‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 31 sur 161 · I.KVY-BRUHL · texte numérisé non relu

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veautés), ne doit pas nous dissimuler l'action qu'exerçaient de leur côté les moralistes de l'intérêt. D'Holbach, Helvetius, les encyclopédistes étaient très lus et très goûtés. Helvetius en particulier avait eu un succès extraordinaire. Pour une partie au moins du public, la morale de l'intérêt était chose définitive, si bien prouvée, si évidente, qu'il n'y avait pas à la remettre en question.

Imaginez une fusion imparfaite de ces éléments disparates, venus successivement d'un peu partout, de Locke et de Wolff, de Shaftesbury et de Voltaire, d'Helvetius et de Rousseau: ainsi s'était formée une doctrine composite qui n'avait de net que ses tendances, franchement libérales. Elle s'appelait elle-même « philosophie des lumières » {Aufklârung\ par allusion aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition. On lui donne aussi le nom « de philosophie populaire ». C'est une doctrine de vulgarisation ; elle n'a pas échappé aux défauts de ce genre, et l'histoire la traite avec un dédain qui n'est pas immérité. L'originalité est ce qui manque le plus à cet éclectisme. Il est vrai, la « philosophie populaire » n'a imaginé, n'a même renouvelé aucune grande hypothèse. Elle n'a pas su poser sous une forme nouvelle les problèmes fondamentaux de la philosophie. Assurément, entre Leibniz et Kant, les Mendelssohn, les Baumgarten, les Garve, les Lambert, font piètre figure. Pourtant ces esprits médiocres ont rendu des services, modestes il est vrai, mais qu'il serait injuste de méconnaître. Leur philosophie de la saine raison, un peu terre à terre, libérale et bornée à la fois, venait à son heure. Honnête champion de l'esprit nouveau, elle lutta contre les traditions surannées, contre les préjugés invétérés, contre les obstacles qui s'opposaient au progrès scientifique et social. Revendiquer le droit de la raison à être maîtresse sur son domaine comme la foi sur le sien ; repousser la méthode d'autorité en philosophie et dans les sciences morales ; affirmer l'égalité naturelle de tous les hommes et combattre sans relâche le préjugé de la naissance ; réclamer la liberté de conscience ; célébrer les bien-

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faits de la science et chercher à instruire la masse du peuple ignorant : tout cela n'exigeait pas les efforts d'un puissant Renie. Tout cela n'était pas nouveau. Cependant, dans les conditions où se trouvait l'Allemagne, la tache était encore utile et méritoire.

Mais, cette besogne une fois accomplie, la philosophie populaire n'avait plus de raison d'être. Mieux elle avait réussi, plus sûrement elle était condamnée à disparaître, avec les abus et les préjugés dont elle avait triomphé. C'est un sort commun aux doctrines que n'a pas animées la recherche désintéressée du vrai. Il leur est difficile de survivre aux circonstances qui les ont suscitées. Souvent même, pour prix de leurs services, elles ne recueillent que dédain et ironie. S'obstinent-elles à ne pas mourir, elles irritent : on les trouve encombrantes et nuisibles. Ainsi la génération nouvelle en Allemagne, celle de Goethe, de Jacobi, de Herder, de Klinger, celle qui s'enthousiasmait pour Spinoza et pour Rousseau, ne comprenait même plus l'utilité qu'avait pu avoir la philosophie populaire. Uniquement sensibles à ses défauts, ils la jugeaient avec une sévérité qui allait jusqu'à l'ingratitude. Etait-ce bien une philosophie, cet éclectisme à la fois raide et étriqué, banal et sans profondeur? A peine sur quelques points spéciaux de psychologie et de morale (théorie des sentiments, esthétique, rapports de l'état et de l'église), avait-il conservé quelque reste d'activité originale. Mais les grands problèmes philosophiques, ceux qui s'imposent d'abord à la pensée et à la conscience humaines, la philosophie populaire avait continué, par habitude, à en répéter des solutions toutes faites : elle en avait perdu le sens.

Encore si elle avait gardé, à défaut de vigueur et de fécondité, l'attitude modeste qui lui aurait si bien convenu ! Mais point : elle avait le ton tranchant et l'allure dominatrice. Impatiente de toute critique, elle était, comme il arrive toujours, d'autant plus agressive et intransigeante qu'elle comprenait moins de choses. L'étroitesse même de son esprit l'enfermait dans la certitude de son infaillibilité.

El comme cette disposition n'était pas tempérée par la connaissance et par le respect de l'histoire, il arriva que ces apôtres de la tolérance se montrèrent intolérants à leur tour. Ils prétendirent, au nom de la « saine raison », établir une sorte d'orthodoxie philosophique. Mais ils n'étaient pas de taille à y réussir. Leur doctrine n'avait point les dehors incomparables que donnait en France à l'Encyclopédie le talent des Diderot et des d'Alembcrt. Elle était loin, aussi, d'en avoir l'intérêt et la valeur. Leur faiblesse, leur médiocrité lurent vite percées à jour. Bien avant que la Critiqua de la liaison pure n'eût paru, le prestige de la philosophie « des lumières » avait subi d'irréparables atteintes.

Jacobi fut un de ses premiers et de ses plus ardents ennemis. Tout, de cette doctrine, devait lui déplaire : ce qu'elle disait comme ce qu'elle ne disait pas. Il ne lui pardonne pas sa pauvreté métaphysique et sa façon d'expliquer le réel par un déroulement mécanique de formules abstraites. Il hait aussi ce ton pédantesque et autoritaire, cette confiance aveugle dans la méthode déductive, et surtout la prétention de posséder et d'imposer la vérité presque sans s'y intéresser, comme si elle était extérieure à l'Ame. Avec une surprise, avec une indignation évidemment sincères, Jacobi se demande quel peut bien être l'élat d'esprit de pareils philosophes, lui pour qui la philosophie est la vie môme de sa conscience. Comment peuvent-ils ne voir de difficulté nulle part, quand le mystère est partout? Leur « saine raison » estelle donc aveugle au point de ne pas sentir que leurs formules sont creuses, et que leur sagesse est purement verbale? Plutôt pas de philosophie du tout qu'une telle philosophie, qui en profane le nom et en usurpe la place ! Frémissant d'enthousiasme juvénile, tout plein encore des leçons de ses maîtres préférés, de Pascal, de Fénelon et de Rousseau, Jacobi ne sait pas ce qu'il doit juger le plus odieux : la platitude de la philosophie populaire, ou son infatuation dogmatique. Il en attaque l'origine et les tendances, l'ensemble et le détail, la méthode et les résultats. À un système qui n'at-

leinl pas le réel, il va opposer une philosophie du réel qui ne sera pas un système.

Quel est l'objet de la philosophie? — Manifester, dévoile:', faire apparaître « ce qui est » ». Or, dit Jacobi, nous n'atteignons jamais « ce qui est » que par le sentiment ou par l'intuition immédiate. Par le raisonnement, par la connaissance médiate, nous ne faisons que nous en éloigner. Plus nous procédons par déduction, plus nous nous enfonçons dans l'abstrait. La philosophie populaire fait donc précisément le contraire de ce qu'exigerait la bonne méthode. Elle s'imagine atteindre « ce qui est » par le mécanisme de la démonstration logique. Elle ne s'aperçoit pas que ce mécanisme ne produit rien de lui-même, et qu'au bout des opérations les plus rigoureusement déductives, on retrouve ce que l'on avait mis dans les prémisses, mais rien davantage. L'entendement discursif présuppose toujours des données qu'il élabore. C'est un moulin qui tourne à vide quand on n'y verse pas de grain. Ces philosophes si affranchis de préjugés ont eu la superstition de la preuve logique. Ils ne se sont pas demandé si des procédés de démonstration excellents pour la science mathématique s'appliquaient aussi bien à la philosophie. De là le contre-sens perpétuel de leur méthode : de là aussi l'indigence de leur doctrine, qui s'est fermé à elle-même la source profonde, la source immédiate du vrai, l'intuition. Pour ne rien dire encore de leur morale, tout artificielle et sophistique, et qui veut ignorer les mouvements les plus naturels du cœur humain, quelle idée nous donnent-ils de Dieu? Leur pâle et incertain déisme recule devant une conception franchement anthropomorphique. Leur Dieu, froide abstraction, est impuissant à toucher l'àme, et à remplir

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