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JACOBl ET LE SPINOZISHE
TÏf interne. Et non seulement il se satisfait de cette certitude immédiate et spontanée, mais le sentiment qu'il a de sa liberté Itiî est un sûr garant que sa croyance en Dieu est bien fondée. Toute autre preuve est superflue. Tout essai de preuve est mCme dangereux, et se retourne à coup sur contre l'intenlion de son auteur.
La position ainsi choisie par Jacobi est bien aventurée. On peut se demander s'il ne compromet pas, plus qu'il ne les défend, les réalités métaphysiques qui lui tiennent tant à cœur. N'était la liberté, dit-il, je serais athée, c'est-à-dire spinoziste : car fout système bien déduit revient à celui-là. Mais je me sens libre, et aussitôt splnozlsme, athéisme, mécanisme, naturalisme (tous termes synonymes), s'effacent et cèdent la place à la croyance en Dieu. Point de démonstration : le sentiment suffit. — Fort bien, mais si le sentiment de la Uberté s'affaibUt ou fait défaut; si le « je ne sais quoi d'irrésistible a n'apparaît pas dans une âme ? Les démonstrations de Spinoza subsistent cependant : elles n'ont rien perdu de leur valeur. Le non-croyant peut être athée : bien mieux, il doit l'élre. Jacobi ne lui laisse pas d'autre alternative.
Pour parer à ce danger, Jacobi, au mépris de l'usage, a appelé « raison » le sentiment, le « je ne sais quoi d'irrésistible » qui nous porte à croire. Il a soutenu que c'est un élément essentiel de la conscience humaine, que c'en est un attribut spécifique, comme le langage, et que tout homme, par le seul fait qu'il est homme, éprouve en lui-même l'opposition du relatif et de l'absolu : en un mol, que le sentiment du vrai Dieu est universel. Mais il est à peu prés seul à le soutenir, et les mystiques mêmes lui répondent que l'esprit souffle oft il veut.
Acculer ainsi toute métaphysique dogmatique au spinozisme, pour s'élever ensuite au-dessus du spinozisme au nom du sentiment, par mi acte de foi, c'était donc un procédé fort téméraire. Je ne serais pas surpris que Jacobi eût subi ici, à son insu sans doulc, l'influence de Pascal, à qui il
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doit tant de toutes façons. On sait quelle marche' a suivie l'auteur de V Apologie de la religion chrétienne. Il cherche à ne laisser à son lecteur qu'une seule Issue. L'homme, ses grandeurs ef ses misères, la sociéti?, l'histoire, le triomphe même de l'Église, tout est obscur et incomprc^hensible si le christianisme est faux : tout s'explique et s'éclaire s'il est vrai. Seule la religion, qui nous enseigne la chute et la i-édemption, peut rendi-e compte des contradictions et des mystères où la raison se heurte h chaque pas. Et ainsi ces contradictions et ces mystères dcYÎennent indirectement autant de témoignages en faveur de la foi. Plus donc ces contradictions sont flagrantes, et plus impén<^trables ces mystères, plus la Yérité de la foi ressort éclatante. Méthode hardie, périlleuse même, où les autres apologistes ont hésité à suivre Pascal. Jacobi au contraire semble s'en inspirer. Lui non plus, il ne craint pas de tout risquer, pour tout mieux ressaisir. 11 ne veut laisser au philosophe d'autre alternative que le fatalisme absolu, ou la croyance en un Dieu conscient. Plus le spmozisme sera irréfutable, plus il apparaîtra comme laboutissement inévitable de la pensée logique, et plus il sera évident que la vérité est dans la révélation spontanée du cœur.
Mais Pascal conclut, selon son dessein, à la nécessité de croire à l'Évangile, et d'accepter les dogmes de l'Église. Il n'a pas voulu faire œuvre de philosophe, mais de chrétien. Il n'a d'autre objet que de ramènera la foi les flmes égarées. Si donc sa méthode réussit, si elle frappe, si elle persuade, Bi elle obtient les conversions désirées, elle est justifiée. Le cas de Jarobi est fort dilTércnl. Il se considère non comme un apologiste, mais comme un philosophe. La croyance qu'il dé-
Ifendestune croyance rationnelle; la révélation qu'il invoque, une révélation naturelle. Sa doctrine se réduit alors à un spiritualisme semi-mystique, de forme singulière. Rangerons-nous, en elTct, Jarobi parmi les spirltnalistes proprement dils ? Non, puisque pn-cisément il les combat. Cette désignalion conviendrait bien mieux A son advei'saire Mendelssohn, qui prouve a priori l'existence de Dieu et l'im-
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mortalUé de l'ilme. Aux yeux de Jacobi, comme à ceux de Kant, ces démonstrations sont faibles, cl cette métaphysique bien intentionnée est sans vaieur. Il renvoie ces philosophes à IVcole de Spinoza. Mais, tout en combattant le spiritualisme dogmatique, Jacobi prétend en garder les tlièses essentielles. Seulement, au lieu de les démoutrer, il les donne pour des vérités immédiates et instinctives, En sontelles beaucoup plus fortes? Lessing était excusable d'avoir pris un instant Jacobi pour un parfait sceptique. Réduire toutes les pbilosophies dogmatiques au spino/isme, et déclarer ensuite le spinozismo intenable, qu'aurait pu inventer de mieux un pyrrhonien ?
Aussi le résultat de la retentissante polémique de Jacobi avec Meiidelssobn, au sujet de Spino?;a, ne fut-il pas tout à fait ce que Jacobi en attendait. Il ne s'étonna pas de voir le camp des " philosophes de Berlin » se lever en masse contre lui. Il y comptait d'avance, et l'on peut même dire qu'il l'espérait. Leur colùre lui montra que le coup avait porté. Sur le fond du débat, d'ailleurs , ils étaient assez embarrassés. Entre Jacobi, qui reprochait à Mendeissohn de ne pas com-i prendre Spinoza, et Mendeissohn, qui accusait Jacobi d'in- I venter un Spinoza inintelligible, ils eussent Hù bien en peine | de décider. Ils ne pouvaient que donner raison à Mendels- | sohn, parce qu'il était leur homme. Il semble du reste que ] dans la chaleur de la bataille Jacobi ait passé la mesm-e, et i que, sans posséder XÉIliiqtte comme lui, Mendeissohn en ait 1 assez bien saisi les principes et la méthode. Mais ce que les , " philosophes » comprirent à merveille, c'est que l'atlaque en réalité était dirigée contre eux; c'est que Jacobi, derrière Mendeissohn, visait toute la philosophie " des lumières », et l'accusait de sottise, d'ignorance et d'infaluation. Ils ripostèrent avec vivacité. Ils lirenl senlir à Jacobi ce que son altitude avait d'étrange. Comment pouvait-il rejeter toute métaphysique rationnelle, sous prétexte de spinozisme, et ne [las vouloir s'avouer sceptique I combatlre les spiritualistes, et prétendre assurer le spiritualisme mieux que personne ! se
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fonder sur une riïvélation sentimenlale, et appeler ce sentiment « raison « I proposer une doctrine qui de son propre aveu est une " non-philosophie », et soutenir que c'est la seule philosophie possible! — et eiiflu, avec tout cela, ne pas s'apercevoir qu'il ouvre la porte aussi grande à l'incrédulité et au pessimisme qu'à la foi en un Dieu juste et bon ! Toutes objections auxquelles Jacobi eût élé fort embari'assé de répondre, si une philosophie du sentiment n'avait toujours un refuge inexpugnable dans l'intuition, supérieure et antérieure au raisonuenient. Il est vrai, dit Jacobi, que si je cherchais la vérité par la méthode logique, je serais fataliste el sathée, ou du moins sceptique et pessimiste. Mais ces conclu-
■ sions mêmes me confirment dans mon sentiment que la vé- I rite doit être cherchée ailleurs, dans l'appréhension immédiate, dans la révélation spontanée du cœur. Et ainsi ma doctrine, ne s'appuyant pas sur des preuves, est irréfutable. A quoi ses adversaires répliquent que, n'ayaut pas de preuves, elle n'a même pas besoin d'ôtre réfutée.
Ils l'attaquèrent pourtant avec violence, et contribuèrent ainsi à la répandre. Ni AHivUl, ni Woldemar n'avaient fine longtemps l'attention du public philosophique en Allemagne. Ces deux romans avaient surtout intéressé un certain nombre d'hommes et de femmes de lettres. Ceux qui connaissaient Jacobi voyaient en lui un homme démérite, causeur brillant, correspondant aimable, bâte généreux, faisant de sa fortune un usage intelligent, ami de la philosophie plutiït que philosophe. Mendelssohn n'avait-il pas voulu l'écarter d'abord comme uu amateur sans compétence, comme un o^lcicux
■ dont les avis, pai'tant d'un bon naturel, ne laissaient pas d'être I un peu indiscrets ? Après les Lettreu sur la Doctrine de Spi- Ino-a, cette méprise devint impossible. On put combattre ou liailler la philosophie de Jacobi, on ne put ignorer qu'elle ^existai. L'importance s'en mesura au nombre et à la vivacité
des protestations qui éclatèrent aussiti>t. Jacobi prit place au premier rang des écrivains, tous les jours plus nombreux, qui avaient déclaré la guerre è. la philosophie régnante, qui
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en dénonçaient la platitude, et qui en priîdisaient la On pro- 1 chaine.
Les amis de Jacobi ne l'approuvaient pas non plus sans ré-^-1 seiTe. Pour diverses raisons, ils ne sont tous qu'à demi sa-# tisfails de la position prise par lui. Les francs mystiques, I comme Hamann, le soutiennent naturellement tant qu'il»! peuvent contre Meudelssolin . Ils applaudissent à ses invec-l tives contre les « philosophes ». Pourtant Hamann reprochel à Jacobi sa méthode, compliquée et inutile. A quoi boni passer par le spinozismc pour aboutir à une doctrine del la croyance? Contempteur de toute philosophie i-ationnelle,rl Hamann ne fait pas plus de cas de celle-là que des autrea^l U s'étonne que Jacobi place Spinoza si haut, et qu'il étudie^ VEthigne avec tant d'admiration et de respect. A ses yeux, cej ne sont que des mots, et encore des mots '. « La métaphy-ï sique a une langue pour l'école, et une autre pouj' le mond'e.(| Toutes deux me sont suspectes, et je ne suis en état nïde^
les comprendre, ni de m'en servir Je conjecture presJ
que que toute notre philosophie vient plutât du langage quflil de la raison, — ces deux Ménechmes. — Les équivoques qu8»j présentent un grand nombre do mois, ou mOme les méta-J phores du sens commun ont fait naître tout un monde dej problèmes, posés sans raison, et résolus de môme. » Il applique on passant a Spinoza l'épitiiète la plus extraordinaïretl la plus invraisemblable, qui ait jamais servi à le caractéri-1 ser : il le trouve « léger » » ! « La première déhnition dftl l'Ethique, écrit-il, m'a dégoûté à tel point que j'en suis resté là, Je ne puis m'cxpliquer Ion goût persistant, non plus quçj celui de Lcssing, pour ce brigand, pour cet assassin de î saine raison et de la saine science '. ■ Conséquent avec luM même, Hamann considi>re comme perdu le temps que Ja< cobi donne à Spinoza. Quant à la doctrme propre de Jacobî,4 il n'en est pas autrement satisfait. Une philosophie du senti*!
i. SW, I, 392. Lettre de Hninann du 35 dùccmbre HSi.