‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 133 sur 161 · JACOBI ET FICHTE · texte numérisé non relu

JACOBI ET FICHTE

par une négation paradoxale, il le justifie, au contraire, et accepte ce qu'il implique. Il peut ainsi répondre aux questions que pose la vie. C'est ici que sa doctrine est bien faite pour plaire à Jacobi. « Et quelle est donc, dit Fichte, la fin du point de vue spéculatif, et de toute la philosophie avec lui, si ce n'est la vie? Si l'humanité n'avait jamais goûté de la philosophie, elle pourrait se passer de ce fruit défendu. Le premier qui souleva la question de l'existence de Dieu brisa les barrières, ébranla l'humanité dans ses bases les plus profondes, et l'engagea dans une lutte avec elle-même, qui n'est pas encore terminée, et qui ne peut l'être que par une marche hardie jusqu'au sommet d'où la théorie et la pratique apparaissent unis. Nous avons commencé à philosopher par présomption, et nous avons ainsi perdu notre innocence : nous avons vu notre nudité, et nous philosophons depuis lors pour trouver le salut. » Sans faire bon marché, comme Jacobi, de l'activité spéculative de la raison, sans croire que la vérité nous est donnée et suffisamment garantie par un sentiment immédiat, Fichte pense donc aussi que l'intérêt suprême est celui de l'action. Agir, il faut agir! C'est le mot qu'il répète sans cesse, et avec lequel il enflamme la jeunesse accourue autour de sa chaire à Iéna. La prééminence de la raison pratique est plus décidée chez lui que chez Kant. L'être a sa raison dans le devoir-être. L'univers n'est qu'une matière de droits et de devoirs.

S'il est permis de distinguer, d'après leur effet sur les âmes, deux sortes d'idéalisme : l'un essentiellement logique, et qu'on pourrait appeler « isolant », l'autre moral et « liant », l'idéalisme de Fichte devrait servir de type à cette seconde catégorie. Le nom d' « égoïsme métaphysique », que certains historiens lui ont donné, est des plus malheureux. Il prête à un contre-sens complet. Car cette doctrine est au contraire métaphysiquement sociale, si j'ose dire. L'objet essentiel où elle tend est de fonder les rapports des êtres moraux entre eux, et d'établir le règne des fins dont Kant avait parlé. Les déductions de la Doctrine de la Science,

si ardues et si difficiles à suivre, ne doivent pas donner le change. Le centre de gravité de la philosophie de Fiente n'est pas là. Ce travail logico-mélaphysique, pour nécessaire qu'il soit, n'a qu'un rôle préparatoire. La vraie fin est la morale. Fichte, a-t-on dit, est à Kant ce que Spinoza est à Descartes. Formule inexacte : vraie pourtant en ce point que, comme Spinoza, Fichte a incliné la doctrine de son prédécesseur à une philosophie de la morale et de la religion.

Or on peut soutenir (et c'est le sentiment de Fichte luimôme), qu'une philosophie de l'action est toujours suffisamment réaliste. Il veut dire qu'elle accorde en fait au réalisme tout ce que celui-ci demande légitimement : le reste de ce qu'il réclame étant naïveté ou défaut de réflexion. Donc, conclut Fichte, ma doctrine a beau être un idéalisme transcendental, comme elle concède, en somme, au réalisme la satisfaction qui convient, comme elle est avant tout une philosophie de l'action, Jacobi n'a point de motif de ne pas l'accepter. « Allwill, écrit Fichte, demande à l'idéaliste transcendental de se contenter de couvrir ses propres frontières, et de les fixer exactement : moyennant quoi il lui fait espérer une paix perpétuelle et môme une sorte d'alliance. Je crois avoir rempli la condition1. »

Il y a plus. Outre cette communauté de tendances, outre cette conception pareille du but dernier de la philosophie, nous retrouvons, chez Jacobi et chez Fichte, un môme trait d'une importance capitale. Tous deux, par des méthodes, il est vrai, différentes, cherchent dans le moi la solution du

1. Roth, II, 211. Cela se trouve encore confirmé, s'il en est besoin, par un passage caractéristique du Sonnenklarer Bericht (1801). » Rien, dit Fichte, n'a une valeur absolue, que la vie. Tout le reste : pensée, poésie, science, n'a de valeur qu'en tant qu'il se rapporte en quelque façon à la vie, qu'il en provient et qu'il vise à y retourner. Voilà la tendance de ma philosophie. C'était aussi celle du kantisme, qui sur ce point du moins, ne se séparera pas de moi. C'est encore celle d'un réformateur de la philosophie contemporain de Kant, celle de Jacobi, qui, s'il voulait enfin me comprendre, aurait bien peu d'objections à élever contre mon système. » Fichte's S'immtlicht Werke, Berlin, 1845, II, p. 333-4.

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problème métaphysique et du problème moral. Tous deux y saisissent l'absolu, Jacobi pat* le sentiment, Fichte par la réflexion. Aussi tous deux, à des degrés divers, ont-ils inspiré les romantiques. Jacobi annonce la morale et la religion de Scbleiermacher, l'esthétique et la psychologie des Schlegel. Fichte, de son côté, est le philosophe par excellence pour les romantiques. La Doctrine de la Science a été leur livre de chevet. Presque tout ce qu'ils ont eu d'idées nettes leur est venu de là. Sur ce point les historiens sont d'accord : M. Haym y a insisté avec beaucoup de force1, et M. Kuno Fischer fait remarquer, très justement, le caractère « titanesque » du « moi » de Fichte, qui ne peut cesser de vouloir, d'agir et de produire, sans cesser d'être*.

D'où vient donc cette prédilection des romantiques pour le système de Fichte? — C'est qu'il transforme le kantisme encore hésitant en un subjectivisme absolu. C'est qu'il fait tout sortir, au point de vue métaphysique, de la « génialité du moi », comme les romantiques y ramènent tout, au point de vue esthétique. Mais « la génialité du moi » c'est la devise partout présente, quoiqu'autrement exprimée, (ÏAMwill et de Woldemar. Reconnaissez le principe môme de Rousseau, qui a fait une si extraordinaire fortune, et dont l'imagination allemande s'est emparée pour le transformer et pour l'assimiler à ses tendances naturelles. Kant, Fichte, Herder, les romantiques, Jacobi, Schiller, Goethe môme, tous se sont inspirés plus ou moins de la « révélation qui eur était venue de Genève ». Chez Jacobi, en particulier, nous avons trouvé la revendication passionnée des droits du moi, de sa liberté absolue, contre les entraves qui l'arrêtent et les règles qui l'oppriment. Nous ne serons donc pas surpris de rencontrer chez Fichte un éloge de Woldemar, suivi de ces mots : « Oui, cher et noble ami, nous sommes complètement d'accord, et cet accord avec vous me persuade, plus que tout le reste, que je suis sur le bon chemin. Vous aussi,

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