‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 22 sur 161 · SW, I · texte numérisé non relu

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persifle et il maudit l'abus de la démonstration abstraite, et la méthode soi-disant scientifique qui, pour étudier la vie, commence par tuer le vivant. La vraie philosophie n'est pas un tissu d'abstractions vides : elle jaillit spontanément du cœur d'un homme en chair et en os. Elle rie consiste pas en généralités sur l'être et sur la substance, ni en règles morales nécessairement inapplicables à la plupart des cas. Elle est le produit naturel d'une raison vivante et d'un cœur sensible : en un mot, la révélation de ce qui est, tel que cela est. Ce qui ne peut ôtre compris, elle l'accepte franchement comme inintelligible. Elle renonce à vouloir tout expliquer, prétention orgueilleuse et absurde, qui couvre les philosophes de ridicule. « La vraie philosophie se moque de la philosophie. »

Les philosophes de profession, habitués à n'écrire que dans les formes traditionnelles, et selon les règles de leur méthode, étaient si loin de la manière passionnée, personnelle, presque lyrique, de Jacobi, qu'ils ne s'émurent pas de ses attaques. Ils ne le regardèrent pas comme un des leurs, mais plutôt comme un littérateur, dont les tirades enflammées n'exigeaient pas qu'on s'y arrêtât pour les réfuter. Seuls ceux qui étaient dans les mêmes sentiments que Jacobi, ceux qui partageaient son aversion contre la morale utilitaire, contre le rationalisme abstrait, contre la métaphysique froide et verbale, seuls les mystiques tels que Claudius et Hamann firent aussitôt accueil à Jacobi, comme à un allié précieux qui venait leur prêter main forte. Alors commencèrent, entre Hamann et Jacobi, des relations qui devaient devenir très étroites. Hamann avait fort goûté Allwili, et il avait fait part de sa satisfaction à Claudius. Il ne fut pas moins content de Woldemar. Mais il trouva quelque difficulté à bien comprendre cet ouvrage inachevé, et il s'adressa directement à l'auteur pour obtenir des éclaircissements. Jacobi lui répondit par une lettre qui est une véritable profession de foi. « La conscience que notre âme a de sa supériorité sur le corps, dont elle ne dépend point, malgré les

apparences » ; l'indignation contre le matérialisme plat et vulgaire; le besoin de crier son mépris à « la philosophie de la boue, qui empoisonne notre temps » ; le désir de montrer que toute philosophie spéculative et démonstrative nous laisse au bord d'un abîme qu'elle est impuissante à franchir; enfin, pour conclure, la conviction qu'il nous faut chercher ailleurs (c'est-à-dire dans la foi), l'espérance et le salut : voilà, dit Jacobi, pour peu qu'on y regarde, ce qu'on peut lire à chaque page tXAIlwUl et de Woldemar. » Il a moins écrit ces romans, ajoute-t-il, qu'ils ne se sont écrits tout seuls. Il a simplement tenu la plume, sous la poussée irrésistible dés sentiments dont son cœur était plein, et qui ont dû, coûte que coûte, se trouver une issue au dehors • .

C'est seulement en 1786', avec ses Lettres sur la Doctrine de Spinoza, que Jacobi s'imposa sans conteste à l'attention du public philosophique en Allemagne. Dans l'intervalle, il avait été cruellement éprouvé. Il avait vu mourir, en quelques mois, un fils de onze ans, qu'il adorait, et sa femme, dont la santé s'était épuisée à soigner l'enfant et à le pleurer. Lui-même, abattu par des coups si rudes, tomba gravement malade. Il ne se rétablit jamais tout à fait. Nous verrons désormais ses lettres pleines de doléances sur le mauvais état de sa santé. Des troubles nerveux, et surtout des maux d'yeux, lui rendaient le travail et la lecture extrêmement pénibles. Il ne se remaria point ; une de ses sœurs, restée fille, et qui vivait avec lui, prit le gouvernement de sa maison. Après les premiers mois de désespoir, il trouva quelque diversion à sa douleur dans un voyage qu'il fit à Weimar, où depuis longtemps Gœthe le pressait

i. SW, I, 365. Lettre du 16 juin 1783.

de venir. Il s'y rencontra avec son cher Claudius; il s'y lia aussi avec Herder, d'une amitié très chaude au début, mais qui ne fut jamais ni bien intime, ni bien durable. A des divergences d'opinions philosophiques s'ajoutèrent bientôt des froissements d'amour-propre. Jacobi et Herder étaient tous les deux trop « sensibles », et cette sensibilité n'allait point sans beaucoup de susceptibilité. Goethe était moins irritable, et il opposait à la critique une indifférence sereine dont Jacobi s'émerveillait1. Dans ses relations avec Jacobi luimôme, pour éviter les froissements secrets et les récriminations sentimentales, Gœthe semble s'être fait une loi de ne pas lui cacher ce qu'il pense, quand il ne partage point ses opinions ou qu'il désapprouve sa conduite. Cette franchise parfois brutale préserva leur amitié beaucoup mieux que n'eussent fait les ménagements les plus adroits. Leur correspondance en est aussi plus intéressante. Nous y voyons, par exemple, Gœthe exposer sa façon personnelle de comprendre Spinoza, ou dire crûment sa pensée sur des gens comme Lavater», qu'il en était venu à mépriser, quoiqu'il le sût en excellents termes avec Jacobi.

Cependant les Lettres sur la Doctrine de Spinoza avaient jeté Jacobi en pleine mêlée philosophique. A cette attaque directe, Mendelssohn avait répondu, et ses amis de la Bibliothèque Allemande Universelle s'étaient joints à lui. Jacobi avait riposté. La polémique entre lui et la « clique de Berlin » n'avait pas tardé à devenir aigre et violente. Les meilleurs amis de Jacobi s'affligeaient de le voir engagé dans une querelle qui menaçait de s'éterniser, et où les injures peu à peu remplaçaient les raisons. En vain Jacobi s'efforce d'élever le débat en publiant son dialogue intitulé David Hume ou Idéalisme et Réalisme (1787). En vain il y corrige les intempérances de langage auxquelles il s'était laissé aller dans les Lettres sur la Doctrine de Spinoza. En vain, il

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