogmatisme, la même erreur fondamentale qui vicie tous les autres. Pourtant il accueillit d'abord les travaux de Fichte avec bienveillance, c'est trop peu dire, avec sympathie. Et Fichte, de son côté, pendant longtemps, vit en Jacobi plutôt un allié qu'un adversaire. A ses débuts, il lui exprime son dévouement et son ad-
i. Zoppritz, I, 200. Lettre à Dohm du 13 décembre 1797.
miration en termes que la politesse exagère sans doute, mais que l'on n'a nulle raison de ne pas croire sincères. D'où provient cette bonne volonté mutuelle, assez surprenante philosophiquement? Eux-mêmes l'ont cherché, et il n'est pas sans intérêt de voir les raisons qu'ils en ont données.
Déjà en septembre 1794, Fichte avait demandé à G. de Humboldtune introduction auprès de Jacobi. Il fait hommage à celui-ci de son premier livre, et il ajoute : « S'il y a un penseur en Allemagne avec lequel je souhaite et j'espère m'accorder dans mes convictions , c'est vous certainement' ». En 1797, dans la seconde introduction à la Doctrine de la Science , Fichte rappelle que dix ans auparavant, seul de tous ses contemporains, Jacobi a saisi le vrai sens de la Critique de la Raison pitre, à savoir, l'idéalisme. Et il renvoie le lecteur à l'ouvrage de Jacobi (Idéalisme et réalisme), puisqu'il est inutile, dit-il dans les termes les plus flatteurs, de refaire ce qui a été si bien fait». Dès l'apparition de la Doctrine de la Science, Fichte avait écrit à Jacobi pour lui faire remarquer que, sur le fond des choses, ils sont beaucoup plus d'accord qu'il ne semble. « J'ai lu et relu vos œuvres cet été, dans le loisir d'une campagne ravissante, et j'ai été frappé (surtout dans Allwill), de l'étonnante conformité de nos convictions philosophiques. Le public ne croira guère à cette conformité. Vous-même peut-être non plus. . . N'ôtes-vous pas réaliste au su de tous, et moi, idéaliste transcendental, plus radical encore que Kant? Car chez lui il reste encore un « multiple de l'expérience », et moi j'affirme, en termes fort nets, que même ce multiple est produit par nous, au moyen d'une faculté créatrice. 3 » Mais son « moi absolu », Fichte en explique les rapports avec la conscience individuelle. Il montre que le sujet (au sens empirique) n'existe point [sans un objet. Il englobe ainsi le réalisme dans son système. Loin de révolter le sens commun