CHAPITRE YI
JACOBI ET LE SPINOZISiiE
L'exemple n'est pas rai'e, dans l'histoire de la liltérature, d'écrivains médiocrement goûl<5s de leur temps, et quî> mieux jugés par la postérité, sont entrés lentement dans la gloire durable. L'IiisLoire de la philosophie est moins riche en cas de ce genre. 11 n'arrive guère qu'un système sorte de l'oubli ou de l'obscurité après un long temps écoulé. Pourtant, une exception mémorable se présente aussitôt à l'esprit. Spinoza, mal connu pendant sa vie, et à peu près méconnu après sa mort, s'est trouvé exalté tout d'un coup, à la fin du xvii" siècle, au premier rang des mélaphysiciens. Il n'en est point redescendu. C'est vers 1773 environ, et surtout en Allemagne, que celte i« réhabilitation » a commencé. Jacohi en fui un des principaux auteurs. D'une part, en eflTel, sa querelle avec Mendelssobn, au sujet du spinozisme de Lessing, contribua à attirer l'attention sur ce système; et d'autre part, pour des raisons à lui particulières, il tenait à présenter cette doctrine comme la philosophie la plus rigoureuse et la plus conséquente qui eût jamais pai'u.
Dire qu'auparavant Spinoza était ignoré des philosophes allemands du xviw siècle ne serait pas exact. Au conlraUe, ils avaient l'habitude de le combattre. La philosophie do Wolff comprenait une réfutation en règle du spinozisme. La
descendance de Wolff, qui, vers le milieu du siècle, occupait
les chaires des universik^s, avait cette ri^futalion dans ses
cahiers, et la transmeUalt religieusement à ses él&vcs. Maig
il csl anivO qu'on n^futAl une doctrine sans la comprendre,
voire sans la hieii connaître. Il semble que tel ail élu le cas.
..Maîtres et élèves ne savaienl guère du spinozisme que le si-
r^nalemenl traditionnel, Spinozisme : système qui nie la per-
I sonnallLc' de Dieu, la distinction de Dien et du monde et la
I liberté de l'homme. Se définit: un cartésianisme immodéré.
F Se réfute par les principes du lelbnizianisme.
Nous saisissons Ici une des dilTérences essentielles pai' loù l'époque à laquelle appartiennent Mondelssohn, Garve, (Lambert, Baumgarten et Kant se dislingue de la génération [ <pii les a immédiatement suivis. Celle-ci, représentée par fGœthe, par Herdcr, par Jacobi, admire Spinoza, et l'étudié l avec passion. Elle ne subit pas seulement son influence : elle 1 s'y offre, elle s'en pénètre avec une ferveur enthousiaste. F Spinoza devient pour eux l'objet d'un véritable culte. Leurs I aînés, au contraire, le connaissaient assez peu, et, sauf exception, ne se souciaient pas de le coinialtre davantage. Nous en trouvons la preuve, ou pour mieux dire, l'aveu dépouillé d'artifice, dans les lettres de Hamann â Jacobi '. « Kanl a dit l'autre jour à Kraus qu'il se trouvait précisément dans le même cas que Mondelssohn, Il ne comprend pas plus l'exposition du spinozisme par Jacolii que le texte même de Spinoza. " El Hamann ajoute que •> appeler Spinoza un esprit clair, lui parait un jugement assez fantaisiste ». Il y revient k différentes reprises '. « Kant m'a avoué n'avoir jamais vn Spinoza de très près. Occupé de son propre système, il n'a ni le goût ni le loisir de s'engager dans une élude approfondie des autres. » Il se peul bien que Kant, pressé de prendre parti dans la querelle cnlre Mendelssobn et Jacobi, qui l'intéressait peu, exagère à dessein son ignorance du spinozisme. Il reste vrai cependant que rien dans son œuvre
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n'autorise à croire qu'il en eût fail jamais l'ohjot spécial de ses réflexions.
Seul ou à peu près seul de celte géni^ralîon, Lessjng a TL^cu dans le commerce familier de Spinoza, et s'est nourri de sa doctrine. Mais ce commerce, il l'a tenu secret, et ses amis les plus intimes l'ont ignoré presque jusqu'à la fin de sa Yîc. Non que le coiu'age lui manquât pour affirmer et 1 défendre ses convictions. La lutte ue lui avait jamais fait I peur, et il était de force à ne craindre nul adversaire. Mai* | il estima sans doute qu'en divulguant sa famîlianté avec ca i philosophe suspect, il fournirait aux théologiens, avec qui îï ■ était en conli'overse, un moyen de s'échapper, de hrouiilerv les questions, et de l'accabler sous une accusation d'impiété. | Il préféra jouir tranquillement de l'étude de Spinoza, en silence, sans discussion, sans injures, sans excommunication. Il s'était pourtant ouvert à Jacobi, avec qui il s'était rencontn; eu 4780. Quelque temps après, Lessing mourut. Jacobi apprit que Mendelssohn préparait un livre sur la vie et les opinions de Lessing, et il crut devoir l'informer, par l'entremise d'un ami commun, que dans les dernières < années de sa vie au moins, l'auteur du Lrtocoon était par- I tisan de la doctrine de Spinoza. « Laquelle ? demande négli-'l gemment Mendelssohn, surpris et peiné par cette révélation:.! celle qui est exposée dans le Traite ihéoloffico-poliliçiie et.J àAns Içs Prinrlpes de la philonophie cartMenne''. ou celle que Louis Meyer a fait paraître sous le nom do Spinoza après sa mort? » Piqué de voir sa communication accueilUe de si mauvaise gi'âce, Jacobi réplique sèchement ', « Il suffit de connaître un peu Spinoza pour savoir que les Principes de la philosophie cartésienne n'ont rien ft voir avec le splnozisme... Quant à un système de Spinoza, que Louis Meyer aurait fait paraître après sa mori, c'est la première nouvelle que nous en ayons. Est-ce des Œuvres posthumes que Mendelssohn, sans doute, a voulu pai'ler? Mais alors je
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ne comprends pas comment il peut leur opposer le Traité ifléo/offico-po/iliqiie. Ce que le traité contient du système de Spinoza s'accorde parfailemcnt avec les Œuvres posthumes. Et Spinoza s'y rtl'fère expressément en plus d'un passage jusqu'à la fin de ses jours. » Meudelssohn ne s'attendait pas a tant de précision. Il dut s'excuser d'avoir pris Jacobi pour un « amateur n. Ce nouveau Tenu était aussi bien informé, — et mCme mieiLX, — que les « professionnels ».
Où donc Jacobi avait-il appris à si bien connaître Spinoza? Ce n'était pas pendant son séjour à Genève. Le Sage et les amis de Rousseau l'avaient attiré plutôt vei-s les philosophes français. Nous trouvons, il est vrai, Spinoza cité par Bonnet, mais en passant, sans qu'il y insiste. Ce fut aussitôt après le retour de Jacobi en Allemagne. L'Académie de Berlin avait proposé comme sujet de concours : de VÈridence dam les sciences mi'taphyisigties (1763). Mendelssobn et Kant envoyèrent chacun un travail. Mendelssobn obtint le prii : Kant eut un accessit. Jacobi attendait avec impatience la publication des mémoires récompensés. Celui de Mendelssobn lui causa une vive déception. Jacobi fut choqué, en parliculier, d'y retrouver la preuve ontologique do l'existence do Dieu. Il la jugeait suspecte, et il voyait que Kant ne l'acceptait pas non plus sans réserves. Cependant il n'osait taxer le lauréat d'absurdité ou de sophisme. Il eut alors l'idée de remonter à la forme primitive de l'argument. Il pensa la saisir chez Descartes, et surtout chez Spinoza, dont le système passait pour être une exagération du cartésianisme. Dans une édition des œuvres de Wolff, il trouva VÉthique imprimée avec sa i"éfutation. Il s'y mît aussit(>t, et ne la quitta plus.
A partir de ce moment, Spinoza devient pour Jacobi ce qu'il restera jusqu'au bout : le représentant le plus rigoureux et le plus profond de la métaphysique dogmatique. Jacobi le condamne et l'admire. Car le système de Spinoza louche à la perfection, et cette perfection même, aux yeux I de Jacobi, en fait éclater le vice fondamental. Plus il l'apf profondit, plus U se convainc que cette doctrine est à la
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fois irréfutahie et inacceptable. Partout di^'sormais, dans sa coiTcspondance, dans ses entretiens avec Goethe, dans ses travaux pliilosophiques, perce la préoccupation dn spinozisme. Lorsqu'il dt'bute, en 1773, dans le Mercure allemand, ^av Ma compte rendu àn^ Recherches philosophiques sur les Égyptiens et les Chinois par M. de Pauw*, H trouve moyen d'y reprocher à Bayle, si pénétrant d'ordi- , nairc, d'avoir jugé Spinoza avec une injuste sévérité. Dans , la suite, il ne manque pas une occasion de louer la force logique, l'orîginaliLé et la sïnct^ilé philosophiques de Spinoza. Il le cite, dans son opuscule sur la Force et le Droit - C1777), en homme qui possède le texte dans le dernier ' détail. En un mot, au moment oft éclate sa querelle avec Mendelssobn, il était aussi bien préparé que possible à s'ex- j plîquer sur Spinoza.
En appelant bruyamment l'attention du public sur ce grand système méconnu, presque inconnu, Jacobi atteignait d'un seul coup plusieurs fins, d'importance inégale, mais qui lui tenaient également à cœur. D'abord il se plaçait, pour continuer ses attaques contre là philosopliie régnante, sur un excellent terrain, qui lui était familier, tandis que ses adversaires le connaissaient mal et devaient y élrc gûnés. Puis ' il se donnait le malin plaisir de leur révéler un Lessing i qu'ils ne connaissaient point, et quelle avait été sa pensée de ] derriftre la tCte. Le seul fait de l'avoir ignorée était pour eux I mortifiant, et même ridicule. Quoi! Lessing, leur chef, leur 1 gloire, leur compensation, si l'on ose dire, à tant de médiocrités, le porte-drapeau de la philosophie < des lumières », Lessing aussi en avait senti le vide, et il avait demandé & ] une autre doctrine une satisfaction plus solide! Jacobi-nel pouvait porter un coup plus sensible au prestige de Mendela- 1 sohn el de ses amis. Enfin et surtout, le spinozisme lui four- ] nissaitle moyen de poser, dans les termes les plus nets, la l thèse fondamentale de sa propre philosophie : à savoir, que
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tout système, toute doctrine dogmatique et di^monslrative aboulît nécessairement an fatalisme, et que le seul moyen d'y (échapper est de se fier à la certitude du sentiment.
Telle est la portée du ct^lèbre entretien avec Lessing que Jacobî publia dans ses Lellrex sur la Doctrine de Spinoza, et qui marque une date dans l'Iiistoire du spino^îisme en Allemagne ' . Jacobi n'y rend pas seulement justice à la grandeur de ce système : il montre que le spînozisme est, en quelque sorte, un moment essentiel do sa propre doclrine. En effet, si une philosophie, quelle qu'elle soit, prétend expliquer tout le réel, elle doit condure nécessairement, selon lui, au fatalisme. Là est l'aboutissement intîvUable de tout effort pourrendre l'être intelligible, si cet effort est poussé jusqu'à son terme. Pour sortir du fatalisme (et il faut en sortir, puisî conscience affirme éncrgîquemenl notre liberté), il n'y a d'autre issue qu'un acte de foi : — le coup de désespoir du philosophe, dira plus tard Maine de Biran ; — un salto morta/e, dit Jacobî. De môme qu'un audacieus poHlîque prétend n soi'tir de la li^galité pour rentrer dans le droit », Jacobi veut « sortir de l'intelligible pour rentrer dans le vrai », Ce sera une sorte de coup d'Élat philosophique. Mais, pour faire accepter celte démarche violente, presque désespérée, Jacobi doit avoir montré d'abord que toute autre solution est impossible. C'est à quoi lui sert le spînozisme. Au lieu de criliquer A la suite les uns dt^s autres les systèmes philosophiques, — énuméralîon fastidieuse et toujours Incomplète, — Jacohi les ramène tous au spinozisme, comme â leur forme parfaite et unique. Il les saisit là, pour ainsi dire, dans leur type idéal, qu'il regarde comme le plus puissant effort de l'enlenderaent humain. Puis, par une volte-face soudaine, par le saUo mortale, il s'élève au-dessus du spinozisme, el du même coup, pense-t-Il, au-dessus de tout dogmatisme raérapbysique.
1. SW, IV. 52-11. Voyot aussi V. Dïi.Boa, Le problème moral dam la philosophie de Spinoza et daitt Vhit'.oire du spinoiisnte, |>. 337, sqq. Paris, Alcan, 1893.
JACOBl ET LE SPINOZISME
Ne voyez pas là un arliCce de mélhode, plus ou moins iiigénieui. Jacobi est aussi sincère quand il admire Spîno/a que lorsqu'il refuse de le suivre. Souvent il s'espiimc en termes enthousiastes, que ne d(3savoueraitpoint le spinozistc le plus convaincu. Il fait pressentir l'apostrophe fameuse de Scbleiermacbcr dans les Discours sur la religion. « Sois Wni. s'écrie Jacobi ', sois béni, grand et saint Bénédiclus ! De quelque laçon que tu aies philDsophé sur la nature de l'Être suprême, et quelque erreur qu'il y ail dans tou langage, sa vérité était dans ton âme, et son amour était ta vie I » Uu des premiers, Jacobi a compris qu'il était absurde d'accuser Spinoza d'impiété. Il a bien vu que la doctrine était en même | emps rationaliste et religieuse : l'essai le plus puissant peut- Ctre qui ait jamais été tenté pour satisfaire par la seule raison aux problèmes fondamentaux de la théologie. « La philosophie de Spinoza, dit-il, se présente comme une religion, c'est-à-dire conune une doctrine de l'Être suprême et des rapports de l'homme avec cet Etre '. »
De là sans doute, pour une part, la vive sympalbîe que Jacobi, préoccupé des mêmes problèmes, lui a témoignée; de là aussi, la comparaison qu'il institue entre Spinoza et Fé- ■ nelon. Rapprochement ingénieux et non sans justesse, mais nouveau, et hardi pour le temps. Comparer à la doctrine mystique et chrétienne de l'archevêque de Cambrai le système naturaliste et « monstrueux d du juif d'Amsterdam : que] scandale! Le mot de Malehrancbe faisait autorité depuis un siècle. Avec Jacobi, le ton va changer, et l'injure fera place au respect. Sans admettre comme lui que Spinoza est à la fois " athée et religieux h, on rendra désormais pleine justice à la hauteur de son génie, et à la sainteté du son inspiration.
L\ PllILOSOPIllE DE JACOBI
Jacobine s'en est pas tenu à un senliment d'admii'alioD pour l'esprit gém'ral et pour les tendances du spinozismc. Il a étudié de près le système ; il s'eu est pour ainsi dire imprégné. Presque partout dans sa propre doctrine, pourtant si différente, percent les traces de l'influence subie et acceptée.
Il est frappé d'abord de la parfaite simplicité du spiuoxisme, de sa rigueur, do ce qu'on pourrait appeler sa probité logique. Il croit le système sans défaut; la forme géométrique de l'Ethique liù impose, et les théorèmes do Spinoza lui paraissent aussi démontrés que ceui d'EucIide. Toutes les propositions, penso-l-il, se déduisent anaiytiquemenl des principes posés, et en dernier lieu, du principe suprême et unique : » Ex nihilo nihil. " Déjà en 1781, daus sa réponsu à larlicle de Wieland sur \& Droit divin de fautorité, Jacobi écrivait : " Parmi ceux qui ont précédé Wieland dans celte voie, Spinoza surtout mérite d'être nommé. Pereonno n'a soutenu cette doctrine d'une façon aussi claire, aussi conséquente, avec une rigueur logique aussi parfaite '. » Et Jacobi s'efforce de montrer que la théorie politique de Spinoza découle nécessairement de son système. Il le loue ensuite d'avoir été jusqu'au bout de sa pensée : une fois ses principes posés, 11 fallait en effet nier la personnalité de Dieu, la finalité et la liberté.
L'éloge est sincâre, sans aucun doute, mais il faut lire entre les lignes. Dans la pensée de Jacobi, c'est en même temps une critique contre ceiL\ qui, suivant la même méthode que Spinoza, et partant des mêmes prémisses, prétendent arriver ft des conclusions dilTérentes. Spinoza raisonne juste : donc les autres se trompent. Cela porto en plein contre les métaphysiciens tels qiie Wolff, Mendelssohn