‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 88 sur 161 · SW, V, 428-9; ni · texte numérisé non relu

SW, V, 428-9; ni

N'est-ce pas là la morale de ces « belles âmes », dont Goethe nous a fidèlement reproduit les confessions ? Morale bien faite pour plaire aux femmes spirituelles et sentimentales, grandes admiratrices de Rousseau, que nous entrevoyons à travers la correspondance de Jacobi, et dont les héroïnes (XAUwill et de Woldemar sont, dit-on, les portraits : Sophie La Roche , femme de lettres elle-même , grand'mère de Bettina et de Clemens Brentano, la comtesse Julie Reventlov, la princesse Galitzine, et enfin Betty de Clermont, la femme de Jacobi, la plus naturelle et la plus sensée du groupe. Cette morale a oublié que le commencement de la sagesse est de fuir la tentation. Elle présume étrangement de la force de l'homme, sans lui donner de principe où se retenir quand il tombe. Kant définit la moralité par la loi : l'idéal moral, selon Jacobi, ne souffre point de loi. En fait, cependant, Jacobi en admet une, qui pourrait se formuler ainsi : « Agis toujours de façon à subordonner tes impulsions sensibles à ta tendance vers le bien absolu. » Mais il ne veut pas convenir que ce soit une règle. Il l'appelle « sentiment », comme nous l'avons vu ailleurs donner au sentiment le nom de raison. Ou plutôt il se flatte de trouver dans le sentiment môme la règle du bien : non une règle abstraite et rigide, mais une règle vivante, à la fois constante avec elle-même, pliable aux cas imprévus, et nouvelle à chaque occasion où la conscience se la donne. « Qu'est-ce que le bien?— Chaque homme en a dans son cœur la révélation unique et immédiate. »

Les idées économiques de Jacobi lui viennent directement de Quesuay et d'A.dam Smith. Il y a peu ajouté. Ses opuscules sur ce sujet datent du temps où, entré pour la première fois au service de la Bavière, il s'efforçait, mais en vain, de faire prévaloir ses principes libre-échangistes. Le

peu de succès qu'il obtint semble l'avoir détourné de cet ordre de questions. Sans doute, dans la suite, il s'intéressa vivement aux réformes de Turgot et à celles do Necker, mais plutôt en spectateur plein de sympathie, que comme un homme spécialement occupé des problèmes économiques.

La théorie du droit, en revanche, n'a jamais cessé de passionner Jacobi. Il retrouve ici son adversaire habituel, le déterminisme. Il va reprendre la thèse essentielle de sa philosophie : il rappellera que la nécessité des lois naturelles n'exprime pas toute la réalité, ni même la réalité de rien; et qu'il existe un ordre moral supérieur à cette nécessité, indépendant d'elle, et la régissant. Il combattra donc les théories du droit qui tendent, plus ou moins ouvertement, à lui enlever son caractère moral, et a le faire rentrer, à titre de force, dans le mécanisme de la nature. Empruntant une formule à Leibniz, il définit le droit un * pouvoir moral », et il ajoute : « Point de droit sans devoir, point de devoir sans droit. » Le droit implique donc, comme la moralité, la liberté de l'homme. Il n'est pas le résultat d'une série de phénomènes purement naturels, si complexe qu'on la suppose. Comment Jacobi prouve-t-il sa thèse? Par sa méthode ordinaire : autrement dit, il ne la prouve pas. Pour toute démonstration, il fait appel à l'intuition intérieure. Jamais, dit-il, la conscience ne confond les phénomènes physiques, soumis à la nécessité de la loi des causes efficientes, avec les actes moraux qui dépendent du libre vouloir de l'homme. Elle dira que l'homme a le droit de défendre sa vie ou sa propriété menacées ; elle ne dira jamais que les corps plus lourds que l'air ont le droit de tomber vers le sol avec une vitesse déterminée ' .

La théorie adverse voit dans le libre arbitre une illusion de la conscience. Elle soutient que le droit naturel s'explique, en dernière analyse, par les lois de la nature, c'est-à-dire, parla « puissance de l'univers considéré dans sa totalité ».

i. 8W, VI, 432, Vtber Recht uni Gewalt, 1771.

Elle revient, en somme, à nier que l'ordre moral constitue un empire dans un empire, et à regarder comme purement relatives les idées de bien et de mal, de juste et d'injuste, etc. Personne, dit Jacobi, n'a suivi cette idée avec autant de clarté, de profondeur et de force logique que Spinoza1. Il expose donc, à la fois d'après le Traité Théologico-politique et d'après l'Éthique, la théorie du droit et de la politique cbez Spinoza. Mais il ne le critique pas sur ce point particulier. Pour s'attaquer à un si rude jouteur, c'est au cœur môme du système qu'il faut frapper. Jacobi l'a fait ailleurs *. Ici, tout l'effort de sa critique porte sur Wieland , qui est un adversaire moins redoutable. Jacobi lui reproche et ses principes, et la conclusion qu'il en tire. De ces mômes principes, en effet, Spinoza, qui n'est pas mauvais logicien, a conclu à la condamnation de l'absolutisme : comment Wieland peut-il aboutir à une théorie fort semblable à celle de Hobbes? Selon Wieland, la supériorité effective de la force en fait la légitimité. Ce n'est pas parce que l'autorité est fondée en droit que nous lui obéissons : c'est parce qu'elle se fait obéir qu'elle est fondée en droit. « Le droit du plus fort est, jure divino, la vraie source de toute autorité. » Telle est la loi de nature. Toujours le plus fort a exigé qu'on se soumît à sa volonté, et toujours les peuples ont docilement suivi ses ordres. Le faible a besoin de protection : il rend hommage à qui peut le défendre. Donc, conclut Wieland, c'est bien la force qui a fait et qui fait encore le droit.

Jacobi le réfute en des termes qui rappellent le passage bien connu du Contrat social, où Rousseau montre que ramener le droit à la force, équivaut simplement à le nier. Car le droit se déplace alors avec la force. Dire que le plus fort a le droit, revient à dire qu'il est le plus fort tant qu'un autre n'est pas plus fort que lui. Charles Ier, roi d'Angleterre, avait le droit d'exiger l'obéissance de son sujet Cromwell.

Page 1