SW, IV, p. xiv, xv
« C'est sur un point spécial, dit-il lui-même, que je voulais plus de lumière, c'est sur ma dévotion innée à un Dieu inconnu. » — « Mon cas, ajoute-t-il, est commun à tous ceux pour qui leur philosophie est en môme temps leur religion, . . . qui ne cherchent pas la vérité en général, — une chimère, comme l'existence en général , comme la réalité en général, — mais une vérité déterminée qui satisfasse l'esprit et le cœur. Et si c'est là une philosophie personnelle, je consens que la mienne en porte le nom '.. »
Ainsi le point de départ de Jacobi se trouve dans certaines « semences de vérité », qui sont naturellement en son cœur. Il est convaincu, sans en avoir la preuve, que Dieu existe, et qu'il est bon ; que l'âme est distincte de la matière et qu'elle ne peut périr; qu'elle est libre enfin, et qu'elle échappe (comment? nous l'ignorons) à la nécessité du mécanisme universel. La philosophie a pour objet de réfléchir sur ces certitudes spontanées. Mais à condition, cela s'entend, de ne pas les détruire en les analysant. Le rôle de la philosophie se borne exactement à mettre en lumière, « dans la mesure où notre esprit en est capable », le mystère de notre nature. L'effort n'est pas au-dessus de nos forces, puisque nous nous apercevons qu'il y a là un mystère. Mais il ne se peut pas qu'une telle réflexion nous conduise à nier Dieu, l'âme et la liberté. En un mot, cette philosophie de la croyance sait, en commençant, par quoi elle conclura : elle sait surtout par quoi elle ne veut pas conclure.
Jacobi ne prend cependant pas pour devise, comme les scolastiques : Fides quœrens intellectum. Il en prendrait plutôt une opposée. Car, loin de promettre l'explication des rapports de l'ôtre infini aux êtres finis, il va établir, au contraire, que ces rapports sont inintelligibles. L'essence de Dieu, selon lui, est aussi incompréhensible que son existence est certaine. Tout système de métaphysique est, non pas une traduction, mais une trahison de la vérité ab-
i. SW, IV, p. xvi, ivii.
soluc. D'autre part, si Jacobi pose la croyance à la base de sa philosophie, il s'agit pour lui, non de la foi en une révélation surnaturelle et historique, mais d'une croyance spontanée qui se manifeste dans toute âme humaine, et qui ne se sépare point de la raison. Chrétien et philosophe, Jacobi se flatte d'être aussi indépendant comme philosophe que fidèle comme chrétien. Sa doctrine et sa religion s'accordent parce qu'elles doivent s'accorder, et non par le sacrifice de l'une ni de l'autre. S'il rejette a priori une prétendue science qui lui ravirait des convictions plus chères que sa vie, il ne repousse pas moins l'idée de demander au dogme le fondement de sa philosophie. On peut combattre le fatalisme et l'athéisme, et demeurer philosophe. On ne l'est môme qu'à ce prix, dit Jacobi : ce sera la pensée maîtresse de sa doctrine.