JACOBI ET LE SPINOZISME
les gros volumes de Wolff et de ses Olèves. Ils n'étaient sen- 1 sibles qu'à l'originallk^ à la grandeur, à la Leaulé mélaphy- I sique de ce que recouvrait cotle enveloppe un peu dure. l\sM se sentaient en prfeence dune pensée pour ainsi dire élor* I nelle i ils éprouvaient le frisson du sublime. Hegel dira qu'en, lisant Spinoza il lui semblait marcher dans la majesté d'uDra haute et silencieuse futaie.
Aussi bien, pour les contemporains de Jacobi, pour Gœthe ' surtout, Spinoza est-il par excellence le métaphysicien de Dieu et de la nature, profond, vivant, impassible comme elle. Ce que Gœthe trouve de plus admirable dans le spino- , «îsmc, c'est comme la nature y est proclamée et démontrée! divine. Dieu se manifeste partout, eliam in herbis et lapi'A dibus. « Le naturaliste en moi est panthéiste ' », écrit Gœthe J à Jacobi- Le poète l'est souvent aussi, quoi qu'il dise, et leJ philosophe l'a toujours été. Gœthe, il est vrai, n'est philo-l sophc que dans le sens le plus large du mot. D évite arec^ soin le ïocabiilaire el la méthode techniques. « Gomment ji me comporte avec la philosophie? écrit-il. Tu peux l'imaginer sans peine. Quand elle se propose de fah-c des distinctions, je ne m'y sens pas propre, et je puis même dire qu'elle m'a nui parfois, en ce sens qu'elle dérangeait ma marche naturelle. Mais lorsqu'elle cherche à retrouver l'unité des choses, quand elle forliflo la conviction spontanée où nous sommes, que nous ne faisons qu'un avec la nature, quand elle assure et transforme cette conviction en une intuition profonde et paisible, . . alors la philosophie est pour moi la bienvenue'. »
Cette philosophie n'est pas difficile fi reconnaître. C'est assurément le spinozisme. Gœlhe ne s'en est jamais détaché. Au moment de la querelle de Jacobi avec Mendeissohn, le nom de Spinoza revient souvent dans les leltres de Gœthe. Il
i. Brief^echseî tmischen Oœ:he t.itd JacoM, p. 261. Lellra du 6 jaa Tier 18ia. — Cf. Dichtuug md WahrhtU, liv. XVI.
2. BrUfwichKl zwische» Gœtke v»d Jacobi, p. 323. Lettre <lu 23 ao ïemlji'i; IBOI.
frJen parle sans prètenlion. En rrai poète, il sent Spinoza, il ne l'analyse pas. Il en goûte la forme pleine et abruplc, elles fortes espressions. Celte métaphysique est pour lui comme une vaste symphonie dont les haimonics le ravisseul, sans qu'il cherche à en décomposer la structure ou lorcheslration. Il jouit simplement de l'entendre, et de se sentir disposé par elle à la contemplation de Dieu dans la nalnre, « Je ne puis dire que j'aie jamais lu de suite les écrits de cû grand homme; que jamais TédiDce enlier de ses idées me soit apparu devant les yeux dans son ensemhle. Mes habitudes de pensée et de vie ne me le permettent point. Mais, quand je le lis, il me semble que je le comprends; c'est-àdire, il ne me parait jamais se contredire ; et il exerce sur ma façon de sentir et d'agir la plus salutaire influence... Aussi ne m'cst-il pas facile de comparer ce que lu dis de lui avec lui-mûme. La pensée et l'expression sont chez lui si étroîlement unies que, pour moi du moins, on dît lont autre chose quand on n'emploie pas ses propres termes. . . Tu exposes sa doctrine dans un antre ordre et avec d'autres mots; il me semble que la logique si parfaite de ces idées subtiles doit en souffrir souvent '. n Toute transposition de Spinoza paraît Infidf-le à Gœihe, tout commentaire suspect. Ou plutôt, le seul commentaire digne du teste est d't'-ludier la nature avec un respect religieux. Quand Gœlhe cherrlio les lois de l'optique, quand il observe les métamorphoses des plantes et le squelette des animaux, 11 sent la présence de Dieu m&me dans la sagesse inflnie de la nature et dans la nécessité de ses lois.
Le panthéisme qui charmait Gœthe et beaucoup de ses contemporains ne coïncide pas exactement avec la philosophie de Spinoza, telle qu'elle ressort aujourd'hui d'une étude scientifique et objective des textes. Leur imagination y mettait un peu du sieu. Elle rapprochait ce panthéisme surtout logique de celui des slolciens :
, Lettre du S jula
JACOm ET LE SPINOZISME
. . .tolamque infusa per artiis Mens agitât iiiolem, t't magno se corpore iniscet.
Ainsi, Spiiioza éliminait rigoureusement de son système . toute finalité : et iii?anmoîns, dans le spinozisme allemand de la fin du xviu" siècle, la finalité joue un rûlc capital. Il s'agit, il est vrai, d'une finalité purement interne. El Spineza ne suggérait-il pas un peu luL-mfime cette infidélité à son principe par la fameuse proposition 5 du livre III; «Tout J être tend, autant qu'il est en lui, à persévérer dans son ôtre, f et cet effort môme conslitue l'essence de cet être »? N'est-ce | pas une autre expression, plus métaphysique et plus pleine,! du principe stoïcien : « Tout être vivant, aussitôt m*, travaillel fi sa propre conservation j> 7 Le théoi-ênie de Spinoza pourrait J alors s'entendre comme une loi de finalité enveloppée danïT la définition même des êtres. Au moins est-ce ainsi quel Jacobi paraît souvent l'interpréter, et il en fait un usageîl constant dans son exposition du spinozisme. Selon tuî, l'ef-J fort de l'élre pour persévérer dans son être ne diffère poînt4 de l'appélition des monades de LeiJJnïz. « Leibniz, dit-il,r explique les causes finales par un appelilus, un conalMm immanenji (conscientia stii prasditua) : pareUlement Sjh-]^ noza, qui, en ce sens, les admet parfaitement, et pour qoil la représentation de l'extérieur et l'appétit constituent l'ea-l sence de l'âme '. »
Prenons-y garde toutefois. Jacobi n'entend pas que Spinoza J se ramène à Leibniz, ni qu'il ail admis im principe d'har-J jnouie immanente, l'ordre dominant la loi même, et la con- - venance morale pénétrant la nécessité géométrique. Au contraire, il pense que si Leibniz avait été jusqu'au bout de ses principes, c'est lui qui aurailfini par se ranger an spinozisme. Car Leibniz veut expliquer l'essence des choses, et l'univers rendu intelligible ne peut être qu'un pur mécanisme. La gloire de Spinoza est de l'avoir compris et démontré comme personne ne l'avait fait avant lui. La loi de ta conservation et
) . sw, rV| ei.
\'ii L\ l'HILOSOPHlE DE J,\CODI
du dL'Tcloppement des êtres ne coniredit donc pas la conception niccaiiisle : elle y routre elle-mônie. Comment Jacobi conçoîl-il cette nSduction de la (inalili5 au mécanisme? Il ne nous l'a pas dit Mais ce qui esl certain, c'esl qu'il uira pas, ' comme Gœthe, presque jusqu'à confondre le spîiiozismc I avec le pantliLMsmc antique. Pour lui le spinozîsme dc- , meure un sysième qui exclut la finalité aussi rigoureusement que la contingence. Rien ne pouvait Cire que ce qui est, et tout arrive par la vertu d'une nécessité géométrique. Il ne faut donc pas attaclier trop d'importance à certains passages où Jacobi semble, en s'approprîant une théorie spinoziste, y introduire l'idée de fmalîté '. « L'Ame, dit-il, par exemple, se manifeste comme le principe de la nature organisée en tout vivant, puisque, avant toute expérience sensible, elle le dirige au moyen de connaissances innées, sans lesquelles il ne pourrait se conserver ni se développer. » , Ainsi la faim ne consiste point seulement dans la douleur F, ressentie par l'animal qui a besoin do nourriture. Celte doufileur n'est que douleur. Elle ne comprend aucun sentiment ! quoi que ce soit en dehors d'elle, encore moins ancuD [• sentiment du plaisir qui lui est contraire, et qui la fera dis- L paraître en se produisant. Donc la faim, en tant que désir, rpresscnl, cherche et trouve son objet avant toute expérience I sensible. Celle-ci n'est rendue possible que par le désir, et par conséquent n'est pas l'origine du désir. i)c même dans tous les cas : toujours le désir, — source primitive de la connaissance du bien, vérilable révélation, — regarde par delà la sensation. Il aperçoit ce qui causera une sensation contraire, et il découvre le chemin qui y conduit. Il esl prophétique. 11 produit ainsi rexpériencc et l'enlendement. Chez l'homme, il devient la raison. En un mot la faculté de désirer, ainsi comprise, esl Idme même.
Jacobi aime cette formule. 11 y revient souvent, cl il la développe en termes qui sont i)resque piiremenl spino-
, 8W, VI, es. - Voyc-i sttpra, cli. m. p, Ti.
JACOBl Et LE SPlNOZiSHE iS3
zisics '. 1 La l'orme de la vie, la londance à la vie, et la vie môme ne sodI en rivalité qu'une seule el miïme chose. L'objet de la tendance absolue que nous appelons tendance fondamentale est immédiatement la forme de l'ôlre dont elle est la faculté active. Maintenir cette forme en vie, s'exprimer par elle, est sa fin absolue. C'est le principe de toute détermination de soi-mùme dans la créature, de sorte qu'aucun Cire ne peut se proposer une fin que grâce à celle tendance, et
conformément à elle Tout ce qui vit dans la nature se
meut d'une fa(;on intentionnelle, c'est-à-dire selon ses besoins, » Ne voit-on pas dans ces passages le mélange (je n'ose dire la fusion) de la psychologie spinozisie avec un souveuir de la finalité aiistotélicicuiie ? Cette « tendance fondamentale » des ôtres, principe de leurs déterminations, celte obscure el puissante finalité interne, — signe presque infaillible de panthéisme, — ne disparaîtra plus de la métaphysique allemande. On la retrouvera chez SchelHng, chez Hegel, et surtout chez Schopenhauer. (jiii l'appellera volonté. Sur ce point encore, Jacobî apparaît comme un chaînon intermédiaire entre Spinoza et Schopenhaner. Ma!s, encore une fois, il ne veut à aucun prix de la métaphysique finaliste qui s'accorderait le mieux avec cette psychologie, el qui s'est développée en effet dans ïlncomcient de M. de Hartmann. Il n'y a d'autre métaphysique logiquement fondée que celle de VElfiiqve. Si le fond des êtres est tendance, cette ■ tendance, en tant qu'ils sont privés de raison, est ■ nature », c'esl-à-dire s'explique par le mécanisme universel. Chez les êtres doués de raison, tels que l'homme, la i< tendance fondamentale » ne s'explique plus. Elle est " miracle n Elle dépasse le monde de la nature, et elle nous révèle un absolu, un Dieu de bonté el d'amour, qui est l'être même et la vérité.