SW, V, 430; VI
Car il faut pour cela vaincre les tendances égoïstes, au moyen d'un effort habituel sur soi. L'homme vaut dans la mesure où il est capable de faire cet effort, et de mettre, dans chaque circonstance, les inspirations de son cœur audessus des calculs de l'intérêt. Il y a des hommes plus ou moins vertueux : il n'y a pas de formule générale de la vertu. Et, reprenant à son compte la pensée célèbre d'Aristote, Jacobi pourra dire : « La norme de la vertu, c'est l'honnête homme lui-même1. »
Jacobine hait rien tant que le formalisme. Partout il pourchasse l'abstraction et les généralités vides; partout il veut rétablir dans ses droits la réalité effective et concrète. Sa doctrine est une philosophie de la vie. Elle part de la conscience individuelle, et elle refuse de la résoudre en éléments universels. A plus forte raison Jacobi s'indigncra-t-il que l'on ramène le sentiment moral à un concept. Il combattra toule doctrine qui enlèverait à la conscience, dans chaque cas particulier, la décision à prendre, et qui prétendrait la soumettre à une loi universelle. Ce sera sa grande objection contre l'impératif catégorique de Kant. Le plus sûr moyen d'affaiblir le ressort moral, c'est de le comprimer sous une règle uniforme. On obtient ainsi des sortes d'automates. Mais l'obéissance passive est le plus bas degré de la vertu. L'homme vraiment moral, au moment d'agir, n'écoute que son cœur. Il sait être lui-môme ; il sait, comme le veut Rousseau, prêter l'oreille à la nature, et lui obéir. Certes, il est beaucoup plus commode de se conformer à une loi acceptée d'avance une fois pour toutes. Mais n'est-ce pas précisément se dispenser d'être moral; n'est-ce pas une faiblesse ou une hypocrisie? N'est-ce pas, au moins, une abdication? En fait, la vie ne nous présente jamais deux conjonctures exactement semblables. Elle défie la casuistique la plus ingénieusement prévoyante. Chaque fois que nous agissons, elle nous met en demeure, non d'obéir aveuglément à une
1. SW, V, 78-79. — Cf. P. Janet, La Morale, Ihr. III, eh. i, p. 332-3 H.
loi toute faite, comme le soldat à sa consigne, mais de prendre librement un parti, comme des êtres raisonnables ot responsables de leur décision. Aussi bien, il n'y a pas de règle morale absolue, il ne peut y en avoir. Dire toujours la ▼enté, est-il une loi qui s'impose plus universellement? El pourtant qui condamnerait le mensonge de Desdemona sur son lit de mort1 ? Ainsi des autres préceptes : tous souffrent des exceptions qui ne sauraient être prévues. Ce n'est donc pas la loi qui doit commander à notre cœur ; c'est le cœur qui est seul juge des occasions où il faut observer la loi.
Être soi-même : tel est l'ordre suprême de la moralité. Quiconque efface, en quelque sorte, sa personnalité, pour réaliser, tant bien que mal, un type vague et abstrait de vertu toute faite, commet une sorte de suicide moral. Sans doute l'initiative individuelle a ses dangers. L'bomme qui s'inspire de son cœur peut se tromper. Il peut croire qu'il suit sa conscience, et céder aux séductions de la passion. Mais s'il tombe, il se relèvera. Il vit au moins : il n'a rien à envier à celui qui, de crainte de tomber, reste immobile et inerte. Mieux vaut courir le danger d'une erreur que de croupir dans une lâcheté morale qui n'ose rien décider par soi-même. On ne voit pas que les âmes ardentes et passionnées soient plus loin de la vertu que les observateurs froids et calculés de la règle. « Ce qui m'a sauvé, écrit Allwill dans un passage des plus caractéristiques, ce qui m'a sauvé, c'est mon propre cœur. Aussi, à l'avenir, estce lui que je veux toujours écouter, à lui que je veux toujours prêter l'oreille. Entendre sa voix, la distinguer, la comprendre : que ce soit là ma sagesse ! la suivre avec courage, ma vertu ! . . . Quel guide sera plus sûr que le cœur d'un homme bien né?Prends toutes les morales, toutes les philosophies de la vie, et essaye de suivre exactement leurs préceptes : si tu as un sentiment vrai du beau et du juste, à combien d'exceptions ne te heurteras-tu pas!. . . Que l'homme le plus plein de
1. SW, I, 49o. Cf. Mme hé Stapx, de r Allemagne, part. m. eh, xvi et xvn.
sentiment, et, le plus courageux, se fasse une philosophie de la vie : lui aussi, il rencontrera par la suite, des occasions d'y manquer, et, s'il redoute de le faire, il deviendra peu à peu une sorte de machine. Car il lui faudra souvent étouffer son sentiment présent. . . en un mot, agir d'après la lettre et non d'après l'esprit l. »
Ne voyez pas là une glorification éloquente de la passion, comme dans la Nouvelle He'loïse : c'est plutôt une sorte de lyrisme moral, un enthousiasme juvénile, un hesoin de vivre, d'être libre, de respirer à pleins poumons, d'échapper enfin à la tyrannie de la règle uniforme et commune. De là ce paradoxe d'une morale qui a pour principe la lutte contre l'égoïsme,et pour maxime l'absolue liberté du moi. Paradoxe qui peut se défendre, et qui s'accorde fort bien avec la psychologie de Jacobi. L'Ame trouve en elle-môme une sorte d'instinct qui la conduit à son bien, si elle sait le distinguer et le suivre. Qui prouve que ce bien soit la satisfaction exclusive de nos tendances égoïstes ? Au contraire, il se révèle à la raison comme un aspect de l'essence absolue où aspirent tous les êtres. Il est ainsi le principe de tout devoir, comme de tout bonheur. Et le devoir, comme le bonheur, ne prennent de sens que par la spontanéité de la conscience humaine. Point de moralité sans l'indépendance du moi. « Tu conseilles, dit un des personnages de Woldemar, de renoncer à la liberté, pour plus de sûreté et de prudence. Mais cela se peut-il ? Aussi longtemps que nous agissons vraiment nous-mêmes, il faut que nous agissions librement. Il est impossible de refuser de se conduire soi-même. . . Etre fidèle et constant, — ce qui fait l'essence même de la vertu, — comment la lettre nous y mènerait-elle mieux que l'esprit?... Quoi! vous voulez garantir l'homme contre toute faiblesse contraire au devoir, et vous commencez par lui ôter sa dignité! Car réfléchir, choisir, se décider, en cela consiste la dignité de l'homme ". »