W, I, 363-7. Lelti'c du 16 juin
nons ce pressentiment, prophétique et infaillible, pour la dialectique vide et formelle de l'enlcndemetit !
Aussi bien, tentez l'aventure avec l'entendement livré k ses propres ressources. Laissez-le poursuivre jusqu'au bout sa régression logique : où s'arriîlpra-t-il? Remontant de concept en concept jusqu'au genus generalhsimum , it arrive enûn à l'idée d'ime substance universelle, d'un être qui est h la fois un et tout, Ëv «ai -niv, d'une essence absolument indéterminée, ou plutôt à la fois simple et double. « D'un cûté, en effet, apparaît l'idée d'une matière infinie à laquelle se réduisent tous les coiT)s, de l'autre, l'idée d'une pensée inânie, dont les modes correspondent nécessaù-emcnl à ceux de la matière : je dis nécessairement, parce que, pour l'entendement qui réclame l'unité, la matière inflnie et la pensée infinie ne sont qu'un seul et môme être'. » Donc, conclut rapidement Jacobi (nous reviendrons sur ce point plus tard), le terme inévitable d'une philosophie de l'entendement, si on la pousse à ses conséquences dernières , est le spinozisrae : négation de la Uberté, négation de la finalité, négation de Dieu, au moins de Dieu conçu comme une personne juste et sainte. Si ces conclusions sont légitimement obtenues (et Jacobi ne doute pas qu'elles ne le soient), elles prouvent que le principe d'où elles sont tirées ne devait pas Ctre admis. Elles blessent les convictions les plus inébranlables et les plus chères de notre cœur; elles contredisent la certitude spontanée de notre raison : reconnaissez à ce signe qu'elles sont fausses, et qu'elles proviennent donc d'un usage « immodéré " do l'entendement. Car la raison ne peut avoir tort. Le raisonnement n'a pas qualité pour fab-e échec à la foi rationnelle. « . . .La vraie science, c'est l'esprit portant témoignage de lui-môme et de Dieu •. »
Cette idée d'un conflit possible entre les exigences de la pensée et celles do la conscience morale, entre la science et la croyance, domine, comme on sait, la philosophie de Kant.
Il ne lui a pas fallu moins de l'ensemble des Irais Critiques pour parvenir à une conciliation. Jacobi est préoccupé, ' comme Kant, de ce problème : mais la solution qu'il en propose est inûniment plus simple. Au lieu de concilier, il se- 1 pare. Selon lui, les domaines de la raison et de l'entendement \ sont absolument distincts. La raison est une « révélation de I l'absolu », et n'est que cela. L'enlendonicnt, faculté secon- j daire, purement discursive, établit des démonstrations, mais I H ne peut atteindre l'alpha ni l'oméga de rien ". Impropre.i par conséquent, à constituer une métaphysique, ou « sciencfi * de l'être », il ne doit aspirer î[u'à construire la science, — relative, — des vérités abstraites et des phénomènes. Dès lors, le départ est facile à établir. D'un côté, le " vrai n, qui n'est pas objet de science, mais dont nous avons, dans la raison, le pressentiment infaillible et l'instinct : point d'autre mélaphysique que l'élan spontané de i'âme vers la source de son être et de tout être. De l'autre, le général et l'abstrait: c'est-à-dire, u l'objet de la science», science relative qui ne porte pas sur le ■• vrai en soi ", mais qui permet la déduction rigoureuse des théorèmes, et la prévision (les phénomènes naturels. Cette science promet à l'homme l'empire de l'univers. Pourvu qu'elle ne sorte point de son domaine, Jacobi lui accordera tous les postulats qu'elle semble réclamer : principes de la conservation de la matière et de la force, et déteiminisme invariable des phénomènes. Pourquoi lui marchander ce dont elle a besoin ? Quel danger peuvent offrir ces concessions, s'il est bien admis que la science est relative, qu'elle ne porte que sur des symboles abstraits, et que le « vrai » ou 1' « être » ne se laisse ni ei» pliquer ni comprendre ? Que ia science rende compte, si elle peut, de tout ce qui est " nature » : elle n'aura pas encore entamé d'une ligne la région du « mystère ».
Nous reconnaissons ici l'idée directrice qui anime la philosophie de Jacobi : opposer au dogmatisme rationaliste de son temps une doctrine mystique de la croyance. Cet antagonisme, Jacobi le réaUse dans l'esprit même sous les
H LA PHILOSOPHIE UE JACÛBl
noms de « raison » et d' » enU'iidemeiil". C'est encore lui qu'il transporte dans la connaissance, sous les noms de M foi ralioiinelle et de science ». li y a un moyen, et im seul, de résoudre le conflit, ou plutdl de l'éviter: subordonner la science à la croyance, sans les laisser venir au contact l'une de l'autre, Jacobi mettra donc tons ses efforts k montrer, d'une part, que le réel ne peut pas ûtre objet do scicncc.d'autre part, que les conditions m^mes de la science en impliquent la relativité. Par suite, loiu de clierclier à comprendre comment les lois de la nature pourraient comporter un élément de contingence, et laisser quelque place ft la liberté, il préfère leur attribuer un caractère d'absolue nécessité. La formule idéale de la science, à ses yeus, est le mécanisme. Le but de la science n'est-il pas de rendre son objet le plus intelligible qu'il se pourra? Or rien ne satisfait mieux l'entenriement que la conception d'uu mécanisme, où chaque résultante trouve sa raison suffisante et nécessaire dans la somme des composantes. Remarquez ij^e Jacobi n'était tul-m6me ui mathématicien ni physicien, ^a tournure d'esprit ne le portait pas vers les sciences positives et exactes. Il est peu vraisemblable qu'il ait beaucoup réfléchi à leurs postulats. Quand donc il insiste sur le déterminisme absolu que suppose la science de la nature, il a en vne, non l'intérêt de la science, mais surtout celui de la philosophie. S'il lient à établi]' un domaine propre fi la science c'est pour l'y enfermer.
Descartes, semblerait-il, a dil fouroh" à Jacobi l'idée d'une explication mécanique de tout ce qui est naturel. Mais peutêtre est-il inutile de remonter jusqu'à lui, et Jacobi s'est-îl souvenu simplement des leçons de Charles Boimet. Le naturaliste de Genève enseignait un dualisme intransigeant très voisin de celui de Jacobi. Comme philosophe, il proclamait la vérité du spiritualisme chrétien, et il s'attachait à la croyance en Dieu et h la liberté. Mais, comme savant, il professait que le mécanisme le plus rigoureux régit tous les phénomènes lie la nature, y compris les psychologiques. « Vous
donc, dit-il, qui vous intéressez sincèrement aux progrès de la religion qui est la vérité, ne vous scandalisez point lorsqu'un philosoplie ose vous dire que l'homme est une macliinc ptiysico- morale , conslruite pour exécuter une certaine suite de mouvements '. » Ne dirait-on pas le langage d'un La Mettne qui serait chrélien? Bonnet en arrive mi5me à une expression du mécanisme qui fait pressentir tes formules célèbres de Laplacc et de M. du Bois- Reymond : « L'essence des ôtrcs est invariable. Ils sont ce qu'ils sont. Les lois des êtres fondées sur leur essence sont donc invariables. Le fer se porte vers l'aimant, le ligre se jette sur le daim, le voluplueux poursuit le plaisir, le séraphin brûle pour Dieu de l'amour le plus ardent, en vertu des lois établies. Ces lois, très différentes entre elles, sont également couslanles. Les forces physiques et les forces intellectuelles sont également déterminées à produire leurs effets. Ces effets sont nécessaires. Ils découlent de rapports immuables. Chaque être décrit sa courbe : celle de l'araignée, beaucoup moins composée que celle du singe, l'esl beaucoup plus que celle du polype. Toutes ces courbes ne sont que des portions infinlmont petites de la courbe prodigieusement variée qui compose l'univers. L'intelligence suprême connaît seule l'équation de cette courbe *. »
Sans hésiter, Jacobi adopte ce mécanisme, certain qu'à l'exemple de Bonnet il pourra néanmoins admettre, dans un autre domaine, les réalités transcendantes que sa raison et son cœur réclament. « Absolument païen par l'entendement,, absolument chréLien par le sentiment «, telle est sa devise. Le dualisme est irréductible. Pourtant de ces deux « absolument », il en est un qui domine l'autre. L'entendement, qui a pour fonctions propi es l'analyse el l'élaboialion, suppose toujours des données venues d'ailleurs. La raison, au contraire, est une faculté qui n'a besoin d'aucune anire, et par consé-
1. Bns^ET, Principes pAi/osojhiqvts sur la cotise première il sttr son efeC. Œuvres, i. Vin, ii. les.