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LÀ PtllL050l>IIIE DE JACOBl

Laissons maintenaiU ces traces du commerce assid

Jacobi avec VEthiqtie, et ce que j'appellerais volouliers les

infiltrations du spinozismc dans sa psychologie. Considérons

avec lui le système dans son ensemble, Jacobi en vante l'ex-

I cellence, en tant que ce système est un effort pour expliquer

analytiquement tout le réel. Car jamais cet effort n"a été fait

aussi complètement, avec autant de sinci^rité et de rigneur.

Par suite, toutes les fois que la tentative sera renouvelée,

elle aboutira aux miïmes conclusions. Plus la méthode du

philosophe sera rigoureuse, plus la doctrine ù laquelle il

arrivera se rapprochera du spinozisme. S'il est capable

d'aller jusqu'aux dernières conséquences de ses principes, ce

i le spinozisme miime. Mais, d'autre part, la conscience

\ hiimaîne affli-me, avec une iudomptablG énergie, la libortiS de

l'homme et la personnalité de Dieu. Le spinozisme les nie.

Le sphiozisme est donc inacceptable. Et comme il est la

forme parfaite et unique de l'explication totale du réel en mi-

tophysique, la conclusion s'impose : il est impossible, il est

conlradictoirc de vouloir expliquer « ce qui est ». La vérité

dernière n'entre pas dans le cadre de nos systèmes. Le réel

n'est pas objet de science, mais d'intuition. Il se it'vèle

au sentiment et à la Toi. La phïlosopliie de l'entendement

nous enfermait dans le spinozisme : la philosophie du cœur

nous délivre de cette doctrine de la fatalité, et nous atteste la

présence en nous de l'absolu inconnaissable. Croire est le

dernier mot de la sagesse. C'est bien lA ce que Jacobi a voulu

1 faire entendre à Lessing. Mais celui-ci, fort peu mystique,

Ln'élait pas disposé fl sacrifier si allègrement la raison. Le

[ salto martalf ne l'a pas tenté, et il s'est excusé, non sans

[ quelque ironie. Jacobi, qui en court le risque, doit au moins

I montrer que ce coup de désespoir est nécessaire. Il s'efTorce,

en effet, d'établir les deux points essentiels :

JACOBT ET LE SPINOZfSME ISS

i' Tout système de philosophie, consi^quent avec lui-mCnie, mène nécessairement an spinozisme ;

S' Le spiQozisme est inacceplaUc.

De soulenii" sans r(5serve que « tout système de philosophie consiïquent avec lui-môme mène nécessairement au spinozisme ", le paradoïc serait trop yiolent. Jacobine le présente pas toujours sous cette foi-me tiop simple. Il écrit au contraire souvent ' : » Il y a deux philosophies possibles, celles de Platon et celle de Spinoza. Je demande seulement que l'on veuille hien choisir franchement entre les deux. >> (Remar- ' quez qu'il ne dit pas deux a systèmes n, mais deux « philosophies «,) Même en ces termes, Jacohi ne va-t-il pas contre le témoignage évident de l'histoire ? Les grandes hypothèses métaphysiques ne se maintîennent-cUcs pas les unes en face des autres, irréconciliables, à travers les siècles ? L'idéalisme, le matérialisme mOme, ne se renouvellent-ils pas aussi bien que le panthéisme?

Jacobi n'y contredit pas. Son paradoxe est simplement apparent. Il lient surtout à l'usage inaccoutumé que Jacobi fait des termes philosophiques. Sa formule : « Tout systf-me de philosophie conséquent avec lui-même conduit nécessai- ' rement au spinozisme », équivaut à celle-ci : « Toute métaphysique démonstrative implique nécessairement le fatalisme. » Pour passer de l'une à l'autre, Jacobi emploie les moyens termes suivants. Démontrer, c'est rendre intelligible. ■ Mais, rendre une chose inteUigïble, c'est rendre évidente sa liaison nécessaire avec ses conditions d'existence. En d'autres termes quand on « explique " le réel, quand on en démontre l'inteUigihilité, on y retrouve ou on y introduit du môme coup la nécessité. Or un système de philosophie doit être l'explication, par uD principe unique, de la totalité du réel. Il en élimine, par conséquent, toutce qui serait inintelligible, c'est à-dire tout ce qui n'entre pas dans la liaison universelle et nécessaire des phénomènes et des êtres. Donc plus le système

). sw,iv', b;

136 LA PHILOSOPIUË DE JALDBl

aura de rigueur logique, plus il (endra vers le fatalisme. La limile, c'est-à-dire la forme parfaite d'un Ici système, ne peut être que le spiuozisme. Car, une fois posi^e la substance éter- I nelle et infinie, Spinoza di^diiit tout, c'est-à-dire explique I tout. Il n'admet aucune distinction entre le possible et le i*éel, il élimine toute contingence, toute finalili^ toute liberté : il rMise enfin, avec riutelligibililé la plus parfaite, l'absolue nécessité.

Ainsi le fatalisme n'est pas une particularité spéciale à la \ doctrine de Spinoza : il est inhérent, au contraire, à tout sys- [ tème en tant que système, c'esl-à-dire en tant que tentative ' pour rendre tout le réel intolligibic. Nous comprenons une ' chose, dit Jacobi ', quand nous pouvons la déduire de ses ' causes procliaines, ou apercevoir dans leur ordre ses con- ' ditions immédiates. Ce que nous comprenons ou déduisons si nous représente une a connexion mécanique ». Par exemple, nous comprenons un cercle, quand nous savons nous représenter avec clarlc le mécanisme de sa constnictîon. - , , nous comprenons les formules de syllogisme, quand i nous connaissons les lois auxquelles l'espiit humain obéît [ pour juger et pour conclure, c'est-à-dire leur mécanisme. » Connaître ainsi, c'est connaître a priori, dans le sens antique ou arisloléiicien du mot : c'est pouvoh- déduire une chose d'autres choses posées avant elle ; en d'autres termes, c'est pouvoir la construire, a Mais, dit Jacobi, il nous est impossible de comprendre ce que nous ne sommes pas en état de construire. » Donc, toutes les fois que nous essayerons de comprendre le réel, nous essayerons de le construire. Donc la conception la plus intelligible de l'univers sera une conception géométrique. Donc enfin, le métaphysicien pourra, devra môme procéder comme Spinoza, par axiomes, définitions, et théorèmes.

Mais est-ce bien le réel que nous construirons ainsi '?■ Jacobi le nie expressément. Il fait appel à sa Ihéorie de la

t. SW. IV, M9.

JAMBl ET LE SPmOïlSME

ta7

connaissance. Seul le gi5néral, c'est-à-dire l'abslrait, est connu par l'ente ndemen t. Seul il est objet de science. Le réel, le concret, peut bien être senti, mais non pas expliqué, ni construit. « C'est pourquoi, ajoute-t-il, nous n'avons aucune il idée » des qualités comme telles : nous n'en avons que des intuitions ou sentiments. MOme de notre propre existence nous n'avons que le sentiment, et non pas la connaissance proprement dite. » Cela fait songer à Malebranehe; la suite confirme ce rapprochement. « Nous n'avons proprement d'idées que de la figure, du nombre, de la position, du mouvement, et des formes de la pensée. Quand nous disons que nous avons expliqué une qualité, nous l'avons simplement ramenée A. la figure, au nombre, à la position et au mouvement. . . autrement dit, nous l'avons anéantie en tant que qualité. « De 1^ nous pouvons conclure sans peine à quel résultat parviendront, à coup sûr, les elTorls de l'ealcndcraenl. quand il voudra produire une idée claire de notre univers. Il en réduira tour à tour les qualités u la quantité. Il transformera le concret en abstrait. Il videra peu à peu la réatilij de tout contenu, de loule vie, de toute spontanéité. En un mot l'univers deviendra un pur mécanisme.

Or un " pur mécanisme » peut-il exister réellement ? Quand l'effort de lentendement pour rendre la réalité intelligible atteint son terme, il a fait évanouir la réalilé ra6me. Il se trouve alors en présence de possibles, dont il ne peut établir quMls .sont, car l'être ne se démontre pas. Ainsi, Tentendement anra beau remonter de cause en cause, de condition en condidon, il s'épuisera sans jamais atteindre l'inconditionné, l'absolu, une cause qui ne soll pas elle-mOme un effet. Comprendre celte cause première serait la construire, la rattacher à ses conditions d'existence. Elle ne serait donc pas première. Elle apparaîtrait à son tour comme possil)le, non comme absolue. Tout ce qui est premier ou dernier échappe à ce que nous appelons intelligibilité'. L'en tendonien ta beau

\. VojM SKpra, ch. lï, p. 87 Bil'].

LA PIllLOSOPaiE DE JACODl

remonter de condition en condition : jamais sa régression n'a de terme. Il ne comprenJ l'Ctre contingent qu'ayant sa raison dans l'ôtre absolu. Mais l'ûlrc absolu, il n'y atteint jamais, et ainsi l'être contingent lui-m6mc demeure insaisissable dans son essence.

« La fonction spéculative de la raison, dit Jacobi, est d'établir un encbatncment suivant des lois nécessaires, c'està-dire conformément au principe d'identité ; car d'une autre nécessité que celle-là elle n'a aucune idée. » Mais si vraiment la raison n'est capable que de cela, toutes ses explications seront en effet analytiques. Ello n'ira jamais que du même au même : elle ne fera jamais que varier les expressions d'une formule miique : « Ce qui est, est. o Elle est doue impuissante à saisir quoi que ce soit qui ressemble à une cause première, à un absolu, a La nature, dans son ensemble, la totalit»; des êtres finis, ne peut révéler aux rechercbes de l'entendement plus qu'il n'est contenu en elle: à savoir, des êtres variés, des changements, un jeu de formes ; nulle pai-t un commencement réel, un principe réel d'une existence objective. »

On TOit assez, d'après ces textes, la direction générale de îa pensée de Jacobi, et oCi il veut en venir. Mais la précision manque, et l'expression est confuse. Le mot <i raison » surtout prête à l'équivoque. Tantôt Jacobi le prend dans un sens strict, et l'oppose à « entendement » comme faisait Kant : tantât il désigne par là, au sens large, la faculté de connaître tout entière. Par suite, Jacobi semble abuser des mots o nécessité o et H mécanisme ». Vout-il parler de la nécessité relative et du mécanisme hypothétique de la science proprement dite, telle que la construit l'entendement ? ou entcud-il désigner fa nécessilé réellement niétapbysique et le mécanisme absolu de Spinoza? Jacobi paraît passer sans cesse de l'un à l'autre sans y prendre garde. Mais en a-t-il le droit ? La nécessité et le mécanisme que suppose une conception scientifique de l'univers (œuvre de l'entendement), n'excluent pas la possibilité d'une conception métaphysique

JACOBl ET LE SPINOZISME 1S9

(œuvre de la raison), qui reposerait sur les idées d'harmonie, de finalité et de justice. Leibniz n'a-t-il pas dit que le cartésianisme était l'antichambre de la vérité? Il admet comme Descaj-tes que tout se fait mécaniquement dans la nature. Mais il soutient que ce mécanisme même repose sur un dynamisme pitis profond dans l'inttraité dos êtres. Et déjà dans l'antiquité, à un autre point de yuc, le panthéisme stoïcien ne prétendait-il pas concilier le déterminisme et la finalité, la nécessité des lois de la nature, et la sagesse suprême qui s'exprime par celte nécessité? Si une telle concQiation est possible, l'édifice de Jacobi manque par la base et s'écroule. II ne peut plus affirmer que tout système de philosophie conséquent avec lui-même mène nécessairement au spinozisme.

Mais la confusion est dans les termes plus que dans la pensée. En fait, Jacobi soulient les deux tlièses :

i° La science de la nature réduit la réalité concrète à un mécanisme abstrait ;

2" La métaphysique dogmatique, qui prétend expliquer la totalité du réel, y introduit un fatalisme absolu.

Il a eu seulement le tort de ne pas les exposer séparément, et de paraître ainsi les confondre. Encore donnerait-il pour excuse que la confusion n'est pas son fait, mais bien plutét celui de ses adversaires. Car c'est eux, et non pas lui, qui pensent que la métaphysique doit élre un système, une science. S'il en est ainsi, leur dit Jacobi, vous devez donc nier toute contingence, toute finalité, toute liberté, La science humaine, en effet, ne change pas de nature pour changer d'objet. Qu'il s'agisse du phénomène ou de l'être en soi, comprendre consistera toujours à rendre l'objet intelligible, c'est-à-dire à le raltaclior nécessaii'ement à ses conditions d'existence, c'est-à-dire à le construire, à en démontrer la possiliilité pour l'entendement, avant d'en éprouver la réalité par l'expérience. Bon gré mal gré, toute métaphysique systématique doit être déduclive comme la géométrie. Il est donc vrai de dire qu'elle implique un fatalisme absolu.

leO LA PillLOSOPIllE DE JACOUl

Jacobi n'a pas seulement étudié Spinoza. Il a lu Hume aussi, et il s'en souvient ici. 11 s'efForce de monlier que Il liaison nécessaire " équivaut à « liaison analytique •>, et qu'il n'y a pas de liaison à la fols synthétique et nécessaire. S'il en existe de telles, elles sont inintelligibles pour nous : nous ne comprenons de nécessité que la nécessité logique fondée sur le principe d'identité. Or la science consiste dans un système de propositions démontrées, c'est-à-dire découlant les unes des autres avec une nécessité évidente. Le principe d'Identité sera donc le prîucipo suprême de la science. Et comme il exige qu'il n'y ait jamais plus, ni autre chose, dans la conséquence que dans les principes, dans la conclusion que dans les prémisses, les propositions successives de la science ne seront en réalité qu'une série de formules identiques eu valeur. Elles explicitent ce qui était contenu implicitement dans la première. Jamais rien de nouveau n'apparaît. Donc, dans le monde de la science, point de contingence possible : c'est biou un pur mécanisme.

On pourrait mûme soutenir que cet univers, en devenant intelligible, devient aussi intemporel. Car ce mécanisme, formant un système unique, est conçu pour ainsi dire tout d'une pièce. De même qu'il peut être exprimé en une immense mais unique équation, de même tous ses éléments peuvent ûtre considérés comme coesistanls : le futur n'est pas réellement futur, puisqu'il est dès à présent contenu dans ses conditions '. Jacol)î semble avoir entrevu ici ce que M. Bergson a entrepris de démontrer récismmenl : que la durée véritable n'existe que pour une conscience vivante. Mais Jacobi ne songeait point à étudier la notion même de temps ou de durée. Il voulait seulement faire entendre que, pour la science, les vérités de fait tendent ù se transformer en vérités mathématiques. Quand la science est achevée, celle transformation est complète. L'univers est devenu parfailement intelligible , m^s , en mi^me temps , pure-

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