‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 75 sur 161 · Voyez supra, eh. m. p · texte numérisé non relu

Voyez supra, eh. m. p

ces conséquences possibles. Mais il ignorait le doute, et il a pu ne pas les trouver inquiétantes.

C'est encore la solidité de sa foi, semble-t-il, qui le fait passer rapidement sur les difficultés que soulève sa théorie de la croyance. « Croyance » ne désigne pas pour lui l'état de l'âme qui s'attache à une opinion, sachant que les preuves sont insuffisantes, et que l'évidence n'est pas complète. Ainsi entendue, la croyance serait inférieure au savoir, qui peut se démontrer, et qui a une valeur universelle. Or la croyance, telle que la définit Jacobi, est équivalente et môme supérieure au savoir. Car elle donne la certitude, ou plutôt elle est la certitude môme '.

Jacobi aime à distinguer la certitude « de première main » et la certitude « de seconde main ». Celle-ci s'obtient dans la science proprement dite. Du point de vue de la logique, elle est inattaquable. Néanmoins elle est dérivée; elle vaut ce que valent les principes sur lesquels les démonstrations reposent. Ces principes, d'où viennent-ils ? L'entendement ne les a pas fournis, car, par lui-môme, il est vide, et il ne produit rien de soi. Ils sont hors de sa portée. Ils sont révélés par la raison, par le « cœur », disait Pascal, — par la croyance, ajoute Jacobi. Voilà la certitude « de première main », immédiate et spontanée, qui est le fondement nécessaire de l'autre. « Nous naissons tous dans la croyance, mon cher Mendelssohn, et nous restons forcément dans la croyance, de môme que nous naissons tous dans la société et que nous devons rester dans la société... Il y a une certitude immédiate qui n'a pas besoin de preuves, bien mieux, qui exclut absolument toute preuve, et qui, par un privilège unique, est une représentation coïncidant avec la chose représentée... La conviction par des preuves est une certitude de seconde main. Elle repose sur la raison, et ne peut jamais ôtre complète ni sûre. Si donc toute conviction qui ne provient pas de preuves rationnelles est croyance, toute

1. Jacobi se sert presque indifé^emment des mots Glanbe et Gewissheit.

conviction qui en provient repose aussi sur une croyance, et reçoit de là toute sa force '. »

Le sens du mot « croyance » est ici tout à fait insolite. La croyance porte d'ordinaire sur une représentation dont nous savons qu'elle est plus ou moins imparfaite et inadéquate à son objet. Selon Jacobi, au contraire, la croyance est une représentation privilégiée, qui, nous mettant en contact immédiat avec l'objet, nous donne donc la certitude la plus parfaite qui se puisse concevoir*. Sentir, voir, croire, autant d'actes de l'esprit qui ne se séparent point. « Nous avons une faculté d'intuition ou de sentiment (la raison), qui nous révèle l'absolu, et nous disons, de ce que nous savons par ce sentiment de l'esprit (Geistesç/efùhl) , que nous y croyons 3. » Le relativement vrai est connu : c'est l'objet de la science. L'absolument vrai est senti : c'est l'objet de la croyance. La croyance est donc bien un « sentiment objectif », c'est-à-dire accompagné de la certitude que son objet est présent. Et Jacobi revient à sa comparaison habituelle entre le « sentiment de la raison » et l'intuition sensible. « De môme que la réalité qui se révèle aux sens extérieurs n'a pas besoin de garantie, et qu'elle est elle-même à soi-même le plus sûr garant de sa vérité; de même la réalité qui se révèle à ce sens intérieur et profond que nous appelons raison n'en a pas besoin non plus. Elle est également à elle-même le plus sûr garant de sa vérité. C'est nécessairement que l'homme croit à ses sens, c'est nécessairement qu'il croit à sa raison ; et il n'y a pas de certitude au-dessus de celle-là4. »

Cette théorie de la croyance, si nettement anti-intellectualiste, ne fait cependant point de part à la volonté. Jacobi

i. sw, IV, 210.

2. Jacobi l'appelle aussi « intuition ». « L'intuition est le seul moyen d'arriver soi-même à la certitude, et de convaincre les autres. 11 faut faire en sorte que les autres aient aussi l'intuition. Et pour y parvenir, il n'y a d'autre moyen que de tourner la chose en question de tous côtés, et de la mettre dans son vrai jour. » Conversation de Jacobi résumée par Humholdt. Leitzmann, p. 92.

Page 1