SW, IV
siasme la certitude incomparable qui jaillit du cœur, certitude qui n'a rien demandé à la raison pour s'établir, et contre laquelle les objections de la raison demeurent donc impuissantes. Sans doute il présente ce trait fréquent chez mystiques : dédaigner le dogmatisme rationnel, et affirmer dogmatiquement soi-même, au nom du sentiment. Mais qu'affirme-t-il? A peine un peu plus que les postulats de la Critique de la Raison pratique : le libre arbitre, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, la Providence. Nous y croyons, et cette croyance est le type môme de la plus parfaite certitude : mais de quoi nous assure-t-elle ? Uniquement de la réalité de son objet. Nous n'avons aucun moyen de pénétrer plus loin. De la liberté, que savons-nous? Rien, sinon qu'elle est réelle et incompréhensible, comme la création. De l'essence de l'âme et de la vie future, pas davantage. De Dieu nous savons qu'il est, et que notre être dépend de lui : mais nous ignorerons toujours ce qu'il est. Nous nous le représentons comme une personne souverainement libre, bonne et sage. Un sentiment qui ne trompe pas nous y entraîne.' Hypothèse pour hypothèse, nous sommes invinciblement portés vers celle-là, la seule acceptable, la seule consolante, la seule qui nous défende du désespoir. Et Jacobi s'arrête là.
N'est-ce pas là un mysticisme bien discret? N'y manquet-ilpas, je ne dirai pas la profondeur, — expression peut-être trop intellectualiste, — mais l'intuition directe et comme la possession de l'absolu? Jacobi parle bien, lui aussi, d'une intuition, mais il se hâte d'ajouter qu'elle est « aveugle ». Il s'en tient rigoureusement à sa conception de l'absolu inconnaissable. Mais, pour un mystique confiant en sa révélation intérieure, Dieu, impénétrable à la raison, se manifeste au cœur. Par cette voie privilégiée, l'homme entre en communication intime avec l'absolu. Il se sent en communion réelle avec l'essence divine. Il en a mieux que la connaissance, il en a l'expérience. Il en parlera donc avec une pleine assurance. Jamais il ne se croira téméraire, puisqu'il
ne dit que ce qu'il voit et ce qu'il éprouve. C'est un inspiré, parfois un halluciné. Or, Jacobi ne perd jamais son sangfroid. Il a eu de l'hallucination, dans son enfance, une expérience qui l'a épouvanté. Il reste très maître de lui dans son émotion mystique. Quand elle s'épanche, c'est le plus souvent en couplets de facture brillante. Jacobi n'ignore pas la valeur littéraire de ces petits morceaux soignés et léchés. On les retrouve en différents endroits de ses ouvrages, dans les mômes termes exactement, et avec les mômes points d'exclamation'. Il a l'extase très oratoire, et l'imagination fort bien réglée. En un mot, s'il est le plus mystique des rationalistes, il est aussi le plus raisonnable des mystiques. Car il ne /ait pas fi de la raison ; il serait très fâché que l'on s'y trompât. Kant l'a inquiété en paraissant s'y méprendre. Jacobi proteste que sa doctrine se fonde uniquement sur les données immédiates de l'esprit humain, et il est sincère dans ses protestations, comme il l'était tout à l'heure en se disant mystique. Ne se sert-il pas indifféremment des mots « sentiment » et « raison », et ne prétend-il pas avoir le droit de les employer l'un pour l'autre? Confusion que ses contemporains lui ont reprochée comme une équivoque grossière. Mais précisément Jacobi en fait le point central de sa doctrine. Il nie qu'il y ait équivoque. La raison, en effet, selon lui, n'a rien de commun avec la faculté discursive de l'esprit. Elle porte directement et uniquement sur l'absolu. Elle nous atteste l'existence de cet absolu, comme les sens nous font croire à l'existence d'un monde extérieur. La raison, ainsi entendue, ne devient-elle pas une sorte de sentiment? Et du môme coup, cette raison nous avertit du danger qu'il y aurait à poursuivre une prétendue science de l'absolu par l'entendement. Elle repousse les conclusions
i. Voyez, par exemple, un couplet qui se trouve reproduit trois fois : dans une lettre à Gœthe, du 21 octobre 1774 {Briefwechsel, p. 43) ; dans une lettre à Wieland, du 13 nov. 1774 (Roth, I, 194), et dans Allwill, SW, I, 25. — Comparez encore un passage textuellement reproduit SW, I, 250, et Roth, II, 48.
où l'entendement aboutit au terme de sa régression. Elle proclame que le fatalisme, que le spinozisme ne peuvent être le vrai. Plutôt que de s'y résigner, elle risque le salto mortale.
En quoi consiste au juste ce saut extraordinaire, dont Schelling s'est assez méchamment égayé ? Jacobi veut-il dire, qu'arrivés au point où la raison ne sait plus nous guider, il faut nous lancer hardiment dans l'inconnu, et nous fier aux inspirations du cœur, qui nous conduira à l'éternelle vérité ? Beaucoup de contemporains l'avaient compris ainsi. Mais Jacobi en a donné lui-môme, dans une de ses dernières lettres, l'interprétation détaillée. « Il n'est pas question, dit-il, pour moi, de se précipiter la tête la première, du haut d'un rocher, dans un abîme ; — mais bien de se lancer, en partant de la surface du sol, de faire un tour complet sur soi-même (c'est le saut périlleux), par dessus les rochers et l'abîme, et de se retrouver sain et sauf sur ses pieds, debout, de l'autre côté ' . »
L'allégorie est transparente. Le sol où l'homme se trouve d'abord placé, c'est le terrain de l'expérience, la connaissance immédiate de soi-même et du monde extérieur. Les rochers et l'abîme représentent les contradictions, les absurdités, les angoisses où tombe l'âme humaine, quand elle cherche une cause première, un premier commencement, une explication à la fois totale et logique des choses : en un mot, quand elle veut comprendre l'absolu. Car elle aboutit au panthéisme, c'est-à-dire à nier Dieu, à se représenter l'univers comme un immense mécanisme sans but et sans âme, enfin à prendre le monde et elle-même en horreur. Comment échappera-t-elle à ces pensées désespérantes? Par la certitude de sa parenté avec une essence infiniment supérieure au monde créé : par la croyance en ce Dieu que nous révèlent notre aspiration au bien, la conscience de notre liberté, et l'existence même de notre raison. Voilà le tremplin qui nous