‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 139 sur 161 · Fichte's Sûmmtliche Werke, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Fichte's Sûmmtliche Werke, t. VIII, p

ses facultés était dure. En fait, dès cette époque, les dispositions de Jacobi à l'égard de Fiente n'étaient plus du tout favorables. Il justifie ici le célèbre portrait où Goethe le représente comme « ayant une nature de diplomate » . Dans les œuvres qu'il publie, la discussion reste' courtoise, et môme aimable. On ne se douterait jamais, à les lire, de quel ton Jacobi s'exprime sur le compte de ses adversaires philosophiques, et en particulier de Fichte, quand il écrit librement à ses confidents. Il est alors malveillant jusqu'à la violence, jusqu'à l'injustice la plus choquante. Plus de précautions oratoires pour faire entendre que l'idéalisme transcendental est une doctrine admirable sans doute, mais inadéquate au réel ; plus d'hommages rendus au génie philosophique du « Messie de la raison pure ». Jacobi écrit tout uniment que cette dialectique si difficile à suivre est sans intérêt comme sans portée ; que les ouvrages de morale de Fichte sont pitoyables, et que le tout ensemble ne vaut ni le temps qu'on y passe, ni la peine qu'on s'y donne. Que Reinhold prenne ce galimatias au sérieux, c'est là, selon Jacobi, la preuve définitive de sa médiocrité.

Toute piqûre d'amour-propre mise à part, deux points surtout ont dû indisposer Jacobi. D'abord, le « moi absolu » de Fichte. Ces deux mots jurent d'être accouplés. Fichte a bien essayé de rendre son idéalisme acceptable pour Jacobi, et de lui persuader qu'il n'ôte rien au réalisme en l'englobant dans son système. Mais Jacobi n'a pas goûté du tout cette interprétation, ou plutôt celte absorption de sa doctrine. Et quant à celle de Fichte, prétendre à une conception rationnelle de l'absolu est une erreur dont Jacobi croyait avoir fait justice. Désigner cet absolu sous le nom de « moi » : autre erreur, plus grave encore, s'il est possible. Car un moi absolu n'est rien, qu'une abstraction vide. Il n'existe que des « moi » individuels et concrets. « L'individualité est un sentiment fondamental, racine de l'intelligence et de toute connaissance. Sans individualité, point de substantialité ; sans

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substantialilé, plus rien... «Conscient » est un adjectif; on ne peut le penser sans un substantif, et ce sujet est précisément ce qui se manifeste (sans intuition possible) dans le sentiment de l'identité. Il est impossible de penser la personnalité de l'homme comme une pure trame obtenue par une synthèse : non moins impossible, cela est prouvé, de la regarder comme quelque chose qui s'engendre peu à peu dans le temps. Moi, Frédéric-Henri Jacobi, je me connais immédiatement par la seule vertu de ma subs lance, sans avoir besoin d'aucun signe distinctif : je n'ai pas besoin de me composer d'abord pour me connaître... Je fais un saut périlleux, et je dis : de môme que pour Fichte tout est subjectivité, pour moi tout est objectivité1. » Dans cette même lettre, Jacobi attaque Fichte avec une extrême vivacité. Il l'accuse de l'avoir pillé, de lui avoir pris jusqu'à ses phrases et ses expressions, avec «la plus noire ingratitude ». Ce dernier grief est le plus extraordinaire. Fichte n'avait guère besoin, semble-t-il, d'emprunter à Jacobi, et l'accusation de plagiat est écartée d'avance par son caractère. Mais Jacobi écrivait sous l'impression que venait de lui laisser la Destination de l'Homme. Or il se trouve, en effet, à la fin de la première partie et au commencement de la troisième partie de cet ouvrage, des passages qui rappellent de très près, et presque en termes identiques, des thèses chères à Jacobi. Ainsi Fichte pose comme lui l'antinomie du déterminisme et de la liberté. D'un côté, l'entendement exige l'universelle intelligibilité, c'est-à-dire la nécessité : mes actes sont donc des phénomènes semblables aux autres, et soumis aux mômes lois. Je m'imaginais en ôtre l'auteur, je n'en suis que le spectateur ; c'est la nature qui agit en moi, qui me fait vicieux et vertueux. Je n'en suis point responsable. Mais, aussitôt, le sentiment proteste avec énergie. Jamais ma conscience n'admettra que je ne sois qu'une mécanique dont les ressorts sont mus par les forces de la nature,

i. Zoppritz, I, 238-40. Lettre à Jean-Paul, du 1C mars 1800.

jamais elle n'abdiquera la responsabilité, l'initiative, la paternité réelle de mes actes ». Jacobi s'arrête à cette antinomie, et le propre de sa doctrine est de la constater, sans vouloir y chercher de solution intelligible. Fichte la résout dans sa Doctrine de la Science. Mais cette science, il ne la considère pas comme l'œuvre de l'entendement pur et abstrait. Elle provient de l'activité essentielle de l'âme, qui s'appelle de son vrai nom liberté : elle se légitime par la croyance. «J'ai trouvé l'organe avec lequel je saisis... toute réalité. Cet organe n'est pas le savoir ; nul savoir ne peut se fonder ni se prouver lui-môme ; tout savoir en suppose un plus haut qui l'explique et ainsi de suite à l'infini. Cet organe, c'est la croyance. . . Toute ma conviction n'est que croyance, et elle vient non de l'entendement, mais de la disposition de l'âme (Gesinmmg). , . Telle est la condition de tous les hommes qui ont jamais vu la lumière du jour. Qu'ils le sachent ou non, toute la réalité qui existe pour eux, ils ne la saisissent que par la croyance : et cette croyance fait partie de leur être, elle leur est innée. . . Nous sommes tous nés dans la croyance. Ceux qui sont aveugles suivent aveuglément le mystérieux et irrésistible attrait. Celui qui voit suit les yeux ouverts, et croit parce qu'il veut croire *. » Ce sont bien là, en effet, les termes mômes que Jacobi employait. Mais tandis qu'il s'arrôtait ici à une dualité irréductible dans la nature de l'homme, Fichte ramène au contraire cette dualité à l'unité. « Notre pensée n'est pas fondée en elle-môme, indépendante de nos instincts et de nos tendances. L'homme n'est pas composé de deux parties courant parallèlement l'une à l'autre ; il est absolument un 3. » Ainsi Fichte s'élève au-dessus du point de vue de Jacobi, au-dessus de celui de Kant môme, pour fonder son idéalisme moral : « Le monde est pour moi l'objet et la sphère de mes devoirs, et absolument rien d'autre. . . C'est du besoin d'agir

i. Fichte's Siimmtliche Werke, II, 194-98.

2. Fichte's Satnmtlichc Werke, II, 253-55. — Cf. supra, ch. V, p. 404 sqq.

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