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cœur de Jacobi, celui dont il écouta toujours docilement les avis et les remontrances, ce fut Hamann, le « mage du Nord ». Tant qu il vécut, c'est-à-dire jusqu'en 1788, la correspondance ne se ralentit point entre Kœnigsberg et Pempelfort. Hamann, qui se plaisait à donner des surnoms aux personnes de son intimité, appelait Jacobi son « Jonathan » et son « Ariel1 ». A proprement parler, Jacobi ne fut pas son disciple. Le « mage du Nord » n'aurait pas souffert d'ailleurs qu'on lui en attribuât, non plus qu'un corps régulier de doctrines. Jacpbi lui doit cependant beaucoup. Hamann était plus âgé que lui, et de caractère plus impérieux : il ne tarda pas à prendre l'ascendant sur son ami, et il l'obligea plus d'une fois à préciser et à corriger ses idées. Il le força, pour ainsi dire, à se rendre compte des raisons qui justifiaient sa haine instinctive contre la philosophie « des lumières » ; il lui enseigna à critiquer, au nom de l'universel mystère, la philosophie qui croit tout comprendre et tout expliquer. C'est lui encore qui attira l'attention de Jacobi (et aussi celle de Herder), sur quelques questions spéciales, en particulier sur celle du langage*. N'est-il pas remarquable que le problème de la nature du langage, de son origine, de ses rapports avec la pensée, ait été l'un des premiers que les adversaires du rationalisme aient choisi dans l'espoir de lui faire échec? On dirait qu'une sorte d'instinct les avertissait de se porter d'abord sur ce point faible, pour y pratiquer leur première brèche. Ils feront sentir que le langage est quelque chose d'organique, de vivant, de mystérieux, — M. de Bonald dira : de divin, — qui surpasse l'entendement et qui défie nos procédés d'analyse. Ce n'est pas une découverte de la raison réfléchie, c'est un don que l'espèce humaine a reçu avec la
1. Hamann écrit à Jacobi, dans une de ses premières lettres (SW, I, 369), le 2 novembre 1783 :
Utrumque nostrum incredibili modo Consentit astrum
2. Jacobi avait déjà vu Cbarles Bonnet (Œuvres, VIII, p. 17-30) faire une part très importante au lau^iije dans le développement de l'esprit bumain.
4t> LA PHILOSOPHIE DE JACOBI
\if et qui la distingue entre toutes : c'est, un instinct qui lui est propre *. Selon Hamann, le langage est le symbole sensible de la réalité inexprimable de l'âme, et la philosophie n'est que l'exercice de la réflexion sur le langage ». Jacobi l'ait sienne cette pensée. Il y revient souvent et avec insistance. « Philosopher, dit-il, ce n*est jamais qu'approfondir la découverte du langage 3. »
Hamann est obscur et bizarre. Il rend des oracles, et ne les explique pas. Il procède à coups de citations grecques, latines, françaises, espagnoles, voire hébraïques. Il lui faudrait pour lecteurs des érudits et des polyglottes. Il donne à ses essais les titres les plus baroques : Les croisades (fini philologue; Apologie de la lettre H par elle-même; Goi 'gotha et Schlebhnini. En un mot, il est pédant, et plus d'une fois il touche au grotesque. Pourtant, à travers le tintamarre qui étourdit d'abord les oreilles, percent bientôt des notes d'une justesse singulière et des harmonies originales. Hamann sent admirablement les défauts de la philosophie qui a séduit ses contemporains, et il trouve d'heureuses expressions pour les lui reprocher. On comprend que Kant l'ait engagé à écrire. Une idée maîtresse domine l'œuvre de Hamann : le mystère des choses, selon lui, reste impénétrable à l'analyse abstraite. Nos explications n'expliquent rien. La logique est un jeu qui n'a rien de commun avec le réel. Par suite, le prétendu savoir du philosophe est fort au-dessous du simple bon sens, qui luimême ne vaut pas la foi du charbonnier. Hamann est piétiste, et des plus ardents. Ses invectives contre la philosophie « des lumières» dépassent de beaucoup en violence les attaques de Jacobi. « Il y a, dit-il, par exemple, une ignorance de la volonté qui est incurable. Cette sorte d'ignorance se croit pure, et pourtant elle ne s'est pas lavée de ses souillures. Au lieu de rougir de sa honte, elle lève hardiment les yeux. Elle se gonfle, elle dit, en enflant ses joues : Notre