Zôppritz, II, 39 sqq
2. Le premier volume avait paru en 1812 ; le second, avec une longue et importante introduction en 1815 ; le troisième en 1816. Le quatrième était tous presse lorsque Jac obi mourut.
temporains, elle a un caractère d'exception, et cette différence explique, au moins en partie, certains traits de la philosophie de Jacohi. Il n'a pas passé par la même école que les autres. Il n'a pas eu à apprendre, puis à désapprendre la lourde encyclopédie wolfienne, qui s'enseignait alors dans les universités d'Allemagne. Il n'a pas subi la discipline de la méthode déduclive, qui peut-être n'eût pas été sans profit pour lui. Il est, dans une certaine mesure, autodidacte. Ce qu'il a appris, il a voulu l'apprendre. Il a cherché ses maîtres du côté où l'attirait la pente naturelle de son esprit, du côté des mystiques, des moralistes, et des métaphysiciens que des raisons morales ont conduits aux questions dernières. Ainsi, au lieu d'être l'élève d'un Baumgarten, d'un Crusius, ou d'un Martin Knutzen, au lieu de commencer, comme beaucoup de ses contemporains, par de fortes études de théologie dogmatique, Jacobi a subi de tout autres influences. Celle du piétisme d'abord, la première et la plus profonde : elle s'était emparée de l'ûme de l'enfant, et elle resta chez l'homme fait la raison secrète de ses penchants et de ses antipathies. Puis ce furent les années de Genève, ce fut surtout, avec la connaissance superficielle de quelques sciences positives, l'étude approfondie des moralistes français, et la fréquentation des amis de Rousseau. Ajoutez enfin, après le retour de Jacobi en Allemagne, son goût passionné pour l'économie politique, son passage dans la carrière administrative, et ses efforts pour mettre en pratique les principes de Quesnay, de Smith et de Turgot. La vie des philosophes allemands était alors presque exclusivement universitaire, ou du moins livresque. Bien peu, parmi eux, avaient acquis, comme Jacobi, l'expérience des affaires, et senti le contact de la réalité politique.
Autre différence : Jacobi n'est pas du métier. Ce n'est pas un « professionnel », au sens strict du mot. Il est devenu philosophe par vocation pure, et parce qu'il s'est senti comme obligé de défendre publiquement ses convictions ; mais il n'a jamais dû se préoccuper d'un grade ou d'une place
à obtenir. Il n'a jamais appartenu à une université allemande, ni comme étudiant, ni comme maître. Il n'a donc pas eu à enseigner, c'est-à-dire à systématiser ses idées sous une forme immédiatement assimilable. Surtout il a échappé à ce qu'on peut appeler l'uniforme du corps, à la tournure d'esprit et de style que l'on prend insensiblement, et qu'il est si difficile d'éviter, lorsqu'en écrivant on songe, sans le vouloir, au collègue qui vous lira. Il est souvent fort malaisé de ne pas accepter simplement les questions dans les termes où on les trouve posées, de ne pas les traiter selon la méthode traditionnelle, de ne pas donner enfin au public la tentation de s'en désintéresser. Les circonstances particulières où Jacobi était placé le préservèrent de ce danger. S'il est vrai, selon la fine remarque de George Eliot, qu'un auteur ou un artiste transporte partout avec lui son auditoire familier, Jacobi, en écrivant, devait voir autour de lui, non pas des étudiants rangés sur des bancs et prenant des notes sous la dictée, mais les hôtes aimables et choisis qu'il savait attirer à Pempelfort. Sa mémoire évoquait sans doute ces discussions brillantes sur des sujets de philosophie et de morale, où des femmes comme la Lucie (VAllivill, comme l'Henriette de Woldemar, apportaient leur finesse et leur grâce un peu précieuses.
Cela môme était une nouveauté : car les philosophes du temps, en Allemagne, ne prenaient guère le soin de donner un tour littéraire à leur pensée. Mendelssohn, il est vrai, n'écrit pas sans charme ni sans élégance ; mais il n'hésite pas à employer la pesante terminologie des Wolfiens. Kant, agréable et clair, paraît-il, lorsqu'il parlait, avoue lui-môme que la Critique de la Raison pure a été écrite en quelques mois, vite et mal. Mais Jacobi, qui veut persuader, se préoccupe de plaire. Souvent, il faut le reconnaître, la précision en souffre. Il aime à tourner et à retourner sa pensée, jusqu'à ce qu'il en trouve une formule saisissante. Il ne voit pas toujours que cette formule s'accorde mal avec une autre qu'il vient d'énoncer tout à l'heure. En revanche, il a du
mouvement, de l'éclat, des trouvailles de style : il se fait lire. Il rend accessibles, et même attrayantes, des questions qui semblaient ne s'adresser qu'à un public spécial et restreint. Il se flatte que ces lecteurs nouveaux seront pour lui, et lui assureront le succès dans sa lutte contre le dogmatisme traditionnel. Quiconque se croit novateur en appelle volontiers des juges ordinaires au tribunal de l'opinion.
Jacobi a expliqué lui-même, avec une parfaite clarté, quels sont le point de départ, la méthode et l'esprit général de sa philosophie. Il l'a dit non pas une fois, mais cent fois. Làdessus, Y Introduction au second volume de ses Œuvres complètes, qui est de i817, s'exprime exactement comme le roman philosophique Allwill, qui l'avait précédée de quarante ans. La pensée n'a pas varié, ou, pour mieux dire, la même âme toujours inspire la doctrine. Jacobi n'a jamais prétendu être de ces penseurs qu'anime un zèle purement spéculatif, et que le seul besoin de savoir tourmente. Capables de l'effort le plus énergique et le plus persévérant dans la poursuite du vrai, indifférents d'ailleurs aux conséquences pratiques qui peuvent résulter de leurs théories, pourvu que leur raison se satisfasse, le reste leur importe peu. Jacobi confesse qu'il n'appartient pas à cette famille d'esprits. « L'enthousiasme logique » n'est pas son fait. Il le sait, et il ne s'en afflige pas : car 1' « enthousiasme logique » lui paraît inquiétant, et très propre à causer les plus dangereuses erreurs. Quant à lui, c'est bien aussi à la vérité qu'il aspire : mais cette vérité qu'il cherche ne lui est pas inconnue. Il en a le sentiment ou, selon sa propre expression, le « pressentiment » dans son cœur. La philosophie qui rendra le mieux compte de cet « instinct » prophétique et infaillible sera la vraie. Toutes celles qui le démentiraient ou le dénatureraient sont fausses.
Jacobi ne court donc pas risque de s'égarer. Il ne marche pas vers un but encore ignoré : ce but est fixé d'avance. « L'auteur, est-il dit dans la préface <X Allwill, est un homme qui, dès sa plus tendre jeunesse, dès son enfance môme,
avait fort à cœur que son âme ne fût pas une propriété de son sang, un souffle périssable. . . La vie de l'homme ne s'expliquait pour lui que par l'amour de Dieu. . . Justifier cet amour, voilà à quoi tendaient toutes ses pensées et toutes ses réflexions. Ce fut uniquement le désir de recevoir plus de lumière sur cet objet qui le poussa vers la science avec
une ardeur qu'aucun obstacle ne rebuta l » Dans
Y Introduction de 4817, Jacobi parle des «promesses» qui étaient dans son âme, avant qu'il s'adonnât à la réflexion philosophique. « Je partis de ces promesses, et je n'étais pas indifférent aux résultats que mes recherches pouvaient me donner. . . J'accepte donc le reproche, si c'en est un, de ne pas estimer ni aimer par dessus tout la connaissance et la science comme telles : je les aime, estime et recherche uniquement en vue d'un certain contenu, qu'elles doivent posséder pour avoir à mes yeux une valeur incomparable s. » En d'autres termes, qui sont encore les siens, Jacobi ne cherche pas la vérité, sans préférence secrète, sans idée arrêtée, comme le savant prêt à s'incliner devant l'expérience. Il cherche sa vérité, la vérité qu'il lui faut, celle qu'exigent impérieusement les tendances profondes de sa nature. Il n'admet pas que la philosophie puisse aboutir à des conclusions qui le réduiraient à l'incrédulité et au désespoir, et qui ne lui laisseraient rien à attendre dans ce monde ni dans l'autre. Car ces conclusions ne peuvent pas être «la vérité ». Une révélation intime nous assure dès à présent du contraire.
Si donc Jacobi est philosophe, c'est dans un dessein bien établi d'avance. Il veut « s'expliquer à lui-même sa propre nature ». Mais non dans le sens où l'on interprète d'ordinaire le Tvwôt ereauTôv. Se connaître soi-même peut être la devise de la recherche philosophique la plus désintéressée, conduire droit au Cogito de Descartes, et de là à la Critique de la Raison pure de Kant. Telle n'est pas la pensée de Jacobi.