ROTH, I, p. XIV
2. Roth, I, 174 sqq. Lettre à Sophie La Roche du 10 août 1774.
le Mercure de 1777 sous ce titre : Amitié et Amour. Jacobi l'envoya à Lessing ; ce fut le commencement de leurs relations amicales '.
Ces deux romans servirent beaucoup à la réputation naissante de leur auteur, non sans lui attirer de vives cri-, tiques. De fait, ils sont de nature hybride, et de caractère ambigu. L'historien de la littérature est tenté de les renvoyer au philosophe, et le philosophe, au critique littéraire. Non qu'ils soient sans intérêt pour l'un ni pour l'autre. Au contraire, les idées philosophiques de Jacobi y sont déjà exposées, et plus heureusement, semble-t-il, ou .du, moins sous une forme qui leur convient mieux que dans la plupart de ses œuvres postérieures. Sa morale, sa psychologie, sa théorie de la croyance, sa conception de la religion, tout cela se trouve déjà nettement exprimé dans Allwill et dans Woldemar. D'autre part, si l'on juge au point de vue littéraire, Jacobi compte parmi les bons écrivains de cette, époque. Il n'a pas la précision de Lessing ni la perfection: classique de Goethe : mais il ne manque ni de pureté ni d'élégance. Il sait dessiner le paysage selon le goût du temps, tel que Rousseau l'avait mis à la mode : point, de roman sans description de scènes champêtres. Il a le sentiment de la nature, et il l'exprime parfois, avec bonheur. Mais l'amitié aveugle vraiment Guillaume de Humboldt lorsque, dans un article sur Woldemar*, il vante l'art, la composition et le naturel de ce roman. Un critique malveillant ou ironique n'aurait pas su mieux choisir de perfides, éloges. Car la structure du roman est plus que maladroite,et l'action languissante, pour ne pas dire nulle. Les dissertations philosophiques y sont plaquées de la façon la plus gauche. On se demande pourquoi l'auteur n'a pas renoncé à l'artifice du roman, plutôt que d'en tirer un si médiocre parti. Jamais, d'un bout à l'autre du livre, les personnages.
1. Roth, I, 284. Lettre de Lessing à Jacobi du 18 mai 1779. - , ' -î
2. Jenaische Literatur-Zeitung , 1794. Réimprimé dans Humboldï's Siimmtlicke Werke, 1, 185-214. - ■
ne donnent l'illusion de la vie. L'imagination la plus complaisante se refuse à les prendre pour des êtres réels. Ces fantômes d'hommes et de femmes, — ou plutôt ces abstractions personnifiées, — tiennent des conversations d'un caractère si philosophique, s'écrivent des lettres d'une telle longueur et d'un tel style, que l'invraisemblance en devient trop criante. La spirituelle Rahel disait que Woldemar lui semblait moins un roman, qu'un compte-rendu de roman. Jacobi passe son temps à analyser ses personnages : un vrai romancier les laisse agir. C'est au lecteur, s'il le veut, et non à l'auteur, de dégager la philosophie de l'œuvre.
La réflexion est juste. Pourtant Allwill et Woldemar sont encore bien supérieurs à la moyenne des imitations de Richardson et de Rousseau qui paraissaient alors en Allemagne. Malgré le peu d'intérêt du sujet, malgré l'inconsistance des personnages, le psychologue se révèle par endroits. Jacobi sauve à force de finesse les situations assez délicates où il engage ses vertueuses héroïnes. Ceci est particulièrement vrai de Woldemar, qui contient une peinture maniérée, affectée si l'on veut, mais poussée assez loin, de l'amour précieux et romanesque. Gœthe fut surtout sensible aux défauts de cet ouvrage, dont la pauvreté plastique, les prétentions à la moralité raffinée, et enfin le pédantisme sentimental l'exaspéraient. Un jour, en joyeuse compagnie, il ne put se tenir d'improviser une parodie de ce roman : à la fin, le diable emportait Woldemar. Jacobi ne manqua pas de le savoir. Il demanda des explications à Gœthe, sur un ton de confiance trahie et de dignité offensée1. Gœthe, fort embarrassé, ne répondit pas lui-môme. Il fit écrire par une amie commune, Mm8 Schlosser*, qui s'acquitta de cette tâche délicate avec une touchante ingénuité. Elle avoue sans détours, au nom de Gœthe. Il estime infiniment le talent de Jacobi, il l'aime, et il rend justice aux qualités de son œuvre.
i. Briefwechsel ztoischen Gœthe und Jacobi, p. 53-55. 2. Ibid., p. 58. C'était une tante de Jacobi, qu'avait épousée en secondes noces Schlosser, veuf de la sœur de Goethe.
Mais, c'est plus fort que lui, « il ne peut pas sentir ce livre-là ». Il y a là une impression irraisonnée, insurmontable. Et ce nouveau dénouement fait si bien! Gœtlie n'a pas pu résister au plaisir de voir le diable emporter Woldemar : il n'y a pas mis de malice, et il aurait voulu que Jacobi fût là pour en rire avec eux. Cette confession naïve était-elle bien faite pour apaiser l'amour-propre irrité de l'auteur? Toujours est-il qu'une rupture se produisit entre les deux écrivains. Plus tard, les relations d'amitié se renouèrent^ et redevinrent aussi cordiales qu'auparavant. Il est même assez piquant de remarquer que l'édition définitive de Woldemar (1794) est précédée d'une dédicace chaleureuse ... à Goethe ' .
Mais, quelque jugement que l'on porte sur le talent littéraire de Jacobi, le contenu philosophique de ses romans est ce qui nous importe ici. A ce point de vue, l'intérêt historique en est considérable. Ils marquent une date : ils ont l'importance d'un manifeste et d'une déclaration de guerre contre les doctrines alors dominantes. C'est un défi jeté à la toute-puissante philosophie du siècle ; c'est une revendication passionnée des droits du sentiment individuel contre l'insupportable tyrannie de la « saine raison ». A chaque esprit le droit de se faire sa propre philosophie ; à chaque conscience , le droit de se tracer sa règle de conduite , et de n'obéir qu'à elle-même ; à chaque personne le droit d'agir selon les suggestions de son cœur. « Jouir et souffrir, telle est la destination de l'homme * ! » s'écrie Edouard Allwill , personnage déjà romantique , ou du moins plus que romanesque : énigmatique, fatal, et byronien avant Byron. Reconnaissez en lui, par avance, une de ces « natures problématiques », dont la nombreuse postérité peuplera le roman allemand au xix° siècle. Par sa bouche, Jacobi crie ses griefs, ou pour mieux dire, son dégoût et sa haine à la philosophie de ses contemporains. Tour à tour il
i. SW, V, p. ix-xiv.