Roth, H, 330. Lettre de Jean-Paul à Jacobi, 14 mai
drons plus d'une fois gourmander ou plaisanter Jacobi sur le sérieux qu'il apporte aux questions de philosophie, et sur les efforts qu'il fait pour y voir clair. C'est de l'amour-propre mal placé, lui dit-il, ou de l'enfantillage *.
Aussi l'historien de la philosophie peut-il se contenter d'un coup d'œil jeté au passage sur Hamann, et môme sur Herder. Tous deux ne lui appartiennent qu'à peine, et d'assez loin. Jacobi, au contraire, s'impose à son attention, et doit la retenir plus longtemps. Hamann se défendait d'être philosophe : Jacobi se défendra de ne pas l'être. Sans doute il penche, lui aussi, vers le mysticisme, et nous le verrons en faire l'aveu. Mais il s'arrête sur la pente. Il ne veut pas être confondu avec ceux qui disqualifient purement et simplement la raison, et qui lui refusent la faculté de discerner le vrai. Ainsi, Kant ayant semblé douter que Jacobi reconnût à la raison une autorité décisive en matière de philosophie (sur la question de l'existence de Dieu), Jacobi proteste avec vivacité. « Je serais très fâché que .vous me prissiez pour un « supranaturaliste »... Je n'ai jamais fait dériver mon théisme que du fait toujours présent de l'intelligence humaine, de l'existence de la raison et de la liberté *. » Et il se demande comment une telle pensée a pu venir à Kant. Sa philosophie ne consiste donc pas uniquement en un appel au sentiment et à la croyance. Dans la mesure où sa méthode et ses principes le lui permettent, il s'est efforcé de légitimer la doctrine qu'il propose. Légitimer, dira-t-il, et non pas démontrer : car « le vrai » , immédiatement donné à toute âme raisonnable, se voit, se sent, s'éprouve, mais ne se prouve pas. Cette légitimation se présentera sous deux formes. Tantôt elle sera directe : Jacobi essaiera de montrer que l'intuition (ou sentiment), est la source unique de la certitude et du savoir portant sur le réel. Tantôt, par une mé-
i. SW, III, 337. Lettre de Hamann à Jacobi du 30 avril 1787. Hegel a bien vu que Hamann avait une assez petite opinion de la doctrine de Jacobi, et qu'il ne le lui cachait pas a lui-même. Heoel's Werke,Wll. Ueber Hamann' s ScAriften, p. 103-106.
2. SW, III, 529-30. Lettre de Jacobi à Kant du 16 novembre 1789.
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thode inverse, il fera voir que toute philosophie qui prétend se fonder sur une démonstration n'atteint pas le « vrai », et qu'elle blesse l'âme humaine dans ses convictions les plus chères. C'est ainsi que nous le verrons combattre successivement Mendelssohn, Kant, Fichte et Schelling. Se déclarer contre tout système de philosophie, comme le remarque Schleiermacher , c'est là un trait caractéristique de la doctrine de Jacobi. La polémique en devient ainsi une partie essentielle : ou plutôt, ce n'en est pas une partie, c'est la doctrine môme, qui justifie de sa vérité par la fausseté de toutes les autres. Pour être fidèle à la pensée de Jacobi, il nous faudra donc, à son exemple, donner autant de place à la critique des autres philosophies qu'à 1' « illustration » de sa propre doctrine.