Rotii, II, 466. Lettre à Neeb, du 30 mai
donnera l'élan. Par lui, le salto mortale devient possible, et même facile. Nous franchissons d'un bond les obstacles et l'abîme. Nous voici de nouveau sur nos jambes, dans la région du suprasensible, aussi certains ici de l'existence de Dieu et de la liberté de l'homme, que tout à l'heure, de l'autre côté du gouffre, nous croyions fermement à la réalité du monde extérieur.
En termes moins figurés, la doctrine de Jacobi, exactement opposée à l'idéalisme, se présente comme un réalisme, mais un réalisme en deux tronçons, qui ne se rejoignent pas. D'une part, réalisme empirique, c'est-à-dire perception immédiate du moi et du non-moi par la conscience et par les sens; d'autm part, réalisme suprasensible, c'est-à-dire, perception immédiate de l'absolu par ce sens sut gcneris que Jacobi appelle tantôt sentiment, tantôt raison, tantôt instinct. Mais de l'une de ces réalités à l'autre, il n'y a point de passage intelligible pour nous. Leur réunion en un môme sujet est l'énigme de notre nature. « Je crois un Dieu comme je crois un monde sensible , dit Jacobi , je suis entre deux, et ma raison fait que je me trouve pour ainsi dire comme un mot composé de cette voyelle (Dieu) et de cette
consonne (univers) Toute ma philosophie repose sur
le dualisme et l'antagonisme d'une nécessité aveugle et d'une liberté intelligente, dont le problème fait l'essence de l'homme C'est un miracle, que nous puissions apercevoir les objets que nous appelons matériels ; qu'un non-moi puisse entrer dans le moi, le contraire de la pensée dans la pensée. C'est un plus grand miracle, que l'homme puisse échapper en tout sens, en toute direction, au mécanisme, qui le contraint de toutes parts, non seulement au dehors, mais au dedans de lui-môme, et créer par cet instinct divin, que nous nommons liberté, le génie des arts, le génie des vertus, et la vraie religion, qui n'est que la raison se contemplant dans sa source '. »
1. Roth, II, 354-55. Lettre à C. V., du 17 juin 1804 (en français).
CONCLUSION l'il
Ainsi nous sommes en présence d'un double miracle , puisque les deux ordres de réalité qui se manifestent à nous non seulement ne se rejoignent pas, mais encore s'opposent l'un à l'autre. Ils s'excluraient môme logiquement, si l'on permettait à l'entendement d'aller jusqu'au bout de sa régression. Jacobi a fort bien discerné la plus importante des antinomies de la raison pure, l'antinomie du mécanisme et de la liberté, de la science et de la morale. Mais tandis que Kant remonte à l'origine de l'antinomie pour la résoudre, Jacobi ne tente pas d'expliquer ce qu'il appelle un miracle. Il aime mieux risquer le salto mortale. En deçà, le mécanisme ; au delà, la liberté. Entre les deux, l'abîme. Du point de vue de l'entendement, spinozisme et athéisme ; du point de vue de la raison (ou du cœur), spiritualisme et anthropomorphisme. N'essayez pas une conciliation. Elle se ferait toujours au profit de l'entendement, et aux dépens du cœur. Vouloir rendre Dieu et la liberté intelligibles, c'est les trahir, c'est les avoir déjà abandonnés pour le naturalisme et la fatalité. Tenez-vous ferme à l'instinct qui vous assure de votre origine divine. Là, et là seulement, est le salut.
Cette doctrine, conclut Jacobi, est le « vrai rationalisme ». De fait, personne avant lui ne l'avait entendu ainsi. On eût plutôt reconnu là le contraire du rationalisme. C'est dans sa conception de la raison que Jacobi se montre le plus franchement mystique.
Mais, lui dit Hegel, la philosophie commence là où vous vous arrêtez. Qu'est-ce que la philosophie, sinon un effort pour saisir dans une pensée unique la totalité du réel, pour comprendre les rapports de ce qui nous apparaît avec ce qui est, pour résoudre enûn les suprêmes contradictions ? Vous, Jacobi, constatez ces contradictions, et
vous vous en tenez là. Vous posez d'un côté le déterminisme et de l'autre la liberté, d'un côté la nature et de l'autre le suprasensible. Vous affirmez également leur réalité à tous deux, mais vous vous refusez à nous les faire comprendre l'un et l'autre. Le salto mortale répond à tout. Il est mortel en effet, mais pour la philosophie. C'est une fin de nonrecevoir opposée à la curiosité rationnelle qui est au fond de tout effort philosophique. C'est un non possumus prononcé d'avance, et sans appel. Le problème étant de rendre intelligible l'unité des choses, Jacobi commence par affirmer que ce problème ne comporte qu'une solution, et que cette solution (le spinozisme) est inacceptable. Il faut renoncer pou? jamais à la dangereuse chimère de l'intelligibilité. Il faut croire au double miracle, sans môme essayer de le comprendre.
On a dit de la doctrine de Kant qu'elle était une impasse : on le dirait à bien plus juste titre de cette philosophie de Jacobi. Car, si la Critique de la Raison pure vise à ruiner l'ancien dogmatisme, elle contient pourtant les éléments d'une métaphysique nouvelle. Jacobi y a distingué tout de suite l'idéalisme qui allait en sortir avec Fichte, et bien d'autres doctrines devaient y prendre bientôt leur point de départ. La philosophie de Jacobi n'aura pas la môme fécondité. Elle n'y prétendait pas ; elle s'en serait plutôt défendue. Jacobi aime peu, au fond, l'esprit de recherche et d'examen, qui est l'âme de la philosophie. Il n'en a que faire, puisqu'il possède la vérité absolue. Celte vérité relève du sentiment, non de la pensée. L'entendement n'ayant pas contribué à l'établir, n'est pas non plus compétent pour la critiquer. Pareillement, Jacobi n'attribue à la raison, ou du moins à ce qu'il appelle ainsi, qu'une fonction révélatrice et prophétique, sans qu'on voie comment elle se relie à l'intelligence proprement dite. L'oracle que rend cette raison est toujours identique à lui-môme, toujours aussi certain, toujours aussi clair et incompréhensible à la fois. Et même n'est-ce pas dans les cœurs simples qu'il se manifeste
avec la grâce la plus persuasive ? Une âme sensible et pieuse peul posséder, quoiqu'ignorante, la vérité que les Spinoza et les Leibniz ont manquée. En ce sens encore Jacobi pourrait dire avec Pascal : « La vraie philosophie se moque de la philosophie. »
Il ne va pas, cependant, jusqu'à nier la valeur de la réflexion philosophique. Il s'est senti, au contraire, attiré par les problèmes métaphysiques et moraux. Il leur a donné le meilleur de sa vie. Seulement il ne veut les traiter que par sa méthode. Il ne quittera pas le point de vue de la conscience individuelle. Il se délie de ce qui la dépasse : il écarte toute spéculation d'un caractère abstrait, qui entraînerait, pense-t-il, tôt ou tard, la ruine de ses certitudes. — Par malheur, la conscience individuelle, comme telle, ne fournit pas les éléments nécessaires à une philosophie. Le subjectivisme de Kant a été merveilleusement fécond, mais pourquoi? Hegel en a très bien expliqué la raison, clans l'important article où il rapproche les doctrines de Kant, de Jacobi et de Fichte pour les critiquer tour à tour *. C'est que Kant approfondit la distinction nettement indiquée dans sa Critique entre le sujet individuel et le sujet universel. La raison pure qu'il étudie est la raison humaine, identique en chacun de nous. Lorsque Kant l'analyse, lorsqu'il en détermine la structure et les fonctions, il fixe du môme coup les conditions de la possibilité de la science, la portée de l'esprit humain, et son rapport avec l'absolu. Dès lors une théorie de l'homme et de l'univers apparaît, dût-elle aboutir au positivisme, et conclure que toute métaphysique est illusoire. Mais si l'on refuse, comme Jacobi, de dégager les éléments généraux de la pensée, et de séparer dans le sujet l'individuel et l'universel, la réflexion en sera réduite à constater les données d'une certaine conscience. Elle pourra les décrire avec exactitude, et faire preuve de finesse et de sagacité en les analysant. Elle ne pourra les interpréter,