LÉVY-BRU1L
nons ce pressentiment, prophétique et infaillible, pour la dialectique vide et formelle de l'entendement !
Aussi bien, tentez l'aventure avec l'entendement livré a ses propres ressources. Laissez-le poursuivre jusqu'au bout sa régression logique : où s'arretera-t-il ? Remontant de concept en concept jusqu'au genus generalissimum , il arrive enfin à l'idée d'une substance universelle, d'un être qui est à la fois un et tout, h xat ttïv, d'une essence absolument indéterminée, ou plutôt à la fois simple et double. « D'un côté, en effet, apparaît l'idée d'une matière infinie à laquelle se réduisent tous les corps, de l'autre, l'idée d'une pensée infinie, dont les modes correspondent nécessairement à ceux de la matière : je dis nécessairement, parce que, pour l'entendement qui réclame l'unité, la matière infinie et la pensée infinie ne sont qu'un seul et môme être1. » Donc, conclut rapidement Jacobi (nous reviendrons sur ce point plus tard), le terme inévitable d'une philosophie de l'entendement, si on la pousse à ses conséquences dernières , est le spinozisme : négation de la liberté, négation de la finalité, négation de Dieu, au moins de Dieu conçu comme une personne juste et sainte. Si ces conclusions sont légitimement obtenues (et Jacobi ne doute pas qu'elles ne le soient), elles prouvent que le principe d'où elles sont tirées ne devait pas être admis. Elles blessent les convictions les plus inébranlables et les plus chères de notre cœur ; elles contredisent la certitude spontanée de notre raison : reconnaissez à ce signe qu'elles sont fausses, et qu'elles proviennent donc d'un usage « immodéré » de l'entendement. Car la raison ne peut avoir tort. Le raisonnement n'a pas qualité pour faire échec à la foi rationnelle. « ...La vraie science, c'est l'esprit portant témoignage de lui-même et de Dieu ». »
Cette idée d'un conflit possible entre les exigences de la pensée et celles de la conscience morale, entre la science et la croyance, domine, comme on sait, la philosophie de KanL
i. sw, II, 66.