‹ La philosophie de JacobiChapitre 2 sur 141 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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PREFACE

La philosophie du sentiment ou de la croyance, que divers

symptômes nous montrent aujourd'hui renaissante, avait déjà été fort eu faveur «u sif-cle dernier. Nous nous proposons de l'étudier ici sous la forme que Jacobi lui a donnée, et qui semble bien ôtre une des plus prt^cises et des plus parfaites qu'une telle doctrine puisse prendre. Jacobi s'est efforcé de légitimer le principe môme de la philosophie du ' sentiment. Il a prétendu obtenir de la raison l'aveu de son impuissance métaphysique, saisir la vérité absolue dans , les données immédiates du coeur, et substituer ainsi â une prétendue science, abstraite et sophistique, la certitude d'une I croyance vivante et irréfutable. A-t-il réussi, ou n'est-il arrivé, au contraire, qu'à mieux faire éclater le vice irrémédiable de toute philosophie qui se nie pour ainsi dire ellemCme, en enlevant à la raison la fonction suprême de juger du vj'ai et du faui? Le lecteur en décidera. Toujours est-il que plus d'une fois, depuis Jacobi, des doctrines analogues ont reparu. Toutes ne sont pas. comme la sienne, ouvertement indifférentes à l'intérêt logique de l'esprit; mais toutes, sou-J cieuses do garantir de chères certitudes, se préoccupent dftj défendre d'abord, en cas de conflit, l'intérêt moral de la J conscience. Elles en appellent donc, comme Pascal, commej Jacobi, de l'intelligence à une faculté supérieure, à une fa- ' culte intuitive et révélatrice de la vérité absolue qui échappe aux prises de noire science, h Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »

Un grand nombre de causes ont concouru à engager dan^ colle voie la philosophie de notre sij>cle. Ces causes sont de " loul ordre, les unes piopremeot philosophiques, les autres scientifiques, religieuses et sociales. Parmi les premières et au premier rang, il faut placer le développement toujours croissant des théories de la connaissance. Depuis les Méditalions de Descartes, jusqu'il la Critique de la Raison pure, de Kant, l'occupation constante, et l'on pourrait dire prio* cipale, de la philosophie a été la réfleiion de l'esprit sur ! fonctions et sur sa nature. De là sans doute les progrès ddj l'idéalisme, qui prenait dans l'étude des lois de la penséf uue conscience toujours plus nette de lui-même. Mais de ^ aussi, chez d'autres philosophes, beaucoup plus nombreux," l'idée que la connaissance humaine est relative, il y a bien des façons d'entendre la relativité de la connaissance. Ce qu'elle implique dans tous les cas, c'est une oppositiou entre notre connaissance humaine, qui est relative, et une autre connaissance, que nous supposons, mais que nous ne concevons pas. et qui sei'ait la connaissance absolue. La distinction d^ vait donc s'établh peu à peu entre un domaine où l'espiid humain se rend parfaitement maître de son objet (domaiad du relatif), et un autre domaine où la nature môme dea choses lui interdit d'espérer la science (domaine de l'absolu)] Elle s'établit d'autant mieux que les sciences de la naturel rompant avec la tradition scolastique, venaient d'adopter déT fînitivemcnt la méthode expérimentale. Elles faisaient d&i lors des progrès rapides et décisifs. Leurs découvertesJ toujours plus nombreuses, leurs applications toujours pltu variées, témoignaient qu'elles tenaient le bon chemin. En s'enfermant dans la région du relatif, elles avaient trouvé 1 terrain solide qui manque 'a la spéculation sur l'absolu.

Comment s'est poursuivie, depuis deux siècles, cett marche divergente de la science et de la métaphysique ? Lo point de départ s'en trouve déjà chez Descartes, qui fui poui-

int un grand dogmatique. Personne n'eut jamais une plus ktrépide coulîance en sa raison. Il n'hésite pas à faire tablfl^

PRÉFACE Vir

rase ilo tout ce qui a HiS écrilet pense avant lui. Il ne gardera aucune des opinions qu'il a jadis reçues en sa créance, avant de l'avoir ajustée au niveau de sa raison. Il n'admet pas la vérité fragmentaire et flottante : il ne l'accepte que justillée tet mise en sa place par la méthode, qui est la science, môme. ■Sa physique construit l'univers a priori, géométriqueraent, Fet il affirme l'identité de cet univers idéal avec le monde réel. f E espère de la science les résultats les plus merveilleux; iÛ lue doute pas qu'un jour l'homme ne puisse lutter conti'c 1^ morl même. Et enfin, les principes de cette science découlent^ ^'une métaphysique qui n'est pas moins certaine. Descartes ft'a-t-il pas démontré l'eiistence de Dieu et la nature spirituelle de l'âme avec plus d'évidence, s'il est possible, que los ^propositions de la géométrie? Néanmoins, à côté de cet en- Bilhousiasme scientifique et de cette foi superbe en la raison, Kiftous trouvons déjà chez Descartes des réserves signiflcal'tives. Il avoue qu'il a besoin de. la véracité divine pour ga- Irantir ia certitude de la déduction ; il parle aussi, à diverses ■ïTeprises, de la « faiblesse de son esprit ». Il distingue les KObjels qu'il peut atteindre, et d'autres qui lui échappent; H ■ dit même expressément qu'il faut, une fois en sa vie, s'être r.posé celte question: « Quelle «st la portée de notre esprit?» ^Dans sa théorie de l'erreur, Descartes, décrivant les cai-ac- (ères de l'entendement et de la volonté, trouve celle-ci aussi mple qu'il peut la concevoir. Son entendement lui parait kKu contraire imparfait, born(î et faible. Si donc Descartes »se ce principe : n tout ce que je conçois clairement et distinctement est vrai », il ne soutient pas la réciproque : r B rien n'est vrai que ce que je conçois claii'emcnl et distinctement. ■> Il y a sans doute des vérités auxquelles je n'atteindrai jamais. Cela tient, il est vrai, non pas à la structure de mon esprit, mais à sa faible portée. Sans espérer d'être jamais achevée, la science peut se promettre un progrés iudéfini. Ce n'est pas encore la relativité de la connaissance : c'en est le pressentiment chez un dogmatique. Entre Descartes et Kant, l'idée a fait du chemin. Chercher

vin LA PEHLÛSOPHIE DE JACOBl

quelle fsl la portt-c de nos factiltC's ; la Critique de la Raisot pure n'a pas d'autre objet, et la distÏDCtion dn connaissabti et de l'inconnaissable occupe le centre infime de l'œuvre. OŒ l'enqntîte inslltui^e par Kant se c\6t sur cette concliisioa] l'objet de notre science, c'est-à-dire l'univers connaissal pour nous, est relatif à notre esprit, et dépend de sa stnin ture. il n'en est pas pourtant le pur produit. Il a son fondcM mont dans une réaliti'' absolue, dans la • chose en soi b. M^ cette ■ chose en soi », de par la nature même de notre facul^ de connaître, nous est à jamais inaceessible. Ainsi notf science n'est plus seulement limittJe, comme chez Descartesd elle est à la fols limîKie et relative. Un esprit infiniment pl^ puissant que le nôtre, mais de mCme structure, ne sortirai .pas plus que nous de la sphère des phénomènes. 11 en cm ■attrait mieux les lois, il n'en ignorerait pas moins l'essence^ i chose en soi n'est pas un objet trop ardu, trop difficile k itteindre pour notre esprit : elle n'est pas un objet du loaf.'' B'est, dit Kant, une inconnue, un x absolument inaccessible (ar définition. S'il (!tait le moins du monde connu, c'est donc li'il serait tonibi5 sous les formes de notre sensibiliti5 et dc irtre entendement. Il ferait partie de l'univers pensable four nous. Il serait devenu phénomène, il ne serait plus ïchose en soi «. En nous, comme hors de nous, Tabsolil poHS échappe.

, Maintenant, que Kant Iui-m6mc ait cru à la possibilité ■•une métaphysique après la Critique, le titre mCme des h'olégiomènes le donne h penser. Dans ses derniers ouvrages, .ant a essayé, en effet, d'en construire une. Mais ces œuvres Be vieillesse ne comptent guère. Elles n'ont ou d'action ni sur s contemporains, ni sur les successeurs de Kant. I,>a directon générale du kantisme, quand on l'estime comme il conïeut, Don d'après la seule Critique de fa Haîxori jnire. mais Èaprës l'ensemble des trois Critiques, va évidemment à nn "Èompromis entre la science et la morale. Ce n'est pas la morale qui y fait les plus grands sacrifices. Sans doute Kaut garanlit à la science le déterminisme intlesiblo des phéno-

mèues {ce qui est peut-être plus qu'elle n'exige). Il lui assure, si l'ou peut (lire, la jouissance exclusive de son domaine. Mais du nnîme roup il l'y enferme. Par la raison théorique, nous essaierions en Tain de nous élever à la connaissance de l'absolu: l'effort mi^me serait en contradiction avec noU'o nature intellectuelle. Par la raison pratique, au conlraire^l un accès nous est ouvert dans le monde des réalités essciw J liclles. Le devoiJ' nous révèle notre dignité de sujets de 1q-1 loi morale, de volontés aulonomes, de fins en soi supé-J rîeures à tout ce que contient la nature. La connaissance! n'a jamais qu'une valeur relative; la seule chose au mondes qui ait une valeur absolue est une bonne volonté. E mot, les principes de l'action domijient les principes doi savoir.

Il est vrai que de la critique kantienne sont nés aussitôt d grands systèmes dogmatiques. De nouveau, les problèmesJ métaphysiques y ont été abordés avec une confiance, avec unw audace mfime, qui n'avait jamais été, — je n'ose dire égaléc,J — mais du moins dépassée. Sans doute; mais Kant, qui a connu la métaphysique de Fichte, l'a expressément d^s vouée. Il a refusé d'y reconnaître une suite légitime de s principes. Il aurait repoussé encore plus sûrement les sya— 1 tèmes de Schelling et de Hegel. Il faut se souvenir aussi que J ces ambitieuses doctrines ne s'inspirent pas seulement dsl Kant. On y distingue des éléments qui viennent delà philo— I Sophie antique, d'autres, de Bruuo et de Spinoza, d'autres, I enfin, de la théologie chrétienne et des mystiques du moyen I âge, sans compter l'inBnence des écrivains romantiques. { Tout cela est très loin de Kant ; il y aurait vu un retour citi aiTière. Enfin, cette floraison métaphysique a été aussi courtâl que brillante. Bientôt, en Allemagne, on en appela des suc-'j cesseurs de Kant à Kant lui-même. Les savants en particulier ï étaient scandalisés de voir avec quelle désinvolture Schel-*^ ling, Hegel et leurs élèves déduisaient, englobaient, supprimaient ou supposaient au besoin les faits dans leurs tèmes. Ils appréciaient d'autant mieux les efforts de Knnl

i PHILOSOPHIE

»ur assurer à la scionce positive une base solide et îndép^ tente de la mi^taphysique. La dtUîmitation proposée lat laisait fort. D'un cûW, le domaine de la scienre pi'opi'emflj lîle. et les lois invariables de la nature; de l'autre, une i Bion suprascnsible oiï la science n'a pas k s'aventurer, nison ne pourrait môme pas s'y orienter, si nous n'avio^ I conscience pour guide, et pour (^-toile polaire le devoir, Avcr Auguste Comte nu pas de plus est franchi dans la d letîon du connaissable et de l'inconnaissable. Kant séç^ kàl la m i^ta physique du savoir afin de la conserver : Augusta Comte l'en sépai-c afin de la rejeter.

Invisible et pri^scnte, la « chose eu soi » est partout cboj Kanl, et sa th<''orie des idées, malgré la divergence des do< Irines, est encore un souvenir de Platon. Auguste Comt^l an ronliaire, a rompu définilivement arec cette spéculattQ) du passé, qui a eu sa raison d'être jadis, et qui ne l'a plffi aujourd'hui. L'esprit humain est entré dans ia période pQ8| tivo, el il renonce à des recherches dont il a reconnu la TBgl jité. Les faits el leurs lois, te domaine de la science propre* ^ent dite, voilà le champ, indéfini d'ailleurs, où l'aclivid ^elleeluelle de l'homme doit s'exercer désormais. A mesuri B'il saura davantage, il aura par surcroît la puissance. Il A fendra de plus en plus maître de sa planète, il réduira a iiinium la somme de douleur inséparable de sa condîtioi Au delà, c'est rinaccessible. Les questions d'essence, d'oïl gine et de fin, n'ayant pas de solution possible pour noui sont comme si elles n'étaient pas. Le positivisme no nie ptiï PJ'esistence des problèmes métaphysiques : il nie seuleraei^ i possibilité de les aborder. Qu'est-ce k dire, sinon qoi Sotre connaissance est ft jamais bornée, et irréraédiablemend plative ? De savoir ce que sont les choses dans leur essence^* [nbition était trop haute. Contenions-nous donc, sans ar^B tere-pensée, de la connaissance qui est à notre portée. Nm^ îienons pas, comme Kant, par un détour, k la métaphy-J çiic, justement abandonnée, ["Enfin, chez M. Spencer (sur qui l'inlluence de Kanl et sui^

PHÉFACK XI

tout celle des positivistes sont assez i^videales), l'idée de TinconnaJssable est la cheville ouvrière du système. FJIc est la pensée maîtresse qui anime les Premiers Principes. C'est par elle que s'opère la conciliation d(''fimtive de la science et de !a religion. M. Spencer, il est vrai, affirme la présence de l'absolu dans la pensée de l'homme. Comment saurions-nous, sans cela, dit-il, ce que c'est que le relatif? Mais cet absolu,j| il ne l'appelle pas, comme Kant, la chose eu soi ou le « nou-J mène », Il n'en fait pas, comme Auguste Comte, l'objet illti' soirc de la métaphysique. Il le nomme espressément Tmcon-I naissaùle. C'est à la fois ce qu'il y a de plus réel et de plus ' inaccessible, de plus intime en nous et de plus mysiérieui. La science a beau se développer à l'infini, et nous faire connaître des relations toujours plus complexes, se ramenant & ] des lois toujours plus simples. A mesure que la sphère de 1 science grossit, la sphère d'ignorance qui l'enveloppe prend] aussi une surface plus \astc. Le temps, l'espace, la causalitâ,T toutes les lois enfin de la représentation, n'ont de sens qufiJ dans leur application au relatif. Plus nous acquérons une'l conscience claire de notre pouvoir de connaître, mieux nous J en apercevons les limites, cl mieux nous sentons l'inipossi-'l biUté de les franchir.

Bref, de Descartes à Kant, de Kant à Auguste Comte, ■ Comte à M. Spcuccr, la distinction de ce que l'esprit humais i peut atteindre et de ce qui lui échappe nécessairement n'a I cessé de gagner en étendue et en importance. Elle est, seloûJ les diverses doctrines, bien différente d'inspiration et del tendances. Elle apparaît ici favorable, et la hostile àlarerl ligion : tantôt pessimiste, tantôt au contraire optimiste et J accompagnée de la foi au progrès, tantôt enfin indifTérente e£'| purement naturaliste. Mais partout elle aboutit à une sorte! de lieu, oii convergent les théories de la relativité de la con-i-] naissance. Ce lieu est ce que l'on appelle « l'agnosticisme •> Certes, l'agnosticisme des néo-kantiens ne se confond pas! avec celui des positivistes, ni celui des positivistes avec celui J de M. Spencer, ni enfin celui de M. Spencer avec celui des i

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libres pt-nspurs qui y trouvent, en AniOriquc, los ('■K'^mcnls d'une religion. Pourtant uu trait commua so reconnaît dans tes doctrines, et permet de les ri^unir sous un mùiue nom. Toutes proclament qmî le savoir humain a des bornes qu'il ne peut absolument franchir ; toutes assurent que l'au-delà nous est à jamais iucounaissahle. Aussi bien est-ce là une de ces id(!'cs diffuses dans l'atmosph^ire intellecludlc, que les gens dune môme i?poque respirent, pour ainsi dire, sans y prendre-garde. L'historien les retrouve partout, ctmdmcchez des iiommes ipii s'opposent les uns aux autres en toute autre chose. Elles sufQraicnt à marquer une date. C'est ainsi qu'à une certaine façon de CL^L^brer " la nature » et la « vertu », on reconnaît aussilât un contemporain de Rousseau et de Diderot, Pareillement, dniis notre siècle, philosophes, romanciers et poètes, ont cédû souvent, sans s'en apercevoir, à la si5duction de la formule agnostique. Elle a fait échec aux progrès du matihialïsme. quand elle ne s'est pas, au contraire, conciliée avec lui, au mépris de la logique. « La raison humaine a son domaine d'où elle ne peut sortir ; notre connaissance est hrénii''diablement relative ; l'absolu ne peut entrer dans notre pensée » : cela est devenu, pour beaucoup de gens, une sorte d'axiome qui se passe de démonstration. Les conquêtes mêmes de la science ont fait ressortir le mysli''re où demeure enveloppé ce que la science n'alteiul pas. Ainsi se révèle, comme disent les pessimistes, le « contraste tragique » de noire temps, l'imptiissance foncière de la raison éclatant dans son triomphe même. Jamais l'homme n'a su davantage. Jamais 11 n'a mieux senti l'inanité de son savoir. La science fùt-eUe aussi parfaite qu'il peut l'espérer, elle ne lui dirait encore rien de ce qui la suqiassp aujourd'hui. Les M sept énigmes du monde ■> n'auront jamais de solution scientifique. N'est-ce pas au nom de la science même que M. du Bois-Reymoud a prononcé l'aiTùt : ïgjichrabimusl

Or l'agnosticisme, hormis quelques cas très rares, ne saurait ùlre pour l'esprit une position définitive. En fait, l'his-

PRÉFACE

ii-e lie la philosophie inonlrc qu'on ne s'y tient jamaisj jisi l'agnosticisme <5taiL une des interprétations possibles dtia système de Kanl; c'tîtait mômp. semble-t-il, une de celles (p^k devaient se présenter d'abord. Nous voyons cependant qu'ail-'l cun des successeurs immédiats de Kant ne s'y est arrêté. Tous, Us ont prt^féré obéir aux suggestions métaphysiques qui leur venaient des Critiques. Schopenbauer a beau accepter la théorie kantienne de la connaissance, il n'en propose pas moins, M aussi, une doctrine de l'absolu. Et, pour ôtrc exact, Kant lui-même n'avait-il pas, plus d'une fois, enlr'ouvertlaportcà une métaphysique nouvelle? Dans la Criliquem du Jugement, par exemple, il explique ce que serait une coifc naissance des choses en soi, une « intuition intellectuelle » Peu importe qu'il la déclare impossible pour l'homme | il suffît qu'il l'ait indiquée, et Schelhng va s'efforcer d'y a^ teindre. Auguste Comte, à son tour, donne avec sa second philosophie un démenti formel à la première. Son posity visme s'achève, ironiquement, par une religion, et il sembla remonter, par-dessus la métaphysique, jusqu'à la périod.m théologique. EnQn, M. Spencer, après avoir bien insisté suri l'essence mystérieuse de l'inconnaissable, l'a utilisé de tant f de façons, lui a assigné tant de fonctions, qu'il a fini par. consti-uire, lui aussi, une métaphysique, intermédiaire ent^ celles d'Empédocle et de Hegel. Il appelle u force •> cette subs^ tance primitivement indéterminée dont l'évolution constitu l'univers : conception que M. Renouvier a comparée, noal sans raison, aux premières doctrines des philosophes de l'é^J cole d'ionie. Elle a valu, d'autre part, à M. Spencer, de vio/M lentes attaques du côté des positivistes. M. Harrisson, exemple, y a dénoncé tous les éléments d'une métaphysiques Mais les positivistes eux-miimes sont-ils de meilleurs agnos-l tiques? Les uns se rallient peu à peu au matérialisme, unej des métaphysiques les plus anciennes et les plus dognia-| tiques qui soient. La plupart des autres se croient, avec le» I formules posilivrsles, en possession de toute la vérité. Mais I ^r les objets de la mélapliysique, ce n'est pas s'abslei

i métaphysique clle-m^rae. Ici encore, la docliiiio, insenai blement, tombe du cûté où elli> penche.

Ainsi, sous aucune forme, l'agnoslicismc philosophiqi l^e parvient à se maintenir. C'est donc qu'il contient iiD vie logique, qui ne fui permet pas de se développer sans se d b'uiie. C'est aussi qu'il fait violence â des sentiments foâ^ Mers de la nature humaine ; tflt ou lard ceux-ci ont leifl revanche. Et, en effet, l'idi^e mCme d'un inconnaissable^ »nçu comme existant, est logiquement insoutenable. Riei B'est inconnaissable, à la rigueur, que ce qui, en fait, eâ larfaitement inconnu, ce dont l'existence (quoique réelle) oq hous est en aucune façon révi'-lée, ce qui, enfin, pour noun 'xiste absolument pas. Mais alors ce n'est mtnie plus und k idée ni^gative ". C'est un mot vide de sens, un pur ricôT I au contraire, tout en déclarant une réalité inconnaîâj ible, nous en affirmons l'existence, nous la pensons [ue nous la pensons, nous la comparons (ne fût-ce qu'ai fconnaissabte, par opposition); — tout se passe enfin comoi i nous en avions quelque idée. Ce n'est donc plus vraimeifj ^inconnaissable, et la contradiction apparaît. Jamais naissable n'a été plus scrupuleusement rejeté au delà doî ■entières de l'esprit que la " chose en soi a de Kant : c'eaj I X impensable, et dont l'existence est probléma tiquai l*Ourtant Kant lui-même n'a-t-il pas risqué, ici et là, quelqi léterminalion de la chose en soi? Dès que rinconnaissaby Jst nommé, il a commencé déjà à Citre connu.

. L'idée d'une réalité à jamais inaccessible à la pensée est RSonc équivoque. C'est pour l'esprit un moyen de se faire i nision à lui-môme. C'est une manière de contenter un besoîii nétaphysique, en se donnant l'air d'y renoncer. L'agnos^ ^sme, s'il était définitif, équivaudrait iiune fin de non-recevoié g)posôe à nos curiosités sur Tau-delà. Mais la métaphysigt

comme tendance naturelle », disait Kant, est indcs-' Tjctible. Il ne dépend pas de l'homme de poser ou de ne pas loserc.es questions : elles s'imposent à lui. Comme le lan- ', comme la religion, comme l'art, elles sont une des ma-

PRÉFACE ÏV

nifcslations universelles, immédiates et je dirais volontiers irn?pi"es3ibles, de la raison humaine. Et c'est pourquoi l'agnosticisme sera toujours une illusion ou une duperie. Quand une théorie de la connaissance aura dOrlarO l'absolu inaccessible, mis les choses en soi hors de notre portée, et proscrit la métaphysique comme chimérique, l'instinct se laissera-t-iî i frustrer pour si peu ? Il trouvera à se satisfaire dans le refus 1 même qu'on lui oppose. 11 s'emparera de cet inconnaissable I dont on lui concède l'existence, et il y trouvera tout ce donl j il a besoin. Ne voit-on pas des gens qui se font de l'agnosticisme une religion, et de l'inconnaissable l'objet d'un culte? 'j

L'inconnaissable devient ainsi un symbole, souple, commode, de profondeur variable selon les intelligences. Il se J substitue aux objets métaphysiques d'autrefois, définis ot dé- 4 monti-ables. La forme seule change, le fond subsiste. T\'i ce pas dire, en d'autres termes, que l'on demande aujourd'hui au sentiment et à la croyance ce que ne donne plus 1 connaissance? N'est-ce pas que la métaphysique, cessante d'être une science, se plie à suivre les convictions indivi- J duelles, et que l'homme, en un mot, croit trouver dans son ! cœur la réponse aux questions que sa raison s'avoue ira- J puissante à résoudre? L'aguosticisme est doue moins une-J solution par lui-même que le signe d'un transfert. L'âme bu-, maine n'a ni perdu sa curiosité, ni renoncé à la satisfaire. 4 Mais instruite par les échecs de la raison, et éclairée par la 1 théorie de la connaissance, elle a déplacé le point d'appui de SCS h\T)othèses sur l'absolu. Auparavant, elle croyait savoir. Aujourd'hui, elle sait qu'elle croit.

Telle est donc la principale signification des doctrines du.J sentiment et de la croyance que l'on a vues apparaître, se développer et se répandre depuis un siècle. Ce sont des doctrines de compensation. Klles ont avancé parallèlement à l'agnosticisme : elles en sont, si l'on peut dire, complémentaires. A mesure que la raison théorique s'avouaît plus clairement qu'au-delà do certaines limites elle est impuissante, à mesure aussi se fortifiait l'opinion que la raison pratique a

-XVI Li^ PIIILOSOPIHE bB JACOBI

ses principes propres et in(l(^ppml.ints. Le cœiir devenait une source originale, sinon de connaissances, an moins de convictions. En miîme temps qn'on s'apercevait de l'insuftisance de nos faculti^s intellectuelles pour la solution des pi-oblômes transrendants, on s'avisait aussi qu'elles n'étaient pas seules compétentes. On cherchait une définition plus profonde et plus compréhensive de la certitude, qui fit sa place à la croyanee et à la suggestion immédiate du cœur. En uu mot, au moment même où il semblait aboutir â l'agnosticisme, l'esprit faisait effort pour y ('•chapper.

Nous touchons ici à l'un des points où la pensée moderne s'est le plus éloignt'e de la pensée antique. Dans l'antiquité classique (j'entends l'anliquiti^ de In période purement hellénique, avant que le génie grec eût fléchi sous le poids des influences orientales), il n'y a pas de doctrine qui corresponde aux philosophies modernes du sentiment et de la croyance. Pourquoi? Parce qu'il n'y avait aucune raison pour que le besoin de compensation dont nous venons de parler se fil sentir. Le caractère propre de la philosophie des Grecs, comme de leur art, fut la sérénité libre et tranquille. dans une heureuse harmonie do l'esprit et de la nature. Pas d'aiitinomie déûnitivement insoluble pour la raison, pas d'opposition qui n'arrive enfin à un accord dans lonlre de l'univers. Sans doute, les sophistes ont été, en un sens, les précurseurs de Hume et de Kant : ils ont pressenti la relativité de la connaissance. Gai-dons-nous pourtant d'introduire dans leurs formules un contenu moderne, qui était fort loin de leur pensée, lia relativité de la connaissance, dans la célèbre maxime de Protagoras, n'implique pas du tout une limilalion provenant de la slruclure de l'esprit humain, comme cliez RanI, c'est-à-dire iine impuissauee irrémédiable de saisi!' jamais les elioses tulles qu'elles sont en soi, parce que nous ne pouvons connaître que sons certaines conditions. Au contraire, la relalivilé de la connaissance lient à la fois, selon Protagoras, ù la nature de l'esprit et à celle de la réalité (surtout ;i celle de la réalité, qui n'est pas stable un

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