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90 LA PHILOSOPHIE DK JACOUI
(le contcmpoiains trouveront le plus choquants dans sa iloclrine. Hcrder et Schleiermarhpr {quoique ttu^-ologiens), et surtout Gœtbe, ne comprendront pas que Jacobi fasse un si grand crime à Spino/.a d'avoir nié la persoauallté divine. Mais Jacobi est im^branlable sur cet arllclc '. Il proteste ne pas comprendre, à son tour, en quoi l'hypothèse anthropomorphique serait plus inacceptable que les autres.
l Xe salto mortale, comme il dit, consiste à adopter, par un
f acte de foi, une croyance indémontrable : mais dès lors qu'on se décide à franchir le pas, tbi^oriquemen I, toutes
I les ronceplioiis se valent. Do toutes façons on est dans l'in- ■coraprébensible. M(5canisme, panthéisme, déisme, théisme, ■de ce point de vue c'esl tout un. Au moins, si l'on admet une personne divine, le cœur trouve-l-ii satisfaction. Ce Dieu conscient, libre, plein de sagesse et de miséricorde, source de vérité, de vie et de justice, on peut l'aimer, l'adorer, espérer en lui. Mais qu'altendre d'une substance inlinic, în-
■ consciente, sourde et aveugle ' ?
Jacobi ne fait ici que lù'er les conséquences de sa doctrine. Que reproche-t-on à l'anthropomorphisme î De répugner à ce que nous croyons savoir de Dieu. Il nous semble contradictoire que l'absolu soit conscient, se propose des fins, les accomplisse et s'y complaise. Mais, selon Jacobi, ce que nous pouvons penser de l'absolu, ce que nous nous imaginons connaître de lui, n'a logiquement aucune valeur. Affirmer que quelque chose est ou n'est pas contradictoire avec l'absolu, c'est Cire dupe de noire pn'-somplion native, et outrepasser ce qu'il nous est donné de savoir. L'anlliropomorphlsme n'est ni plus réfutable, ni plus démontrable que les autres coureplions de la divinité. Et comme il nous est i< sugé » par le cœur, c'est lui, malgré le préjugé contraire,
8W. 1, 2.Ï0-1 ; IV, 78 ; III, 423. - Nous prnfrBiioiis dont que rhummp porte
I en soi l'imagR de Dieu, hdiis proresaoïiB ruiitliropomortihiemc, ut mius suute-
iruVn dchor» lie ccl anllii'opomorpliisme, Il n'j a iju'utLrUiiip et fS-
tichisme. •
2. SW, IV, p. jxin-xjiv. XLV-xt.vn. — Cf, ZOprnm, n, 100-101, Lettre k
I Welu du 18 «eptembre ISIS.
qu'il est le plus « raisonnable » de yvéîércr. Car nous L'avons il'autre guide ici que celte suggestion, et, puisqu'elle est notre raison m^mc, pourquoi refuserions -nous de
lé
uter?
La personnalité divine ainsi établie, le reste de la meta- , physique religieuse de Jacobi se résume aisément: ne rien dire dos attriliuls mélapliysiqups de Dieu, puisque nous ne pouvons les comprendre, ni seulement les penser; insister sur ses altnlnils moraus, puisque nous devons l'aimer et l'artorer, Jacobi aboutit ainsi à une sorte do religion naturelle assez semblable, en fait, ii celle des déistes anglais, de Voltaire, et de ces « philosophes » qu'il haïssait si fort. Le contenu de sa doctrine coïncide à peu près avec la leur : c'est, de part et d'autre, une conception antbropomorpbique de la divinité, fondée sur le témoignage spontané de notre nature morale, et soutenue, bien que Jacobi s'en défende, par une application un peu large et oratoire des principes .j de causalité et do (inalité. Ce rapprochement l'eût indigné : , il ne s'en impose pas moins.
II est vrai que la forme des doctrines, et surtout le ton de leurs auteurs devaient leur cacher il eux-mêmes cette ressemblance. Les ri philosophes " sont pleins de confiance en la raison raisonnante, et très fiers de ne se reposer que sur elle. Ils aiïcclent de ne rien admettre qu'ils ne comprennent et qu'ils ne prouvent. Ce qui leur plaît peut-être le mieux dans leur religion naturelle, c'est qu'elle est pure de tout élément non rationnel ; Us se savent gré d'en avoir éliminé le mystère. Jacobi, an contraire, a déclaré incompétente la raison raisonnante (qn'îl appelle entendement) : la raison qn'il invoque, c'est le sentiment de l'absolu, c'est la révélalion d'un Dieu incompréhensible, indémontrable, objet pourtant clo croyance et d'amour. Le déisme pur lui fait pitié. Enfin, différence capitale, la religion naturelle de Voltaire et de ses amis leur sert de machine de guerre contre les religions révélées, tandis que, chez Jacobi, la doctrine philosophique est si étroitement liée à la foi religieuse, qu'il faut y
regarder de pr^s pour les dislinguer. " Je Tais à la recherche du myslf^re, dit-il, comme d'autres vont à la conquôle de la science, destructrice du mystère. Qui pourchasse le mystère n'est pas mon ami '. ■'
On s'explique donc que, la passion aidant, ni Jacobi ni ses adversaires n'aient aperçu les points fort nombreux où Ils étaient d'accord, et qu'ils aient cru, des deux cOli'^s, fi un antagonisme total. Jacobi ne veut voir chez les philosophes que leur hostilitt^ contre le christianisme, et il prend, bien à tort, leur dt^isme pour un athi'isme di^guisé. De mCme, quand Jacobi proteste contre les reproches de fanatisme et de superstition, quand il explique qu'il est rationaliste, lui aussi, et qu'il a mi^mc de la raison une conception très haute, on ne veut pas l'écouler. Et pourtant il avait le droit do demander que Ion ne travestit pas sa doctrine, et qu'on ne la fit pas plus mystique qu'elle ne l'est. La révf^lalion qui donne les premiers principes, Jacobi la présente comme se produisant nécessairement chez tous les hommes. Elle est, pour emprunter une expression de Descartes, la marque que Dieu a mise sur son ouvrage. Elle a lieu spontanément, par le seul fait que rhominc est homme, sans qu'aucune intervention spéciale do la grî\ce, à plus forte raison sans qu'aucun enseignement sacré soit nécessaire. Elle a pu Ctre aussi nette, par exemple, chez un Socrate ou che^ un Platon, que chez un chrétien. Elle est donc, si l'on ose dire, naturellement surnaturelle.
Le souvenir de Rousseau est ici manifeste. Imaginez une flme pieuse, de tendances mystiques, exaltée encore par une éducation dévote, et enthousiasmée à vingt ans par la Profession de foi du Vicaire savoyard. Ne croira-t-ellfl pas trouver, dans l'élan spontané de son cœur vers Dieu, une garantie suffisante de sa foi? Et, eu s'affranchissant des formules des théologiens, ne rejet Icro-t-elle pas aussi le maigre et froid déisme des philosophes? Elle n'acceptera.