‹ La philosophie de JacobiChapitre 18 sur 141 · SW, U, IBD. Letlre k ScliloMcr du 3 décembre t · texte numérisé non relu

SW, U, IBD. Letlre k ScliloMcr du 3 décembre t

le trûne, à charge de revanche. Co qu'il y a de plus suhlîme dans l'àme de l'homme est ravalé à un rôle de grande utilité. Cette façon de tolérer la religion comme une sorte de sauvegarde sociale était courante parmi les contemporains et les admirateurs de Frédéric II. Jacobi en est outré, n Qu'est-ce que votre Dieu, s'écrie-l-il, à vous qui avez sans cesse à la bouche, et qui professez ouvertement que la religion, c'esl-à-dirc la connaissance et l'adoration de Dieu, ne doit servir que de moyeu, et n'est une fin que pour les faibles d'esprit et pour les fanatiques ? En Bn de compte, ce sont seulement les besoins physiques, la chair, et une sage économie de ses désirs et de ses passions, qui font le secret de votre philosophie si vantée de la saine raison. La religion, comme il convient, est subordonnée à cette sage économie et mise à son service. Elle peut s'estimer heureuse d'avoir encore cet usage. Si jamais il devient possible d'assurer la paix sociale en se passant du nom de Dieu... adieu alors ce misérable palliatif de notre ignorance et de notre maladresse ; adieu ce meuble encombrant qui lient de la place et qui ne sert ti rien ■ I »

La passion parle la toute pure. Nous saisissons sur le vif le sentiment qui dicte à Jacobi ses plus fougueuses invectives contre les philosophes, et qui va amener une réaction contre un des grands courants du tlix-huitiéme siècle. Ce que Jacobi déplore avant tout, c'est l'affaiblissement du sentiment religieux. Il juge odieuse et crirainetle la philosopliic qui ti-availle à l'abolir. Peu importent les marques de respect extérieur et hypocrite que des philosophes prudents témoignent encore ù la religion positive. Leur œuvre est fonciére'ment mauvaise. Ce siècle si lier de ses lumières et du progrès de la civilisation porte en lui un germe de mort. En avilissant la foi, il dégrade l'homme ; eu la détruisant, il le déshumanise. Le déisme, comme l'enlendent la plupart des pliilosopbcs, n'est qu'une transition rapide de la foi à l'iucrédulilé*.

JATOBl ET LA PHILOSOPHIE «DES LUMIÈRES» H

Jacobi soutient contre eux que la religion est innée à t'honime, c'est-à-dire que l'homme en trouve, dans son cœur, la révélation spoutanOe. S'il est lui-mt^me chrétien, c'est que seule la religion du Clirisl répond pleinement à l'énigme de la nature humaine. Il la défendra donc, et du point de vue de la philosoptiie mûme : il demandera à quel titre la « saine raison " refuserait à la religion révélée le droit à l'esislence, « Vous croyez que l'abolition de la foi chrétienne est une entreprise hautement avantageuse pour l'honneur et pour le bonheur rie l'humanité. Mais nous ctovous précisément le contraire. Qu'est-ce qui donne l'avantage à votre opinion sur la nùtre? Vous ne voudi'ez pourtant pas affirmer que tout ce qui exclut une religion positive soit, par cela même, vérité et raison, et tout ce qui ne l'exclut pas, erreur et ahsurdité. Sur quoi donc s'appuie l'autorité plus que prépondérante, l'autorité décisive, que vous attribuez à votre opinion? Vous la créez vous-même, cette autorité, par une étrange imagination. Vous supposez qu il habite en voua, on ne sait comment, un être particulier qid vous révèle la pure vérité. Cet être, vous l'appelez la raison', confondant ainsi les idées d'une manière impardonnable. Car la raison n'est pas un oracle : elle ne peut que juger et conclure. Elle n'est pas par ellemême une source de connaissance*. » S'il est en nous une faculté qui révèle le vrai, ce n'est pas l'entendement ni la raison raisonnante, c'est le sentiment, c'est l'intuilion immédiate.

Quelle n'est donc pas la présomption de la philosophie « des lumières <> qui prétend à l'infaiUibilité, comme le pape et le grand inquisiteur * ! Toujours prèle à crier à la persécution, elle est plus prête encore à persécuter quiconque a l'audace de ne pas penser comme elle. Elle a des procédés de discussion fort simples. Est-on d'accord avec elle sur ce

i. Voyci ch. m, p. !il-!i7, Ivs dilTérents st^ni du mot •• raison >• ehct Jixrobl.

a, SW, II. iSi-S. Ltllrf h BchloiBer du 8 di.rerabrc 1787.

3 SW, 11, i93. Leltre à Scbloiier du S dËremhre 1737 ; IV<, 2'iZ 3.

LA PtlILOSOPlItE DE JAUOBI

K-qu'il faut affirmer et nier, on est sage et éclairé. Refusez [tous de vous conformer â cetli; orthodoxie d'un nouveau Lgenre, elle tous accable sous les accusations de fanatisme, de [ supersIiLioii, d'iguorance, d'aveuglement et de stupidité. Ilest pénible d&lre ainsi excommunié dn siùcle des lumières. Mais pcut-Ctrc la vérité, dans son essence, échappe-t-elle plus à la démonstration que cos habiles philosophes ne rimagioent. Affirmer que le monde entier s'est trompé, qu'il a été ignorant, dupe ou fourbe jusqu'à nous, qui avons enfln, nous seuls, la vue nette et exacte du vrai, n'est-ce pas montrer une confiance bien robuste dans notre « saine raison » ? L'hisloù-e n'enseigne-t-elle pas que des millions et des millions d'hommes ont cru posséder la vérité, alors qu'ils étaient dans l'erreur, uon moins que d'autres millions d'hommes qui soutenaient des opinions contraires? Cela serait bien fait pour conseiller un peu de modestie à la raison de nos contemporains.

Jacobi sera donc pour la philosophie « des lumières » l'an ennemi irréconciliable. Elle ne lui parait pas seule- V ment fausse, il la juge mauvaise et malfaisante. Elle ne I choque pas seulement ses opinions de philosophe : elle [i froisse ses sentiments d'homme et ses convictions de chrétien. Elle affecte un ton de supériorité méprisante ou un lûr de compassion ironique envers les pauvres fanatiques qui croient posséder la vérité en Christ, Jacobi ressent ce dédain comme un outrage. Aussi est-ce le besoin de confondi'e cette orgueilleuse philosophie qui anime sa propre doctrine : c'en est l'idée maltresse, et le mobile avoué. Cette [ préoccupation constante n'est pas d'ailleurs sans inconvéf nient. Jacobi a les yeux toujours fixés sur les « philoso- I phes ». Il croit fermement qu'en prenant le contrepïed de ^cc qu'ils disent, il no pourra manquer d'fitre dans le vrai. iTont ce qu'ils refusent au sentiment pour le donner â l'en- T teudemeni, il l'dteia à l'entendement pour le renih'e au sen- I liment. Mais il arrive ainsi que la doctrine qu'il soutient est I symétrique de celle qu'il combat. Cette symétrie m^me les

JACOBI ET LA PIllLOSOl'HlE « UE3 LUMIÈRES " U

rapproche. Au regard de rbUtorien, elles apparaisseut à la fois opposées et conjuguées. Un hégélien dirait qu'elles s'appelaient 1 une l'aulro. On a toujours beaucoup de points com- [ muns avec les hommes don! on est trop parfaitement l'ad-

Jacobi n'élait pas seul à mener sa campagiîe contre Ipbilosophie » des lumières ». La réaction commern.'ait IdifTérenls points à la fois. EUe promettait d'être particuliè- Irement vive dans la littérature, sous des influences diverses, l'dontla principale était celle de Rousseau. L'apparition des i romans de Jacobi coïncidait à peu près avec la crise littéraire que les Allemands ont appelée « Période d'Orage et Assaut (Sturm und Drang) u, mêlée confuse de tendances l'évolution naires et d'aspirations novatrices, où éclatait surtout, avec le dégoût de la hanalllé et des lieux communs, la I haine du bon sens terre à terre, et du rationalisme plat et [prosaïque. « Tout, s'écrie Schiller, tout plutôt que la médioftcrité écœui-ante de « ce siècle d'eunuques ! » Ce mouvement jTiolent se perdit bientôt par ses propres excès. Jacobi n'était Ipas homme à se laisser eulralnei- dans un pareil tourbillon. 1 Ce furent, nous le savons, d'autres écrivains qui se rapprol-cbèrent de lui après Allwifl et Woldemar, des écrivains que les mômes problèmes moraux et religieux préoccupaient, et que l'ospril du siècle froissait et indignait comme lui. Des quatre coins do l'AUemagne une affinité secrète les joignit. Claudius était à Hambourg, Herdcr à Weimar, Hamann vivait  Kœnigsberg, d'un petit emploi à la douane du port. Quand il obtenait un congé, et qu'il faisait mie visite à ses . amis de l'Allemagne de l'Ouest, c'était un gros événement I et une grande joie. D'étroittîs relations se nouèrent entre Leux malgré la distance. Ou s'écrivit pendant longtemps

sm- M

LA PUlLOSOPlItE UE lACODl

avant de se connaître. I>e plus proche roi»in de Jacolti était Ilemslcrhiiis, qui liabïlail <l'al)ord à la Havc. cl ensuilu à MuiiKl(>r.

Claudius s'était rendu célèbre par le succès de son Messager de Wnnd»èec/( [iTiO-MlH). Une sim[)lo et candide piété s'y aillait à beaucoup de Hiiesse et d'tiumour ; le tout avec une saveur oi'iginale fort appréciée, mCme de Gœthe, qui n'était pas d'habitude, c^mme on sait, très friand d'ouvrages d'édi- Scallon. L'ironie de Claudius, pénéiranic sous sa bonhomie, porUiil droit conlie la philosophie •< des lumières ». Elle on faisitit ressortir l'orgueil et l'infatualîon ridicules ; elle y opposait une modestie malicieuse, et l'aimable humilité d'une àme croyante et soumise. Jacobi applaudissait de tout sou coeur'. Il élail graud admirateur aussi du philosophe hollandais Herasterhuis. Celui-ci, qui écrivait en français, trouva surtout des lecteurs en Allemagne. Il se croyait une certaine origînalilé de doctrine. Son spiritualisme un peu vague, teinté de spino/isme (Lcssing le soupçonnait <l'en être plus que teinté), faisait appel au cœur pliilûl qu'à la raison. Sous la forme llottatilc de dialogues imités do Platon, Hemsterhuis pensait conduire ses lecteurs à la vérité par une sorte de charme persuasif. Assez loin de Jacobi en matière de religion, il était presqu'entièreraent d'accord avec lui en matière de philosophie. Là tous deux faisaient front contre les mômes ennemis.

Touli.-fois, les deux principaux alliés de Jaeolii, dans sa lutte contre la philosophie régnante, furent sans contredit Herdcr et Humaun. Encore fuul-il reconiiallre que, malgré ccrtaûies analogies de sentiment, de grandes différences d'esprit séparaient Jacobi de Herder. Le premier était loin d'avoir l'admirable curiosité, le don do sympalliie et d'ubiquité intellectuelle du second. Ils ne se rejoignent guère que par leur aversion commune conire le dogmatisme élroitde la philosophie populaire. Mais le ronselller et l'ami selon le

1, BW, m, SKI «q-[.

JACOBl ET LA PUILOSOPHIE a DES LUMIÈRES » 4»

ccenr de Jacobi, celui dont il écouta toujours dodlemeul les avis cl les romoii Iran ces, ce fut Hamann, If •• mage du Sord ■'. Tant qu il vécut, c'csl-à-dire jusqu'où 1788, la correspondance lie se ralentit point entre Kœnîgsberg et Penipelfort. Hamann, qui se plaisait à donner des surnoms aiL\ personnes de son intimité, appelait Jacobi son " Jonathan » et son " Ariel ' ". A proprement parler, Jacobi ne fut pas sou disciple. Le « mage du Kord •> n'aurait pas souffert d'ailleurs qu'on lui en attribuât, non plus qu'un corps régulier de doctrines. Jacobi lui doit cependant beaucoup. Hamann était plus âgé que lui, et de caractère plus impérieux : il ne tarda pas à prendre l'ascendant sur son ami, et il l'obligea plus d'une fois ù préciser et â corriger ses idées. Il le força, pour ainsi dire, i\ se rendre compte des raisons qiu juslUiaient sa haine instinctive contre la philosophie « des lumières " ; il lui enseigna à critiquer, au nom de l'universel mystère, la phitosopliie qui croit tout comprendre et tout expliquer. C'est lit! encore qui attira l'attention de Jacobi (et aussi celle de Herder), sur quelques questions spéciales, en particulier sur celle du langage'. N'est-il pas remarquable que le problème delà nature dulangage, de son origine, de ses rapports avec la pensée, ait été l'un des preoiicrs que les adversaires» du rationalisme aient choisi dans l'espoir de lui faire échecft On dirait qu'une sorte d'inslincl les avertissait de se porté d'abord sur ce point faible, pour y pratiquer leur premiôM brèche. Ils feront sentir que le langage est quelque clioM d'organique, de vivant, de mystérieux, — M. de Boitald dirad de diviu, — qui surpasse lentendement et qui défie noj procédés d'analyse. Ce n'est pas une découverte delà r réfléchie, c'est un do» que l'espèce humaine a reçu avec 1

: SC9 prcmiËi'03 latres [SW, I

LA l'HlLOSUl'HlE DE JACUHI

et qui la distingue entre toutes : c'est un instinct qui i est propre '. Selon Hamann, le langage est le symbole sensiLk' de la réalité înesprimable de l'àmc, et la philosophie n'est que l'exercice de la n^flcxîon sur le langage*. Jacobi fait sienne celte pensée. Il y revient souvent et avec insistance. H Piiilosopher, dit-il, ce n'est jamais qu'appi'ofondir la lécouverte du langage *. »

Hamann est obscur et bizarre. U rend des oracles, et ne les explique pas. Il procède à coups de citations grecques, latines, françaises, espagnoles, voire hébraïques. Il lui Taudrait pour lecteurs des L'rudits et des polyglottes. Il donne ù ses essais les lîti'es les plus baroques i Lps croisades (fimphifolof/iip; Apo/ofjir de lu lettre H par efle-nifime; Galgolha ri Svhhbhnini. En un mot, il est pédant, et plus d'une fois il (ourbe au grotesque. Pourtant, à travers le tintamarre qui étourdit d'abord les oreilles, percent bientôt des notes d'une justesse singulière et des harmonies oi'iginales. Hamann sent admirablement les défauts de la philosophie qui a siSduit ses contemporains, et il trouve d'heureuses expressions pour les lui reprocher. On comprend que Kant l'ait engagé à écrire. Une idée maîtresse domine l'œuvre de Hamann : le mystère des choses, selon lui, reste impénétrable â l'analyse abstraite. Nos explications n'expliquent rien, La logique est un jeu qui n'a rien de commun avec le réel. Par suite, le prétendu savoir du philosophe est fort au-dessous du simple bon sens, qui luimême ne vaut pas la foi du charbonnier. Hamann est piétiste, et des plus ardents. Ses invectives conirella philosophie B (les lumières» dépassent de beaucoup en violence les attaques de Jacobi. " Il y a, dit-H, par exemple, une ignorance de la volonté qui est incurable. Celte sorte d'ignorance se croit pure, et pourtant elle ne s'est pas lavée de ses souillures. Au lieu de rougir de sa honte, elle lève hardiment les yeux. Elle se gonfle, elle dît, en enllant ses joues : Notre

). SW. m, 2i:k2l3. Ueber due WeUsagmg LickCenbergs, (SOI. 2. SW, rv>. 3(3, 351. Lettre! dt Hatnaiiii i Jarolii, avrU 1787. \ SW, VI, 163,

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raison est uDiverselle, saine et parfaitement eserci^e, sans s'apercevoir que cette raison est, au contraire, mist^rable, lameDlable, pauvre, aveugle et nue ' . •• Ces gens, si on les laissait faire, itéraient du monde toute poésie et toute riîalité, toute vérilé et toute vie, tout miracle en un mot, pour ne laisser en la place que vide, altsti-action, mort et mensonge. Hamann leur conteste jusqu'au droit de parler de Dieu. Dieu se n^ïèle comme il lui plaît, et par l'iutermi^diaire des livres sacrés : mais la raison est bien tt^méiaire qui s'imagine l'atteindre sans un secours surnaturel. « L'objet de vos réflexions et de votre dévolion n'est pas Dieu ; c'est un pur symbole verbal, comme votre « raison liumainc universelle » que vous divinisez, et dont vous faites une personne réelle, 1 par une licence plus que poéUque '. » Aux yeux de Jacobi, la I religion naturelle est suspecte : aux yeux de Hamaun, elle est J impie.

Aussi bien, si Herder, Hamann et Jacobi sont d'accord À pour reprocher à la philosophie dominante de leur temps 1 sou impuissance et sa présomption, ils s'y prennent di- i versement pour la combattre. Chacun d'eus y révèle la i tournure particulière de son esprit. Hci'der a touché aux | problèmes philosophiques en théologien, en critique, en » esthéticien, en historien, en philologue, de toules manières enfin, mais non franchement en philosopbe. 11 s'y essaiera i une fois, pour réfuter la Crilique de la Baisoii pure, et Ij tentative ne sera pas heureuse. Herder est avant tout, comme \ Madame de Staël l'a bien vu, un homme d'imagînallon. Il a I le gortt de l'exotisme, le sens de l'histoire et le don singulier de faire revivre le passé le plus lointain, ou plulfll d'y revivre lui-mCme. A l'humanité abstraite dont parlaient ses prédécesseurs, il substitue une humanité vivante, avec la riche variété de ses langues, de ses mœurs, do ses civilisalions et de ses religions. Et son œuvre, déjà très féconde, l'eût été davantage encore, s'il avait su s'astreindre â une

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